LE GRIFFARD, Nº. 1.

[Illustration: _Le Griffard._]

Les proportions de toutes les parties du corps, fournissent aux

naturalistes les meilleurs caractères qu'ils puissent employer pour

désigner les différentes espèces d'animaux. Les formes déterminent

souvent les facultés et les mœurs; tandis que les couleurs ne nous

présentent quelquefois que des livrées accessoires, sur-tout dans la

classe très-nombreuse des oiseaux de proie, dont chaque âge nous offre

autant de variétés de plumage. Les formes distinguent physiquement les

divers genres d'animaux les uns des autres, et jettent des différences

sans nombre dans les fonctions de la vie et des caractères moraux,

qu'il est aussi essentiel de saisir dans l'étude de la nature que

celles qu'on remarque dans leur conformation.

L'aigle d'Afrique, que j'ai nommé Griffard, se distingue parmi les

espèces de ce genre d'oiseaux, qui possèdent éminemment le courage,

la force et des armes sanguinaires: avec une taille égale à peu près

à celle du grand aigle, ou aigle royal, il a les jambes plus longues,

plus musculeuses et des serres plus fortes: caractères propres à faire

reconnoître cet oiseau, non-seulement lorsqu'il est placé dans une

collection à côté des autres aigles, mais encore quand il vole, les

jambes pendantes, à la poursuite des quadrupèdes dont il fait sa pâture.

Les diverses espèces de petites gazelles et les lièvres sont sa proie

ordinaire: il fond sur les premières, les tue facilement et d'une

manière qui démontre la force dont la nature l'a doué. Mais c'est

sur-tout dans sa haine pour les autres grands oiseaux de rapine, qu'il

fait admirer son courage: il les poursuit dès qu'il les apperçoit;

font-ils résistance, il les combat impitoyablement, les oblige à fuir,

et n'en souffre aucun dans le canton qu'il a choisi pour son domaine et

sa chasse.

Il arrive souvent que des bandes de vautours et de corbeaux, se

réunissant, cherchent à saisir le moment favorable pour s'emparer de

l'animal que vient d'abattre le Griffard; mais la contenance intrépide

et fière de cet oiseau posé sur sa proie, suffit pour tenir à l'écart

cette légion de carnivores.

On trouve ordinairement le Griffard accompagné de sa femelle; ils se

séparent rarement, et ne s'écartent point du vaste arrondissement où

ils se sont fixés. C'est sur la cime des plus grands arbres ou entre

les rochers escarpés et inaccessibles qu'ils établissent leur aire:

c'est ainsi que se nomme le nid des aigles, qui n'est jamais creux

comme celui des autres oiseaux, mais plat, en manière de plancher.

Celui du Griffard est si solide, qu'un homme peut s'y tenir, sans

craindre de l'enfoncer; aussi lui sert-il nombre d'années. Il est

composé d'abord de plusieurs fortes perches, plus ou moins longues,

suivant la distance des enfourchures des branches sur lesquelles elles

doivent porter. Ces dernières traverses sont enlacées, en tous sens,

par des branches flexibles qui les lient fortement ensemble et servent

de fondement à cet édifice; qui est ensuite surmonté d'une grande

quantité de menu bois, de mousse, de feuilles sèches, de bruyère, et

même de feuilles de plantes liliacées ou de roseaux, s'il s'en trouve

dans les environs. Ce second plancher est recouvert d'une couche

de petits morceaux de bois sec; et c'est sur ce dernier lit, où il

n'entre rien de douillet, que la femelle dépose ses œufs. Cet aire

ou nid, ainsi construit, peut avoir quatre à cinq pieds de diamètre

et deux pieds d'épaisseur; sa forme est irrégulière. Il dure, comme

je l'ai remarqué, nombre d'années, et peut-être même toute la vie du

couple, quand aucun danger ne les oblige de s'éloigner d'un premier

établissement.

A la vétusté graduelle d'un amas considérable d'ossemens de différens

quadrupèdes, que je trouvai au pied d'un très-grand arbre qui portoit

un de ces nids, ainsi qu'aux diverses couches des débris de la surface

extérieure du nid, mêlés à ceux des animaux, on auroit pu calculer son

ancienneté, et compter combien de fois il avoit été réparé pour les

besoins d'une famille naissante.

Quand le local n'offre point d'arbre au Griffard, pour y construire son

aire, il le place entre des rochers, et le façonne, comme le premier, à

l'exception du fondement, qui devient inutile, puisque le lit de mousse

est établi directement sur la pierre; mais c'est toujours sur des

buchettes que les œufs sont déposés, et dans aucun cas sur des matières

plus moëlleuses.

J'ai observé que, de préférence, le Griffard choisit un arbre isolé

pour son domicile; parce qu'il est très-méfiant et qu'il aime à voir

ce qui se passe autour de lui. Dans les rochers, sa couvée est plus

exposée à devenir la proie de plusieurs espèces de petits quadrupèdes

carnassiers; qui, justement parce qu'ils sont plus petits, sont

d'autant plus à redouter. C'est ainsi que, parmi les hommes, les

ennemis foibles et pusillanimes sont souvent les plus dangereux.

La femelle du Griffard pond deux œufs presque ronds, entièrement

blancs, et de trois pouces quelques lignes de diamètre; pendant qu'elle

couve, le mâle veille aux besoins communs, lui apporte sa nourriture

et chasse pour toute sa famille, jusqu'à ce que les petits puissent

rester seuls dans l'aire sans courir de danger; car, devenus plus

grands, ils exigent des provisions si considérables, que les vieux,

suffisant à peine à leur voracité, sont alors obligés de chasser

ensemble, afin de satisfaire un appétit aussi démesuré que l'est celui

de deux aiglons; il est tel même, que des Hottentots m'ont assuré

avoir vecu, pendant près de deux mois, de ce qu'ils déroboient chaque

jour à deux Griffards, dont le nid étoit dans leur voisinage. Je n'ai

pas eu de peine à les croire, d'après ce que j'ai vu moi-même d'un de

ces oiseaux que j'ai conservé quelque tems vivant, ne lui ayant cassé

que le bout de l'aîle en le tirant: il fut trois jours entiers sans

vouloir absolument manger, malgré tout ce que je pus lui offrir; mais

aussitôt qu'il fut habitué à prendre sa nourriture, nous ne pouvions

plus le rassasier; il devenoit furieux à la vue d'un morceau de viande

qu'on lui faisoit voir, en avaloit tout entier des tronçons de près

d'une livre, et n'en refusoit jamais, quoique son jabot fut quelquefois

si plein qu'il étoit forcé d'en dégorger une partie; mais il ne

tardoit jamais à reprendre ce qu'il avoit ainsi rendu. Toute chair

quelconque étoit de son goût, même celui d'autres oiseaux de proie;

et il s'accommoda fort bien des débris d'un autre Griffard que j'avois

dissequé.

Lorsque ces oiseaux sont perchés, on les entend de très-loin pousser

fréquemment des cris aigus et perçans, mêlés, de moment à autre, de

tons rauques et lugubres. Ils volent à une si prodigieuse hauteur, que

souvent on les entend sans qu'il soit possible de les appercevoir.

Le Griffard peut donc être comparé au grand aigle pour la taille; mais

il en diffère, comme nous l'avons fait remarquer, par les dimensions

des jambes et des serres, et par la tête qu'il a aussi plus ronde,

quoique son bec soit plus foible et moins renflé dans la partie de sa

courbure. Il est caractérisé: 1º. par les plumes de l'occiput, qui,

étant un peu plus longues que les autres, forment par derrière une

espèce de petite huppe pendante. 2º. La queue est carrée, c'est-à-dire,

que toutes les pennes qui la composent sont également longues

entre elles. Nous nous servirons toujours par la suite de la même

dénomination pour exprimer cette forme de queue. 3º. Les jambes et les

pieds sont couverts de plumes jusqu'à la naissance des doigts; celles

des jambes[1] sont courtes et ne forment point ce que l'on désigne

vulgairement en fauconnerie sous le nom de culotte. 4º. L'oiseau étant

en repos, les aîles s'étendent jusqu'à l'extrémité de la queue.

La femelle du Griffard a huit pieds sept pouces d'envergure et le

mâle seulement sept pieds cinq pouces. 5º. Le jabot est proéminent

et couvert d'un fin duvet blanc très-lustré; le bec, bleuâtre à son

origine, est noir au bout; les doigts, très-écailleux, sont d'une

couleur jaunâtre; les ongles approchent du noir; ils sont très-arqués

et forment autant de demi-cercles presque parfaits: celui de derrière

se trouve le plus grand; ensuite celui du milieu, puis ceux du dedans;

enfin, les deux plus petits, sont les extérieurs de chaque côté. L'œil,

qui est très-ouvert, s'enfonce dans la tête et se recouvre par la

partie supérieure de l'orbite, qui déborde de trois lignes. L'iris est

d'un beau brun noisette très-vif.

[1] La jambe d'un oiseau est la partie qu'en général, on nomme la

cuisse. Le pied, par conséquent, se trouve être celle qu'on appelle

vulgairement jambe. Je suis fâché d'être obligé de me conformer

à l'usage reçu des anatomistes, quoique plusieurs naturalistes,

notamment Buffon, se soient servis indistinctement des mots cuisse

et jambe, pour désigner la même partie dans un oiseau. Tout cela

seroit assez indifférent; mais ce qui ne l'est pas, c'est de ne point

s'entendre. Ainsi donc, il étoit nécessaire de prévenir les lecteurs.

Je n'ai remarqué d'autre différence entre le mâle et la femelle sinon

que cette dernière étoit plus forte d'un quart à peu près dans tout son

volume. Les couleurs étoient les mêmes à une légère teinte près, que le

mâle avoit de plus foncé sur les aîles.

On rencontre le Griffard dans le pays des Grands Namaquois. C'est

vers le vingt-huitième degré de latitude sud et sur les bords de la

Grande-rivière, que je vis le premier couple de ces oiseaux. J'étois à

plus de trois lieues de ma tente, quand je les tuai tous deux, à peu

de distance l'un de l'autre. Arrivé à mon camp, j'étois excédé de les

avoir portés. Ils pesoient ensemble à peu près vingt-cinq à trente

livres. En avançant vers le tropique, j'ai vu souvent des oiseaux de la

même espèce; et comme je ne les ai jamais rencontrés dans mon voyage à

la Caffrerie, je crois pouvoir fixer leur demeure dans l'espace compris

entre le vingt-huitième degré de latitude sud et le tropique, et même

jusqu'à la ligne, et peut-être sous toute la zone torride; enfin,

dans la partie de l'Afrique qui n'est point habitée par les Blancs.

Il est même plus que probable qu'autrefois l'espèce étoit répandue

jusqu'au Cap de Bonne-Espérance; mais sans doute que les colons, à

mesure qu'ils défrichèrent les terres et pénétrèrent dans le désert,

contraignirent ces aigles à s'enfoncer encore plus avant dans le pays;

comme l'ont fait tous les grands animaux de ces contrées, qui, ayant

besoin eux-mêmes d'une vaste étendue de terrain pour fournir à leur

subsistance, ont fui un plus grand dévastateur qu'eux, l'homme en

société.

Une courte et succincte description des couleurs du Griffard suffira

maintenant pour ne pas le faire confondre ni avec le grand aigle

ni avec aucun des aigles qui ont été décrits jusqu'à ce jour. Il a

le dessous du corps, depuis la gorge jusqu'à la queue, y compris

les jambes et les tarses, d'un beau blanc. Le dessus de la tête, le

derrière et les côtés du cou sont couverts de plumes blanches à leur

origine et d'un gris brun vers la pointe; le blanc s'aperçoit autant

que le brun vers les joues et dans quelques endroits du cou, ce qui

forme une espèce de tigré fort agréable. Le dos et les couvertures

de la queue, sont brunâtres; tout le manteau est de cette dernière

couleur, mais chaque plume est bordée d'une teinte plus claire que

le fond; les grandes pennes de l'aîle sont noires; les moyennes sont

rayées transversalement d'un blanc sale et de noirâtre; les dernières

sont bordées de blanc à leur pointe; la queue est rayée de même que les

moyennes pennes de l'aîle.

Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1 · 第 21 / 90 题