PRÉFACE.

J'aurois voulu me dispenser de faire une préface à cette partie

descriptive de mes voyages, à laquelle les relations que j'ai déja

publiées servent naturellement d'introduction; j'ai toujours craint de

donner à ce que j'ai fait trop d'importance, et ceux qui me connoissent

savent assez quel prix j'attache à cette gloriole littéraire, dont

tant d'hommes sont entichés aux dépens de leur repos, quelquefois

même de leurs jours. Cependant j'aurois bien quelques confidences à

faire au public, et il seroit un peu long d'aller compter à chacun

en particulier, les déplaisirs nombreux qui m'ont assailli depuis

le moment où l'on m'a traîné sur cette scène littéraire: il faut

donc qu'en une seule fois j'en dise une partie à tous, et de la même

manière; ceux qui auroient désiré des ménagemens particuliers, ne

doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes d'en avoir manqué à mon égard, et

je ne peux avoir deux façons de me plaindre, quand je n'en ai qu'une de

sentir l'offense.

Pour prix de mon dévouement aux progrès d'une science que je crois

être encore à son enfance, je n'ai reçu que des outrages, je n'ai

éprouvé que des injustices; et l'insulte de ceux qui m'ont trompé porte

un caractère de bassesse et de lâcheté, dont nulle histoire privée

n'offre d'exemple. Je ne suis pas le premier qui ait à se plaindre

de l'envie et de la perfidie des hommes; mais je serai sans doute le

dernier, qui, forcé de se taire sur la plus lâche imposture et le

vol le plus manifeste, se voie dans la dure nécessité de ne pouvoir

se plaindre sans honte pour lui-même et sans tache pour celui qui a

cherché aussi publiquement à lui nuire.

Des hommes puissans m'avoient attiré, caressé, flatté. Je ne m'en cache

pas, j'avois compté sur leur reconnoissance; les motifs qui sembloient

la fonder étoient purs et vrais. Je me plaignois avec raison d'avoir

sacrifié ma fortune et ma plus belle jeunesse aux progrès d'une science

jusqu'alors toute en théorie et que peu d'expérience avoit fondée. Je

contrariois, il est vrai, de brillans romanciers, de longues études

de cabinet, que nul ne prétendoit avoir faites en pure perte; mais je

venois les preuves à la main. J'ouvris aussi un cabinet d'histoire

naturelle; j'y déposai les nombreux individus que j'avois été chercher

à quatre mille lieues de Paris. Cette ville entière, et tout ce qu'elle

renferme d'étrangers, fut à même de juger de mes travaux, et de

comparer mes observations aux observations consacrées dès un long-tems

dans la collection de mes nombreux oiseaux. Plus de cinq cents

individus nouveaux ou faussement décrits, déposoient contre l'ignorance

ou le charlatanisme; je soulevai l'un et l'autre contre moi. Depuis dix

ans, ils ne m'ont point quitté. Je n'ai recueilli d'autre prix de mes

fatigues, de mes efforts et de mes dépenses, que l'honneur de leur être

constamment en butte; et je n'ai pas manqué de les trouver dans mon

chemin toutes les fois qu'ils ont pu me nuire, soit directement, soit

indirectement.

Cependant cette révolution qui, dit-on, remet chaque chose et chacun

à sa place, n'étoit pas encore éclose, que le gouvernement, par le

seul moyen qui nous convint à tous deux, voulut me dédommager de mes

dépenses. Il fut même déja convenu que mon cabinet seroit déposé au

Muséum d'histoire naturelle, et qu'il me seroit payé 60 mille livres,

outre une pension qui me seroit faite à titre d'indemnité. C'est dans

cet instant que naquirent les premiers élans de la liberté; cédant avec

transport aux efforts naissans de cette fille chérie de la nature,

j'oubliai bientôt mon intérêt particulier pour ne plus songer qu'à

l'intérêt général; et je remis à d'autres tems le soin de ma fortune

entièrement négligée jusqu'alors. Lors de l'assemblée constituante,

le gouvernement parut un moment vouloir remplir, à mon égard, les

mêmes engagemens; mais ayant une antipathie insurmontable pour les

sollicitations, et n'ayant sur-tout point de ces puissans protecteurs,

si nécessaires à ceux qui veulent réussir, je fus bientôt oublié.

L'assemblée législative vint à son tour, et fut sur le point de réparer

les retards d'une équitable indemnité; mais l'assemblée législative

s'endormit également dans sa justice. Enfin, la convention nationale,

plus puissante et plus expéditive, sembla se proposer de réparer les

torts qu'on m'avoit fait éprouver jusqu'alors. La plus grande partie

des membres du comité d'instruction publique virent mon cabinet; des

commissaires furent nommés pour le visiter; la commission temporaire

des arts fut elle-même saisie de cette affaire; les citoyens Richard

et Lamarck firent un rapport à ce sujet; enfin, aucun moyen économique

d'entrer en possession des seules richesses que je possédasse au monde

ne fut négligé. Mais des affaires plus intéressantes sans doute,

firent oublier la mienne. Ayant écrit une lettre au comité pour la lui

rappeler, on parla de faire faire l'estimation de mon cabinet. ESTIMER

un à un les individus d'une collection! qui m'avoit couté trente ans

de travail, dont cinq années de courses dans les déserts brûlans de

l'Afrique, et pour laquelle je ne demandois pas la vingtième partie

de la valeur; puisque, malgré les progrès des tems et la différence

des besoins, la somme offerte en 1789 étoit celle que je demandois

encore au gouvernement en 1795. . . . . Enfin, cette somme, malgré sa

modicité, est restée dans les trésors de la nation, et mon cabinet est

toujours en mon pouvoir, et va probablement passer à l'étranger ou être

dispersé, car ma fortune ne me permet plus de le garder.

Un autre espoir m'occupe aujourd'hui entièrement, et me fera peut-être

oublier d'aussi longues injustices. Livré tout entier aux soins que

demande mon Ornithologie, je me console de ne pas voir au rang des

richesses nationales l'humble mais rare tribut que je venois offrir

à ma patrie; je donnerai mes oiseaux à l'Europe entière: j'en ai

multiplié les portraits fidèlement peints, et aussi fidèlement décrits;

ils seront pour les amateurs et pour les savans une propriété plus

précieuse; ils pourront les consulter, les visiter à toute heure;

les originaux sortiroient en vain de France, nul événement ne peut

plus leur porter atteinte; tous les dessins de mon Ornithologie sont

achevés.

En publiant l'Histoire des oiseaux d'Afrique, j'ai cru que c'étoit

rendre service à la science que de faire mention de toutes les espèces

rares et non décrites que j'ai trouvées dans les différens cabinets de

l'Europe. J'ai eu soin en même tems de désigner toujours la collection

d'où je les ai tirées: je préviens les lecteurs que tous les oiseaux

qui se trouvent sans cette indication appartiennent à ma collection, et

que les numéros qui sont placés en tête de chaque oiseau correspondent

à la planche qui représente l'espèce dont je donne la description.

Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1 · 第 17 / 90 题