LE VOILE DE VÉRONIQUE

_Pour un absent._

Quand Jésus, chargé du faix de la misère humaine, défaillant sous le

poids des iniquités amoncelées depuis des siècles, gravissait le

Golgotha, hué, flétri, frappé, quelques femmes, ni jeunes, ni belles, ni

riches, mais d’âme fervente, escortèrent sa marche au gibet.

Les soldats riaient, les interpellant d’apostrophes brutales; les

Pharisiens raillaient, de mots équivoques, leur fidélité pieuse au blond

Nazaréen; des Docteurs se scandalisèrent, conseillant d’écarter ces

coquines...

Impassibles, sourdes aux outrages, masquées de pleurs, elles

allaient--insensibles à tout ce qui n’était pas «ses» maux; ignorantes

de tout ce qui n’était pas Lui! Il n’avait fait, cependant, que leur

prêcher l’indulgence et la charité; plaindre leur sort; panser les

secrètes blessures de leur mémoire.

Alors, elles l’aimaient, comme le spectre des illusions défuntes, comme

un fils, comme un frère... comme le principe même de toute Vérité, de

toute Justice! Et, puisque son heure était venue, puisqu’il était

malheureux, puisque tous l’abandonnaient, elles le suivaient de plus

près qu’aux jours de triomphe, lorsque Jérusalem, au-devant de la

blanche ânesse, étendait les tapis de fine laine, agitait les palmes et

les rameaux!

Un Prince des Prêtres, ému de pitié, leur vint dire de se tenir plus

loin; de ne pas se compromettre auprès des pouvoirs publics en

s’assimilant à ce réprouvé. Mais Jésus venait de tomber pour la première

fois--et elles n’entendirent même pas le Prince des Prêtres!

Leur groupe morne, de gris vêtu, cheminait à pas lents derrière le

cortège. Quand Siméon, homme charitable, fut chassé par les prétoriens,

après avoir, quelque temps, allégé de sa croix le condamné, elles lui

baisèrent les mains au passage.

Cependant, une sueur de sang aveuglait Jésus, coulant sous sa couronne

d’épines, issant de son derme torturé. Il ne distinguait plus sa route,

trébuchant aux pierres du chemin.

Alors, pendant une halte, quelqu’une se détacha d’entre ses compagnes.

C’était une veuve très pauvre, au déclin de la jeunesse, et qui

s’appelait Véronique. Elle défit son voile, parfumé de lavande, et y

étancha la face de douleur.

... Puis, l’holocauste s’accomplit.

* * * * *

Mais telle audace ne pouvait passer inaperçue, ni demeurer sans

châtiment. A propos de qui se produisait-elle? Cela était secondaire. Le

principal, c’était l’outrage aux autorités, le démenti infligé par cette

inopportune miséricorde aux indispensables rigueurs.

Depuis que le Nazaréen, avec sa horde de gens sans aveu et sans biens,

avait corrompu l’esprit populaire, perverti la contrée, partout, dans

les géhennes, dans les ergastules, des figures voilées s’interposaient

entre l’esclave et le maître: implorant celui-ci, secourant celui-là.

Jusqu’aux criminels (aux criminels d’État!) qui, maintenant,

rencontraient de la compassion à mi-côte de l’infamante colline!

Allez donc, ainsi, fonder un pouvoir fort!

Véronique fut appréhendée, au matin, dans son humble maison. Comme elle

ne savait si jamais elle rentrerait, ayant commis si grand crime, elle

fit, de sa mante et de son voile pliés depuis la veille, un mince

bagage, et suivit les soldats.

Quand elle comparut devant le juge, il lui dit:

--Pourquoi, femme, as-tu offensé le gouverneur, en te montrant favorable

à ceux que frappe sa justice?

Mais elle:

--Je n’ai point pensé au gouverneur, ni à toi, magistrat de la cité.

J’ai fait mon devoir de femme et de chrétienne, en assistant le Pauvre,

quel que soit son nom, de ma secte ou d’une autre... car je lui dois mon

intervention, dans sa chair, dans son âme, dans ceux dont il est le

fruit ou le germe, à travers les générations!

--Tu es une rebelle!

--Non, je suis une femme qui a souffert, qui a pleuré, qui panse les

maux qu’elle a connus.

--Tu es une coupable, toi aussi!

--Non, je suis une chrétienne! Mon toit est lieu d’asile; je donne à mes

frères de détresse tout ce que je puis; et je me tue à travailler, ayant

besoin de peu, pour qu’il leur soit rendu davantage.

--Barrabas est contre toi!

--Je le sais bien... et c’est ma gloire! Car sont aussi contre moi les

vendeurs du Temple, les prêteurs d’argent, les prévaricateurs, et les

Pharisiens!

--Tu sais te défendre!

--C’est que Dieu est avec moi!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--A mort! glapissait la foule.

* * * * *

Quand soudain, sur la table du juge, une splendeur étincela. De lui-même

émergeant, accroché aux clous de l’invisible, le voile de Véronique se

déroula; s’étendit comme la buée au-dessus des étangs. Et visible, d’un

rayonnement d’astre, empreinte en fils de soleil dans le grossier tissu,

la face du Saint des saints apparaissait sous son diadème d’épines, les

yeux clos.

Soudain, les paupières battirent, la bouche s’entr’ouvrit. Et une voix

s’éleva qui disait:

--Tu suis ma loi, ô femme!... la seule immuable, la seule éternelle,

celle que j’ai assise pour jamais au sommet du Golgotha! L’humanité est

moi-même: qui la secourt me sert, qui la dédaigne m’outrage! Et le

Pauvre est l’hostie vivante où s’incarne ma divinité! Reprends ta route,

ô femme! A travers les méfiances ou les périls, entre les haines

fratricides des hommes, accomplis ta mission d’amour et de pitié!

* * * * *

De ses mains qui tremblaient, Véronique saisit le voile, et, le

déployant en avant d’elle--bouclier, égide, drapeau!--s’en fut sans

résistance à travers la Palestine, vers les régions inconnues, vers les

mondes nouveaux...

Pages mystiques · 第 65 / 68 题