LE «VRAI ROY»

J’ai consigné précédemment tous les indices semblant établir que Louis

XVII, contrairement à la version officielle, n’est pas mort au Temple;

mais que, grâce à des complicités tant extérieures qu’intérieures, il a

pu s’évader et gagner l’étranger.

Aux attestations déjà citées, on doit joindre celles de la comtesse

d’Adhémar, historiographe de Marie-Antoinette, en mai 1799; de Pouchet,

archiviste de la Préfecture de police, dont les _Mémoires_ renferment, à

ce sujet, de très curieux passages; de Labreli de Lafontaine,

bibliothécaire de la duchesse douairière d’Orléans, auteur des

_Révélations sur l’existence de Louis XVII_, parues en 1831; de l’abbé

Perrault--et l’opinion qu’émet Louis Blanc dans son _Histoire de la

Révolution_, au chapitre intitulé: «Le Mystère du Temple.»

Ceux-là ne sont pas des romanciers; ce sont des historiens de conscience

et de valeur: les uns, contemporains des faits dont ils parlent; les

autres presque aussi instruits par l’ardeur patiente et la sévère

ténacité de leurs recherches.

A la liste des témoins ayant déposé, leur vie durant, ou ayant légué,

sous la foi du serment, leur dire posthume, il faut ajouter le nom de

Jacques Moissac, ex-confiseur des Tuileries; qui affecte le

sans-culottisme pour approcher, à son lit de mort, l’enfant qu’il a tant

régalé de sucreries jadis, dans le palais des aïeux; qui y parvient...

et rentre chez lui, le cœur éperdu de joie: «_de n’avoir contemplé qu’un

cadavre inconnu_.»

Il faut relever la déclaration de Jacques Boillaut, ex-valet de pied du

roi Louis XVIII, consignant les aveux de madame Desault, la veuve de ce

malheureux chirurgien qui, n’ayant pas, lui non plus, reconnu le petit

captif, eut l’imprudence de le constater dans un rapport officiel, et

aussitôt succomba--suivi de près dans la tombe par le pharmacien

Choppart, son ami, et, en cette tragique circonstance, l’un de ses deux

confidents. Boillaut entendit et nota d’étranges choses confirmant sa

croyance, plus tard, à la cour, sous la Restauration.

Il faut enregistrer le témoignage de l’autre confident de Desault, le

docteur Abeille, son élève, qui, épouvanté pour lui-même, seul survivant

du trio après ces deux décès successifs, se réfugia en Amérique et s’y

établit.

Il faut tenir compte des lettres de madame Corbière et du baron de

Thierry, parente et parent du général comte de Frotté, qui paya de son

existence sa participation à la fuite du Dauphin et le secret dangereux

dont il était dépositaire.

Il faut rappeler la persistance avec laquelle la veuve du cordonnier

Simon, pensionnaire des Incurables au retour des Bourbons, affirma la

survivance de Louis XVII... persistance qui lui valut, d’ailleurs,

d’être enlevée de la Salpêtrière et _enfermée à Bicêtre comme folle_. La

haute police l’y maintint, en dépit des protestations des médecins et

des Sœurs, qui la soignèrent pendant les huit années précédant sa fin.

Durant ces huit années, elle ne se démentit pas un seul instant,

répétant les mêmes allégations avec la même clarté et la même

persévérance.

Deux attestations encore surgissent, deux attestations de faits dont, en

conséquence, la portée n’a que plus d’étendue. Le fils de Louis XVI est

mort (dit ce bizarre constat dont j’ai parlé déjà) le 8 juin 1795. Or,

le comte de Puisaye adresse à ses Chouans une proclamation, où il les

adjure de mourir ou de vaincre pour le roi Louis XVII, le 30 juin

suivant: _soit vingt-deux jours après le décès officiel et notifié par

toute la France_! Et l’amiral anglais qui, au nom du même souverain,

devant Belle-Isle-en-Mer, envoie au général Bonnet la sommation d’avoir

à se rendre, date cette sommation du 8 juillet: _un mois juste après que

la Convention a proclamé Louis XVII défunt_!

* * * * *

Au reste, la Convention est bien maladroite en toute cette affaire.

C’est elle qui, au quantième même du soi-disant trépas du Dauphin, donne

ordre de s’emparer «par toutes les voies de droit» d’un jeune garçon qui

doit parcourir, en compagnie d’un ou de plusieurs hommes, les routes de

France; et dont le signalement correspond exactement à celui du duc de

Normandie--en terre, cependant, disent les documents de l’État, dans le

cimetière Sainte-Marguerite, à Paris!

Or, le général comte d’Andigné, prisonnier au Temple, découvre dans un

coin du jardin, en juin 1801, le squelette d’un enfant d’une dizaine

d’années, encastré dans de la chaux. Le gardien, interrogé, dit: «C’est

bien le corps de celui qui est mort ici.» Et quand le comte d’Andigné,

plus tard, propose au cardinal de la Fare l’exhumation du soi-disant

Louis XVII, le cardinal répond «qu’il vaut mieux ne point émettre ce

vœu, madame la Dauphine étant convaincue que son frère n’a pas succombé

au Temple.»

De ce corps, le docteur Pelletan a retiré le cœur. Il l’offre à la

Dauphine, elle le refuse. Il l’offre au roi; il est vaguement question

de le transporter à Saint-Denis; des bureaucrates trop zélés échangent

quelques paperasses... et l’affaire tombe en oubli! Le frêle viscère,

promené dans son bocal, proposé, repoussé, accepté, renvoyé, passé à

celle-ci, repassé à celui-là, finit Dieu sait comme--peut-être au coin

d’une borne, mangé par quelque chien!

Et Napoléon, dans ses Mémoires, tome I, page 211, écrit ceci: «Aucune

pièce du décès ne constatait l’identité. Je fis faire des fouilles au

cimetière, au lieu indiqué de la sépulture du cadavre. La bière, encore

assez bien conservée, ayant été ouverte en présence de Fouché et de

Savary, _se trouva vide_.»

Pendant ce temps, les cabinets numismatiques de Paris, de Vienne, et de

Berlin s’enrichissaient d’une médaille de bronze, frappée en 1795 par

Loos, graveur en cette dernière ville. Cette médaille porte, d’un côté,

le portrait du Dauphin; et, de l’autre, un génie assis sur un cercueil

et gravant sur la muraille ces mots: «Redevenu libre le 8 juin 1795!»

* * * * *

Il était nécessaire de compléter, par ces détails, l’étude faite ici,

sur cette mystérieuse évasion. Nous allons maintenant en revenir à cet

énigmatique Naundorff dont, plus haut, j’ai conté l’existence, du jour

de son intrusion à Berlin au jour de son entrée à Paris.

J’ai dit sa misère grande, le sort triste de cet errant qui, sans

domicile, rôde à travers nos rues, cherchant à se reconnaître... et

cherchant aussi un gîte et du pain. J’ai dit comment un enfant, le petit

d’une mendiante, en avait eu pitié, et l’avait emmené chez sa mère, dans

un taudis de Ménilmontant.

C’est là que M. Albouys, ex-juge d’instruction à Cahors, sous les yeux

duquel la petite annonce du _Constitutionnel_ relative aux _Mémoires_

était tombée, et qui, depuis, était entré en correspondance avec

l’auteur, c’est là que M. Albouys parvient à le découvrir et l’envoie

chercher par sa belle-sœur.

Voilà Naundorff installé rue de Buci, dans la famille de l’ancien

magistrat.

Remarquez qu’il y a beaucoup de magistrats et de fonctionnaires en ceci,

et que ce sont, d’ordinaire, gens peu naïfs. M. Le Coq, directeur de la

police de Berlin; le baron de Seckendorff, gouverneur de la forteresse

d’Allstadt; Pezold, commissaire de justice de Crossen; maintenant, M.

Albouys: tous ceux qui approchent Naundorff; qui lui font subir leurs

interrogatoires; qui lui tendent tous les pièges privés ou juridiques,

deviennent peu à peu ses partisans.

Pour les _Mémoires_ qu’il veut publier (espérant, de cette publication,

quelques sous et un peu de lumière projetée sur sa cause), Naundorff a

affaire à un libraire du quartier, M. Bricon.

Celui-ci rencontre au carrefour Buci un de ses amis, Geoffroy,

archiviste paléographe à la préfecture de Niort, qui devait payer ce

hasard, quelques années plus tard, de la perte de sa place et du pain de

ses huit enfants.

--Tiens, au fait, vous qui croyez à la survivance du Dauphin? Eh! bien,

il y a là, à l’entresol, un homme qui prétend être lui! Venez donc chez

moi, ce soir; M. Albouys, son protecteur, y sera; et vous en causerez.

Le soir, en effet, M. Geoffroy se rend chez Bricon, y voit l’ancien

juge, l’accompagne rue de Buci... et demeure stupéfait de

l’extraordinaire ressemblance qui existe entre l’humble horloger de

Crossen et Sa Majesté Louis XVI.

Cinq jours après, il part pour Versailles faire une commission de

province auprès de madame Marco de Saint-Hilaire, en fonction autrefois

dans la maison de Madame Victoire, grand’tante de Louis XVII, tandis que

son mari était huissier de la chambre royale.

A la veillée, on cause de Naundorff; et le lendemain, au sortir de la

messe, madame de Saint-Hilaire donne à Geoffroy un billet pour une de

ses amies, madame de Rambaud, la priant de suivre l’archiviste et de

visiter en sa compagnie l’individu qui se donne pour le fils de France.

* * * * *

Madame de Rambaud (ainsi qu’il appert de sa déposition du 12 juillet

1837) avait été attachée au berceau du prince Charles-Louis, duc de

Normandie, depuis le 27 mars 1785, date de la naissance du Dauphin,

jusqu’au 10 août 1792, où elle fut séparée de lui par la foule, et ne

put le suivre aux Feuillants. «_J’étais tous les jours avec le prince_,

dit-elle, _je suis même toujours sortie avec lui, et je ne l’ai jamais

perdu de vue_.»

Mais madame de Rambaud était convaincue, en 1833, de la mort de son

élève, et ce fut avec une hostilité polie qu’elle aborda Naundorff.

Il faut lire son témoignage, pour voir les casse-cou qu’elle lui tendit,

et qu’il évita simplement: disant qu’il ne se souvenait pas, quand sa

mémoire était rebelle; rectifiant les indications fausses qui lui

étaient données comme à plaisir.

A la fin, la vieille personne, émue intérieurement, mais réservant tout

son sang-froid pour une dernière épreuve, tira d’un foulard un pauvre

petit habit d’enfant, en soie bleu-de-roi fanée par le temps.

--Vous rappelez-vous, Monsieur, en quelle circonstance vous avez mis ce

vêtement, aux Tuileries?

--Non! non! pas aux Tuileries! riposta vivement Naundorff. Mais à

Versailles, pour une fête... Je ne l’ai plus porté après, car il me

gênait, là, sous les bras.

Et l’aïeule vaincue, tombant à genoux, saisit la main du sans-nom, du

sans-patrie, et la baise en pleurant.

--Il n’y a que mon Prince, s’écrie-t-elle, qui puisse me répondre cela!

Puis une multitude de détails se vérifient. Cette inoculation de vaccin

que Marie-Antoinette voulut qu’on fit en forme de triangle, la pointe en

bas, et les marques reliées entre elles par une coupure, la voici sur le

bras de Naundorff! Ces piqûres de sangsues que madame de Rambaud

appliqua elle-même au cou de Charles-Louis, les voilà, rendues

imperceptibles par les années, mais visibles encore sur la gorge de

Naundorff!...

Et l’on échange mille souvenirs, mille impressions lointaines, que

ravive la rencontre de ces deux êtres jadis si tendrement unis!

Madame Marco de Saint-Hilaire visite, à son tour, l’inconnu. Voici un

passage de sa déposition:

«J’ai eu avec lui des conversations sur certains détails qui m’ont donné

la conviction qu’il était bien le duc de Normandie. Il m’a rappelé tout

l’ameublement de l’appartement de sa mère; les meubles et leur position,

la structure et la couleur des instruments de musique dont la reine se

servait: _enfin de ces détails qui n’ont pu être sus ni connus de

personne autre que de ceux qui approchaient intimement la famille

royale, et qui n’ont plus été à même de les revoir elles-mêmes depuis

les 5 et 6 octobre_. Il m’a aussi rappelé le genre de service de sa mère

et les noms des douze femmes qui étaient à ses ordres.»

Des ecclésiastiques aussi croient en Naundorff; et l’un d’eux va

jusqu’au mensonge (un mensonge véniel) pour être certain qu’il n’est pas

la dupe de l’esprit du mal.

L’abbé Jouy, curé de Rambouillet, qui, en 1814, à quatre-vingt-quatre

ans, vaquait encore aux soins de sa paroisse, se promène avec Naundorff

dans la forêt. Le prêtre rappelle qu’un jour le Dauphin, s’étant égaré à

travers bois, retrouva sa route grâce à une boussole dont son père lui

avait appris l’usage.

--C’est ici que cela s’est passé, dit le desservant.

--Pardon, monsieur, réplique Naundorff, c’était dans le parc de

Saint-Cloud.

Et le curé, rougissant un peu, convient de son «erreur».

C’est à ce même prêtre que Naundorff rappelait des bâtiments démolis

depuis quarante ans, mais dont il se remémorait l’emplacement et

l’architecture exacte; comme il évoquait devant M. Marco de

Saint-Hilaire, qui en a témoigné, le souvenir de diverses constructions

élevées dans le parc de Versailles, avant la Révolution, et lors,

disparues.

* * * * *

Je n’en finirais plus si je voulais citer tous ceux qu’il a convaincus,

tous ceux qui, après une résistance plus ou moins longue, sont venus à

résipiscence et l’ont salué pour leur roi.

C’est Appert, curé de Saint-Arnould, interdit par son évêque pour avoir

trop haut confessé sa croyance; Brémond, député aux États de Provence,

secrétaire intime du roi Louis XVI; Xavier Laprade, avocat à Niort; le

marquis de la Feuillade; Catherine Hyde, marquise de Broglie-Solari,

attachée autrefois au service de Marie-Antoinette et de la princesse de

Lamballe; Marcoux, ancien huissier de la chapelle du roi Louis XVI;

Gruau de la Barre, ex-Procureur durci dans la Mayenne, ensuite avocat au

Mans, qui ferme son cabinet, congédie sa clientèle, pour se dévouer tout

entier, corps, âme, et fortune, à la défense de Naundorff; Morel de

Saint-Didier, fils d’une dame d’honneur de Marie-Antoinette, qui, deux

fois, fait le voyage de Prague pour parler de son frère à la duchesse

d’Angoulême, se heurte à d’implacables parti-pris, est expulsé

d’Autriche (avec la bonne madame de Rambaud qui, malgré son âge avancé,

a fait ce long trajet pour plaider auprès d’un de «ses enfants» la cause

de l’autre, et que la Dauphine refuse hautainement de recevoir); enfin,

M. de Joly, le dernier Ministre de la justice de Louis XVI, puis avocat

à la Cour de cassation: un voltairien sceptique en même temps qu’un

juriconsulte éminent--et défiant!

Celui-ci mérite une mention spéciale. C’est lui qui, le 10 août, avait

donné la main au duc de Normandie pour le mener des Tuileries à

l’Assemblée législative. Il croyait à sa mort et faillit faire arrêter

comme intrigants les premiers qui lui parlèrent de Naundorff. Après

l’avoir vu et éprouvé, il devint l’un de ses dévots.

C’est que Naundorff lui avait rappelé 1º une phrase que, seuls, M. de

Joly et l’enfant pouvaient avoir entendu murmurer par Louis XVI en

traversant le jardin: «Quel triste présage! Comme les feuilles tombent

prématurément cette année!»; 2º que le repas de la famille royale

n’avait pas eu lieu dans la loge du Logographe comme le prétendent les

historiens, mais dans la pièce voisine; 3º que, devant les craintes

d’empoisonnement manifestées par la reine, le petit Charles-Louis avait

dit crânement à M. de Joly: «Ministre, je n’ai pas peur! Donne-moi la

cuillère!»

Et comme le vieux magistrat risquait quelques allégations controuvées,

Naundorff posément, sans même s’apercevoir du piège, avait, en quelques

mots, rétabli le texte des paroles, le détail des faits.

Aussi, in-extremis, alors que l’abbé Desgenettes curé de Notre-Dame des

Victoires, l’exhorte à dire la vérité, M. de Joly fait au prêtre la même

réponse qu’il a faite, quinze jours auparavant, à M. Charles Verger,

ex-Procureur du roi, puis juge au tribunal de Marseille, venu pour

solliciter son avis suprême: «Je vais paraître devant Dieu, qui me

jugera, et ne voudrais pas, dans un tel moment, risquer de vous tromper.

Eh! bien, _je jure que c’est bien le fils de mon malheureux maître, que

c’est bien le Dauphin que j’ai reconnu!_»

Les arguments ne manquent point à ceux qui pensent ainsi et proclament

si fermement leur foi profonde.

La ressemblance de Naundorff avec Louis XVI dont il a non seulement les

traits, mais encore l’allure, la démarche, le regard, le geste, le son

de voix; l’identité absolue de son écriture avec celle du Dauphin; enfin

les marques caractéristiques observées par le médecin de la duchesse

d’Angoulême, M. de Carro, sur cette princesse, et retrouvées par lui sur

Amélie, la fille aînée de Naundorff--la roseur des paupières et les

quatre incisives en ligne droite, d’égale longueur--tout contribue, dans

cette affaire, à donner raison aux croyants contre les incrédules!

Pages mystiques · 第 51 / 68 题