«Hélas, si je n’avais été que le fils d’un pauvre ouvrier,
peut-être n’aurais-je pas été si malheureux!»
(Lettre de Naundorff, 26 juillet 1832.)
«Le 26 mai 1833, un homme encore dans la force de l’âge, mais courbé par
la fatigue et la douleur, couvert de vêtements délabrés, s’exprimant à
peine dans notre langue, franchissait l’enceinte de la ville de Paris, à
pied, seul, sans argent, sans appui, ne sachant même pas où il
trouverait un asile pour reposer sa tête...
»D’abord, il se logea dans un hôtel de modeste apparence, dont il fut
bientôt obligé de sortir, faute de ressources.
»Le voilà donc errant le jour, parcourant nos places publiques, visitant
nos monuments, et essayant de renouer le fil brisé de souvenirs effacés;
la nuit, cherchant un abri parfois même sous les arbres de nos
promenades.
»Un soir, par un temps affreux, il marchait au hasard. Un enfant
s’approche, lui sourit, et le conduit chez une pauvre vieille femme.
Celle-ci l’accueille avec bonté et lui offre, dans sa masure de
Ménilmontant, un grabat sur lequel il se couche, après avoir remercié
Dieu qui ne l’avait pas abandonné dans sa détresse.
»Cet homme, cet inconnu, ce presque mendiant, ses enfants sont à cette
barre! Ils revendiquent l’honneur de lui appartenir, affirment, et
demandent à prouver qu’il était Charles-Louis, duc de Normandie, fils de
Louis XVI.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qui parle ainsi?
Maître Jules Favre, avocat, devant les 1re et 3e chambres réunies en
audience solennelle de Cour d’appel, le 6 février 1874.
Il y a cinquante-neuf ans que Naundorff a, pour la première fois,
revendiqué ses origines; trente-quatre ans que Jules Favre a accepté la
défense de cette cause si passionnante; vingt-trois ans qu’un jugement a
rejeté, d’une façon bien un peu brève et partiale, la supplique des
requérants.
Naundorff est mort avant que soit rendu cet arrêt. Et c’est sa veuve:
Frédérique Einert de Bourbon, duchesse douairière de Normandie; ce sont
ses huit enfants: Amélie, Charles-Édouard, Adalbert, Marie-Antoinette de
Bourbon, et ses trois derniers fils, qui ont comparu devant l’autre
tribunal, et comparaissent encore devant celui-ci.
Ils sont inexpérimentés ou jeunes: ils en appellent de la magistrature à
des magistrats; de la justice à des juges!...
* * * * *
Précédemment, j’ai cité les arguments puissants qui établissent, de
façon presque irréfutable, l’évasion du petit roi Louis XVII.
Mais il ne s’en conclut pas, de cette évasion, que Naundorff et l’évadé
fussent immanquablement une seule et même personne. Il pouvait y avoir
fourberie, comme dans le cas de Mathurin Bruneau, d’Hervagault, ou de
Richemont: les trois Louis XVII que les divers gouvernements suscitèrent
ou laissèrent susciter; puis empoignèrent opportunément pour délit de
faux et d’escroquerie; qu’on déshonora, alors, par une condamnation en
bonne et due forme; qu’on relâcha ensuite dès leur procès tombé en
oubli--récompense du service qu’ils avaient rendu en jetant la confusion
dans les esprits, en fomentant et en entretenant la légende de
l’imposture!
Suivons donc ensemble, si vous le voulez bien, la vie de cet homme que
l’on nous montre entrant à Paris, le 26 mai 1833, si isolé et si
malheureux. Suivons-la pas à pas, sans omettre un détail, sans négliger
un fait ni une phrase: seul moyen de se faire une impartiale opinion.
Vingt-trois ans auparavant (tout jeune homme alors), nous le voyons
franchir, dans presque les mêmes conditions, la porte de Berlin.
Il loge dans un garni, d’abord, puis prend, en ville, un cabinet sous
les toits, dans la maison du tonnelier Stettin, Schutzenstrasse, 52. Il
n’a pas un sou en poche mais un métier dans les doigts. C’est un ouvrier
habile pour l’horlogerie, la mécanique, la serrurerie fine, à laquelle
il apporte, en plus de l’habileté professionnelle, une sorte de goût
inné, d’atavique vocation.
Physiquement, c’est un beau garçon, au profil aquilin, aux yeux bleus,
aux cheveux châtains, d’allure singulièrement affinée, d’aspect
singulièrement altier, pour un simple artisan. Aussi, l’officier de
police auquel il présente son passeport reste ébahi. Ni comme âge, ni
comme signalement, le papier ne se rapporte à celui qui en est porteur.
--Vous n’avez pas quarante-trois ans, vous n’êtes pas bâti comme il est
dit là, vous ne vous appelez pas Guillaume Naundorff... et vous allez
venir avec moi chez le gouverneur!
--Non. S’il en est ainsi, je veux parler tout de suite au Directeur
général de la police du royaume.
C’est M. Le Coq, un Français d’origine, qui occupe alors cette haute
fonction. Naundorff lui est amené, et une fois qu’ils sont seuls, le
suspect raconte, avec émotion et simplicité, l’histoire qu’il assure
sienne.
--Je suis le fils de Louis XVI, affirme-t-il; j’ai été enlevé du Temple,
cloîtré chez des amis, emprisonné par l’Empire. Ensuite, on m’a fait
voyager en Italie et en Angleterre. Puis, j’ai été de nouveau captif en
France, en Allemagne; je me suis évadé... et me voici. Je ne demande
rien que le repos!
Et comme il voit de la défiance sur le visage de son interlocuteur:
--Tenez, dit-il, on m’a pris à peu près tout, mais il me reste encore
ceci. Et je suis prêt à répondre à telles questions qu’il vous plaira
m’adresser.
Il a, d’un geste brusque, séparé la doublure du bouracan de sa veste, et
il tend au magistrat deux papiers jaunis. Ce sont des lettres de Louis
XVI et de Marie-Antoinette, lettres d’une gravité majeure, d’une
authenticité absolue.
Les policiers sont, d’ordinaire, peu crédules. Cependant M. Le Coq,
après deux heures de conversation, n’a plus l’ombre d’un doute. Ce
fonctionnaire hostile est devenu un protecteur zélé.
--Quittez cependant Berlin, conseille-t-il à son nouveau protégé. Tenez,
allez à Spandau, les gens y sont hospitaliers; et faites-vous recevoir
bourgeois.
--Je ne puis, monsieur. On est là, comme dans toutes les villes
germaniques, très strict sur l’état civil. Ce passeport prêté ne me
servirait de rien. Il faut un acte de naissance en règle, des
certificats de domicile, une foule de pièces établissant l’identité de
façon péremptoire...
--Deux mots de moi suffiront!
* * * * *
En effet, les deux mots ont suffi; nous retrouvons Naundorff bourgeois
de Spandau, «de par ordre supérieur».
En 1815, l’Empire croulé, les Bourbons rentrés en France, il croit que
l’instant est venu de révéler son existence; que, pour lui, tout danger
a disparu.
Donc il écrit à Madame Royale, sœur de Louis XVII, devenue alors
duchesse d’Angoulême, une lettre extraordinairement touchante et qui
fourmille de secrets d’intimité. C’est une locution, un geste, qui ont
frappé son enfantine imagination, dans des circonstances où la famille
était seule ou à peu près seule: de ces riens qu’un étranger ne peut
surprendre, ni songer à retenir.
Pas de réponse.
Toutes les années 1816, 1817, 1818, Naundorff envoie missives sur
missives, sollicite humblement et tendrement une entrevue. «Je ne
revendique pas mes droits politiques, souligne-t-il, mais seulement
notre nom, la succession civile de mon père, et un peu d’affection.»
En 1817, un officier français du nom de Marassin, épave de la retraite
de Russie, traverse Spandau; y voit Naundorff; devient son ami comme
tous ceux qui l’approchent. Celui-ci lui confie quelques papiers, en
possession desquels il était rentré; le charge de le représenter à Paris
auprès de ceux qu’il affirme être de son sang.
Marassin part, fait le voyage--et disparaît sans qu’on puisse jamais
savoir ce qu’il est devenu!
En 1818, Naundorff épouse une jolie et charmante fille:
Frédérique Einert. Il fait part de son union au duc de Berry et à
Marie-Thérèse-Charlotte, qui s’obstinent dans leur entêté silence.
Il en est pour le mariage comme pour l’adoption civique. L’«ordre
supérieur» tient lieu de tout.
Le 31 août 1819, une fille naît, dans l’humble ménage. «Je l’ai appelée
Amélie, parce que c’était le nom que vous portiez pendant notre voyage à
Varennes, écrit le père à la duchesse d’Angoulême. Et rappelez-vous que,
seuls, nos parents, notre tante, vous, et moi, étions au courant de ce
détail.»
Rien encore n’arrive des Tuileries... pas même la réponse altière et
nette qui eût dû faire justice des audaces d’un intrigant!
Alors, Naundorff, à bout de patience et de tristesse, sollicite de M. de
Hardenberg, ministre de l’intérieur, un passeport à son nom «légitime»
pour venir à Paris.
Mais, lui, qui s’évertue ainsi auprès des Bourbons et des grands
fonctionnaires de son pays d’asile, à se faire reconnaître, garde,
envers son entourage immédiat, une excessive réserve. Et comme il craint
que sa personnalité ne soit trahie par ses démarches, il change de
résidence en 1822, et quitte Spandau pour Brandebourg.
Là devait être le malheur de sa vie!
* * * * *
Naundorff, en effet, était devenu gênant pour la cour de France. Il
précisait trop; se souvenait trop; se permettait, maintenant, de parler
plus haut qu’on ne l’eût souhaité, au nom de la justice de sa cause.
Il fallait s’en débarrasser à tout prix: l’opprobre suffirait
peut-être...
Le feu prend au théâtre, à qui attenait l’atelier de Naundorff. On
l’accuse de l’incendie; mais son innocence apparaît avec une telle
évidence, qu’on doit le relâcher immédiatement.
Il y avait alors, à Spandau, deux bandits: Engel et Sydow, condamnés
déjà comme faux-monnayeurs. Ils sont arrêtés de nouveau, et désignent
Naundorff pour leur complice. Celui-ci se débat, proteste; et comme il
est impossible de rien relever à sa charge, on lui inflige trois ans de
travaux forcés «_parce qu’il s’est dit prince natif_».
C’est le texte même du jugement!
Mais à Alstadt, où il subit sa peine, le baron de Seckendorff,
commandant de la forteresse, s’intéresse à ce prisonnier si pensif et si
doux. Il lui parle--et devient son ami. Il le protégera désormais,
jusqu’au fond de la Silésie, à Crossen, où le malheureux va être
interné.
Plus que son ami, son partisan! A qui voudra l’entendre, le baron de
Seckendorff affirmera le bien fondé des revendications de Naundorff.
Il en est du directeur de la citadelle d’Alstadt comme du directeur de
la police de Berlin.
* * * * *
A Crossen, donc, malgré cet antécédent, Naundorff est devenu bourgeois
(toujours par ordre supérieur); et c’est le commissaire de justice de
l’endroit, le syndic Pezold, qui se fait, après une hostilité de
quelques semaines, le défenseur acharné et convaincu du proscrit.
Celui-là écrit aussi à la duchesse d’Angoulême, qui lui fait répondre,
par la duchesse de Damas, «qu’elle ne veut aucunement se mêler de
l’affaire en question». Celui-là écrit aux cours d’Autriche, de Russie,
de Suède, de Bavière, de Saxe, de Naples, de Danemark--et partout échoue
contre la raison d’État.
La révolution de 1830 arrive; les Bourbons retournent en exil. Mais
Naundorff, bien plus encore que sous la domination des deux frères de
Louis XVI, se heurtera, en France, aux d’Orléans, âpres à régner; en
Bohême, aux intérêts naissants du duc de Bordeaux.
Il a relaté sa douloureuse histoire, et essaie d’attirer sur elle, par
différents avis, dans les gazettes, l’attention publique. En maint pays,
sur la demande expresse de notre ambassadeur, on refuse l’annonce.
Cependant, chose bizarre, elle paraît, ici-même, dans le
_Constitutionnel_ du 7 août 1831.
Mais Pezold s’est, lui aussi, beaucoup trop remué, a fait trop de bruit
autour de cette vieille histoire. Il meurt subitement... sans motif et
sans maladie!
Voilà Naundorff seul pour la rude tâche qu’il a entreprise.
Une petite feuille de Leipsick, _la Comète_, l’injurie et le diffame
d’affreuse sorte. Il réfute noblement, sans colère, l’attaque. Le
journal, surpris du ton de la réplique, envoie un de ses rédacteurs à
Crossen. Le rédacteur revient, conquis comme les autres; et lui et les
siens, désormais, soutiennent Naundorff dans sa lutte.
C’est alors qu’il prend le chemin de Paris.