Rome, 3 août 1892.
Alors que l’Antisémitisme passionne le monde, il m’a semblé d’un
puissant intérêt d’aller voir, à ce propos, le chef suprême de l’Église,
celui qui lie et délie, le pilote incontesté des consciences
catholiques.
Je n’ai pas été demander au Saint-Père de se prononcer: la situation
politique du Pape l’éloigne, et cela se conçoit, de tout débat où son
_veto_ n’est pas immédiatement nécessaire; de toute intervention
susceptible de soulever des discussions, des polémiques, d’émouvoir
l’irritabilité de telle ou telle puissance, de tel ou tel parti, en
dehors des questions strictement techniques traitant des points du dogme
ou des intérêts de la foi.
En un mot, je ne me suis pas attachée à connaître ce que Léon XIII
désapprouve... seulement, ce qu’il n’approuve pas!
Voici, au premier abord, une casuistique qui m’est peu familière; ma
netteté s’accommodant mal, d’habitude, de si subtiles distinctions--mais
cela se gagne, en Cour de Rome!
Tout ici procède par demi-teintes, par gradations de nuances à peine
indiquées, et dépassant rarement le médium sur l’échelle ascendante,
vers l’accentuation. De même qu’au Vatican, dans la pénombre des salles,
chacun marche sourd, chacun parle étouffé, de même, aussi, chacun pense
_mezzo voce_. Les pas s’y raccourcissent et l’initiative y replie ses
ailes, volontairement, s’astreignant à évoluer dans le cadre étroit du
domaine ecclésiastique.
D’où l’éclat retentissant, l’extraordinaire envolée, lors de chaque
exception à cette règle, de chaque rupture de cette réserve, de chaque
acte décisif--il est fait d’élans refoulés, d’essors contenus!
Il faut donc lire entre les lignes, écouter entre les paroles...
J’aurais honte, je considérerais comme indigne et déloyal de prêter au
Saint-Père un seul mot qui ne soit rigoureusement exact, ni même
d’amplifier sur ce qu’il lui a plu de me répondre.
Car, en dehors, en dépit de mes opinions (peut-être justement à cause
d’elles), j’ai le respect de toute chose grande, même si elle va à
l’encontre du mien idéal, ou si elle en diffère par quelque point. Et je
préférerais perdre les meilleurs arguments du monde qu’ajouter une
affliction à celles de ce roi sans trône, de ce vieillard si touchant et
si auguste, ne levant la dextre que pour bénir, pour absoudre, pour
épandre l’indulgence divine sur toutes les créatures--quelle que soit
leur race, quelle que soit leur religion!
Or mon socialisme, non plus, ne s’attarde point aux questions de
croyance ni d’origine, ne reconnaissant d’autre ennemi que l’Accapareur:
youtre ou goym! Il est le voleur des pauvres... cela me suffit!
Et tous les pauvres sont miens: lamentables Hébreux errant dans la
steppe, traversant l’Europe à pied, tirant, comme bêtes de somme, sur le
licol des charrettes où sont entassés leurs malades, leurs vieillards,
leurs enfants, quelques nippes échappées au désastre; et s’abattant,
exténués, dans la cour du grand-rabbin, à Paris, fourbus de fatigue,
chancelants d’inanition--misérables spoliés par les financiers
catholiques de là-bas, comme sont spoliés, ici, par leurs
coreligionnaires richissimes, les paysans et les travailleurs de la
chrétienté!
Que vient-on parler d’antagonisme entre les gueux?
--J’ai faim!... dit l’affamé.
Et un écho brisé, distendu, hautain cependant, répond, du Vatican:
--Tous les biens de la nature, tous les trésors de la grâce
appartiennent, en commun, et indistinctement, à tout le genre humain!
(_Encyclique_ du 15 mai 1891, ch. III.)
* * * * *
Je suis arrivée ici sans recommandation, sans appui; je n’ai d’autre
alliée que ma volonté tenace et une lettre de camarade pour un haut
dignitaire du Saint-Siège.
Mais je crois à ce magnétisme qui s’exerce à travers le temps et la
distance, qui abrège l’un, supprime l’autre; à l’influence de ce vouloir
ardent dont s’imprègne l’atmosphère entre le but et l’effort; qui les
rapproche fatalement, sans qu’on ait rien fait qu’hypnotiser son rêve...
Et me voici assise dans l’une des salles du Vatican; perdue dans
l’étendue de la pièce; toute semblable, avec ma robe noire, mon voile
noir, l’absence du plus humble bijou, et mes mains dégantées, à toutes
les dévotes qui viennent seulement satisfaire leur pieuse curiosité.
Leur cœur, certes, ne bat pas plus fort que le mien--et Dieu sait,
pourtant, ce que celui-ci demeurerait calme si les hasards du métier me
menaient au palais de n’importe quel monarque! Je sais ce que valent les
sceptres et ce que pèsent les couronnes, sous le poing lourd de la foule
ou le doigt léger du destin!
Mais le Pape!... Tous les souvenirs de ma pieuse petite enfance se
lèvent comme un vol de moineaux dans les herbes du cimetière. Hier,
n’ai-je pas dit à l’ecclésiastique qui m’expliquait le cérémonial du
triple salut (un à la porte, un au milieu de la salle, un devant le
fauteuil du Saint-Père): «Comme au mois de Marie, alors?» me rappelant
le temps où j’étais de garde dans la chapelle, chargée du renouvellement
des fleurs et fomentant des révoltes--déjà!--entre deux _Ave_.
Il m’a regardée, surpris gaiement, puis avec une inclinaison de tête
indulgente: «Oui; comme au mois de Marie!»
C’est ma grande peur de commettre quelque impair; non que j’y apporte
ombre d’amour-propre (ne me taxant aucunement d’être ferrée sur
l’étiquette), mais parce que toute négligence pourrait passer--de ma
part--pour une affectation blessante et de goût odieux. Aussi, je me
répète à moi-même les formules, comme les répons du catéchisme avant la
récitation... autrefois!
Que c’est immense, ce Vatican, pour parvenir à atteindre la partie
restreinte où le Pape vit confiné! Que c’est haut, surtout! Il faut
gravir le perron d’entrée; longer la galerie monumentale où devisent les
gardes suisses, encore vêtus comme les reîtres de Jules II; monter
l’escalier de marbre--trois étages qui en valent bien six!--franchir le
Cortile San-Damaso; regrimper trois autres étages, également de valeur
double; et traverser des salles en si grand nombre que la tête vous
tourne et qu’on finit par ne plus distinguer rien!
J’ai entrevu seulement, au passage, sur une merveilleuse tapisserie, le
Christ accueillant la pécheresse blottie à ses pieds, y cherchant refuge
contre la cruauté humaine...
Tout à coup, dans cette solitude et ce silence, un coup de canon,
discordant comme une fausse note. Il annonce aux Romains qu’il est midi.
Et voici que lui répondent, trottinant les unes après les autres comme
des vieilles femmes se rendant à la messe, toutes les pendules de
l’antique palais. Il en est de vives et de lentes, d’alertes et de
fatiguées; des petites au timbre aigu, des grosses à voix de contralto.
C’est un carillon familier, et d’une grâce infinie.
Un glissement de semelles sur le pavé de marbre, luisant comme s’il
était mouillé, un murmure de syllabes à peine distinctes, en cet idiome
déjà si chuchoteur; une soutane qui s’incline et attend, puis précède,
se prosterne au seuil d’une chambre voisine, s’efface, semble
disparaître dans le mur...
C’est mon tour d’audience.
J’entre, m’incline trois fois; une main prend la mienne, me relève
doucement:
«--Asseyez-vous, ma fille, et soyez la bienvenue...»
* * * * *
Très pâle, très droit, très mince, à peine accessible à la vue, tant il
reste peu de matière terrestre en cette gaine de drap blanc, le
Saint-Père siège, au fond de la pièce, dans un vaste fauteuil adossé à
une console que surmonte un Christ douloureux.
La lumière, venant de face, tombe d’aplomb sur cet admirable visage de
prélat latin, en fait ressortir les méplats, les finesses de modelé, la
structure «primitive», au sens pictural du mot: vivifiée, animée,
galvanisée, pour ainsi dire, par une âme si juvénile, si vibrante, si
combative pour le bien, si compréhensive des misères morales, si
pitoyable aux détresses physiques, que le regard étonne, semble une aube
miraculeuse surmontant un déclin de jour...
L’incomparable portrait de Chartran peut seul donner idée de cette
acuité de vision. Mais encore est-il d’un éclat un peu bien somptueux;
et toute la pourpre qui flamboie, derrière la soutane neigeuse, met-elle
aux joues un reflet, aux prunelles une étincelle, qui s’adoucissent dans
la réalité.
Pour rendre mon impression, je dirai que j’ai trouvé le Pape «plus
blanc»; d’un rayonnement plus intime et plus émouvant, moins souverain,
davantage apôtre... presque aïeul!
Une bonté attendrie, timide, semblerait-il, est tapie dans la moue des
lèvres, se dénonce seulement dans le sourire. Et, en même temps, le nez
long, solide, révèle la volonté, une volonté inflexible--_qui sait
attendre!_
Léon XIII ressemble aux modèles du Pérugin, et à tous ces portraits de
donateurs qu’on voit dans les tableaux de sainteté, sur les vitraux des
gothiques cathédrales, agenouillés, de profil, en leurs habits de laine,
les doigts allongés et béatement rejoints, parmi les Assomptions, les
Nativités, le triomphe des Saints et la gloire de Dieu.
Il me paraît aussi incarner les armes de sa maison, le blason des Pecci,
avec sa taille aussi svelte, aussi altière que le pin qui se silhouette
en _i_ sur le ciel bleu; et, entre ses paupières, cette clarté d’étoile
matutinale et précurseuse d’aurore qui tremble à la cime du grand arbre
héraldique!
Mais ce qui, presque autant que le visage, attire et retient
l’attention, ce sont les mains: des mains longues, fines, diaphanes,
d’une pureté de dessin incomparable; des mains qui semblent, avec leurs
ongles d’agate, des ex-voto d’un ivoire très précieux, sortis pour
quelque fête, du reliquaire.
La voix est comme lointaine, exilée par l’usage de l’oraison, plus
accoutumée à monter vers le ciel qu’à descendre vers nous. Et, pourtant,
dans la causerie, elle revient, avec, de-ci, de-là, un ressouvenir
d’intonation majeure qui en coupe la grégorienne mélopée.
Puis un rien, _gentillezze_ du terroir, donne aux propos tenus une
saveur particulière, les épice de nationalité. Alors que le Pontife
s’exprime très correctement, très élégamment en français, à toute minute
l’exclamation italienne par excellence: _Ecco!_ (Voilà!) revient, fait
claquer ses deux syllabes comme un léger coup de fouet, qui active ou
détourne la conversation.
Et les mots, dociles, prennent le galop, bifurquent, mènent où il plaît
au Saint-Père d’aller.
* * * * *
Je le suis respectueusement, notant au passage, de mémoire, les réponses
qu’il veut bien me faire; les sollicitant d’une brève interrogation
lorsque je le puis; remarquant combien sa pensée, d’essence toujours
évangélique, revêt volontiers le peplum latin, se traduit en périodes
cadencées, harmonieuses, révélant le délicat et docte lettré.
Comme j’ai parlé de Jésus pardonnant à ses bourreaux, alléguant leur
ignorance en excuse à leur férocité; comme j’ai demandé si, avant toute
chose, il n’était pas du devoir chrétien de l’imiter:
«--Le Christ, dit Léon XIII, a versé son sang pour tous les hommes, sans
exception; et même, de préférence, pour ceux qui, ne croyant pas en lui,
s’obstinant dans cette méconnaissance, avaient le plus besoin d’être
rachetés. Envers ceux-là, il a laissé une mission à son Église: les
ramener à la vérité.»
--Par la persuasion ou la persécution, Saint-Père?
«--Par la persuasion! répond avec vivacité le Pape. La tâche de l’Église
n’est que douceur et fraternité. C’est l’erreur qu’elle doit atteindre,
s’efforcer d’abattre; mais toute violence envers les personnes est
contraire à la volonté de Dieu, à ses enseignements, au caractère dont
je suis revêtu, au pouvoir dont je dispose.»
--Alors, la guerre de religion...?
«--Ces deux mots-là ne vont pas ensemble!»
Et la main qui porte l’anneau épiscopal a fait un geste impératif.
--Reste, Saint-Père, la guerre de races...
«--Quelles races? Toutes sont issues d’Adam, que créa Dieu. Que les
individus, suivant les latitudes, aient un teint différent, un aspect
dissemblable, qu’importe cela, puisque leurs âmes sont de même essence,
pétries du même rayon? Si nous envoyons des missionnaires chez les
infidèles, chez les hérétiques, chez les sauvages, c’est parce que tous
les humains, tous, vous entendez bien, sont des créatures de Dieu! Il y
a celles qui ont le bonheur d’avoir la foi, et celles auxquelles nous
avons le devoir de la donner, voilà tout! Elles sont égales devant le
Seigneur, puisque leur existence est l’œuvre de sa commune volonté.»
Puis le Pontife ajoute:
«--Même, quand le Ghetto existait à Rome, nos prêtres le sillonnaient en
tous sens; causant avec les israélites; s’appliquant à connaître leurs
besoins; soignant leurs malades; s’efforçant de leur inspirer assez
confiance pour parvenir à discuter les textes, à les convertir enfin!»
--Et quand la populace voulait massacrer les juifs?
«--Les juifs se mettaient sous la protection du Pape... et le Pape
étendait sur eux sa protection!»
* * * * *
«--Seulement, reprend le Saint-Père, si l’Église est une mère
indulgente, aux bras toujours ouverts, pour ceux qui lui arrivent comme
pour ceux qui lui reviennent, il ne s’ensuit pas que les impies qui se
refusent à elle doivent être ses préférés. Elle est sans colère contre
eux, ils sont sa douleur, sa plaie, mais elle garde ses prédilections
pour les fidèles qui la consolent, qui lui sont des fils pieux et
fervents. Enfin, si l’Église a mission de défendre les faibles, elle a
mission aussi de se défendre elle-même contre toute tentative
d’oppression. Et voici qu’après tant d’autres fléaux, le règne de
l’argent est venu...»
Le successeur de saint Pierre raidit plus encore son torse droit, et, le
regard soudainement dur:
«--On veut vaincre l’Église et dominer le peuple par l’argent! Ni
l’Église, ni le peuple, ne se laisseront faire!»
--Alors, Saint-Père, les grands Juifs?...
Sous le voile des paupières, la lueur a disparu. Et, décolorée soudain,
la voix répond:
«--Je suis avec les petits, les humbles, les dépossédés, ceux que
Notre-Seigneur aima.»
Je comprends que c’en est fini sur ce sujet, et n’insiste pas.
D’ailleurs, maintenant, Léon XIII parle de la France; de la tendresse
profonde qu’il lui porte; de son désir de la voir prospère, sous quelque
gouvernement qu’elle ait choisi.
Et brusquement, sans préparation, une malice apparue soudain aux angles
de sa bouche, aux coins de ses yeux:
«--Et chez vous, que pense-t-on du Pape? Est-on content de lui?»
--Saint-Père...
C’est que je ne sais quoi répondre, en vérité. Il voit mon embarras, et,
avec bonhomie, frottant ses longues mains pâles:
«--Allez, allez! N’ayez pas peur!»
Je rassemble mon courage:
--Saint-Père, voulez-vous me permettre d’employer envers vous un terme
très hardi?
«--Allez, allez!»
--Eh! bien, si les monarchistes en veulent au Pape, les républicains de
gouvernement l’exècrent: il est «la concurrence»!
Un tout petit rire, tout voilé, tout discret, accueille l’aveu.
«--Et les socialistes?»
--Pour les socialistes de gouvernement, les états-majors, encore la
concurrence!
«--Et le peuple?»
--Le peuple? Jamais je ne me permettrais de parler en son nom. Il est
plutôt indécis, je crois, vaguement méfiant... il a été tant trompé!
Mais tout de même, ça l’étonne, un Pape qui s’occupe de lui... et qui
soumet les cardinaux!
Les longues mains pâles accentuent leur geste satisfait. Et, souriant:
«--Je ne veux pourtant pas être roi de France!» (_sic_).
* * * * *
Maintenant, sans que j’ose l’interrompre, la grêle voix, seule, troue le
silence:
«--Quand donc comprendront-ils, tous, que l’Église ne veut pas, n’a pas
à faire de politique; qu’elle entend y demeurer étrangère, s’en tenir
résolument écartée? Mon Maître a dit: «Mon royaume n’est pas de ce
monde.» Donc, le mien non plus![1] J’aspire à la domination des âmes,
parce que je veux leur salut, parce que je souhaite le règne de la
fraternité entre les hommes, l’oubli des discordes, l’avènement de la
sainte paix, de la sainte pitié! Mais rien que cela... cela seulement!»
[1] Les adversaires du Vatican ont, par une application erronée de
cette phrase, essayé de lui donner un sens qu’elle n’avait jamais
eue, dans l’esprit du Pontife, quant aux affaires de Rome et la
question du pouvoir temporel. Il serait déloyal à moi de ne le point
reconnaître; de ne point affirmer qu’à cet instant Léon XIII faisait
_uniquement_ allusion à la nature de son ingérence (toute morale,
aucunement politique) dans les affaires de l’étranger. Le mot
«tous», qui précède, immédiatement après le passage relatif à la
France, en témoigne, d’ailleurs.
Le haut vieillard est presque debout, et ses yeux, plus lumineux encore,
s’ourlent d’une brume.
Il s’est tu. Alors, très vite, presque bas, contente que j’ai été
d’entendre bien parler de la France, dans cette ville toute pleine
officiellement d’autres tendances:
--Saint-Père, vous savez, cet abbé Jacot, ce renégat, cet
Alsacien-Lorrain qui prêche aux nôtres de là-bas la haine de la
mère-patrie, il se vante d’être l’interprète de vos commandements?
Est-ce vrai? Approuvez-vous son acte?
«--Je le déplore... répond gravement le Pontife. J’aime la France. C’est
vers elle que mes yeux se tournent toujours quand ma voix s’élève du
fond de ces chambres où j’erre depuis quinze années... sans jamais
sortir!»
«Sans jamais sortir!» a-t-il répété mélancoliquement, ce captif sans
paille ni cachot, prisonnier de sa seule dignité, mais plus entravé par
ces invisibles liens que par les lourdes chaînes de fer.
Je m’incline pour prendre congé; la longue main pâle se pose doucement
sur mon front:
«--Allez, ma fille, et que Dieu vous garde!...»