J'ai trotté de Mehmed Sokoli jusqu'à la Marmara. Là, j'ai pris le
galop. Tout le long de l'ancien mur qui était le front de mer de
Byzance passent aujourd'hui la voie ferrée de San Stéphano et une route
parallèle à la voie,--une route bonne pour les chevaux. Route et voie
ferrée s'en vont jusqu'au bout de Stamboul, jusqu'à la Tour de Marbre,
jusqu'à la grande Muraille où commence le cimetière d'Aziyadé.
Une fantaisie: je veux aller là-bas, dans le cimetière, je veux aller
voir la place où quelqu'un tua sir Archibald Falkland,--tua pour voler,
puisqu'on n'a rien retrouvé dans les vêtements du mort. Cette aventure
fait beaucoup de bruit dans Péra, naturellement. Le meurtre d'un
directeur de la Dette prend des proportions de crime d'État. Et les
journaux n'en parlent qu'avec prudence.
Il y a presque deux lieues, de Mehmed Sokoli à la Tour de Marbre.
J'aime cette longue route extérieure à la ville, d'où l'on découvre, à
chaque vallée qui s'enfonce entre deux des sept collines, un nouveau
quartier de Stamboul, jamais pareil aux autres, quoique toujours ceint
et couronné de cyprès noirs et de minarets blancs.
* * * * *
... Koum-Kapou;--Yéni-Kapou;--Ak-Sérail;--Daoud-Pacha;--Psammatia....
Ah! voici Iédi-Koulé; et sa petite gare, la plus proche de la Tour. Je
... ne passerai pas par là. Il y a un autre chemin, plus à droite....
Un peu d'éperon, pour franchir ventre à terre la seule porte qui
s'ouvre ici dans la muraille,--la porte des Sept Tours; pour franchir
le chemin de ronde, le fossé, le talus....
Et le grand cimetière commence, coupé çà et là de champs, de vergers,
de landes. Tout cela, formidablement désert.
L'endroit n'est pas bien loin. Les journaux l'ont indiqué, très
clairement. Et j'ai lu tous les journaux. Je puis donc trouver. Je
trouverai.
... Ici.
* * * * *
--Bonjour, monsieur le colonel....
J'ai tressailli violemment ... Pourquoi? ce n'est que Mehmed Djaleddin
pacha, à cheval, au milieu des cyprès.
--Monsieur le maréchal....
--Ah! la curiosité! Vous venez voir la fameuse place. Vous tombez
juste. C'est bien ici, exactement ici....
Il baisse le doigt vers une stèle renversée. L'herbe haute est foulée
alentour.
--Mais vous-même, monsieur le maréchal, que faites-vous en ce lieu,
sinon, comme moi, satisfaire une curiosité?
--Professionnelle. Sa Majesté Impériale m'a chargé d'instruire
spécialement cette affaire. Vous comprenez qu'elle est d'importance; un
directeur de la Dette, peste!
--Et vous instruisez ... ici? Tout seul, à cheval, dans le cimetière....
--Oui.... Une idée à moi, monsieur le colonel: j'attends que l'assassin
revienne où il a assassiné.
--Ah bah! quelle apparence?
--Ils reviennent tous ainsi.
--Les neurasthéniques, les assassins de notre Occident, pourris de
littérature. Mais un voleur vulgaire, quelque Serbe, ou quelque
Bulgare, ou quelque Kurde....
--Ah! je vois que vous avez lu les journaux. Mais cette hypothèse-là,
c'est l'hypothèse officielle et provisoire. Entre nous, je crois qu'on
innocentera les voleurs vulgaires.
--En vérité?
--En vérité.
Je le regarde, marquant mon étonnement.
--Oh! je puis très bien vous mettre dans le secret des dieux. Je sais
que vous êtes discret, monsieur le colonel.... Et, ma foi, l'histoire
vaut d'être entendue, par quelque bout qu'on la commence....
«Tenez, ceci d'abord: vous savez que sir Archibald Falkland se
rendait à San Stéphano, le jour du crime.--Et, soit dit en passant,
ce cimetière n'est pas une étape obligatoire entre Stamboul et San
Stéphano.--Mais n'importe.--Donc, sir Archibald Falkland se rendait à
San Stéphano.--Pour affaires, a-t-on dit. Quelles affaires? Personne
n'avait songé à s'en informer. J'ai commencé par là mon enquête. Et
bien, sir Archibald Falkland se rendait à San Stéphano pour y entamer
la procédure de son divorce, lequel divorce était décidé depuis
la veille au soir, à la suite d'une scène de famille, qui n'offre
d'intérêt ni pour vous ni pour moi, mais dont j'ai connu le détail....
Les valets arméniens des Falkland sont, comme bien vous pensez, à mes
gages.
--Voilà qui est fort curieux. Mais cela ne paraît guère se rapporter au
crime?
--Qui sait?--Le crime lui-même présente des particularités tout à fait
étranges.
--Par exemple?
-Jugez-en plutôt: sir Archibald Falkland, le 29 novembre, monte à
Canlidja dans le chirket haïrié de 9h.17 à la turque. Auparavant, il a
une conversation avec cette cousine qui est sa maîtresse, lady Edith.
De cette conversation, qui m'a été répétée mot à mot, et du témoignage
de lady Edith, que j'ai interrogée hier, pour surcroît de certitude, il
résulte que sir Archibald emportait sur lui, dans un grand portefeuille
de cuir écarlate, toutes les pièces utiles au divorce. Aucun double
de ces pièces n'existait. Voilà donc sir Archibald en route. Il
arrive à Stamboul à 10h.19, en avance de plus de vingt minutes sur
son train,--le train de 3 heures à la franque. Il n'en va pas moins
droit à la gare de Sirkédji, et s'installe dans la salle d'attente.
Il n'est donc certes pas en humeur de flâner. L'heure du train sonne.
Sir Archibald prend son billet,--pour San Stéphano: nous avons la
déposition des employés.--Le train part. Jusque-là, rien que de fort
clair.
«Mais à la station d'Iédi-Koulé, sir Archibald descend de wagon. Ce
n'est sans doute que pour se dégourdir les jambes: les cavaliers
comme vous et moi, monsieur le colonel, savent qu'il est pénible de
rester assis trop longtemps. Et fort à propos, l'arrêt d'Iédi-Koulé
dure plusieurs minutes. Oui, c'est probablement pour se dégourdir les
jambes que sir Archibald Falkland était descendu de wagon. A moins
... qui sait? ... à moins qu'un mystérieux appel.... Car voilà, tout
à coup, que sir Archibald ne remonte pas. Au contraire, il sort de la
gare. L'employé du contrôle remarque le billet pour San Stéphano. Sir
Archibald serre alors ce billet dans son grand portefeuille,--disparu
après le crime,--et dit à l'employé: «Je continuerai par le train
suivant, qui passe dans une heure.» Singulière fantaisie; le train
suivant n'arrive à San Stéphano qu'à la nuit noire.
--Singulière fantaisie, en effet.
--Attention, monsieur le colonel! Sir Archibald ne sort pas seul
de la gare d'Iédi-Koulé. Une dame turque en sort devant lui, et
sir Archibald semble la suivre. Tous deux, l'un derrière l'autre,
franchissent la Porte des Sept Tours. Les soldats de garde s'étonnent
de cette dame en tcharchaf, plus élégante qu'on ne l'est d'ordinaire
dans le quartier, et s'étonnent aussi de cet Européen à pied, qui
marche derrière elle. Le sergent, vaguement soupçonneux, observe le
couple. Mais l'homme et la femme n'échangent ni mot, ni geste: rien
d'illicite. Ils s'éloignent tranquillement sur la route d'Eyoub, celle
qui longe le grand cimetière....
«Il est à ce moment plus de onze heures à la turque. Le coucher du
soleil ne tardera guère, et vous savez qu'après le coucher du soleil,
une dame turque n'a pas le droit de courir les rues. Où va donc
celle-ci? Il n'y a guère de maisons habitées au delà de la muraille.
Elle rentrera nécessairement en ville, par quelqu'une des portes;
elle rentrera bientôt.... Oui, elle rentre,--par la Porte de Silivri.
Les soldats de garde la remarquent encore. Elle rentre seule, et elle
disparaît dans les rues. A partir de la Porte de Silivri, sa trace est
perdue.... Perdue, monsieur le colonel!... Je suis certes de votre
avis, c'est très regrettable. D'autant plus regrettable que cette dame,
n'est-ce pas? doit en savoir long sur l'assassinat. Très long. Parce
que je vais vous dire une petite chose, monsieur le colonel: cette dame
turque ... je ne suis pas bien sûr qu'elle soit turque, ni dame ...
mais je suis sûr qu'elle est l'assassin.
--Oh!
--Quel autre? Venez avec moi, monsieur le colonel....
Nous gagnons le bord de la route.
--Écoutez et regardez: ici, à cette brèche du petit mur, Falkland a
quitté le chemin pour pénétrer sous les cyprès. La femme marchait
devant lui. Je ne vous dirai pas à quels signes j'ai reconstitué tout
cela: c'est besogne de policier, et besogne facile.... Ils ont enjambé
cette fosse ouverte, là. La femme n'était pas grande: elle a sauté à
pieds joints. Ici, Falkland l'a rattrapée, et lui a mis sans doute la
main sur l'épaule. Elle s'est retournée soudain, et lui a lancé, de
bas en haut, un coup de poignard si bien ajusté que le pauvre diable
en est tombé roi de mort. Il n'y a pas eu la moindre lutte. Oh! cette
femme-là ne manque ni de force ni de souplesse. Son poignard était un
vrai bijou,--long comme le doigt,--mais manié de main de maître. La
blessure n'a pas saigné quatre gouttes, quoique la lame, entrée au
creux de l'estomac, eût filé jusqu'au cœur.
--Alors, c'était un guet-apens?
--Très bien tricoté. La dame en tcharchaf était évidemment au courant
de bien des choses. Elle attendait à Iédi-Koulé l'arrivée du train de
trois heures. Elle savait un sûr moyen d'attirer sur ses pas l'homme
qu'elle voulait tuer.
--Votre Excellence a un soupçon?
--Maschallah! Il se pourrait.... Voyez-vous, monsieur le colonel, trop
de personnes avaient intérêt à ce que sir Archibald n'arrivât pas à San
Stéphano.... Trop! sa femme, son meilleur ami.... Vous ne comprenez
pas? peu importe.... Et tout justement, ces personnes-là n'ignoraient
rien des mœurs un peu spéciales de ce même sir Archibald, et
savaient à merveille, notamment, l'attrait irrésistible qu'avaient,
pour lui, les cimetières turcs, et certaines femmes, soi-disant
musulmanes, qui font métier de s'y promener....
--Comment, monsieur le maréchal! Si je vous comprends bien, lady
Falkland, pour qui jadis vous marquiez tant d'estime, serait soupçonnée?
--Pas encore, pas encore! Il n'y a, pour l'instant, de soupçonnée
qu'une dame turque, qu'une dame en tcharchaf, dont la trace est perdue.
Quand cette trace sera retrouvée, nous soupçonnerons d'autres gens.