H. DE R.

SAMEDI, 26 novembre; cinq heures et demie, à la franque.

La rue qui passe derrière l'ambassade d'Angleterre est une rue grecque,

régulière et morne. Des maisons de pierre, laides, s'y alignent, face

au grand mur du parc. Peu de passants. Le crépuscule est déjà brun. Il

pleut.

J'ai rabattu le capuchon de mon manteau, et je marche le long du mur.

J'attends.

Au bout de la rue, Péra, brusquement, finit: le sol manque. Un ravin se

creuse là, profond comme un abîme. La pente raide, toute hérissée de

cyprès, descend jusqu'à la Corne d'Or, qu'on aperçoit là-bas, léchant

le pied de Stamboul;--Stamboul couleur de nuit, dentelé de minarets et

de coupoles.

C'est une forêt que ce ravin,--une forêt poussée en pleine ville; un

cimetière aussi: les plus antiques des tombes de Constantinople sont

là, sous les arbres quatre fois centenaires.

Je m'accoude au parapet, et je regarde longtemps la forêt sombre, et le

bras de mer au-dessous de la forêt, et la ville turque au delà du bras

de mer. Des corneilles innombrables tournoient parmi les pointes des

cyprès, en quête de la branche où dormir. Un craillement ininterrompu

monte du ravin. La pluie fine embrume toutes choses.

... Ah! voici venir, du fond de la rue, une robe grise sous un

parapluie ... une robe grise dont je reconnais l'allure souple. Je

vais au-devant.... Bon! c'est comme un fait exprès: la rue n'est plus

déserte; un cafetan vient aussi, derrière la robe, à quelque vingt pas.

Mais lady Falkland l'a bien vu. Et me croise sans s'arrêter, me jetant

à voix basse très vite:--Suivez-moi de loin.

Je la laisse s'éloigner. Elle longe le parapet du ravin, et tout d'un

coup, semble passer à travers. Le cafetan, qui fort probablement ne

s'inquiète point de nous, continue tout droit. Il n'y a plus personne

dans la rue. Je gagne à mon tour le parapet, où s'ouvre une trouée. Un

sentier commence là, et serpente au flanc du ravin, parmi les cyprès.

Lady Falkland, presque invisible dans l'ombre des arbres, m'attend. Je

la rejoins. Je me penche sur sa petite main, que la pluie fait toute

froide, et je pose mes lèvres dans l'ouverture ronde du gant.

D'abord, nous ne disons rien. Lady Falkland a pris mon bras, et nous

marchons dans le sentier, gagnant vers le creux du ravin, vers la nuit

plus sombre et plus secrète. Les troncs des cyprès alternent avec des

buissons opaques: le parapluie, accroché çà et là, devient une gêne,

Lady Falkland, brusque, le ferme.

--Vous serez mouillée....

--Ça m'est égal.

--Et vos pieds! vous n'êtes pas chaussée pour patauger dans cette boue

ruisselante....

--Ça m'est égal.

Elle parle bref. Je sens sa main crispée sur mon bras.

--Marie....

C'est la première fois que j'ose la nommer ainsi. Mais c'est aussi la

première fois que je la tiens serrée contre moi, et qu'il fait nuit

autour de nous deux.... Et puis, cette voix nerveuse, cette main qui

tremble, ces yeux baissés que je ne parviens pas à voir ... j'ai trop

pitié d'elle! Je voudrais soudain l'étreindre, la porter, la bercer,

l'endormir, pour qu'elle oublie tout, et calmer contre ma poitrine ce

pauvre cœur que j'entends battre.

--Marie....

Elle respire avec effort:

--Écoutez....

Elle quitte mon bras, et s'adosse à un cyprès. Elle relève la tête et

me regarde. Les corneilles craillent moins fort au-dessus de nous.

--Mon ami ... ah! ce soir encore, je ne suis pas brave. Voyez-vous,

c'est comme une déchéance, ces prétextes, ces mensonges, cette fuite

peureuse de tout à l'heure, tout ce qu'il m'a fallu faire pour vous

rencontrer ici.... Mais vous avez été trop bon pour moi, vous m'avez

aimée d'une amitié trop douce. Quoi qu'il m'arrive plus tard, je ne

veux pas être ingrate aujourd'hui ... je veux m'acquitter, je veux vous

donner au moins ce que j'ai de plus précieux, ma confiance toute ... et

tous mes secrets.

Elle se tait, elle écoute la pluie qui bruit au travers des branches.

Les corneilles se sont endormies peu à peu.

--Mon ami ... d'abord, tout va de mal en pis. Ils ont assez de moi,

tous les deux. Et ils redoublent leur haine et leurs insultes. Oh! je

vois clair dans leur jeu. Ils veulent me pousser à bout, me forcer a

un éclat, me faire fuir.... Tenez, cette semaine, j'ai cru qu'ils y

réussissaient: une scène atroce ... c'était à propos de mon petit....

Cette misérable est devenue féroce pour lui.... Depuis que vous l'avez

cinglée si fort dans son orgueil ... vous vous souvenez?... on dirait

qu'elle veut se venger sur cet innocent.... Enfin, il y a quatre jours,

elle a osé le frapper. J'étais là, j'ai sauté sur elle. Nous nous

sommes presque battues comme des femmes du peuple. J'ai été la plus

forte, heureusement! Mon ami, voyez-vous, si j'avais eu le dessous, je

crois bien que je jetais le manche après la cognée, que je me sauvais

de cet enfer, que je désertais! A quoi bon rester, si je n'étais même

plus bonne à défendre mon petit?

Elle s'arrête. Puis elle sourit.... Oh! le pauvre sourire navrant....

--Voyez, mon ami, je ne mens pas, je me suis battue. Voyez les marques!

Elle a relevé sa manche. Une trace de griffe sillonne la peau, la peau

de lait et d'ambre. Je regarde. Une goutte de pluie tombe sur le bras

nu, qui tressaille, et se recouvre.

Je ... je ne sais plus très bien où j'en suis. Ah! les paroles de

Mehmed pacha.... Il faut que je répète les paroles de Mehmed pacha....

Je répète. Toujours adossée contre les cyprès elle m'écoute, pensive:

--Il a dit cela? c'est étrange.... Je ne comprends pas.... Pourtant, je

me fierais à Mehmed pacha. Il est loyal,--loyal comme sa race....

Elle se tait encore, longtemps. Enfin:

--Mon ami ... j'ai encore tout à vous dire....

Mais sa voix s'étrangle net. Une terreur soudaine dilate ses yeux. Je

me retourne, inquiet moi-même ...

Une forme brune, silencieuse et souple, gravit le sentier--vient vers

nous. D'instinct, je cherche dans ma poitrine le poignard a manche de

jade acheté, l'autre jour, au bazar.... Mais non, ce n'est qu'une femme

turque, enveloppée de la tête aux pieds dans son féridjé....

Elle passe devant nous et s'éloigne. Lady Falkland appuie sur sa bouche

son mouchoir, et respire.

--Mais qu'avez-vous donc craint? Ce n'était qu'une femme....

--Oui, une femme ... mais n'avez-vous donc jamais songé combien il

est facile à n'importe qui, de se cacher sous un féridjé? Je me sens

cernée, je vois des espions partout....

Elle frissonne, secoue les épaules.

--Enfin, cette fois, ce n'était qu'une femme de cimetière!...

--De cimetière?...

--Vous ne savez pas? Ici, la prostitution hante les cimetières.

Les filles très pauvres attendent sous les cyprès le désir des soldats.

Elle lit un étonnement dans mes yeux:

-Comment je sais ces choses? Hélas! croyez-vous que mon mari ait

épargné mon orgueil, et m'ait jamais permis d'ignorer ses brutales

débauches? Sir Archibald Falkland ne dédaigne pas d'imiter les soldats

turcs ou kurdes; il fréquente les cimetières d'ici; il suit les femmes

voilées, et résiste rarement, très rarement, à leur séduction....

Un dégoût crispe sa lèvre. Elle bat des cils, comme pour chasser la

vision sale.

Encore un long silence. La nuit, maintenant, est noire.

--Mon ami ... c'est l'heure.... Je veux être loyale tout à fait. Je ne

veux pas voler votre amitié. Je ne veux pas voler votre estime. Je veux

que vous sachiez tout de moi, le mal comme le bien, et mes misères,

et mes faiblesses, et mes hontes.... Mais d'abord, ayez beaucoup de

pitié! il y a eu tellement, tellement de tristesse dans ma vie! Tout

n'a été que tristesse. Songez à l'enfant que j'ai été, autrefois, dans

la vieille maison créole où je suis née, de l'autre côté de la mer

... là-bas, personne ne m'apprenait à souffrir.... Songez à la jeune

fille ardente, enthousiaste, qui s'épanouissait librement au plein

soleil.... Je me souviens encore d'un grand chien rouge qui m'aimait

beaucoup, qui posait ses pattes sur mes épaules pour lécher mon

visage.... Un jour,--j'avais seize ans,--on est venu, on m'a épousée,

on m'a emportée. Un mari, je ne savais même pas ce que ce pouvait

être. Ç'a été un maître et un geôlier; le mariage, une prison. On m'a

cassé les ailes, on a fait de moi cet être brisé, flétri que je suis

... flétri, oui, flétri, flétri! Ah ... Ah! il y avait pourtant en moi

de la noblesse, de l'orgueil, de la flamme ... je vous le jure!--et

de l'amour, de l'amour qui débordait, qui ruisselait, qui s'épanchait

partout comme un torrent d'or fondu....

Brusquement, elle jette ses deux mains sur son visage, et sanglote.

J'entends sa poitrine secouée d'atroces hoquets, je vois les larmes

couler à travers ses doigts qui se tordent....

Je l'ai prise dans mes bras, je la porte et je la berce. Ma bouche

éperdue cherche son front, ses yeux, ses tempes.... Elle est presque

évanouie. La surprise de mon étreinte a succédé trop violemment à sa

crise de souffrance. Elle pleure toujours, et, vaincue, écrasée de

douleur, elle se blottit comme une toute petite qui a mal....

Tout d'un coup, elle s'arrache et pousse un cri.

--Ha! que faites-vous!

Mon baiser a touché ses lèvres.

--Que faites-vous? mon Dieu, mon Dieu!

Je suis à genoux devant elle, dans la boue et dans l'eau, et je baise

maintenant ses poignets nus mouillés de pluie.

--Ce que je fais? je vous aime!

--Oh! pardon! ne croyez pas que j'aie choisi cette minute, ne croyez

pas que j'abuse du lieu, de la nuit, de votre défaillance. Je ne savais

pas, je vous jure que je ne savais pas! Je me figurais que c'était la

pitié qui me poussait vers vous, et soudain, je comprends que c'est

l'amour! Ah! pardonnez-moi. Je suis presque un vieillard, je n'ai rien

pour émouvoir votre jeune cœur brûlant. Je suis sceptique, blasé,

glacé, vieux, vieux! Mais je vous aime et je suis à vous. A vous!...

Disposez de moi, commandez! Voici ma fortune, mon nom, ma force d'homme

et de soldat, tout ce que je suis....

Elle écoute et elle n'entend pas. La caresse des mots tendres seule

emplit son oreille. Et c'est si nouveau pour elle, si imprévu.... Elle

a fermé les yeux. Une puissance inconnue la domine. Elle s'abandonne.

J'entends enfin sa voix, lente, molle, sans volonté:

--Dites ... dites encore....

Et plus tard, après un long souffle oppressé:

--Dites encore ... faites-moi des souvenirs....

La pluie coule sur son cou, traverse son corsage, glace ses épaules.

Elle frissonne soudain et se redresse, égarée, heurtant de sa nuque le

tronc du cyprès:

--Dieu, Dieu! c'est moi, c'est vous? Dieu! quelle honte!... Et j'étais

venue pour vous dire....

Elle n'achève pas. Elle est plaquée contre l'arbre, les bras en

arrière; une horreur indicible blêmit sa face et raidit ses membres.

--Marie....

J'essaie de prendre sa main qui, d'une saccade s'échappe:

--Qu'avez-vous? pourquoi?...

Mais elle ne répond rien. Elle répète toujours, accablée:

--Quelle honte!... quelle honte!...

Elle est comme une bête traquée. Elle n'ose plus lever les yeux. Elle

jette à droite et à gauche de brefs regards furtifs, comme prête à

fuir. Et, tout à coup, elle fuit.

Elle court. Elle remonte le sentier, piétinant dans les flaques qui

giclent. Elle court. Et je reste stupéfait, n'osant la poursuivre.

Elle a disparu parmi les cyprès....

L'homme qui assassina: Roman · 第 57 / 71 题