On commence à me rendre mes visites d'arrivée. Chaque jour, de cinq
à sept, c'est un défilé international sous la petite ogive d'ébène
sculpté qui réunit mes deux salons.--Je reçois dans le moins énorme des
deux, et pour y parvenir il faut traverser l'autre.
Donc, attachés, secrétaires, conseillers et ministres, gens de
la Dette, gens de la Banque, gens de la Régie, et financiers,
ventres dorés de toutes races,--corbeaux, non, vautours de toutes
envergures,--viennent chez moi faire salaam. Mon valet croate, chamarré
d'or comme la mode l'exige, leur sert un café turc très luxueux, moins
bon que celui qu'on paie dix paras,--un sou,--aux cafédjis des villages
du Bosphore.
Eh bien, chaque visite m'apporte une désillusion nouvelle.... Vraiment,
oui, je suis tout à fait déçu. Et ma déception ne laisse pas d'être un
peu comique.
Voici ce que c'est: en somme, je suis ici dans la capitale d'un pays
mis en coupe réglée, d'un pays tondu, raclé jusqu'à l'os, et pressuré,
et dépecé. Et je vis au beau milieu du clan des exploiteurs--exploiteur
moi-même, puisque fonctionnaire européen. En vertu de quoi j'espérais,
naïf, que ces hommes à bec et serres différeraient en quelques points
de mes relations parisiennes.... Oh! je n'attendais certes pas des
allures ou des costumes à la corsaire. Aujourd'hui du cap Nord au
Cap Horn, les hommes, Patagons, Latins ou Scandinaves, sitôt que
leur bourse est assez pleine, mettent le soir des fracs identiques
et baisent identiquement la main des femmes. Mais sous l'habit et le
plastron à perles, je pensais voir transparaître un stigmate de la
terrible profession de tous ces gens, préposés par l'Europe à la sucée
du sang turc.... Que diable, le bout des tentacules devait passer!
Or, il n'en est rien. Tout au contraire. Mes visiteurs, gens de
finance, bourreaux de la Turquie,--gens d'ambassade, chiens de garde
des gens de finance,--sont uniformément gentils, bien élevés, bien nés
même. Quelques-uns ont de l'esprit, d'autres de l'intelligence, tous
de la culture. Leurs femmes sont aimables, et honnêtes quelquefois.
Bref, mes vautours crochus et griffus sont sympathiques des pieds à la
tête, et font figure d'hommes honorables, voire délicats, en ce siècle
d'universelle goujaterie....
Voilà bien ma guigne! Au lieu de pirates, je trouve des gens du
monde, pittoresques tout juste autant qu'un trottoir de bitume. C'est
terne! Et dans Constantinople,--Stamboul, eau-forte, et le Bosphore,
pastel,--et parmi cette foule bigarrée qui grouille sur le grand
pont, ce tohu-bohu de quinze races baroques et de vingt religions
fanatiques,--cela fait tache, tache blême.
* * * * *
_Exceptis exceptionibus_, comme disait le casuiste confesseur de ma
tante grand....