VII

Allons, je ne m'ennuierai pas trop ici.

L'autre soir, je rêvais d'une tragédie à l'antique qui se déroulerait,

de la protase à la catastrophe, dans ce décor non pareil: Stamboul et

le Bosphore. J'ignore si je trouverai jamais les grands premiers rôles

indispensables. Mais les utilités et les figurants ne manquent pas, et

d'un bout de la scène à l'autre, le pittoresque abonde. Toute cette

terre est privilégiée....

Hier, j'ai fait ma première incursion dans la petite bourgeoisie du

lieu, la bourgeoisie chrétienne s'entend. J'ai inspecté une maison

grecque de Yénikeuy, où m'a présenté l'attaché militaire autrichien, un

ancien camarade de Londres. Et j'y ai trouvé de bons éléments comiques.

C'était l'heure des visites; nous nous étions rencontrés dans

Thérapia et nous avions marché ensemble le long du Bosphore, sur ce

qui contourne la baie de Kalender et passe devant le vieux kiosque

impérial où fut signé jadis je ne sais lequel des traités russo-turcs.

Un peu plus en aval, des palais arméniens ou grecs s'alignent derrière

des grilles imposantes. Hum! Narcisse Boucher parlait de corbeaux

engraissés de la curée turque.... Voilà des palais qui ont assez bien

l'air d'étayer son dire. Oui, ils sont riches, riches d'une richesse

insolente et suspecte tous ces chrétiens d'Orient sur qui l'Europe,

bonne fille, s'apitoie candidement depuis bientôt un siècle.

Cent pas plus loin, Yénikeuy commence: un gros bourg populeux, coupé de

jardins à grands arbres. La route s'écarte de l'eau pour cheminer entre

deux rangées de maisons.

Comme nous arrivions à une façade peinte à la grecque, par tranches

horizontales, jaunes et crème (vanille et citron), mon Autrichien salua

familièrement d'un signe de tête.

--L'hospitalière demeure des Kolouri, vous connaissez....

--Je ne connais pas.

--Hein!... ah! non, je vous en prie, ne me faites pas monter à

l'échelle!...

Tous les Slaves et tous les Allemands d'ici parlent argot beaucoup

mieux que moi.

--Je vous affirme que je ne connais pas les gens que vous me dites.

--Vous ne connaissez pas madame Kolouri? Vous ne connaissez pas

mesdemoiselles Kolouri? La belle Calliope? La belle Christine? Vrai,

vous ne connaissez pas?... Mais alors, mon excellent cher, qu'est-ce

que vous fichez, depuis un mois que vous êtes ici!

Et tout de go, le voilà qui m'entraîne dans la porte instantanément

ouverte.

Dedans, cela ressemblait à n'importe quelle maison grecque de Smyrne ou

de Salonique. Pas l'opulence triomphale des banquiers ou des armateurs

ayant pignon sur le Bosphore, mais un demi-luxe voyant auquel le

confortable est sacrifié. Une antichambre nue comme un cloître, un

escalier de bois, branlant et poudreux; et le salon. Le salon, par

exemple, aussi somptueux qu'on a pu, et encombré de bibelots, trois

guéridons, cinq tables à thé, quatorze consoles ou étagères, tout ça

surchargé de curiosités prétendues artistiques. Mais l'originalité du

lieu n'est pas là: les bibelots ne sont rien auprès des paravents.

Les paravents dans le salon Kolouri, constituent l'alpha et l'oméga du

mobilier. Ils foisonnent. D'une cloison à l'autre, j'en ai compté huit.

Huit paravents, turcs, persans, chinois, japonais, français, même; huit

paravents, tous de bonne taille, créant, à l'abri de leurs feuilles

en zigzag, huit petits coins supplémentaires, qui s'additionnent

aux quatre coins naturels de la pièce pour faire douze cachettes

admirablement bien combinées. Si admirablement, qu'en entrant dans

ce salon plein de gens en visite, je l'ai cru vide! Impression d'une

seconde; les douze cachettes susdites bavardent à qui mieux mieux.

Présentation protocolaire. Au mot «marquis», la maîtresse de maison,

d'abord très indolente au fond de sa bergère, se lève automatiquement.

Je m'y attendais: nous sommes à Constantinople.

--Calliope! Christine!

Le troisième et le septième paravents s'agitent. Christine et Calliope

surgissent.

--Mes filles, monsieur le marquis....

Une surprise: Calliope et Christine se ressemblent si fort que jamais,

au grand jamais, je ne pourrai m'y reconnaître et ne pas prendre l'une

pour l'autre. Mêmes traits réguliers et fermes--un peu lourds--mêmes

beaux yeux noirs longs à n'en plus finir, même teint mat et chaud,

mêmes lèvres charnues. Et naturellement, toilettes identiques. Elles

ont plus de vingt ans et moins de trente. Absolument impossible de

préciser davantage. Jumelles, c'est probable. Mais comment leurs flirts

peuvent-ils ne pas s'embrouiller?

Cependant, madame Kolouri m'accapare. La bergère est abandonnée, et

nous voilà tous deux assis sur le divan du shahnichir--les shahnichirs

sont ces balcons clos et vitrés qu'on trouve à tous les étages de

toutes les maisons de l'Orient. Dans le salon Kolouri, le shahnichir

forme un treizième coin rembourré, que des plantes vertes, en haie,

rendent aussi discret que les douze autres.

Plus de Calliope et plus de Christine: elles ont réintégré l'abri

de leurs paravents respectifs. Sans doute, les y attendait-on avec

impatience. Le salon derechef, semble désert en dépit du bourdonnement

touffu des douze apartés. Derrière nos plantes vertes, madame Kolouri

et moi sommes tout à fait seuls.

Madame Kolouri me sourit avec une extrême langueur. Elle s'est tournée

vers moi de telle sorte que sa jambe droite touche ma jambe gauche

de la cheville au genou, et tandis qu'elle cause, sa main frôle plus

souvent mon pantalon que sa robe. Je ne bronche pas; il faut se

conformer aux mœurs des pays qu'on traverse. Madame Kolouri n'est

d'ailleurs pas vilaine du tout: elle a mieux que de beaux restes, et,

vue ainsi à contre-jour, je lui donnerais tout au plus trente-neuf

printemps.

Elle parle. Ses paroles sont d'ailleurs moins significatives que ses

gestes. Sa voix est bien grecque--rauque à souhait.

--Ainsi, monsieur le marquis, vous arrivez de France? Avez-vous bien

passé?

«Bien passé?» je traduis au jugé: Avez-vous fait un bon voyage?» Et je

réponds oui. Je crois d'ailleurs être tombé juste.

--J'avais su votre arrivée par les gazettes. Et je désirais beaucoup

vous connaître. Mais je pensais bien qu'un de nos amis vous amènerait

enfin chez moi, et je faisais patience.

«Faire patience?» Allons, on parle ici un français très spécial.

J'en ai sur-le-champ une preuve de plus. Le septième paravent grouille

impétueusement. Mademoiselle Calliope ... ou mademoiselle Christine?

laquelle? vient de se lever avec de grands éclats de rire:

--Maman! figurez-vous que madame Philomène a divorcé sa vieille robe

verte!

--Son mari brûlera, répliqua madame Kolouri en se levant.

Elle se dirige vers le septième paravent; et c'est un échange

instantané: mademoiselle Calliope la remplace dans le shahnichir.

Calliope et non Christine: j'ai posé la question sans vergogne, et l'on

sourit:

--Oui, ma sœur et moi nous nous ressemblons beaucoup ... c'est même

amusant quelquefois ... alors, vous arrivez de France; avez-vous bien

passé?

Ça recommence. Pour ne pas rire, je regarde la main qui, sans doute par

esprit de famille, vient de s'appuyer sur mon genou. C'est une jolie

main, soignée, un peu grande; plus grande que ma main à moi; il est

vrai que beaucoup de femmes seraient contentes d'avoir ma main à moi.

Mademoiselle Calliope a suivi mon regard:

--Oh! fermez vite les yeux! j'ai une patte affreuse. Mais le bras est

assez bien, n'est-ce pas?

Elle me le met sous le nez pour que j'apprécie. Je ne puis guère me

dispenser d'y poser ma bouche, discrètement. Elle porte une manche

large, qu'elle a relevée jusqu'à l'aisselle.

Un baiser bref. Derrière je ne sais quel paravent le tumulte

recommence. A travers la haie de phénix, mademoiselle Calliope voit ce

que c'est.

--Oh, pardon! l'émir Chékib s'en va, il faut que je lui dise adieu....

Elle se précipite. Moi qui ne connais pas l'émir Chékib, je me détourne

vers le vitrage. Par l'entre-deux des rideaux de toile, je vois un bout

de rue, un mur, un jardin....

Déjà, voici revenue ma jeune personne aux bras délectables. Elle

se rassied, repose sa main sur mon genou. J'achève le geste, et je

reprends l'entretien où nous l'avions laissé,--un peu plus haut que la

saignée. On ne résiste point, et on soupire.

--Mademoiselle Calliope....

--Non, pas Calliope ... Christine. Calliope, c'est ma sœur, avec qui

vous étiez tantôt....

Fichtre! c'est encore bien plus drôle que je ne croyais.

L'homme qui assassina: Roman · 第 18 / 71 题