--Heureusement, de la rue de Brousse à Thérapia, la route n'est pas
vilaine.
Il y a deux étapes. La première se fait par terre, et la seconde par
eau. Il faut d'abord descendre la rue de Brousse jusqu'au plus bas,
puis tourner à gauche, dans une amusante ruelle très tortueuse, dont
je ne sais pas le nom. On passe un peu plus loin devant un poste de
soldats, puis, le long d'un tout petit cimetière. Au delà, le quartier
est tout à fait turc: rien que des maisons de bois à deux étages,
avec quantité de fenêtres voilées de rideaux blancs bien opaques. Un
coin de Stamboul égaré sur la rive pérote. Cela ne ressemble guère à
la caricature de ville européenne qui sévit alentour. Plus de beaux
messieurs à la mode de Londres, ni de belles dames à la mode de Paris,
à la mode de l'avant-dernière année. Rien que de grands Ottomans
graves, rien que des musulmanes voilées qui se hâtent. Et partout, du
silence.
Ma ruelle turque tourne de-ci, tourne de-là, bifurque, s'agrémente
d'impasses. A certain carrefour marqué d'une fontaine, je ne manque
jamais de m'embrouiller. Mais au bout d'une demi-lieue, je finis
toujours par dégringoler certaine rampe quasi à pic, laquelle aboutit
dans la principale rue de Galata. Galata, c'est le faubourg maritime
de Constantinople,--le port, l'arsenal, les quais;--un faubourg
tumultueux, très sale, et mal famé, mais combien préférable, pour mon
goût, aux snobismes prétentieux de Péra!--Et à l'extrémité de Galata,
je retrouve la place de Karakeuy et le grand pont de bois, d'où partent
les bateaux.
Il me serait à peu près trois fois plus court, et je ne sais combien
de fois plus simple, de remonter la rue de Brousse au lieu de la
descendre, et de suivre ensuite la Grand'Rue de Péra, jusqu'au
funiculaire, lequel me mettrait en une minute précisément où je veux
aller. Mais suivre la Grand'Rue de Péra, non!
Au pont, la deuxième étape commence. Je m'embarque sur un gros
vapeur à roues, abondamment empanaché de fumée très noire.--Le bon
Dieu patafiole l'ignoble charbon de ce pays! Je n'en ai jamais vu
qui barbouillât le ciel d'une encre si tenace.... Six heures à la
turque,--midi cinquante: l'appareillage, exact comme un départ de
train. Coups de sifflets, cascades d'eau fouettée par les aubes,
hurlements polyglottes de tous côtés, et désarroi de caïques et de
barques devant l'étrave qui s'ébranle: cette Corne d'Or grouille
toujours d'un tel entassement d'embarcations, que c'est à se demander
comment toutes ces coques ne s'écrasent pas les unes contre les
autres. Le vapeur à roues--_chirket haïrié_, d'après le nom de sa
compagnie--n'en frôle pourtant pas une seule et ne met pas cinq minutes
à se dégager de la cohue: c'est comme d'un coup de baguette magique. Et
le panorama se déroule: à gauche, Péra, très embelli quand on le voit
de loin; à droite, Stamboul, splendide; devant, Skutari d'Asie, un vrai
bois de platanes, de figuiers et d'acacias, avec quantité de petites
maisons violettes qui se blottissent sous les feuillages. Le chirket
haïrié contourne Péra,--et voici le Bosphore.
Le Bosphore, n'est-ce pas? on sait ce que c'est: onde de lapis, palais
de marbre, firmament de saphir, et sultanes pareilles à des perles
penchées sur ce gouffre où tôt ou tard on les jettera.--Oui. Eh bien,
ça n'est pas ça, mais pas du tout.
L'eau n'est pas de lapis, et le ciel n'est pas de saphir. Le gris et
le blond dominent partout, avec une sorte de vapeur mauve qui flotte
autour de chaque ligne et qui atténue chaque teinte. Il y a des palais
de marbre, mais très peu: huit ou dix, éparpillés sur deux rives
longues chacune de vingt bons kilomètres. Le Bosphore est bien plus
long qu'on ne l'imagine. C'est un très beau fleuve, sinueux, bordé de
coteaux joliment boisés qui le serrent de tout près et l'encaissent. Au
pied de ces coteaux beaucoup de villages s'alignent le long des rives,
en files continues de petites maisons turques, moitié terrestres,
moitié aquatiques, car bien des terrasses de planches équarries sont
appuyées sur pilotis. Çà et là un bout de quai en vieilles dalles
ébréchées; une grande villa, un _yali_ de pierres roses ou de bois
ancien, violet; une mosquée blanche à belle coupole, avec son minaret
pareil à un cierge; et quelquefois un cimetière turc qui descend par
étages jusque dans le courant--un cimetière planté de hauts cyprès et
de saules transparents, où fourmillent les petites stèles musulmanes
bleues ou vertes, historiées d'épitaphes d'or. Le charme de tout cela
est un charme doux et prenant, un charme d'harmonie, de juste mesure et
de paix. Les coteaux moyens et arrondis, les maisons larges et basses,
les arbres aux verdures sobres d'Europe, la brume diaphane jetée sur
cette nature comme son duvet sur une prune, et le soleil qui dore et
qui n'aveugle pas, tout concourt vers un ensemble délicieux et tempéré,
qui ne s'impose pas violemment, mais qui s'insinue, pénètre profond et
possède.
Le malheur, c'est que les Européens s'en sont mêlés et qu'ils ont
bâti sur les rives du Bosphore. Si bien que, tout comme Stamboul, le
Bosphore a son Péra: une trentaine d'épouvantables façades, plus hautes
que le coteau qu'elles masquent, et alternativement pareilles à des
groupes scolaires ou à des pièces montées de pâtissiers: hôtels et
palais--non, _palaces_.--Comme je voudrais camper dans ces casernes-là,
un soir de bataille, avec mes hussards! Nous remettrions si bien tout
en bonne place, le lendemain, rien qu'avec quelques fagots et un peu de
pétrole!
Sept heures trente à la turque, deux heures et quart à la franque. A
gauche, le grand village de Yénikeuy; à droite, la petite ville de
Béicos. Derrière, sur un cap d'Asie, Canlidja, le plus exquis des
hameaux du Bosphore; devant,--côte d'Europe,--Thérapia et Buyukdéré,
les lieux «select» élus par les six ambassades pour leurs quartiers
d'été. Ce n'est pas vilain; il y a de superbes arbres. Le chirket
haïrié s'approche d'un admirable yali, rouge d'un ton de sang séché, et
qui s'adosse contre un parc en gradins planté de tilleuls, de hêtres,
de marronniers et de cèdres, les plus beaux que j'ai jamais rêvés: le
palais de France. C'est là que je vais, d'abord.
Pied à terre. Le quai emcombré d'équipages. La porte. Laquais et cavas.
(Les cavas sont des valets assermentés, qui ont le droit d'être armés,
et qui en abusent). Toute cette livrée se précipite:
--Monsieur le marquis....
Zut! fini de rire.
V
Le soir, changement de décor. Les corvées diplomatiques et mondaines
bâclées, le chirket haïrié me remporte, sur un Bosphore crépusculaire
inexprimablement doux et recueilli, vers Stamboul dont le profil
dentelé frange le couchant rouge d'une légion de petites lances
bleuâtres,--les minarets des cinq cents mosquées.
Sur la rive d'Europe et sur la rive d'Asie, voici que les maisons
de bois s'éclairent, fenêtre après fenêtre. On chemine entre deux
illuminations; non point des illuminations modernes et brutales, à
l'électricité, à l'acétylène; des illuminations de jadis, aux bonnes
vieilles chandelles, des illuminations de Watteau, pareilles à des
rangées d'étoiles....
Les roues du chirket battent l'eau calme à grands coups. Et là-bas,
à l'horizon, Stamboul se rapproche: les petites lances bleuâtres
grandissent et se précisent.
Quand on double la pointe du vieux Sérail, il fait tout à fait nuit.
Il n'y a presque plus de barques sur la Corne d'Or. Et le grand pont,
si grouillant tantôt, apparaît quasi désert, sa masse irrégulière et
confuse démesurément grandie dans l'obscurité. On accoste, on débarque.
Et je m'arrête toujours alors, et je m'accoude au garde-fou du pont, et
je contemple longtemps la prodigieuse vision de Stamboul nocturne.
Cela commence tout près de moi, au bout de ce pont où je suis. La ville
descend jusque dans la mer. Même, je ne sais pas où commence la mer et
où finit la ville, parce que beaucoup de maisons trempent leurs pilotis
dans l'eau et parce que d'innombrables bateaux se pressent contre les
maisons. Pêle-mêle enchevêtré de pieux et de mâts, de terrasses et de
carènes.
Pêle-mêle très obscur: Peu ou point de lumières apparentes, dans cette
masse gigantesque qui s'étend de l'est à l'ouest, indéfinie. La ville
descend jusque dans la mer, et monte très haut dans le ciel.
Je vois comme une falaise de maisons entassées les unes sur les autres.
Sur la crête, des mosquées rondes et des minarets aigus émergent çà et
là, se mêlant aux étoiles. On ne distingue bien aucun contour, à cause
de la couleur bleu uniforme, un bleu brumeux et laiteux, tout à fait
pareil au bleu du ciel constellé.
... Je songe aux eaux-fortes moyenâgeuses: castels cornus, donjons
crénelés, tours, tourelles, poivrières, ponts-levis, chaînes, potences,
sentinelles à hallebardes, et, dans le fossé, assiégeants tout hérissés
de fer.... Mais cette eau-forte-ci est plus extraordinaire que tout....
Le Bosphore, pastel, Stamboul, eau-forte.... Quels décors, pour une
belle pièce tragique à l'ancienne mode, bien doucereuse et bien
sanglante, avec tendres duos et copieux massacres! Hélas! hélas! le
temps des massacres et des duos n'est plus.