Hier, vendredi, neuvième jour de mon ère nouvelle, turque, j'ai été
présenté, après le Sélamlick, à Sa Majesté Impériale le Sultan.
Rien de notable en cette cérémonie. Au cours de ma carrière, plus
diplomatique, hélas, que soldatesque, pas mal de Majestés m'ont déjà
accueilli, avec d'identiques sourires, dans des cabinets identiquement
meublés. L'empereur des Ottomans ne diffère pas beaucoup d'aucun de
ses confrères. Il a toutefois l'air plus intelligent et moins vulgaire
que la plupart d'entre eux. Par ailleurs, cérémonial analogue, et
conversation protocolaire selon l'immuable rite international. Sans
efforts, j'aurais pu me croire à Rome ou à Pétersbourg.
Par contre, avant la présentation, incident assez curieux: nous
étions, l'ambassadeur et moi, en compagnie d'une douzaine de
personnages du corps diplomatique, dans le salon d'attente; sous les
fenêtres, les régiments de la garde se massaient pour cette superbe
parade qui précède la prière du Sultan dans sa mosquée.
C'est alors qu'un Turc est entré, un très beau Turc de la grande race
circassienne, éblouissant dans un uniforme à larges broderies. Il a
marché droit sur l'ambassadeur, d'un pas brusque de soldat, et, après
la poignée de mains:
--Votre Excellence me fera-t-elle l'honneur?... dit-il en me désignant.
J'ai été nommé aussitôt, copieusement:
--Mon nouveau colonel, le marquis Renaud de Sévigné Montmoron.
(Narcisse Boucher, ambassadeur de la République, ne manque jamais
une occasion de faire sonner les particules et titres qu'il regrette
amèrement de ne point avoir lui-même.)
Cela, d'ailleurs, est une réflexion de l'escalier.
Sur le moment, je n'ai eu l'esprit de songer à rien autre qu'au Turc,
qui me plantait en plein visage le regard de ses yeux bleu foncé, droit
comme une épée.
--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur le colonel? Mehmed pacha!
«Mehmed pacha», ici, c'est à peu près aussi précis qu'en France, «comte
Jean» ou «marquis Pierre». L'ambassadeur, déférent, a complété:
--Son Excellence le maréchal Mehmed Djaleddin pacha, chef du cabinet
politique de Sa Majesté....
Chef du cabinet politique, _alias_ prince des espions du Palais? Non,
cela ne réveillait absolument rien dans ma tête. Le Turc souriait.
--Rappelez-vous ... le yacht du duc d'Épernon, la _Feuille de Rose!..._
Ah! du coup je me suis rappelé!... mais, dans ce salon impérial, la
rencontre était imprévue.
Une histoire vieille de douze ans:--mon premier voyage à
Constantinople, à bord de cette _Feuille de Rose_, démolie aujourd'hui
depuis des années. Nous avions passé huit jours devant Stamboul. Et,
la veille du départ, d'Épernon, en grand mystère, avait faufilé à bord
une sorte de mendiant merveilleusement déguisé. C'était Mehmed bey,
sur qui Sa Majesté venait de jeter l'œil de la défaveur, et qui
jugeait prudent de s'absenter de Turquie.--Mehmed bey, que je retrouve
largement rentré en grâce, pacha, maréchal et grand-maître de la police
secrète! Comique.
Au fait, il a peu changé, et j'ai fini par le reconnaître tant bien
que mal. Ils ne courent pas les rues, d'ailleurs, les soldats de son
espèce, hauts comme des lances, forts et souples comme des tigres, et
vous dardant toujours au milieu des prunelles leurs diables d'yeux
étincelants. Avec cela, le front tcherkess, large et bombé comme
une cuirasse, et une fière broussaille de cheveux bouclés, à peine
grisonnants. Il n'a pas cinquante ans, ce maréchal. Et ce n'est pas
seulement un homme de cour. En 1877, il servait dans les houzards, et,
à Plewna, il a bel et bien eu quatre chevaux tués sous lui. D'Épernon
m'avait conté ça....
Et le voilà chef d'espions. Drôle de pays!
Nous étions dans l'embrasure d'une fenêtre. Familièrement, Mehmed pacha
appuya son bras sur mes épaules et me pencha au dehors. Dans l'avenue
défilaient les zouaves arabes, rouges et verts:
--Allez, dites-le! Cela vous chiffonne de me retrouver chef du cabinet
politique.... Si, si! et c'est tellement naturel.... Vous autres
Français, vous n'aimez pas les espions. Pourtant, vous-même, hein?
attaché militaire?... espion déguisé, il n'y a pas à dire non. Mais
écoutez ceci, monsieur le colonel: les soldats peuvent être espions,
en France comme en Turquie, et rester honorables, à cause de leur
uniforme, qui les signale de loin à l'ennemi, à tous les ennemis.
Avec votre dolman bleu de ciel, vous ne nous prenez pas en traître;
et moi non plus: du plus loin qu'on voit mon cheval, on sait que je
suis Mehmed pacha. Maintenant, il faut que je vous quitte; Sa Majesté
va sortir d'Yildiz, et je dois être à la portière du landau. Mais au
revoir.
Il fit deux pas vers la porte, et revint:
--J'oubliais le principal. Il y a douze ans, vous m'avez sauvé la vie,
ou peu s'en faut, vous et vos amis. A charge de revanche, quand il vous
plaira, monsieur le colonel.
Et il tourna les talons.
Un quart d'heure plus tard, je le reconnus dans le cortège impérial.
Entre les régiments rangés en bataille, entre les drapeaux cramoisis
qui s'inclinaient,--les drapeaux de Plewna, du Caucase et de
Thessalie,--le sultan passait, et ses magnifiques chevaux, tenus à
pleines mains, se cabraient d'aller au pas. Le carrosse était entouré
d'une centaine de pachas à grands cordons rouges ou verts et toute
cette foule, à pied, trottinait pour n'être pas distancée. Seul, Mehmed
Djaleddin, la main gauche posée sur la portière, ne courait pas; il lui
suffisait d'allonger ses enjambées robustes.
* * * * *
Après, ç'a été la prière impériale, le muezzin psalmodiant sur son
minaret, et la retraite des régiments, rentrant dans leurs casernes.
Puis, le retour du sultan, qui repasse au grand trot, sans escorte, ou
presque. Puis l'audience, tout à fait quelconque....
A la porte d'Yildiz, le coupé de l'ambassadeur était avancé. Mais je
n'ai pas trouvé ma voiture à moi, égarée.
Fort indifférent à ce détail, Narcisse Boucher m'a paisiblement tendu
la main.
--Au revoir, colonel. Tiens, n'avez pas votre sapin? Vous frappez pas,
allez! va venir tout de suite. A bientôt, pas?
Et fouette cocher.
C'est un réconfort de songer que nous avons été la nation la plus
délicatement courtoise de l'Europe ..., il y a un peu longtemps, au
siècle de ma tante grand!...
L'excuse de ce bonhomme, c'est qu'il ne va pas exactement du même côté
que moi. Il descend vers Top-hané, où sa mouche l'attend pour remonter
le Bosphore. L'ambassade est encore au palais d'été de Thérapia pour
six semaines. Moi, je demeure en ville, rue de Brousse: la tradition
diplomatique exige que l'attaché militaire réside à Péra, été comme
hiver. Mais la rue de Brousse est à deux pas de Top-hané, et le crochet
n'eût pas été bien aigu....
En tout cas, je me trouvais à pied, en grand uniforme, à deux heures
de chez moi. Midi sonnait,--cinq heures à la turque. Le soleil tapait
comme un sourd, et pas le plus chétif cabriolet à l'horizon. Gai!
Tout à coup, une main sur mon épaule.
--Comment, monsieur le colonel, en panne? Et votre ambassadeur?
Mehmed pacha sortait, à son tour, du palais. Un lancier à fez
d'astrakan lui amenait son cheval.
--Mon ambassadeur est retourné à Thérapia, monsieur le maréchal.
--Ah! c'est juste.
Un Russe ou un Allemand n'aurait pas raté une occasion si belle de
piétiner un peu le plat. Mais les Turcs sont des gens d'Asie, et leur
politesse de bois dur en remontrerait à la correction anglaise. Mehmed
pacha, ayant fort bien compris, ne cilla pas.
--Vous allez monter mon cheval, monsieur le colonel.
--Votre Excellence se moque de moi.
Vous allez monter mon cheval. J'en ai deux autres au palais....
Il se tourna vers le lancier, donna un ordre.
--Je monterai celui qui va venir, monsieur le maréchal.
--Non. Vous me ferez l'honneur de monter celui-ci. En souvenir de la
_Feuille de Rose_. Allons, monsieur de Sévigné!
C'est bien la première fois, depuis ces neuf jours de Turquie, qu'on
m'appelle par mon nom sans m'envoyer du marquisat!
* * * * *
Nous avons galopé, botte à botte, à travers Nichantache, jusqu'au
faubourg du Taxim. En face des casernes d'artillerie, Mehmed pacha m'a
porté deux compliments, brefs et prompts comme des coups de fleuret,
qui ma foi, m'ont touché au plus sensible de ma petite vanité:
Un:
--Est-ce qu'ils montent tous aussi bien que vous, les colonels français?
Deux:
--Avez-vous plus ou moins de trente-cinq ans?
Il est incontestable que je tiens convenablement en selle, et qu'on me
donne, à première vue, dix bonnes années de moins que mon âge. Mais
l'entendre affirmer par ce grand centaure aux yeux aigus comme des
vrilles, cela n'était point déplaisant.
* * * * *
Au bout du Taxim, il y a Péra;--Péra, la ville des ambassades,
des cercles, des hôtels et des beuglants; la seule fraction de
Constantinople qui me soit, déjà, nettement antipathique. C'est là
qu'il me faut loger, hélas! Par chance, ma rue,--la rue de Brousse,--à
peu près la moins ridicule de Péra.
--Descendez donc avec moi jusqu'au pont,--m'a dit Mehmed pacha sans
ralentir.
Nous avons dévalé, d'un galop de Tatars, la rampe en zig-zag qui
évite cet indescriptible escalier brèche-dent qualifié rue,--rue
Yuksek-Kaldirim. Au bas, la place de Karakeuy grouille toujours d'une
foule peinturlurée comme un corso de carnaval! Les soldats du corps
de garde ont pris les armes en notre honneur: «Salaam ... dour!» Et
le pont de bois, le pont légendaire qui enjambe la Corne d'Or, et qui
perpétuellement moutonne de passants pressés, le pont s'est allongé
devant nous, vers Stamboul.
Au tiers du pont, Mehmed Djaleddin pacha arrêta net son cheval; et
derrière lui, le lancier à fez d'astrakan, qui galopait tête baissée,
l'air tout à fait inattentif, l'imita avec une précision si instantanée
qu'il ne raccourcit pas sa distance d'une encolure.
Mehmed pacha tendait le poing vers la ville turque, toute blonde sous
le soleil vertical:
--Voici pour vous, monsieur le colonel. Je suppose que vous êtes venu
dans notre pays pour voir des choses.... Oui, vous n'avez pas la
mine de quelqu'un qui se contentera de pincer les fesses des petites
Grecques ou des petites Arméniennes. Eh bien, les choses à voir, à
Constantinople, sont de ce côté-ci de l'eau, dans Stamboul. Derrière
vous, c'est Galata, Péra, Tatavla, le Taxim ... de l'ordure! Mais
devant, il y a Stamboul.
Je saluai:
--Byzance.
--Non, monsieur le colonel! Pas Byzance, nos cinq siècles ottomans
l'ont tuée et enterrée. Et ne la regrettez pas: elle était bien laide.
Voyez ce qui en reste, cette grosse maritorne de Sainte-Sophie,
peinturlurée de rouge et de jaune comme une paysanne cossue, qui ne
sait pas se farder. Byzance, c'était riche, pesant et fagoté. C'était
la vieille ville d'un vieil empire pourri et saugrenu. Mais notre
Stamboul, nous l'avions bâti avec enthousiasme, parce que nous étions
alors un jeune peuple sain, et regardez sa belle silhouette grave et
gracieuse, comme la silhouette d'une dame turque voilée du yachmak!
Regardez, monsieur le colonel: il y a cinq cents ans, nous sommes
entrés par là-bas,--par Top-Kapou, la Porte du Canon, à côté de cette
haute mosquée en ruines qu'on aperçoit d'ici comme une petite bulle
de brouillard dressée sur l'horizon des toits;--la Mihrimah Djami,
bâtie par la Princesse de la Lune et du Soleil, au temps du grand
Suleïman.--Et tout de suite, nous avons planté partout sur Byzance
nos minarets victorieux, comme des lances de gloire. Partout: voyez,
à droite, ceux de Sultan Sélim, et à gauche, ceux de Sultan Achmet;
voyez, droit devant, ceux de l'ancienne sultane Valideh, et au-dessus,
ceux du Sultan Suleïman, l'ami de votre François Ier; et n'importe où:
ici, ceux de Sultan Bayazid, là ceux de Nouri-Osman, plus loin, ceux de
Mehmed Fatih le Conquérant, et en contre-bas, ceux du Schah-Zadeh, dont
on ne voit que les deux pointes blanches,--le Schah-Zadeh Mohammed,
fils de Hasséki, celui que Roxelane fit mettre à mort.--Tournez-vous,
la mosquée de son frère Dji-an-djir est là, au flanc de Foundoucli,
au-dessus du Bosphore. Dji-an-djir aussi fut mis à mort par
Roxelane.... Toutes ces pierres qui se dressent sur Stamboul ont jailli
du sol turc par de furieuses poussées d'orgueil, de colère, de courage
ou de foi. Nous les avons cimentées avec du sang, le sang des infidèles
et le nôtre. Et tout ce sang, qu'il a fallu verser comme de l'eau,
mérite l'estime et l'amitié d'un soldat tel que vous, d'un beau soldat
frank qui sait monter à cheval.
Il me tendit la main.
--Au revoir, monsieur le colonel. Le lancier va vous suivre et
remmènera la bête.... Ah! halte encore: regardez ici, sur la crête de
Stamboul, à gauche de la mosquée du Bazar.... Oui, ces toits carrés,
très grands, très laids.... Vous y êtes. C'est la Dette Ottomane.
Demi-tour, maintenant: sur Galata, au-dessus de la Tour, cette énorme
bâtisse.... C'est la Banque. Vous constatez: entre la Banque et la
Dette, la Corne d'Or est étranglée. Pensez à cela, quand vous entendrez
dire que la Turquie se meurt. A bientôt, inshallah!
Et au galop. En un clin d'œil, je ne vois plus que le dos barré du
cordon rouge et vert, la croupe alezane, et les quatre fers des sabots,
quatre escarboucles dans le soleil.
Moi, je suis revenu au pas, m'attardant exprès dans la foule
fourmillante des gens qui passent l'eau. Ce pont sur la Corne d'Or,
je ne me lasse pas de l'admirer. C'est bien certainement le plus
prodigieux pont de toute la terre ronde. Quelles gens hétéroclites,
quelles races baroques, quelles religions imprévues s'y bousculent
incessamment, se ruant de Stamboul à Péra et de Péra à Stamboul! Les
fez, les turbans, les tarbouchs, les bonnets, les chapeaux, les toques
à plumes et les tcharchafs sont autant d'étiquettes d'origine sur les
têtes de tous ces hommes et de toutes ces femmes venus des pays les
plus imprévus. Dans l'espace d'une seule travée, je croise des soldats
à cheval et des soldats à pied, des portefaix ployés sous leur charge,
des eunuques à belle redingote pincée, une bande ahurie de pèlerins
de Boukhara, qui écarquillent leurs yeux mongols, un carrosse de
harem fermé comme un cercueil, quatre Persans coiffés d'astrakan,
deux pompes à incendie qui galopent, douze dames turques voilées pour
rire, six policiers, cinq imans, trois derviches, un évêque bulgare,
deux petites sœurs des pauvres et quelque deux cents bonnes gens
dont l'état civil m'échappe. J'oublie le tohubohu des invraisemblables
marchands empilés sur chaque trottoir, et qui crient à pleins poumons
d'invraisemblables marchandises, loukoum à la rose, simites à l'anis,
miel d'Angora, pastilles du sérail, mouchoirs à carreaux, épingles
anglaises, abricots de Damas, cartes postales, photographies obscènes
et véritable eau de cerises. Tout ça pour un sou, pour un petit sou,
pour un demi-sou: «On paras, bech paras, bech parayah!...»