Cet éclusier en vérité formait à lui seul un poème de Hollan

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LE TOUR DU MONDE

PARIS

IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT

20, rue du Dragon, 20

NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE

2e SEMESTRE

LE TOUR DU MONDE

JOURNAL

DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS

Le Tour du Monde

a été fondé par Édouard Charton

en 1860

PARIS

LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND

1905

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TABLE DES MATIÈRES

L'ÉTÉ AU KACHMIR

Par _Mme F. MICHEL_

I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à

Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de

Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du

Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1

II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et

batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du

Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de

Srînagar. 13

III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --

Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de

Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25

IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les

pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.

-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37

V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et

hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --

Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49

SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE

Par _le docteur LAMY_

_Médecin-major des troupes coloniales_.

I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.

-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --

Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --

Arrivée à Dioubasso. 61

II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La

mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De

Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --

Retour à Petit-Alépé. 73

III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur

économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --

Supériorité de la faune. 85

IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --

Retour en France. 90

L'ÎLE D'ELBE

Par _M. PAUL GRUYER_

I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots

d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville

d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.

-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à

Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.

-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un

enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules

blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes

de l'île. 97

II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir

tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte

Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la

Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de

l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte

orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge

de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109

III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux

Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San

Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond

aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et

le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates

sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --

L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par

le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut

chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon

gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse

Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de

la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du

Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les

broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de

Porto-Ferraio. 121

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE

Par _M. VICTOR CHAPOT_

_membre de l'École française d'Athènes._

I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et

l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route

d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu

d'Alep. 133

II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --

Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --

Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment

atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145

III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de

l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.

-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --

Conclusion pessimiste. 157

LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES

Par _M. RAYMOND BEL_

À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou

Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --

L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --

L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des

Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE

Par _M. ALBERT THOMAS_

I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole

sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182

II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie

moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le

Kreml et la ville. 193

III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --

L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du

_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère

Volga». 205

IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les

passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:

l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217

V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux

fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de

l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229

VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La

Grande-Russie. -- Conclusion. 241

LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES

Par _M. GERSPACH_

La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu

d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de

Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --

Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --

Procédés employés pour le transfert des fresques. 253

SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE

Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_

I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession

française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre

concession. -- La police municipale et la prison. -- La

cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de

volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265

II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --

Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie

d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le

fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --

Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --

Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277

L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS

Par _M. BARGY_

Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut

Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --

L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --

Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la

casuistique de la Constitution. 289

À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE

Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_

_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.

I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la

ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les

Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;

son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de

Kirman. 301

II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la

faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et

dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la

province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313

III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe

Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325

IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De

Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de

délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la

Commission. -- De Kouak à Kélat. 337

V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --

Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le

Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349

AUX RUINES D'ANGKOR

Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_

De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur

le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.

-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la

civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.

-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le

palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne

devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361

EN ROUMANIE

Par _M. Th. HEBBELYNCK_

I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La

vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché

de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373

II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --

Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges

à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385

III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de

Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,

promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la

Couronne. 397

CROQUIS HOLLANDAIS

Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_

_Photographies de l'auteur._

I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.

-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.

-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons

aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits

enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410

II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un

déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421

III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --

La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la

Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq

jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur

l'eau. 423

IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --

Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le

fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu

des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes

filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --

Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --

Houille locale. 433

ABYDOS

dans les temps anciens et dans les temps modernes

Par _M. E. AMELINEAU_

Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les

dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur

spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445

VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES

Par _M. JULES BROCHEREL_

I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --

En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les

gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un

chef kirghize. 457

II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La

traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une

vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --

Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue

du Khan-Tengri. 469

III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La

vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef

kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.

-- Arrêtés par les rochers. 481

IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --

En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués

par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée

de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --

Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493

V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous

retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La

dispersion. 505

VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et

Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume

khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.

-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507

L'ARCHIPEL DES FEROÉ

Par _Mlle ANNA SEE_

Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de

l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La

vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La

pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers

l'Archipel. 517

PONDICHÉRY

chef-lieu de l'Inde française

Par _M. G. VERSCHUUR_

Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et

ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels

de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;

les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --

L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La

fièvre de la politique. 529

UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO

Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_

I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --

Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541

II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --

Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --

Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la

parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La

poésie. 553

LA RÉGION DU BOU HEDMA

(sud tunisien)

Par _M. Ch. MAUMENÉ_

Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.

-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --

Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements

indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La

plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir

Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.

-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --

Sidi Abd el-Aziz. 565

DE TOLÈDE À GRENADE

Par _Mme JANE DIEULAFOY_

I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en

_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La

Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine

hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux

palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --

Un souvenir de l'inondation du Tage. 577

II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --

Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre

du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --

Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses

transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.

-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique

est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite

mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle

à la bataille de Toro. 589

III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les

chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa

Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les

portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --

Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil

couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601

IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son

architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de

l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa

mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de

Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.

-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés

et dorés. 613

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--35e LIV. Nº 35.--2 Septembre 1905.

[Illustration: À la kermesse (page 419).]

CROQUIS HOLLANDAIS

Par M. LUD. GEORGES HAMÖN.

_Photographies de l'auteur._

[Illustration: Ces anciens, pour la plupart, ont une maigreur de bon

aloi (page 413).]

Tout pays a son caractère particulier, c'est indubitable; or, la

Hollande, tant par la forme de son territoire que par le costume de

ses paysans, est peut-être la contrée d'Europe actuellement la plus

pittoresque.

Fumeurs de pipes, farandoles de kermesses, batellerie lente, ponts

gigantesques, moulins bringueballants, calmes contemplations des

bourgeois devant les _glass beer_, déhanchements des _boerin_ portant

à la ville les produits des métairies familiales, attelages de chiens

guillerets, canaux éternels peuplés de canards, villages proprets,

logis coquets, pêcheurs singuliers, cieux capricieux, terres

marécageuses,... valent vraiment la peine qu'on se dérange, et l'on

ressuscite tout à son aise, sans fermer les yeux, les paysages si

caressés par le pinceau de Ruysdaël, et les trognes des buveurs de

bière dessinés par les Téniers.

Aller en Hollande, du reste, n'est rien.... On prend le matin un

express à la gare du Nord, et le soir on se trouve attablé dans une

_koffiehuis_, parmi le calme profond des pâturages et le son des

carillons.

La Belgique étant traversée d'une haleine, ce qui n'est point

difficile, vu sa maigre étendue, on descend à Roosendal,

gare-frontière, où il est d'usage de reprendre quelque force, et l'on

monte dans un train lent, de triste mine, en route pour la Zélande,

les îles aux appellations baroques, sillonnées de rigoles, de canaux,

de rivières, de ruisseaux, de bateaux, et peuplées de femmes aux bras

nus.

Mais que l'on se dise bien ceci: la Hollande, pays d'une platitude

désespérante, ne fournit point de sensations violentes,

d'enthousiasmes communicatifs, ni de ravissements intérieurs. La

Hollande, fief de la quiétude, est un endroit où l'on plonge pour

ainsi dire dans la béatitude.

I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages. -- Les

_boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché, -- Le

village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons aubergistes. --

Une soirée locale. -- Les sabots des petits enfants. -- La

kermesse. -- La piété du Hollandais.

Après avoir côtoyé des marécages monotones, des cultures humides,

traversé des ponts, le train lent stoppe à Goes, puis à Middelburg,

capitale de l'île Walcheren.

Il faisait gris, le matin où j'y parvins. En Hollande, les nuages

n'ont pas de clochers pour les arrêter, pas plus que d'arbres,

collines ou bergères. Ils arrivent de tous les côtés, blancs, roses,

noirs, mauves, oranges ou rouges, selon l'heure et le vent, poussés

par le zéphir. Ils dégringolent en averses foudroyantes, puis se

sauvent par hordes compactes, essayant de se raccrocher quelque part;

mais les moulins qui virent et tournent sans holà, ont l'air de s'en

moquer, tels les baigneurs qui plongent dans l'eau quand on les

appelle.

Ô nuages hollandais, que de tracas vous m'avez causés!.... Dois-je

vous en garder rancune?... Je ne sais, car vous ne manquez pas

d'allure, et la Hollande sans nuages serait un désert affreux, et les

nuages, l'eau, ont, depuis belle lurette, noué ensemble amitié, pour

le grand bien des paysages:

Il faisait donc gris, quand je débarquai à Middelburg.

Middelburg, n'est-ce pas? est un type achevé de ville hollandaise,

mi-citadine, mi-paysanne. Avec Goes et Wemildengen, elle est peut-être

la plus intéressante de celles où j'ai passé.

[Illustration: Des «boerin» bien prises en leurs justins marchent en

roulant, un joug sur les épaules.]

[Illustration: Par intervalles une femme sort avec des seaux; elle

lave sa demeure de haut en bas (page 418).]

C'était le matin. À tout instant, je rencontrais des maraîchers ou

maraîchères, les uns en voitures basses, traînées par des petits

chevaux poilus, les autres poussant des charrettes chargées de

légumes, beurre, oeufs ou lait.

Trip, trep, trip, trep.... Cela trottait sans hâte (on ne se presse

jamais en Hollande) à petit trot mou, vite arrêté.

Des _boerin_ (jeunes filles), bien prises en leurs justins, les

hanches bouffantes de grosses jupes, marchaient en roulant, un joug

sur les épaules, offrant à leurs clients le lait ou le beurre

périodiques, en des seaux bleus ou verts à couvercles, d'une propreté

méticuleuse.

Le type n'est pas très joli, je veux dire pas très fin, car la beauté

est extrêmement discutable et l'on voit tous les jours des gens se

pâmer devant les chairs de Rubens, lequel, comme on le sait, ne

peignit guère que des Flamands obèses.

Ces demoiselles, par contre, n'ont pas de timidité. Plus d'une,

arrivant les mains à la ceinture, les épaules agitées d'un mouvement

sec, s'arrêtait devant mon regard, se campait d'un air coquet et me

faisait signe qu'une pièce de monnaie serait pour elle un excellent

bénéfice. Si j'essayais de la croquer à l'improviste, elle poussait un

cri de colère, et me tournait le dos avec ostentation.

En d'autres lieux, à Marken par exemple, cet impôt sur l'étranger est

devenu presque un droit, voire un abus ridicule....

Middelburg!... ville proprette, aux rues toutes pareilles. Alentour,

des canaux où flottent des trains de bois. Deux ou trois moulins

colossaux dominent les toits. Quelques vieux monuments de style. Des

carillons chanteurs sonnent les heures, s'égrènent tout à coup sur le

silence ouaté des voies quasi désertes, presque veuves de boutiques.

On se promène peu, en Hollande; on ne flâne point. On vit chez soi,

bien enfermé dans sa maison close, nette, claire et ordonnée. Pas de

maisons de rapport à cinq, six ou dix étages. Chaque famille a son

logis, son _hôtel_, où ne pénètrent que des gens connus, dont on est

sûr.

Aussi comme on l'aime, ce home, comme on se complaît à l'orner, à le

laver, à le peindre, à le gratter! C'est un étalage de soins qui

réjouit l'oeil, tant on le sent inné dans les moeurs locales.

[Illustration: Emplettes familiales.]

[Illustration: Les ménagères sont là, également calmes, lentes, avec

leurs grosses jupes (page 413).]

Les rues pavées de briques ne recèlent aucune immondice. Les fenêtres

garnies de stores ne montrent point de visages curieux se penchant

avec grâce ou dédain sur le passant. On ne voit point de ménagères

tenant conciliabule à perte de vue sous des portes cochères qui

n'existent point, ou à des carrefours fréquentés. Les enfants

eux-mêmes sont juste assez bruyants pour indiquer que la ville n'est

pas peuplée de spectres.... Seuls, vous dévisagent les _espions_,

miroirs fixés extérieurement aux fenêtres, et sur lesquels la dame du

logis, assise confortablement à l'abri de son _horrikje_, châssis vert

en forme de trèfle, contemple durant des heures ce qui luit, marche,

flotte ou passe, à la façon des poissons à travers l'eau d'un

bocal....

Ah! cette torpeur amicale des logis hollandais, par une après-midi

grise de septembre!

Le détective au poing, j'arpentais les moindres ruelles, poussant mon

indiscrétion familière partout où je pouvais. J'errais le long des

quais sonores, où le rouge des toits se mariait au brun des trains de

bois flottants, au roux des arbres pressentant l'automne. Je longeais

les berges du grand canal; des jeunes filles y faisaient des signaux

aux métayers d'en face, encadrés par l'horizon plat où tournait un

moulin.

J'eus tôt fait de connaître par le menu le court dédale des voies,

lesquelles ramènent sans cesse à la Place principale, où se dresse

l'Hôtel de Ville aux mille ciselures, où se tient le Marché

hebdomadaire, et où stoppe le tramway de Flessingue, cité maritime,

port de relâche pour les steamers nomades.

Le faubourg qui en prend le chemin conduit à un pont. Ce pont s'ouvre

par le milieu, à la façon d'une double trappe, pour laisser passage

aux chalands matés. L'opération dure un bon quart d'heure, pendant

lequel les rares personnes ayant besoin de passer l'eau ne font

entendre aucun murmure d'ennui. L'éclusier, tel un mandataire soucieux

de sa responsabilité, s'accoude au garde-fou, silencieux: il attend le

bon plaisir du batelier dont le chaland vogue avec la lenteur

solennelle des tortues aïeules.

Cet éclusier en vérité formait à lui seul un poème de Hollande. Roux

en le décor roux, la pipe vissée aux gencives, il rayonnait d'une

philosophie sereine,--la philosophie des corps neutres se mouvant par

intervalles, pour un but imprécis. En lui revivaient les générations

mortes des Néerlandais éteints, aux gestes mesurés, taciturnes et

rêveurs, qui mirent des siècles de patience à opposer leur passivité

têtue à la passivité revêche de la mer sournoise.

[Illustration: Jeune métayère de middelburg.]

Voilà bien, en effet, le caractère du Hollandais. Entouré d'eau,

luttant contre l'eau, nourri par l'eau, il a pris de l'eau la

pesanteur molle, avançant sans bruit, avec sa surface colorée,

receleuse de mondes bizarres.

Le visage glabre, rond ou expressif, les cheveux coupés à la mode de

Louis XI, la main épaisse, les jambes perdues en un pantalon large, le

Hollandais rit peu ou point, ne crie jamais, ne discute pas, semble

refléter en son oeil sérieux un monde de pensées ou de songeries

nébuleuses.

Roux en le décor roux, l'éclusier symboliste fumait sa pipe,

insoucieux de la contemplation où me plongeait son image. Quand le

bateau fut passé, il tourna une manivelle de fer, et le passage fut

rétabli.

Ce coin de ville était encore plus silencieux que le reste. Une mère

songeuse promenant son petit garçon emmitouflé d'un châle, formait le

seul être humain visible des parages, au bruit cliquetant du haut

moulin proche.

Le lendemain était un jeudi, jour de grand marché à Middelburg. Le

soleil ne disait pas complètement non à mes supplications, et

rosissait les nuages coureurs venus des océans. Je déjeunai rapidement

d'oeufs et de jambon, je me rafraîchis avec du thé, et je gagnai la

Grand'Place, siège des négoces.

Trois ou quatre boutiques volantes, un afflux de métayers ou métayères

et de voitures à bâches blanches, indiquaient par là des velléités de

_business_; mais je cherchais partout, en vain, les remous de foule,

précurseurs de gestes mercantiles.

En Zélande, il n'y a ni culture ni industrie. Par conséquent, il ne

saurait s'étaler, comme chez nous, de ces amas de légumes, d'oeufs,

fruits ou fleurs, autour desquels se pressent les ménagères.

[Illustration: Middelburg: le faubourg qui prend le chemin du marché

conduit à un pont (page 411).]

En Zélande, le paysan ne produit guère que du lait, du beurre, de la

betterave et de la pomme de terre. Le lait et le beurre sont portés

aux clients par les _boerin_, ainsi que nous l'avons indiqué. La

betterave s'en va aux usines par les bateaux.

Le terme de _marché_, appliqué à la réunion hebdomadaire que je vis là

et qui se perpétue, serait donc assez impropre. Sous le prétexte de

vendre quelques vagues kilogrammes de beurre, les braves gens viennent

à la ville faire leur petit tour hebdomadaire, pour y rencontrer des

connaissances, présider à quelques emplettes, fumer des pipes devant

l'Hôtel de Ville, et rêver, les mains dans les poches, en une salle de

billard, devant un _glass beer_ de haute taille, au bruit sec des

billes maniées par des joueurs silencieux.

Quel calme! Ce peuple, nourri de fécules et de graisse, n'a pas de

nerfs. Large, lourd, gros sans obésité, ne connaissant point la

misère, il rappelle ces bonzes chinois accroupis en des chaises de

rotin, qui tournent, yeux béats, les pouces sur leur ventre, en une

contemplation ravie, insoucieuse des heures.

Les hommes se groupent à un angle de la Place, afin de se confier

leurs impressions sur le cours des bestiaux ou des betteraves, la

santé de leurs enfants. En quelques mètres carrés, il y a là une

réunion de types à faire frémir d'allégresse les descendants des

Téniers, Van Ostade ou Potter, les bons peintres défunts.

[Illustration: Une mère, songeuse, promenait son petit garçon (page

412).]

Des groupes d'Anciens, en culottes courtes, bas chinés et chapeaux

marmites, le visage ras, encadré de touffes chenues, reportent

l'esprit à des siècles en arrière.

Ces Anciens, pour la plupart, ont une maigreur de bon aloi,

contrastant avec l'épaisseur des jeunes, et montrant que la vieillesse

attend surtout les individus aux muscles secs.

De cette lourdeur générale, il serait malséant de déduire une

intelligence bornée. Le Hollandais est instruit; il lit peu, mais

retient beaucoup. Sa bonhomie, ses façons massives ne sont souvent

qu'un vêtement: il faudrait, avant de s'y fier, expliquer le sourire

imperceptible qui plisse parfois son oeil rond et bleu, sa lèvre molle

sans rides. Il a ce qu'on appelle le courage _contre les choses_,

composé de bon sens et de calcul. La lutte séculaire entreprise contre

la mer et les fleuves dévastateurs, lui a donné une grande

persévérance, une patience sans bornes, véritable force d'inertie. Il

est actif; mais son activité, peu turbulente, se manifeste par un

travail silencieux, soutenu, régulier.

Économe, il reste simple, même dans l'opulence, et ne manifeste sa

vanité qu'aux grandes occasions, souscriptions publiques, noces ou

kermesses.

Quand le paysan hollandais marie sa fille, par exemple, il donne un

repas considérable... Autrefois, les fêtes d'épousailles étaient

entrées dans les moeurs à un point tel qu'une loi dut intervenir pour

fixer le nombre des violons, la valeur des cadeaux, le prix du

couvert.

Par deux ou trois, les métayers stationnent en des entretiens

minutieux, prononcés à voix neutre, cependant que la fumée des cigares

argente leurs yeux, ou bien, à pas lents, ils vont vers l'estaminet,

et continuent leurs confidences, assis le long du mur.

L'estaminet, ou plutôt la salle de _billjard_, ressemble de loin à nos

auberges ou à nos cafés. Tout l'espace est pris par le billard énorme,

percé aux quatre angles. Dans un coin, une table ronde, couverte d'un

tapis à ramages, avec ce qu'il faut pour écrire, des chaises bien

alignées, sont les seuls meubles réservés aux clients sages.

On pourrait donc croire, quand on entre là, pénétrer au domicile d'un

particulier qui vous offrira le verre de l'amitié, les coudes sur le

bois.

Sur la Place, décidément, il n'y a que des hommes. Où vont donc les

femmes?... J'avise un trio de ménagères qui s'éloignent, panier au

bras, et je les suis. Elles m'amènent bientôt à une vaste cour,

entourée d'un cloître, au milieu duquel un vieil ormeau jette son

ombre.

C'est le préau des _laren_. Elles sont là, également calmes, lentes,

minutieuses, avec leurs grosses jupes, leurs tabliers et leurs châles

vivement colorés, leurs coiffures blanches, ornées de clinquailles.

Les unes ont posé leurs paniers sur des tréteaux préparés, ou sur le

sol à côté des feuilles tombées, et attendent avec une patience

infinie qu'une acheteuse vienne les débarrasser de leur onctueuse

marchandise; les autres stationnent, tournent, errent et stationnent

encore, quasi muettes, le regard un peu vague, comme si elles

n'étaient pas certaines de fouler une terre ferme.

--Vous voulez du beurre?

--Nous voulons du beurre.

--Vous avez du fromage?

--Nous avons du fromage; voyez sa tendresse.

Ces questions, ces réponses bruissent doucement avec le bruit du vent

dans les branches du vieil arbre, et quelques femmes se décrivent

posément entre elles la façon dont elles ont fabriqué ce produit

délectable avec le lait de tel jour, tiré d'une vache déterminée.

Insignifiantes, mafflues, seraient les dames hollandaises, sans leurs

costumes bigarrés, ainsi que celles vêtues à la moderne, qui n'ont ni

grâce ni langueur. Avec les atours du pays, elles se détachent ainsi

que personnes spéciales sur ce fond archaïque, s'éternisent en des

attitudes droites, comme si elles voulaient, toujours et partout, se

léguer en peinture.

Leurs bras nus, durcis par la bise, supportent des corbeilles

recouvertes de rouge, de bleu ou de jaune; et, comme c'est encore

l'été, elles portent sur la tête des chapeaux en forme de pots de

fleurs renversés, garnis de pompons.

Dessous l'ormeau aux branches brunes, leurs châles à ramages se

découpent fraîchement, penchés vers les paniers ouverts que gardent

des _boerin_ dont la jeunesse, comme toutes les jeunesses, ne manque

pas de charme, malgré la raideur des corsages collés aux bustes à

angles droits.

[Illustration: Une famille hollandaise au marché de middelburg.]

Leurs pieds peu pressés d'être passés foulent la brique dont est pavé

le parvis vieillot, et c'est le seul bruit qui s'élève, tout ouaté,

dans le silence général.... Les dames hollandaises, l'on dirait,

semblent porter avec elles constamment des secrets précieux qu'il ne

leur faut se révéler qu'ensemble, derrière un mur peint en barres

sombres et claires, à l'abri des écrans verts dont se parent leurs

fenêtres. Leurs prunelles humides reflètent les grands pâturages où

paissent les génisses qu'on va traire souvent; leurs fronts étroits,

bien serrés dans la dentelle, poursuivent évidemment la chanson

biquotidienne du lait s'égouttant goutte à goutte, avec des bulles,

dans du lait, et leurs mains ne sauraient se départir de ces gestes de

harpiste, dont elles caressent les pis blancs.

Ont-elles la douceur du liquide mammaire?... Ne nous hâtons point de

conclure. En Zélande, en Frise ou en Gröningue, il y a des brunes et

des blondes, des rousses et des châtain; et si l'abondance des

nourritures molles a enduit leurs nerfs d'un fourreau lymphatique,

elles ne diffèrent point, sans aucun doute, comme sentiments, des

autres descendantes d'Ève.

Et voilà les réflexions inspirées par un grand marché de

Middelburg.... Singulier marché en vérité, où l'on marche avec rien,

du bout de l'orteil, en des flâneries sempiternelles.

Un septuagénaire, appuyé sur son petit-fils, me sourit bonassement.

Lui est le passé, avec son costume d'image flamande; l'enfant est le

présent, l'avenir, avec sa casquette étriquée, sa veste carrée. Je

fais un signe. Le petit veut arrêter l'aïeul au bord de ce danger

qu'est mon instrument _ramasseur de figures_, mais l'Ancien s'arrête,

et prend une pose noble, ainsi qu'un seigneur qui aime qu'on l'admire.

Une trombe d'eau balaie soudain le ciel, les rues, les toits en

escaliers. Pendant une heure, elle ruisselle, gicle, éclabousse,

ramenant aux salles de _billjard_ les métayers calmes; puis le soleil

reluit, et l'on se prépare à regagner le logis.

Les grandes voitures en forme de nacelles, recouvertes de bâches

blanches, sortent de tous côtés, se rangent devant les seuils

hospitaliers. Les fillettes ravies de leur promenade, les ménagères

contentes de leurs achats et de leurs bavardages, les boers

satisfaits de leurs flâneries, bien rassasies de bière et de genièvre,

y montent tour à tour.

[Illustration: Le marché de middelburg: considérations sur la grosseur

des betteraves.]

--Tott werziens!... Goedag! (Au revoir!... Bonjour!)

Les chevaux secouent les oreilles, lèvent des jambes molles et partent

trip, trep, trip, trep, tranquillement par les routes étroites, bien

pavées, avec le minimum de bruit, vers les écuries....

La ville, un instant mouvementée, reprend sa somnolence familière. Le

soleil descend. Les canaux s'irisent de lueurs profondes. Dans le

crépuscule venu, des bateaux passent, silencieux, les voiles hautes,

avec un léger clapotis. Les moulins sombres paraphent le couchant de

signes muets, fuyants comme les minutes. Derrière les stores baissés

des logis, des lumières pâles apparaissent. Silence, silence,

silence.... Middelburg, ville de Zélande, en l'île Walcheren,

disparaît sous la nuit....

Zoutelande, village perdu derrière les dunes, près de la mer. Un grand

moulin le signale. Le soir tombe. Le long des chemins rocailleux,

bordés de ruisseaux, le vent fait rage, annonçant les flots proches.

Au pied même des montagnes de sable, une rue principale, nette comme

un vestibule d'hôtel, avec un pavé brun et des maisons claires,

peintes et lavées. Une seule auberge, de laquelle je heurte l'huis.

Autour du billard, quatre ou cinq hommes en culottes courtes s'agitent

gravement. L'hôte: un petit vieillard rond et réjoui; l'hôtesse: une

large quadragénaire, à la mine entendue. Elle se carre, les poings aux

hanches, et entame en flamand un long discours. Je souris et esquisse

un signe de détresse. Au moyen du Lexique exhibé de ma sacoche, je lui

donne à comprendre qu'il me faut une chambre et de la nourriture. Elle

met un doigt sur son front: «Compris!» et s'en va. Elle revient

quelques instants après avec sa fille, également large, et recommence

un discours. Je représente à la fille mon truchement, et toutes deux

opinent du bonnet, disant: «Compris!» Hélas!... La fille va chercher

le père, lequel acquiesce à tout ce que j'indique, rit d'un air

bienheureux, et hoche la tête à la façon des bonshommes de porcelaine.

Désespéré, j'ouvre la bouche, y plonge l'index, en mastiquant, et je

me penche sur une table en fermant les yeux.

Ils joignent les mains, ravis, se regardent. «Comme il est drôle tout

de même, cet homme-là!» «Compris, compris», font-ils, attendant

peut-être que je mime autre chose; mais je prétends ne pas avoir

devant moi des Cafres ou des Berbères, et je m'assois dignement, la

langue tirée, preuve évidente que je boirais bien.

[Illustration: Des groupes d'anciens en culottes courtes, chapeaux

marmites (page 413).]

On m'apporte du lait. Le crépuscule s'appesantit. Espérant qu'on va me

griller quelque chose, je sors. Le vent s'engouffre, ébouriffe mes

cheveux. Il n'y a personne dehors. Je monte sur la dune: c'est à ne

pas tenir debout. La mer déferle contre les pieux plantés le long des

grosses pierres destinées à rabattre le sable. Au large, un steamer

d'Anvers lutte contre la houle, en fumant obliquement.

Brrr! il fait frais. Je suis bien tenté de chanter la gloire des

Zélandais, du haut de mon promontoire; mais le moulin qui tourne en

cadence à l'extrémité du village, semble me faire la nique avec ses

grands bras fuyants.

Je rentre au «Roode Leeuw, logement en koffiehuis». Les joueurs de

billard sont partis. Le patron fume sa pipe auprès du fourneau, tandis

que la fille pèle des pommes de terre.

La bourgeoise me donne à examiner son pouce, et me montre la porte

d'une pièce voisine. Je me rends à cette invitation péremptoire et je

trouve sur une nappe un verre de lait, deux oeufs et du fromage...

menu frugal des cénobites de la Gaule, au temps des Barbares.

L'estomac creusé par un après-midi de pérégrinations, je réclame

bruyamment la suite. Il n'y a pas de suite. La dame me regarde avec

consternation, et compose un nouveau discours, auquel je n'entends

rien.

--Brood en melk (pain et lait), lief moeder (jolie maman), lui

montrai-je sur mon Lexique, d'un geste impératif.

--Begrijpen (Compris)!

Hélas! je dus me réconforter de tartines beurrées, arrosées de bière

et de lait.

Quand j'eus apaisé ma fringale, je rejoignis la famille, près du

fourneau où ronronnait une bouillotte. La fille pelait toujours ses

tubercules, et la mère, le cou penché, se grattait méthodiquement la

nuque, tandis que le père, béatement enfoncé dans un fauteuil de bois,

soufflait des ronds brumeux de sa pipe robuste.

[Illustration: Un septuagénaire appuyé sur son petit-fils me sourit

bonassement (page 414).]

[Illustration: Roux en le décor roux, l'éclusier fumait sa pipe (page

411).]

Ô soirée hollandaise, en cette auberge bien close, reluisante de

propreté, je te vois encore! L'horloge peinte scandait les minutes de

son balancier rouge. Les murs tapissés de plaques en faïence à fleurs

bleues, donnaient, à la lueur de la lampe, une illusion de marbre

encadrant d'un miroir opaque les meubles massifs d'acajou brun.

_Pietje_ (Perrette) est une excellente _boerinnetje_ (jeune fille), et

ses parents, de même, sont tout bonasses. Le langage des yeux, très

expressif, remplace avantageusement celui des langues, et nous

saisissons bientôt les pensées mutuelles que nous cherchons à

exprimer.

Ce silence, ce calme, irritent cependant, au bout d'une heure, mes

nerfs de Français actif. Le vieux est tellement béat qu'il m'agace, et

les grattages de la mère deviennent contagieux. Je profite du moment

où la fille a terminé sa sculpture, et je montre le plafond d'un geste

énergique.

La mère relève la tête et sourit. C'est son affaire. Elle laisse son

tricot, et me conduit à une échelle, derrière la cuisine, dresse son

index, et me remet le flambeau, en prononçant un discours compliqué.

--C'est bon, c'est bon, répondis-je, lief moeder, je souhaite une

bonne nuit, à toi, à ton époux rond, à ta jeune fille, à toute ta

maisonnée!...

Je grimpe à l'échelle et je pénètre dans une manière de grenier où se

résume la richesse légumineuse de la famille: à droite, un tas de

pommes de terre; à gauche, une pyramide de carottes; devant, un

monticule d'oignons; autre part, des pois et des ustensiles; entre

deux poutres, enfin, une alcôve de planches brutes recèle une

paillasse, deux draps et une couverture.

Je croise les bras, rempli d'indignation....., mais je réfléchis qu'en

un village perdu, sous les dunes, en une île, il ne faut pas être

difficile, et j'imite Napoléon qui se couchait tout habillé, par

crainte des surprises.

Le vent courait sur le toit, raflant les tuiles avec des hans

énergiques; mais, rasséréné par la pensée qu'il devrait briser le

toit, avant de s'en prendre à moi, je fermai les yeux et sombrai dans

le sommeil....

Au matin, un soleil superbe se coula par la lucarne et m'auréola le

front. Je m'empressai de descendre et de gagner le chemin, lequel,

chose étonnante, retentissait d'un bruit de sabots anormal.

Ce choc de bois sur la pierre me rappelait positivement la cadence des

Bretons, aux mêmes heures, en leur vieux bourgs.

--Cela n'est cependant pas possible, me disais-je, que les gars de

Guémené ou les filles de Fouesnant aient passé la mer pendant la nuit

pour me jouer cette aubade! Ce sont peut-être les Trépassés de mon

pays qui veulent me surprendre et m'empêcher de me faire naturaliser

Hollandais. Ils n'avaient pourtant rien à craindre à cet égard....

Au bas de l'échelle, les femmes me sourirent; le patron, toujours

assis béatement, lança une grosse bouffée en roulant ses yeux

bleus.... Le chemin était tout simplement rempli de marmots qui

attendaient l'heure de l'école en courant de-ci, de-là.

Étonnants, ces enfants! En d'autres pays, leurs pareils font un

vacarme diabolique, crient, trépignent, se poursuivent, jouent au

cheval échappé, à la corde, au voleur, au pendu..... Ici, ils

trottent. Les garçons, les mains dans les poches, la casquette sur

l'oreille, se bousculent mollement. Les filles, vêtues comme les

grandes personnes, de jupes bouffantes et de gros châles, sautent en

joignant leurs menottes entre elles, courent en faisant pouf pouf,

leurs petits pieds perdus dans des sabots géants, leurs minces bras

nus découpant une ligne frêle.

Le spectacle était d'une fraîcheur exceptionnelle. Un clair soleil de

septembre, une rue pavée, nette comme une nef, des huis (maisons)

roses, brunes, blanches aux toits roux, des fillettes vêtues de bleu

s'agitant avec une grâce très locale, pouf, pouf.... On regrette

vraiment, à certains instants, de ne pouvoir transporter d'un coup de

pinceau, sur une toile, la gamme de toutes les nuances dont se compose

une scène de ce genre.

Les enfants m'aperçurent et prirent leur vol comme des oiseaux

effarouchés, devant mon geste pour les photographier. Je les suivis.

Ils rirent, tournèrent des murs, se cachèrent, réapparurent, et j'eus

bientôt l'illusion d'être un loup poursuivant des agneaux.

Clic clac, je les saisissais au jugé, au moment où je tombais sur eux,

en quelque recoin où ils se cachaient. Les filles joignaient les

mains, ainsi que gibier vaincu demandant grâce; les garçons, au

contraire, me bravaient.

[Illustration: Le village de zoutelande.]

Ce petit monde, aux vives couleurs, ne tarda pas à me laisser seul

dans Zoutelande, pour entrer au parvis scolastique.

Je fis le tour du village. Pas une âme. Portes closes. Fenêtres

mystérieuses. Silence. Nul lavoir résonnant de battoirs sonores.

Aucune ménagère conversant avec une voisine, ou travaillant dans son

courtil. Par intervalles, une femme sort avec des seaux d'eau et un

immense balai; elle lave sa demeure du haut en bas, gravement, monte

jusqu'au toit pour essuyer les tuiles, et referme sa porte, derrière

laquelle on la devine, lavant encore, essuyant toujours, fourbissant

sans cesse, grattant et ornant.

On a beaucoup parlé de la propreté hollandaise. Elle n'est pas un

mythe. Ce peuple a l'orgueil de la netteté. Vivant au milieu de l'eau,

sous un ciel pluvieux, gratifié de vents tourbillonnants, il emploie

l'un et l'autre à emporter les immondices, la poussière et le mauvais

sort.

La pauvreté, en ces parages, semble inconnue; si elle existe, elle est

si propre qu'on ne la voit pas. Chaque famille se lègue, de génération

à génération, les meubles massifs autour desquels on coule sans

secousse une vie pesante.

[Illustration: Les grandes voitures en forme de nacelle, recouvertes

de bâches blanches (page 414).]

L'humidité ambiante, le rétrécissement forcé des routes terrestres, le

manque d'agriculture, d'industrie, sont pour beaucoup dans ces moeurs.

Puis la Hollande est un pays de bourgeois, de bateliers et de

courtiers, toutes situations sociales où le confort se trouve

d'habitude.

Le moindre métayer vous impose par son vêtement, sa faïence et son

huis reluisante. Il donne l'impression d'un homme sûr de lui, de son

passé, de son présent, de son avenir, nullement inquiété par un impôt

progressif, une politique effarante ou une nervosité de mauvais

augure.

Par nature, le Hollandais est réservé et taciturne; par habitude, il

aime le travail, les affaires, la vie de famille.

Religieux, il l'est sans excès. Le culte réformé, auquel il

appartient, n'invite point aux manifestations dévotieuses, et n'admet

aucun luxe d'icônes ou de statuettes, ainsi que l'on en voit en

d'autres contrées.

Les temples n'offrent que des murs nus ou blanchis. Il s'y rend le

dimanche, pour écouter le prêche. Point de fêtes gracieuses,

symboliques ou remémoratives. On va à la _kerk_ (église) parce que

cela doit être ainsi, et qu'il faut faire ce qui doit être fait, selon

la tradition.

La Bible est un monument national, identifiant la Réforme au

patriotisme, sentiment profondément ancré dans le coeur des

Néerlandais; et quand Louis XIV, maître d'Utrecht, fit brûler sur la

Grande Place tous les exemplaires qu'on en put trouver, il eût pu se

vanter sans forfanterie d'avoir livré aux flammes la Hollande

intellectuelle de ce temps-là. La liberté de conscience cependant est

partout respectée, et ce, depuis des temps immémoriaux. Les sectes

religieuses sont innombrables, et toutes vivent en bonne intelligence.

Catholiques, protestants, juifs, musulmans, jouissent exactement des

mêmes droits et prérogatives.

Les moeurs sont rigides. Jamais, dans les campagnes, on n'entend

parler d'aventures passionnelles. Le jeune homme qui a remarqué une

jeune fille, s'arrange pour obtenir le mariage, si toutefois les

intérêts se conviennent; tout est calme parmi les _polders_

(pâturages), même les sentiments.

Cette réserve disparaît une fois l'an, pour se transformer en orgie, à

l'occasion des _kermesses_.

Pendant les jours qui sont consacrés à ces fêtes nationales, le boer

met dehors tout ce qu'il doit réprimer en temps ordinaire,

c'est-à-dire les vilains côtés de sa nature; il danse comme un chaland

sur une mer démontée, fume comme un steamer d'Anvers, et boit comme le

_Helder_, aux jours d'inondation. Durant trois jours et trois nuits,

en certaines villes particulièrement, il ne quitte plus les

koffiehuis. Vautré sur les tables, accroupi sur le sol, assommé par

l'ivresse, grisé par la musique, il se révèle un être nouveau, de

gestes extravagants, de verbe strident; et l'on ne saurait dire

vraiment à quoi le comparer, si ce n'est à Bacchus lui-même, en ses

grands jours d'expansion. La toile de Rubens, au Louvre, si crue en

son réalisme, serait encore symbolique, si un croquis d'observation

pouvait être un symbole pour une race épicurienne.

Le Tour du Monde; Croquis Hollandais Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 1 / 7 段