Comme on peut le penser, ceux qui m'attiraient le plus, c'étaient
les miens, c'est-à-dire les «nobles», surtout dans les premiers
temps; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans
notre maison de force; Akim Akimytch, l'espion A--v et celui que
l'on croyait parricide, je ne connaissais qu'Akim Akimytch et je
ne parlais qu'à lui seul. À vrai dire, je ne m'adressais à lui
qu'en désespoir de cause, dans les moments de tristesse les plus
intolérables, quand je croyais que je n'approcherais jamais de
personne autre. Dans le chapitre précédent, j'ai essayé de diviser
nos forçats en diverses catégories; mais en me souvenant d'Akim
Akimytch, je crois que je dois ajouter une catégorie à ma
classification. Il est vrai qu'il était seul à la former. Cette
série est celle des forçats parfaitement indifférents, c'est-à-dire
ceux auxquels il est absolument égal de vivre en liberté ou
aux travaux forcés, ce qui était et ne pouvait être chez nous
qu'une exception. Il s'était établi à la maison de force comme
s'il devait y passer sa vie entière: tout ce qui lui appartenait,
son matelas, ses coussins, ses ustensiles, était solidement et
définitivement arrangé à demeure. Rien qui eût pu faire croire à
une vie temporaire, à un bivouac. Il devait rester de nombreuses
années aux travaux forcés, mais je doute qu'il pensât à sa mise en
liberté: s'il s'était réconcilié avec la réalité, c'était moins de
bon coeur que par esprit de subordination, ce qui revenait au même
pour lui. C'était un brave homme, il me vint en aide les premiers
temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j'en
fais l'aveu, il m'inspirait une tristesse profonde, sans pareille,
qui augmentait et aggravait encore mon penchant à l'angoisse.
Quand j'étais par trop désespéré, je m'entretenais avec lui;
j'aimais entendre ses paroles vivantes: eussent-elles été
haineuses, enfiellées, nous nous serions du moins irrités ensemble
contre notre destinée; mais il se taisait, collait tranquillement
ses lanternes, en racontant qu'ils avaient eu une revue en 18..,
que leur commandant divisionnaire s'appelait ainsi et ainsi, qu'il
avait été content des manoeuvres, que les signaux pour les
tirailleurs avaient été changés, etc. Tout cela d'une voix posée
et égale, comme de l'eau qui serait tombée goutte à goutte. Il ne
s'animait même pas quand il me contait que dans je ne sais plus
quelle affaire au Caucase, on l'avait décoré du ruban de Sainte-Anne
à l'épée. Seulement sa voix devenait plus grave et plus
posée; il la baissait d'un ton, quand il prononçait le nom de
«Sainte-Anne» avec un certain mystère; pendant trois minutes au
moins, il restait silencieux et sérieux... Pendant toute cette
première année, j'avais des passes absurdes où je haïssais
cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouffées de
désespoir durant lesquelles je maudissais la destinée qui m'avait
donné un lit de camp où sa tête touchait la mienne. Une heure
après, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie
à ces actes que pendant la première année de ma réclusion. Par la
suite je me fis au caractère d'Akim Akimytch et j'eus honte de mes
bourrasques antérieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous
fussions jamais ouvertement querellés.
De mon temps, outre les trois nobles russes dont j'ai parlé, il y
en avait encore huit autres: j'étais sur un pied d'amitié étroite
avec quelques-uns d'entre eux, mais pas avec tous. Les meilleurs
étaient maladifs, exclusifs et intolérants au plus haut degré. Je
cessai même de parler à deux d'entre eux. Il n'y en avait que
trois qui fussent instruits, B--ski, M--tski et le vieillard J--
ki, qui avait été autrefois professeur de mathématiques,--brave
homme, grand original et très-borné intellectuellement, malgré son
érudition.--M--tski et B--ski étaient tout autres. Du premier
coup, nous nous entendîmes avec M--tski: je ne me querellai pas
une seule fois avec lui, je l'estimai fort, mais sans l'aimer ni
m'attacher à lui; je ne pus jamais y arriver. Il était
profondément aigri et défiant, avec beaucoup d'empire sur
lui-même: justement cela me déplaisait, on sentait que cet homme
n'ouvrirait jamais son âme à personne: il se peut pourtant que je
me trompasse. C'était une forte et noble nature... Son scepticisme
invétéré se trahissait dans une habileté extraordinaire, dans la
prudence de son commerce avec son entourage. Il souffrait de cette
dualité de son âme, car il était en même temps sceptique et
profondément croyant, d'une foi inébranlable en certaines
espérances et convictions. Malgré toute son habileté pratique, il
était en guerre ouverte avec B--ski et son ami T--ski.
Le premier, B--ski, était un homme malade, avec une prédisposition
à la phtisie, irascible et nerveux, mais bon et généreux. Son
irritabilité nerveuse le rendait capricieux comme un enfant: je ne
pouvais supporter un caractère semblable, et je cessai de voir B--
ski, sans toutefois cesser de l'aimer. C'était tout juste le
contraire pour M--tski, avec lequel je ne me brouillai jamais,
mais que je n'aimais pas. En rompant toutes relations avec B--ski,
je dus rompre aussi avec T--ski, dont j'ai parlé dans le chapitre
précédent, ce que je regrettai fort, car, s'il était peu instruit,
il avait bon coeur; c'était un excellent homme, très-courageux. Il
aimait et respectait tant B--ski, il le vénérait si fort, que ceux
qui rompaient avec son ami devenaient ses ennemis; ainsi il se
brouilla avec M--tski à cause de B--ski, pourtant il résista
longtemps. Tous ces gens-là étaient bilieux, quinteux, méfiants,
et souffraient d'hyperesthésie morale. Cela se comprend; leur
position était très-pénible, beaucoup plus dure que la nôtre, car
ils étaient exilés de leur patrie et déportés pour dix, douze ans;
ce qui rendait surtout douloureux leur séjour à la maison de
force, c'étaient les préjugés enracinés, la manière de voir toute
faite avec lesquels ils regardaient les forçats; ils ne voyaient
en eux que des bêtes fauves et se refusaient à admettre rien
d'humain en eux. La force des circonstances et leur destinée les
engageaient dans cette vue. Leur vie à la maison de force était un
tourment. Ils étaient aimables et affables avec les Circassiens,
avec les Tartares, avec Isaï Fomitch, mais ils n'avaient que du
mépris pour les autres détenus. Seul, le vieillard vieux-croyant
avait conquis tout leur respect. Et pourtant, pendant tout le
temps que je passai aux travaux forcés, pas un seul détenu ne leur
reprocha ni leur extraction, ni leur croyance religieuse, ni leurs
convictions, toutes choses habituelles au bas peuple, dans ses
rapports avec les étrangers, surtout les Allemands. Au fond, on ne
fait que se moquer de l'Allemand, qui est pour le peuple russe un
être bouffon et grotesque. Nos forçats avaient beaucoup plus de
respect pour les nobles polonais que pour nous autres Russes; ils
ne touchaient pas à ceux-là; mais je crois que les Polonais ne
voulaient pas remarquer ce trait et le prendre en considération.
--Je parlais de T--ski; je reviens à lui. Quand il quitta avec son
camarade leur première station d'exil pour passer dans notre
forteresse, il avait porté presque tout le temps son ami B...,
faible de constitution et de santé, épuisé au bout d'une
demi-étape. Ils avaient été exilés tout d'abord à Y--gorsk, où ils se
trouvaient fort bien; la vie y était moins dure que dans notre
forteresse. Mais à la suite d'une correspondance innocente avec
les déportés d'une autre ville, on avait jugé nécessaire de les
transporter dans notre maison de force pour qu'ils y fussent
directement surveillés par la haute administration. Jusqu'à leur
arrivée, M--tski avait été seul. Combien il avait dû languir,
pendant cette première année de son exil!
J--ki était ce vieillard qui se livrait toujours à la prière, et
dont j'ai parlé plus haut. Tous les condamnés politiques étaient
des hommes jeunes, très-jeunes même, tandis que J--ki était âgé de
cinquante ans au moins.
Il était certainement honnête, mais étrange. Ses camarades T--ski
et B--ski le détestaient et ne lui parlaient pas; ils le
déclaraient entêté et tracassier, je puis témoigner qu'ils avaient
raison. Je crois que dans un bagne,--comme dans tout lieu où les
gens sont rassemblés de force et non de bon gré,--on se querelle
et l'on se hait plus vite qu'en liberté. Beaucoup de causes
contribuent à ces continuelles brouilleries. J--ki était vraiment
désagréable et borné; aucun de ses camarades n'était bien avec
lui; nous ne nous brouillâmes pas, mais jamais nous ne fûmes sur
un pied amical. Je crois qu'il était bon mathématicien. Il
m'expliqua un jour dans son baragouin demi-russe, demi-polonais,
un système d'astronomie qu'il avait inventé; on me dit qu'il avait
écrit un ouvrage sur ce sujet, dont tout le monde savant s'était
moqué; son jugement était un peu faussé, je crois. Il priait à
genoux des journées entières, ce qui lui attira le respect des
forçats; il le conserva jusqu'à sa mort, car il mourut sous mes
yeux, à la maison de force, à la suite d'une pénible maladie. Dès
son arrivée il avait gagné la considération des détenus, à la
suite d'une histoire avec le major. En les amenant d'Y--gorsk par
étapes à notre forteresse, on ne les avait pas rasés, aussi leurs
cheveux et leurs barbes avaient-ils démesurément cru; quand on les
présenta au major, celui-ci s'emporta comme un beau diable; il
était indigné d'une semblable infraction à la discipline, où il
n'y avait pourtant pas de leur faute.
--Ils ont l'air de Dieu sait quoi! rugit-il, ce sont des
vagabonds, des brigands.
J--ski, qui comprenait fort mal le russe, crut qu'on leur
demandait s'ils étaient des brigands ou des vagabonds, et
répondit:
--Nous sommes des condamnés politiques, et non des vagabonds.
--Co-oomment? Tu veux faire l'insolent? le rustre? hurla le
major.--Au corps de garde! et cent verges tout de suite! à
l'instant même!
On punit le vieillard: il se coucha à terre sous les verges, sans
opposer de résistance, maintint sa main entre ses dents et endura
son châtiment sans une plainte, sans un gémissement, immobile sous
les coups. B--ski et T--ski arrivaient à ce moment à la maison de
force, où M--ski les attendait à la porte d'entrée; il se jeta à
leur cou, bien qu'il ne les eût jamais vus. Révoltés de l'accueil
du major, ils lui racontèrent la scène cruelle qui venait d'avoir
lieu. M--ski me dit plus tard qu'il était hors de lui en apprenant
cela:--Je ne me sentais plus de rage, je tremblais de fièvre.
J'attendis J--ski à la grande porte, car il devait venir tout
droit du corps de garde après sa punition. La poterne s'ouvrit, et
je vis passer devant moi J--ski les lèvres tremblantes et toutes
blanches, le visage pâle; il ne regardait personne et traversa les
groupes de forçats rassemblés au milieu de la cour--ils savaient
qu'on venait de punir un noble--entra dans la caserne, alla
droit à sa place et, sans mot dire, s'agenouilla et pria. Les
détenus furent surpris et même émus. Quand je vis ce vieillard à
cheveux blancs, qui avait laissé dans sa patrie une femme et des
enfants, quand je le vis, après cette honteuse punition,
agenouillé et priant,--je m'enfuis de la caserne, et pendant
deux heures je fus comme fou: j'étais comme ivre... Depuis lors,
les forçats furent pleins de déférence et d'égards pour J--ski; ce
qui leur avait particulièrement plu, c'est qu'il n'avait pas crié
sous les verges.
Il faut pourtant être juste et dire la vérité: on ne saurait juger
par cet exemple des relations de l'administration avec les
déportés nobles, quels qu'ils soient, Russes ou Polonais. Mon
anecdote montre qu'on peut tomber sur un méchant homme: si ce
méchant homme est commandant absolu d'une maison de force, s'il
déteste par hasard un exilé, le sort de celui-ci est loin d'être
enviable. Mais l'administration supérieure des travaux forcés en
Sibérie, qui donne le ton et les directions aux commandants
subordonnés, est pleine de discernement à l'égard des déportés
nobles et même, en certains cas, leur montre plus d'indulgence
qu'aux autres forçats de basse condition. Les causes en sont
claires: d'abord ces chefs sont eux-mêmes gentilshommes, et puis
on citait des cas où des nobles avaient refusé de se coucher sous
les verges et s'étaient jetés sur leurs exécuteurs; les suites de
ces rébellions étaient toujours fâcheuses; enfin--et je crois
que c'est la cause principale--il y avait déjà longtemps de
cela, trente-cinq ans au moins, on avait envoyé d'un coup en
Sibérie une masse de déportés nobles[37]; ils avaient su si bien se
poser et se recommander que les chefs des travaux forcés
regardaient, par une vieille habitude, les criminels nobles d'un
tout autre oeil que les forçats ordinaires. Les commandants
subalternes s'étaient réglés sur l'exemple de leurs chefs, et
obéissaient aveuglément à cette manière de voir. Beaucoup d'entre
eux critiquaient et déploraient ces dispositions de leurs
supérieurs; ils étaient très-heureux quand on leur permettait
d'agir comme bon leur semblait, mais on ne leur donnait pas trop
de latitude; j'ai tout lieu de le croire, et voici pourquoi. La
seconde catégorie des travaux forcés, dans laquelle je me trouvais
et qui se composait de forçats serfs, soumis à l'autorité
militaire--était beaucoup plus dure que la première (les mines)
et la troisième (travail de fabrique). Elle était plus dure
non-seulement pour les nobles, mais aussi pour les autres forçats,
parce que l'administration et l'organisation en étaient toutes
militaires, et ressemblaient fort à celles des bagnes de Russie.
Les chefs étaient plus sévères, les habitudes plus rigoureuses que
dans les deux autres catégories: on était toujours dans les fers,
toujours sous escorte, toujours enfermé, ce qui n'existait pas
ailleurs, à ce que disaient du moins nos forçats, et certes il y
avait des connaisseurs parmi eux. Ils seraient tous partis avec
bonheur pour les travaux des mines, que la loi déclarait être la
punition suprême; ils en rêvaient. Tous ceux qui avaient été dans
les bagnes russes en parlaient avec horreur et assuraient qu'il
n'y avait pas d'enfer semblable à celui-là, que la Sibérie était
un vrai paradis, comparée à la réclusion dans les forteresses en
Russie. Si donc on avait un peu plus d'égards pour nous autres
nobles dans notre maison de force qui était directement surveillée
par le général gouverneur, et dont l'administration était toute
militaire, on devait avoir encore plus de bienveillance pour les
forçats de la première et de la troisième catégorie. Je puis
parler sciemment de ce qui se faisait dans toute la Sibérie: les
récits que j'ai entendu faire par des déportés de la première et
de la troisième catégorie confirment ma conclusion. On nous
surveillait beaucoup plus étroitement que nulle part ailleurs:
nous n'avions aucune immunité en ce qui concernait les travaux et
la réclusion: mêmes travaux, mêmes fers, même séquestration que
les autres détenus; il était parfaitement impossible de nous
protéger, car je savais que dans _un bon vieux temps très-rapproché_
les dénonciations, les intrigues, minant le crédit des
personnes en place, s'étaient tellement multipliées, que
l'administration craignait les délations, et dans ce temps-là,
montrer de l'indulgence à une certaine classe de forçats était un
crime!... Aussi chacun avait-il peur pour lui-même: nous étions
donc ravalés au niveau des autres forçats, on ne faisait exception
que pour les punitions corporelles,--et encore nous aurait-on
fouettés si nous avions commis un délit quelconque, car le service
exigeait que nous fussions égaux devant le châtiment,--mais on
ne nous aurait pas fouettés à la légère et sans motif, comme les
autres détenus. Quand notre commandant eut connaissance du
châtiment infligé à J--ski, il se fâcha sérieusement contre le
major et lui ordonna de faire plus d'attention désormais. Tout le
monde en fut instruit. On sut aussi que le général gouverneur, qui
avait grande confiance en notre major et qui l'aimait à cause de
son exactitude à observer la loi et de ses qualités d'employé, lui
fit une verte semonce, quand il fut informé de cette histoire. Et
notre major en prit bonne note. Il aurait bien voulu, par exemple,
se donner la satisfaction de fouetter M--ski, qu'il détestait sur
la foi des calomnies de A--f, mais il ne put y arriver; il avait
beau chercher un prétexte, le persécuter et l'espionner, ce
plaisir lui fut refusé. L'affaire de J--ski se répandit en ville,
et l'opinion publique fut défavorable au major; les uns lui firent
des réprimandes, d'autres lui infligèrent des affronts.
Je me rappelle maintenant ma première rencontre avec le major. On
nous avait épouvantés--moi et un autre déporté noble--encore à
Tobolsk, par les récits sur le caractère abominable de cet homme.
Les anciens exilés (condamnés jadis à vingt-cinq ans de travaux
forcés), nobles comme nous, qui nous avaient visités avec tant de
bonté pendant notre séjour à la prison de passage, nous avaient
prévenus contre notre futur commandant; ils nous avaient aussi
promis de faire tout ce qu'ils pourraient en notre faveur auprès
de leurs connaissances et de nous épargner ses persécutions. En
effet, ils écrivirent aux trois filles du général gouverneur, qui
intercédèrent, je crois, en notre faveur. Mais que pouvait-il
faire? Il se borna à dire au major d'être équitable dans
l'application de la loi.--Vers trois heures de l'après-dînée
nous arrivâmes, mon camarade et moi, dans cette ville; l'escorte
nous conduisit directement chez notre tyran. Nous restâmes dans
l'antichambre à l'attendre, pendant qu'on allait chercher le
sous-officier de la prison. Dès que celui-ci fut arrivé, le major
entra. Son visage cramoisi, couperosé et mauvais fit sur nous une
impression douloureuse: il semblait qu'une araignée allait se
jeter sur une pauvre mouche se débattant dans sa toile.
--Comment t'appelle-t-on? demanda-t-il à mon camarade. Il parlait
d'une voix dure, saccadée, et voulait produire sur nous de
l'impression.
Mon camarade se nomma.
--Et toi? dit-il en s'adressant à moi, en me fixant par derrière
ses lunettes.
Je me nommai.
--Sergent! qu'on les mène à la maison de force, qu'on les rase au
corps de garde, en civils... la moitié du crâne, et qu'on les
ferre demain! Quelles capotes avez-vous là? d'où les avez-vous?
nous demanda-t-il brusquement en apercevant les capotes grises à
ronds jaunes cousus dans le dos, qu'on nous avait délivrées à
Tobolsk,--C'est un nouvel uniforme, pour sûr c'est un nouvel
uniforme... On projette encore... Ça vient de Pétersbourg...
dit-il en nous examinant tour à tour.--Ils n'ont rien avec eux?
fit-il soudain au gendarme qui nous escortait.
--Ils ont leurs propres habits, Votre Haute Noblesse, répondit
celui-ci en se mettant au port d'armes, non sans tressauter
légèrement. Tout le monde le connaissait et le craignait.
--Enlevez-leur tout ça! Ils ne doivent garder que leur linge, le
linge blanc; enlevez le linge de couleur s'il y en a, et vendez-le
aux enchères. On inscrira le montant aux recettes. Le forçat ne
possède rien, continua-t-il en nous regardant d'un oeil sévère.--
Faites attention! conduisez-vous bien! que je n'entende pas de
plaintes! sans quoi... punition corporelle!--Pour le moindre
délit--les v-v-verges!
Je fus presque malade ce soir-là de cet accueil auquel je n'étais
pas habitué: l'impression était d'autant plus douloureuse que
j'entrais dans cet enfer! Mais j'ai déjà raconté tout cela.
J'ai déjà dit que nous n'avions aucune immunité, aucun allégement
dans notre travail quand les autres forçats étaient présents; on
essaya pourtant de nous venir en aide en nous envoyant pendant
trois mois, B--ski et moi, à la chancellerie des ingénieurs en
qualité de copistes, mais en secret; tous ceux qui devaient le
savoir le savaient, mais faisaient semblant de ne rien voir.
C'étaient les chefs ingénieurs qui nous avaient valu cette bonne
aubaine, pendant le peu de temps que le lieutenant-colonel G--kof
fut notre commandant. Ce chef (qui ne resta pas plus de six mois,
car il repartit bientôt pour la Russie) nous sembla un bienfaiteur
envoyé par le ciel et fit une profonde impression sur tous les
forçats. Ils ne l'aimaient pas, ils l'adoraient, si l'on peut
employer ce mot. Je ne sais trop ce qu'il avait fait, mais il
avait conquis leur affection du premier coup. «C'est un vrai
père!» disaient à chaque instant les déportés pendant tout le
temps qu'il dirigea les travaux du génie. C'était un joyeux
viveur. De petite taille, avec un regard hardi et sûr de lui-même,
il était aimable et gracieux avec tous les forçats, qu'il aimait
paternellement. Pourquoi les aimait-il? Je ne saurais trop le
dire, mais il ne pouvait voir un détenu sans lui adresser un mot
affable, sans rire et plaisanter avec lui. Il n'y avait rien
d'autoritaire dans ses plaisanteries, rien qui sentit le maître,
le chef. C'était leur camarade, leur égal. Malgré cette
condescendance, je ne me souviens pas que les forçats se soient
jamais permis d'être irrespectueux ou familiers. Au contraire.
Seulement la figure du détenu s'éclairait subitement quand il
rencontrait le commandant; il souriait largement, le bonnet à la
main, rien que de le voir approcher. Si le commandant lui
adressait la parole, c'était un grand honneur.--Il y a de ces
gens populaires!--G--kof avait l'air crâne, marchait à grands
pas, très-droit: «un aigle», disaient de lui les forçats. Il ne
pouvait pas leur venir en aide, car il dirigeait les travaux du
génie, qui sous tous les commandants étaient exécutés dans les
formes légales établies une fois pour toutes. Quand par hasard il
rencontrait une bande de forçats dont le travail était terminé, il
les laissait revenir avant le roulement du tambour. Les détenus
l'aimaient pour la confiance qu'il leur témoignait, pour son
horreur des taquineries et des mesquineries, toujours si
irritantes quand on a des rapports avec les chefs. Je suis sûr que
s'il avait perdu mille roubles en billets, le voleur le plus
fieffé de notre prison les lui aurait rendus. Oui, j'en suis
convaincu. Comme tous les détenus lui furent sympathiques, quand
ils apprirent qu'il était brouillé à mort avec notre major
détesté! Cela arriva un mois après son arrivée; leur joie fut au
comble. Le major avait été autrefois son frère d'armes; quand ils
se rencontrèrent après une longue séparation, ils menèrent d'abord
joyeuse vie ensemble, mais bientôt ils cessèrent d'être intimes.
Ils s'étaient querellés, et G--kof devint l'ennemi juré du major.
On raconta même qu'ils s'étaient battus à coups de poing, et il
n'y avait pas là de quoi étonner ceux qui connaissaient notre
major: il aimait à se battre. Quand les forçats apprirent cette
querelle, ils ne se tinrent plus de joie: «C'est notre Huit-yeux
qui peut s'entendre avec le commandant! celui-là est un aigle,
tandis que notre _honi_...» Ils étaient fort curieux de savoir qui
avait eu le dessus dans cette lutte, et lequel des deux avait
rossé l'autre. Si ce bruit eût été démenti, nos forçats en
auraient éprouvé un cruel désappointement.--«Pour sur, c'est le
commandant qui l'a éreinté, disaient-ils; tout petit qu'il soit,
il est audacieux; l'autre se sera fourré sous un lit, tant il aura
eu peur.» Mais G--kof repartit bientôt, laissant de vifs regrets
dans le bagne. Nos ingénieurs étaient tous de braves gens: on les
changea trois ou quatre fois de mon temps.--«Nos aigles ne
restent jamais bien longtemps, disaient les détenus, surtout quand
ils nous protègent.»
C'est ce G--kof qui nous envoya, B--ski et moi, travailler à sa
chancellerie, car il aimait les déportés nobles. Quand il partit,
notre condition demeura plus tolérable, car il y avait un
ingénieur qui nous témoignait beaucoup de sympathie. Nous copiions
des rapports depuis quelque temps, ce qui perfectionnait notre
écriture, quand arriva un ordre supérieur qui enjoignait de nous
renvoyer à nos travaux antérieurs. On avait déjà eu le temps de
nous dénoncer. Au fond, nous n'en fûmes pas trop mécontents, car
nous étions las de ce travail de copistes. Pendant deux ans
entiers, je travaillai sans interruption avec B--ski, presque
toujours dans les ateliers. Nous bavardions et parlions de nos
espérances, de nos convictions. Celles de l'excellent B--ski
étaient étranges, exclusives: il y a des gens très-intelligents
dont les idées sont parfois trop paradoxales, mais ils ont tant
souffert, tant enduré pour elles, ils les ont gardées au prix de
tant de sacrifices, que les leur enlever serait impossible et
cruel, B--ski souffrait de toute objection et y répondait par des
violences. Il avait peut-être raison, plus raison que moi sur
certains points, mais nous fûmes obligés de nous séparer, ce dont
j'éprouvai un grand regret, car nous avions déjà beaucoup d'idées
communes.
Avec les années M--tski devenait de plus en plus triste et sombre.
Le désespoir l'accablait. Durant les premiers temps de ma
réclusion, il était plus communicatif, il laissait mieux voir ce
qu'il pensait. Il achevait sa deuxième année de travaux forcés
quand j'y arrivai. Tout d'abord, il s'intéressa fort aux nouvelles
que je lui apportai, car il ne savait rien de ce qui se faisait au
dehors: il me questionna, m'écouta, s'émut, mais peu à peu il se
concentra de plus en plus, ne laissant rien voir de ce qu'il
pensait. Les charbons ardents se couvrirent de cendre. Et pourtant
il s'aigrissait toujours plus. «_Je hais ces brigands_[38]«, me
répétait-il en parlant des forçats que j'avais déjà appris à
connaître; mes arguments en leur faveur n'avaient aucune prise sur
lui. Il ne comprenait pas ce que je lui disais, il tombait
quelquefois d'accord avec moi, mais distraitement: le lendemain il
me répétait de nouveau: «_Je hais ces brigands_.» (Nous parlions
souvent français avec lui; aussi un surveillant des travaux, le
soldat du génie Dranichnikof, nous appelait toujours _aides-chirurgiens_»,
Dieu sait pourquoi!) M--tski ne s'animait que quand il parlait
de sa mère. «Elle est vieille et infirme--me disait-il--elle
m'aime plus que tout au monde, et je ne sais même pas si
elle est vivante. Si elle apprend qu'on m'a fouetté...»--M-tski
n'était pas noble, et avait été fouetté avant sa déportation.
Quand ce souvenir lui revenait, il grinçait des dents et
détournait les yeux. Vers la fin de sa réclusion, il se promenait
presque toujours seul. Un jour, à midi, on l'appela chez le
commandant, qui le reçut le sourire aux lèvres.
--Eh bien! M--tski, qu'as-tu rêvé cette nuit? lui demanda-t-il.
«Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard
M--tski; il me sembla qu'on me perçait le coeur.»
--J'ai rêvé que je recevais une lettre de ma mère, répondit-il.
--Mieux que ça, mieux que ça! répliqua le commandant. Tu es
libre. Ta mère a supplié l'Empereur... et sa prière a été exaucée.
Tiens, voilà sa lettre, voilà l'ordre de te mettre en liberté. Tu
quitteras la maison de force à l'instant même.
Il revint vers nous, pâle et croyant à peine à son bonheur.
Nous le félicitâmes. Il nous serra la main de ses mains froides et
tremblantes. Beaucoup de forçats le complimentèrent aussi; ils
étaient heureux de son bonheur.
Il devint colon et s'établit dans notre ville, où peu de temps
après on lui donna une place. Il venait souvent à la maison de
force et nous communiquait différentes nouvelles, quand il le
pouvait. C'était les nouvelles politiques qui l'intéressaient
surtout.
Outre les quatre Polonais, condamnés politiques dont j'ai parlé,
il y en avait encore deux tout jeunes, déportés pour un laps de
temps très-court; ils étaient peu instruits, mais honnêtes,
simples et francs. Un autre, A--tchoukovski, était par trop simple
et n'avait rien de remarquable, tandis que B--m, un homme déjà
âgé, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi
il avait été exilé, bien qu'il le racontât volontiers: c'était un
caractère mesquin, bourgeois, avec les idées et les habitudes
grossières d'un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction,
il ne s'intéressait nullement à ce qui ne concernait pas son
métier de peintre au gros pinceau; il faut reconnaître que c'était
un peintre remarquable; nos chefs entendirent bientôt parler de
ses talents, et toute la ville employa B--m à décorer les
murailles et les plafonds. En deux ans, il décora presque tous les
appartements des employés, qui lui payaient grassement son
travail; aussi ne vivait-il pas trop misérablement. On l'envoya
travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement
son métier; l'un d'eux, T--jevski, peignait presque aussi bien que
lui. Notre major, qui habitait un logement de l'État, fit venir
B--m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B--m
se donna tant de peine que l'appartement du général gouverneur
semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison
était vieille et décrépite, à un étage, très-sale, tandis que
l'intérieur était décoré comme un palais; notre major jubilait...
Il se frottait les mains et disait à tout le monde qu'il allait se
marier.--«Comment ne pas se marier, quand on a un pareil
appartement?» faisait-il très-sérieusement. Il était toujours plus
content de B--m et de ceux qui l'aidaient. Ce travail dura un
mois. Pendant tout ce temps, le major changea d'opinion à notre
sujet et commença même à nous protéger, nous autres condamnés
politiques. Un jour, il fit appeler J--ki.
--J--ki, lui dit-il, je t'ai offensé, je t'ai fait fouetter sans
raison. Je m'en repens. Comprends-tu? moi, moi, je me repens!
J--ki répondit qu'il comprenait parfaitement.
--Comprends-tu que moi, moi, ton chef, je t'aie fait appeler pour
te demander pardon? Imagines-tu cela? qui es-tu pour moi? Un ver!
moins qu'un ver de terre: tu es un forçat, et moi, par la grâce de
Dieu[39], major... Major, comprends-tu cela?
J--ki répondit qu'il comprenait aussi cela.
--Eh bien! je veux me réconcilier avec toi. Mais conçois-tu bien
ce que je fais? conçois-tu toute la grandeur de mon action? Es-tu
capable de la sentir et de l'apprécier?
Imagine-toi: moi, moi, major!... etc.
J--ki me raconta cette scène. Un sentiment humain existait donc
dans cette brute toujours ivre, désordonnée et tracassière! Si
l'on prend en considération ses idées et son développement
intellectuel, on doit convenir que cette action était vraiment
généreuse. L'ivresse perpétuelle dans laquelle il se trouvait y
avait peut-être contribué!
Le rêve du major ne se réalisa pas; il ne se maria pas, quoiqu'il
fut décidé à prendre femme sitôt qu'on aurait fini de décorer son
appartement. Au lieu de se marier, il fut mis en jugement; on lui
enjoignit de donner sa démission. De vieux péchés étaient revenus
sur l'eau: il avait été, je crois, maître de police de notre
ville... Ce coup l'assomma inopinément. Tous les forçats se
réjouirent, quand ils apprirent la grande nouvelle; ce fut une
fête, une solennité. On dit que le major pleurnichait comme une
vieille femme et hurlait. Mais que faire? Il dut donner sa
démission, vendre ses deux chevaux gris et tout ce qu'il
possédait; il tomba dans la misère. Nous le rencontrions
quelquefois--plus tard--en habit civil tout râpé avec une
casquette à cocarde. Il regardait les forçats d'un air mauvais.
Mais son auréole et son prestige avaient disparu avec son uniforme
de major. Tant qu'il avait été notre chef, c'était un dieu habillé
en civil; il avait tout perdu, il ressemblait à un laquais.
Pour combien entre l'uniforme dans l'importance de ces gens-là!