Au commencement de ce chapitre, l'éditeur des _Souvenirs_ de feu
Alexandre Pétrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire
aux lecteurs la communication suivante:
«Dans le premier chapitre des _Souvenirs de la Maison des morts_
il est dit quelques mots d'un parricide, noble de naissance, pris
comme exemple de l'insensibilité avec laquelle les condamnés
parlent des crimes qu'ils ont commis. Il a été dit aussi qu'il
n'avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grâce aux
récits de personnes connaissant tous les détails de son histoire,
l'évidence de sa culpabilité était hors de doute. Ces personnes
avaient raconté à l'auteur de ces _Souvenirs_ que le criminel
était un débauché criblé de dettes, et qui avait assassiné son
père pour recevoir plus vite son héritage. Du reste, toute la
ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de
la même manière, ce dont l'éditeur des présents _Souvenirs_ est
amplement informé. Enfin il a été dit que cet assassin, même à la
maison de force, était de l'humeur la plus joyeuse et la plus
gaie, que c'était un homme inconsidéré et étourdi, quoique
intelligent, et que l'auteur des _Souvenirs_ ne remarqua jamais
qu'il fût particulièrement cruel, à quoi il ajoute: «Aussi ne
l'ai-je jamais cru coupable.»
«Il y a quelque temps, l'éditeur des _Souvenirs de la Maison des
morts_ a reçu de Sibérie la nouvelle que ce parricide était
innocent, et qu'il avait subi pendant dix ans les travaux forcés
sans les mériter, son innocence ayant été officiellement reconnue.
Les vrais criminels avaient été découverts et avaient avoué,
tandis que le malheureux recevait sa liberté. L'éditeur ne saurait
douter de l'authenticité de ces nouvelles...
«Il est inutile de rien ajouter. À quoi bon s'étendre sur ce qu'il
y a de tragique dans ce fait? à quoi bon parler de cette vie
brisée par une telle accusation? Le fait parle trop haut de
lui-même.
«Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles,
leur seule possibilité ajoute à notre récit un trait saillant et
nouveau, elle aide à compléter et à caractériser les scènes que
présentent les _Souvenirs de la Maison des morts_.»
Et maintenant continuons...
J'ai déjà dit que je m'étais accoutumé enfin à ma condition, mais
cet «enfin» avait été pénible et long à venir. Il me fallut en
réalité près d'une année pour m'habituer à la prison, et je
regarderai toujours cette année comme la plus affreuse de ma vie;
c'est pourquoi elle s'est gravée tout entière dans ma mémoire,
jusqu'en ses moindres détails. Je crois même que je me souviens de
chaque heure l'une après l'autre. J'ai dit aussi que les autres
détenus ne pouvaient pas davantage s'habituer à leur vie. Pendant
toute cette première année, je me demandais s'ils étaient vraiment
calmes, comme ils paraissaient l'être. Ces questions me
préoccupaient fort. Comme je l'ai mentionné plus haut, tous les
forçats se sentaient étrangers dans le bagne; ils n'y étaient pas
chez eux, mais bien plutôt comme à l'auberge, de passage, à une
étape quelconque. Ces hommes, exilés pour toute leur vie,
paraissaient, les uns agités, les autres abattus, mais chacun
d'eux rêvait à quelque chose d'impossible. Cette inquiétude
perpétuelle, qui se trahissait a peine, mais que l'on remarquait,
l'ardeur et l'impatience de leurs espérances involontairement
exprimées, mais tellement irréalisables qu'elles ressemblaient à
du délire, tout donnait un air et un caractère extraordinaires à
cet endroit, si bien que toute son originalité consistait peut-être
en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il
n'y avait rien de pareil. Ici tout le monde rêvassait; cela
sautait aux yeux; cette sensation était hyperesthésique, nerveuse,
justement parce que cette rêverie constante donnait à la majorité
des forçats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque
tous, ils étaient taciturnes et irascibles; ils n'aimaient pas à
manifester leurs espérances secrètes. Aussi méprisait-on
l'ingénuité et la franchise. Plus les espérances étaient
impossibles, plus le forçat rêvasseur s'avouait à lui-même leur
impossibilité, plus il les enfouissait jalousement au fond de son
être, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractère
russe est si positif et si sobre dans sa manière de voir, si
railleur pour ses propres défauts!...
Peut-être était-ce ce mécontentement de soi-même qui causait cette
intolérance dans leurs rapports quotidiens et cette cruauté
railleuse pour les autres forçats. Si l'un d'eux, plus naïf ou
plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun
pensait tout bas, et se lançait dans le monde des châteaux en
Espagne et des rêves, on l'arrêtait grossièrement, on le
poursuivait, on l'assaillait de moqueries. J'estime que les plus
acharnés persécuteurs étaient justement ceux qui l'avaient
peut-être dépassé dans leurs rêves insensés et dans leurs folles
espérances. J'ai déjà dit que les gens simples et naïfs étaient
regardés chez nous comme de stupides imbéciles, pour lesquels on
n'avait que du mépris. Les forçats étaient si aigris et si
susceptibles qu'ils haïssaient les gens de bonne humeur, dépourvus
d'amour-propre. Outre ces bavards ingénus, les autres détenus se
divisaient en bons et en méchants, en gais et en moroses. Les
derniers étaient en majorité; si par hasard il s'en trouvait parmi
eux qui fussent bavards, c'étaient toujours de fieffés
calomniateurs et des envieux, qui se mêlaient de toutes les
affaires d'autrui, bien qu'ils se gardassent de mettre à jour leur
propre âme et leurs idées secrètes; ceci n'était pas admis, pas à
la mode. Quant aux bons--en très-petit nombre--ils étaient
paisibles et cachaient silencieusement leurs espérances; ils
avaient plus de foi dans leurs illusions que les forçats sombres.
Il me semble qu'il y avait pourtant encore dans notre bagne une
autre catégorie de déportés: les désespérés, comme le vieillard de
Starodoub, mais ils étaient très peu nombreux.
En apparence, ce vieillard était tranquille, mais à certains
signes j'avais tout lieu de supposer que sa situation morale était
intolérable, horrible; il avait un recours, une consolation: la
prière et l'idée qu'il était un martyr. Le forçat toujours plongé
dans la lecture du la Bible, dont j'ai parlé plus haut, qui devint
fou et qui se jeta sur le major une brique à la main, était
probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonnés; comme
il est parfaitement impossible de vivre sans espérances, il avait
cherché la mort dans un martyre volontaire. Il déclara qu'il
s'était jeté sur le major sans le moindre grief, simplement pour
souffrir. Qui sait quelle opération psychologique s'était
accomplie dans son âme? Aucun homme ne vit sans un but quelconque
et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et
l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un
monstre... Notre but à tous était la liberté et la sortie de la
maison de force.
J'essaye de faire rentrer nos forçats dans différentes catégories:
est-ce possible? La réalité est si infiniment diverse qu'elle
échappe aux déductions les plus ingénieuses de la pensée
abstraite; elle ne souffre pas de classifications nettes et
précises.
La réalité tend toujours au morcellement, à la variété infinie.
Chacun de nous avait sa vie propre, intérieure et personnelle, en
dehors de la vie officielle, réglementaire.
Mais comme je l'ai déjà dit, je ne sus pas pénétrer la profondeur
de cette vie intérieure au commencement de ma réclusion, car
toutes les manifestations extérieures me blessaient et me
remplissaient d'une tristesse indicible. Il m'arrivait quelquefois
de haïr ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les
enviais, parce qu'ils étaient au milieu des leurs, parce qu'ils se
comprenaient mutuellement; en réalité cette camaraderie sans le
fouet et le bâton, cette communauté forcée leur inspirait autant
d'aversion qu'à moi-même, et chacun s'efforçait de vivre à
l'écart. Cette envie, qui me hantait dans les instants
d'irritation, avait ses motifs légitimes, car ceux qui assurent
qu'un gentilhomme, un homme cultivé ne souffre pas plus aux
travaux forcés qu'un simple paysan, ont parfaitement tort. J'ai lu
et entendu soutenir cette allégation. En principe, l'idée paraît
juste et généreuse: tous les forçats sont des hommes; mais elle
est par trop abstraite: il ne faut pas perdre de vue une quantité
de complications pratiques que l'on ne saurait comprendre si on ne
les éprouve pas dans la vie réelle. Je ne veux pas dire par là que
le gentilhomme, l'homme cultivé ressentent plus délicatement, plus
vivement parce qu'ils sont plus développés. Faire passer l'âme de
tout le monde sous un niveau commun est impossible; l'instruction
elle-même ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait
tailler les punitions.
Tout le premier je suis prêt à certifier que parmi ces martyrs,
dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j'ai trouvé des
traces d'un développement moral. Ainsi, dans notre maison de
force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs
années, que je croyais être des bêtes sauvages et que je méprisais
comme tels; tout à coup, au moment le plus inattendu, leur âme
s'épanchait involontairement à l'extérieur avec une telle richesse
de sentiment et de cordialité, avec une compréhension si vive des
souffrances d'autrui et des leurs, qu'il semblait que les écailles
vous tombassent des yeux; au premier instant, la stupéfaction
était telle qu'on hésitait à croire ce qu'on avait vu et entendu.
Le contraire arrivait aussi: l'homme cultivé se signalait
quelquefois par une barbarie, par un cynisme à donner des nausées;
avec la meilleure volonté du monde, on ne trouvait ni excuse ni
justification en sa faveur.
Je ne dirai rien du changement d'habitudes, de genre de vie, de
nourriture, etc., qui est plus pénible pour un homme de la haute
société que pour un paysan, lequel souvent a crevé de faim quand
il était libre, tandis qu'il est toujours rassasié à la maison de
force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui
possède quelque force de caractère, c'est une bagatelle en
comparaison d'autres privations: et pourtant, changer ses
habitudes matérielles n'est pas chose facile ni de peu
d'importance. Mais la condition de forçat a des horreurs devant
lesquelles tout pâlit, même la fange qui vous entoure, même
l'exiguïté et la saleté de la nourriture, les étaux qui vous
étouffent et vous broient. Le point capital, c'est qu'au bout de
deux heures, tout nouvel arrivé à la maison de force est au même
rang que les autres; il est chez lui, il jouit d'autant de droit
dans la communauté des forçats que tous les autres camarades; on
le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des
leurs, ce qui n'a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon,
si intelligent que soit ce dernier, tous le haïront et le
mépriseront pendant des années entières, ils ne le comprendront
pas et surtout--ne le croiront pas.--Il ne sera ni leur ami ni
leur camarade, et s'il obtient enfin qu'on ne l'offense pas, il
n'en demeurera pas moins un étranger, il s'avouera
douloureusement, perpétuellement, sa solitude et son éloignement
de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise
intention de la part des détenus, inconsciemment. Il n'est pas de
leur bande--et voilà tout.--Rien de plus horrible que de ne
pas vivre dans son milieu. Le paysan que l'on déporte de Taganrog
au port de Pétropavlovsk retrouvera là-bas des paysans russes
comme lui, avec lesquels il s'entendra et s'accordera; en moins de
deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la même
izba ou dans la même baraque. Rien de pareil pour les nobles; un
abîme sans fond les sépare du petit peuple; cela ne se remarque
bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient
lui-même peuple. Et quand même vous seriez toute votre vie en
relations journalières avec le paysan, quand même pendant quarante
ans vous auriez affaire à lui chaque jour, par votre service, par
exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez
un bienfaiteur et un père pour ce peuple--vous ne le connaîtrez
jamais à fond.--Tout ce que vous croirez savoir ne sera
qu'illusion d'optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront
certainement que j'exagère, mais je suis convaincu que ma remarque
est exacte. J'en suis convaincu non pas théoriquement, pour avoir
lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie réelle m'a
laissé tout le temps désirable pour contrôler mes convictions.
Peut-être tout le monde apprendra-t-il jusqu'à quel point ce que
je dis est fondé.
Dès les premiers jours les événements confirmèrent mes
observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le
premier été, j'errai solitaire dans la maison de force. J'ai déjà
dit que j'étais dans une situation morale qui ne me permettait ni
de juger ni de distinguer les forçats qui pouvaient m'aimer par la
suite, sans toutefois être jamais avec moi sur un pied d'égalité.
J'avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie
ne me convenait pas. J'aurais voulu ne voir personne, mais où me
retirer? Voici un des incidents qui du premier coup me firent
comprendre toute ma solitude et l'étrangeté de ma position au
bagne. Un jour du mois d'août, un beau jour très-chaud, vers une
heure de l'après-midi, moment où d'ordinaire tout le monde faisait
la sieste avant la reprise des travaux, les forçats se levèrent
comme un seul homme et se massèrent dans la cour de la maison de
force. Je ne savais rien encore à ce moment-là. J'étais si
profondément plongé dans mes propres pensées que je ne remarquai
presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours
pourtant les forçats s'agitaient sourdement. Cette agitation avait
peut-être commencé beaucoup plus tôt, comme je le supposai plus
tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la
mauvaise humeur plus marquée des détenus, la continuelle
irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps.
J'attribuais cela aux pénibles travaux de la saison d'été, aux
journées accablantes par leur longueur, aux rêveries involontaires
de forêts et de liberté, aux nuits trop courtes, pendant
lesquelles on ne pouvait prendre qu'un repos insuffisant.
Peut-être tout cela s'était-il fondu en un gros mécontentement qui
cherchait à faire explosion et dont le prétexte était la
nourriture. Depuis quelques jours, les forçats s'en plaignaient
tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se
trouvaient réunis à la cuisine pour dîner et pour souper; on avait
bien essayé de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux
jours on chassa le nouveau pour rappeler l'ancien. En un mot, tout
le monde était d'une humeur inquiète.
--On s'éreinte à travailler, et on ne nous donne à manger que des
horreurs, grommelait quelqu'un dans la cuisine.
--Si ça ne te plaît pas, commande du blanc-manger, riposta un
autre.
--De la soupe aux choux aigres, mais c'est très-bon, j'adore cela
--exclama un troisième--c'est succulent.
--Et si l'on ne te nourrissait rien qu'avec de la panse de boeuf,
la trouverais-tu longtemps fameuse?
--C'est vrai, on devrait nous donner de la viande--dit un
quatrième;--on s'esquinte à la fabrique; et, ma foi, quand on a
fini sa tâche, on a faim: de la panse, ça ne vous rassasie guère.
--Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de
saletés!
--C'est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.
--Il remplit ses poches, n'aie pas peur.
--Ce n'est pas ton affaire.
--Et de qui donc? mon ventre est à moi. Si nous nous plaignions
tous, vous verriez bien.
--Nous plaindre?
--Oui.
--Avec ça qu'on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse
que tu es!
--C'est vrai, ajoute un autre d'un air de mauvaise humeur;--ce
qui se fait vite n'est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te
plaindras-tu, dis-le-nous d'abord.
--Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j'irais aussi,
car je crève de faim. C'est bon pour ceux qui mangent à part de
rester assis, mais ceux qui mangent l'ordinaire...
--A-t-il des yeux perçants, cet envieux-la! ses yeux brillent
rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.
--Eh bien, camarades, pourquoi ne nous décidons-nous pas? Assez
souffert: ils nous écorchent, les brigands! Allons-y.
--À quoi bon? il faudrait te mâcher les morceaux et te les
fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne
mangerait que ce qu'on voudrait bien lui mâcher. Nous sommes aux
travaux forcés.
--Voilà la cause de tout.
--Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se
remplissent la bedaine.
--C'est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s'est
acheté une paire de chevaux gris.
--Il n'aime pas boire, dit un forçat d'un ton ironique.
--Il s'est battu il y a quelque temps aux cartes avec le
vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans
sa poche. C'est Fedka qui l'a dit.
--Voilà pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la
panse.
--Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde?
--Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se
justifiera. Décidons-nous.
--Se justifier? Il t'assénera son poing sur la caboche, et rien
de plus.
--On le mettra en jugement.
Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre
nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au
mécontentement général, c'était l'angoisse, la souffrance
perpétuelle, l'attente. Le forçat est querelleur et rebelle de
tempérament, mais il est bien rare qu'il se révolte en masse, car
ils ne sont jamais d'accord; chacun de nous le sentait très-bien,
aussi disait-on plus d'injures qu'on n'agissait réellement.
Cependant, cette fois-là, l'agitation ne fut pas sans suites. Des
groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient,
rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major
et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille,
apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces
occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les
bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les
détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le
même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et
honnêtement convaincus de la possibilité absolue de réaliser leurs
désirs; ils ne sont pas plus bêtes que les autres, il y en a même
d'une intelligence supérieure, mais ils sont trop ardents pour
être rusés et prudents. Si l'on rencontre des gens qui savent
diriger les masses et gagner ce qu'ils veulent, ils appartiennent
déjà à un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez
nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de révoltes,
arrivent presque toujours à leur but, quitte à peupler par la
suite les travaux forcés et les prisons. Grâce à leur impétuosité,
ils ont toujours le dessous, mais c'est cette impétuosité qui leur
donne de l'influence sur la masse: on les suit volontiers, car
leur ardeur, leur honnête indignation agissent sur tout le monde:
les plus irrésolus sont entraînés. Leur confiance aveugle dons le
succès séduit même les sceptiques les plus endurcis, bien que
souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si
incertains, si enfantins, que l'on s'étonne même qu'on ait pu y
croire. Le secret de leur influence, c'est qu'ils marchent les
premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tête
baissée, souvent sans même connaître ce qu'ils entreprennent, sans
ce jésuitisme pratique grâce auquel souvent un homme abject et vil
a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d'un tonneau
d'encre. Il faut qu'ils se brisent le crâne. Dans la vie
ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolérants et
dédaigneux, souvent même excessivement bornés, ce qui du reste
fait aussi leur force. Le plus fâcheux, c'est qu'ils ne
s'attaquent jamais à l'essentiel, à ce qui est important, ils
s'arrêtent toujours à des détails, au lieu d'aller droit au but,
ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables
à cause de cela.