I--L'HÔPITAL.

Peu de temps après les fêtes de Noël je tombai malade et je dus me

rendre à notre hôpital militaire, qui se trouvait à l'écart, à une

demi-verste environ de la forteresse. C'était un bâtiment à un

seul étage, très-allongé et peint en jaune. Chaque été, on

dépensait une grande quantité d'ocre à le rebadigeonner. Dans

l'immense cour de l'hôpital se trouvaient diverses dépendances,

les demeures des médecins-chefs et d'autres constructions

nécessaires, tandis que le bâtiment principal ne contenait que les

salles destinées aux malades: elles étaient en assez grand nombre;

mais comme il n'y en avait que deux réservées aux détenus, ces

dernières étaient presque toujours pleines, surtout l'été: il

n'était pas rare qu'on fût obligé de rapprocher les lits. Ces

salles étaient occupées par des «malheureux» de toute espèce:

d'abord, par les nôtres, les détenus de la maison de force, par

des prévenus militaires, incarcérés dans les corps de garde, et

qui avaient été condamnés; il s'en trouvait d'autres encore sous

jugement, ou de passage; on envoyait aussi dans nos salles les

malades de la compagnie de discipline--triste institution où

l'on rassemblait les soldats de mauvaise conduite pour les

corriger; au bout d'un an ou deux, ils en revenaient les plus

fieffés chenapans que la terre puisse porter.--Les forçats qui

se sentaient malades avertissaient leur sous-officier dès le

matin. Celui-ci les inscrivait sur un carnet qu'il leur remettait,

et les envoyait à l'hôpital, accompagnés d'un soldat d'escorte: à

leur arrivée, ils étaient examinés par un médecin qui autorisait

les forçats à rester à l'hôpital, s'ils étaient vraiment malades.

On m'inscrivit donc dans le livre, et vers une heure, quand tous

mes compagnons furent partis pour la corvée de l'après-dînée, je

me rendis à l'hôpital. Chaque détenu prenait avec lui autant

d'argent et de pain qu'il pouvait (car il ne fallait pas espérer

être nourri ce jour-là), une toute petite pipe, un sachet

contenant du tabac, un briquet et de l'amadou. Ces objets se

cachaient dans les bottes. Je pénétrai dans l'enceinte de

l'hôpital, non sans éprouver un sentiment de curiosité pour cet

aspect nouveau, inconnu, de la vie du bagne.

La journée était chaude, couverte, triste;--c'était une de ces

journées où des maisons comme un hôpital prennent un air

particulièrement banal, ennuyeux et rébarbatif. Mon soldat

d'escorte et moi, nous entrâmes dans la salle de réception, où se

trouvaient deux baignoires de cuivre; nous y trouvâmes deux

condamnés qui attendaient la visite, avec leurs gardiens. Un

feldscherr[25] entra, nous regarda d'un air nonchalant et

protecteur, et s'en fut plus nonchalamment encore annoncer notre

arrivée au médecin de service; il arriva bientôt, nous examina,

tout en nous traitant avec affabilité, et nous délivra des

feuilles où se trouvaient inscrits nos noms. Le médecin ordinaire

des salles réservées aux condamnés devait faire le diagnostic de

notre maladie, indiquer les médicaments à prendre, le régime

alimentaire à suivre, etc. J'avais déjà entendu dire que les

détenus n'avaient pas assez de louanges pour leurs docteurs. «Ce

sont de vrais pères!» me dirent-ils en parlant d'eux, quand

j'entrai à l'hôpital. Nous nous déshabillâmes pour revêtir un

autre costume. On nous enleva les habits et le linge que nous

avions en arrivant, et l'on nous donna du linge de l'hôpital,

auquel on ajouta de longs bas, des pantoufles, des bonnets de

coton et une robe de chambre d'un drap brun très-épais, qui était

doublée non pas de toile, mais bien plutôt d'emplâtres: cette robe

de chambre était horriblement sale, mais je compris bientôt toute

son utilité. On nous conduisit ensuite dans les salles des forçats

qui se trouvaient au bout d'un long corridor, très-élevé et fort

propre. La propreté extérieure était très-satisfaisante; tout ce

qui était visible reluisait: du moins cela me sembla ainsi après

la saleté de notre maison de force. Les deux prévenus entrèrent

dans la salle qui se trouvait à gauche du corridor, tandis que

j'allai à droite. Devant la porte fermée au cadenas se promenait

une sentinelle, le fusil sur l'épaule; non loin d'elle, veillait

son remplaçant. Le sergent (de la garde de l'hôpital) ordonna de

me laisser passer. Soudain je me trouvai au milieu d'une chambre

longue et étroite; le long des murailles étaient rangés des lits

au nombre de vingt-deux. Trois ou quatre d'entre eux étaient

encore inoccupés. Ces lits de bois étaient peints en vert, et

devaient comme tous les lits d'hôpital, bien connus dans toute la

Russie, être habités par des punaises. Je m'établis dans un coin,

du côté des fenêtres.

Il n'y avait que peu de détenus dangereusement malades, et alités;

pour la plupart convalescents ou légèrement indisposés, mes

nouveaux camarades étaient étendus sur leurs couchettes ou se

promenaient en long et en large; entre les deux rangées de lits,

l'espace était suffisant pour leurs allées et venues. L'air de la

salle était étouffant, avec l'odeur particulière aux hôpitaux: il

était infecté par différentes émanations, toutes plus désagréables

les unes que les autres, et par l'odeur des médicaments, bien que

le poêle fût chauffé presque tout le jour. Mon lit était couvert

d'une housse rayée, que j'enlevai: il se composait d'une

couverture de drap, doublée de toile, et de draps grossiers, d'une

propreté plus que douteuse. À côté du lit, se trouvait une petite

table avec une cruche et une tasse d'étain, sur laquelle était

placée une serviette minuscule qui m'était confiée. La table avait

encore un rayon, où ceux des malades qui buvaient du thé mettaient

leur théière, le broc de bois pour le kwass, etc.; mais ces

richards étaient fort peu nombreux. Les pipes et les blagues à

tabac--car chaque détenu fumait, même les poitrinaires--se

cachaient sous le matelas. Le docteur et les autres chefs ne

faisaient presque jamais de perquisitions; quand ils surprenaient

un malade la pipe à la bouche, ils faisaient semblant de n'avoir

rien vu. Les détenus étaient d'ailleurs très-prudents, et fumaient

presque toujours derrière le poêle. Ils ne se permettaient de

fumer dans leurs lits que la nuit, parce que personne ne faisait

de rondes, à part l'officier commandant le corps de garde de

l'hôpital.

Jusqu'alors je n'avais jamais été dans aucun hospice en qualité de

malade; aussi tout ce qui m'entourait me parut-il fort nouveau. Je

remarquai que mon entrée avait intrigué quelques détenus: on avait

entendu parler de moi, et tout ce monde me regardait sans façons,

avec cette légère nuance de supériorité que les habitués d'une

salle d'audience, d'une chancellerie, ont pour un nouveau venu ou

un quémandeur. À ma droite était étendu un prévenu, ex-secrétaire,

et fils illégitime d'un capitaine en retraite, accusé d'avoir

fabriqué de la fausse monnaie: il se trouvait à l'hôpital depuis

près d'une année; il n'était nullement malade, mais il assurait

aux docteurs qu'il avait un anévrysme. Il les persuada si bien

qu'il ne subit ni les travaux forcés, ni la punition corporelle à

laquelle il avait été condamné; on l'envoya une année plus tard à

T--k, où il fut attaché à un hospice. C'était un vigoureux

gaillard de vingt-huit ans, trapu, fripon avoué, plus ou moins

jurisconsulte. Il était intelligent et de manières fort aisées,

mais très-présomptueux et d'un amour-propre maladif. Convaincu

qu'il n'y avait pas au monde d'homme plus honnête et plus juste

que lui, il ne se reconnaissait nullement coupable; il garda cette

assurance toute sa vie. Ce personnage m'adressa la parole le

premier et m'interrogea avec curiosité; il me mit au courant des

moeurs de l'hôpital; bien entendu, avant tout, il m'avait déclaré

qu'il était le fils d'un capitaine. Il désirait fort que je le

crusse gentilhomme, ou au moins «de la noblesse». Bientôt après,

un malade de la compagnie de discipline vint m'assurer qu'il

connaissait beaucoup de nobles, d'anciens exilés; pour mieux me

convaincre, il me les nomma par leur prénom et leur nom

patronymique. Rien qu'à voir la figure de ce soldat grisonnant, on

devinait qu'il mentait abominablement. Il s'appelait Tchékounof.

Il venait me faire sa cour, parce qu'il soupçonnait que j'avais de

l'argent; quand il aperçut un paquet de thé et de sucre, il

m'offrit aussitôt ses services pour faire bouillir l'eau et me

procurer une théière. M--kski m'avait promis, de m'envoyer la

mienne le lendemain, par un des détenus, qui travaillaient dans

l'hôpital, mais Tchékounov s'arrangea pour que j'eusse tout ce

qu'il me fallait. Il se procura une marmite de fonte, où il fit

bouillir l'eau pour le thé; en un mot, il montra un zèle si

extraordinaire, que cela lui attira aussitôt quelques moqueries

acérées de la part d'un des malades, un poitrinaire dont le lit se

trouvait vis-à-vis du mien. Il se nommait Oustiantsef. C'était

précisément le soldat condamné aux verges, qui, par peur du fouet,

avait avalé une bouteille d'eau-de-vie dans laquelle il avait fait

infuser du tabac, et gagné ainsi le germe de la phtisie: j'ai

parlé de lui plus haut. Il était resté silencieux jusqu'alors,

étendu sur son lit et respirant avec difficulté tout en me

dévisageant, d'un air très-sérieux. Il suivait des yeux

Tchékounof, dont la servilité l'irritait. Sa gravité

extraordinaire rendait comique son indignation. Enfin il n'y tint

plus:

--Eh! regardez-moi ce valet qui a trouvé son maître! dit-il avec

des intervalles, d'une voix étranglée par sa faiblesse, car

c'était peu de temps avant sa fin.

Tchékounof, mécontent, se tourna:

--Qui est ce valet? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec

mépris.

--Toi! tu es un valet, lui répondit celui-ci, avec autant

d'assurance que s'il avait eu le droit de gourmander Tchékounof et

que c'eût été un devoir impérieux pour lui.

--Moi, un valet?

--Oui, un vrai valet! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas

me croire. Il s'étonne le gaillard!

--Qu'est-ce que cela peut bien te faire? Tu vois bien qu'ils ne

savent[26] pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitués à

être sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas? farceur au

museau velu.

--Qui a le museau velu?

--Toi!

--Moi, j'ai le museau velu?

--Oui, un vrai museau velu et poilu!

--Tu es joli, toi! va... Si j'ai le museau velu, tu as la figure

comme un oeuf de corbeau, toi!

--Museau poilu! Le bon Dieu t'a réglé ton compte, tu ferais bien

mieux de rester tranquille à crever!

--Pourquoi? J'aimerais mieux me prosterner devant une botte que

devant une sandale. Mon père ne s'est jamais prosterné et ne m'a

jamais commandé de le faire. Je... je...

Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant

quelques minutes; il crachait le sang. Une sueur froide, causée

par son épuisement, perla sur son front déprimé. Si la toux ne

l'avait pas empêché de parler, il eût continué à déblatérer, on le

voyait à son regard, mais dans son impuissance, il ne put

qu'agiter la main... si bien que Tchékounof ne pensa plus à lui.

Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s'adressait plutôt

à moi qu'à Tchékounof. Personne n'aurait eu l'idée de se fâcher

contre celui-ci ou de le mépriser à cause des services qu'il me

rendait et des quelques sous qu'il essayait de me soutirer. Chaque

malade comprenait très-bien qu'il ne faisait tout cela que pour se

procurer de l'argent. Le peuple n'est pas du tout susceptible à

cet endroit-là et sait parfaitement ce qu'il en est. J'avais déplu

à Oustiantsef, comme mon thé lui avait déplu; ce qui l'irritait,

c'est que, malgré tout, j'étais un seigneur, même avec mes

chaînes, que je ne pouvais me passer de domestique; et pourtant je

ne désirais et ne recherchais aucun serviteur. En réalité, je

tenais à faire tout moi-même, afin de ne pas paraître un douillet

aux mains blanches, et de ne pas jouer au grand seigneur. J'y

mettais même un certain amour-propre, pour dire la vérité. Malgré

tout,--je n'y ai jamais rien compris,--j'étais toujours

entouré d'officieux et de complaisants, qui s'attachaient à moi de

leur propre mouvement et qui finirent par me dominer: c'était

plutôt moi qui étais leur valet; si bien que pour tout le monde,

bon gré, mal gré, j'étais un seigneur qui ne pouvait se passer des

services des autres et qui faisait l'important. Cela m'exaspérait.

Oustiantsef était poitrinaire et partant irascible; les autres

malades ne me témoignèrent que de l'indifférence avec une nuance

de dédain. Ils étaient tous occupés d'une circonstance qui me

revient à la mémoire: j'appris, en écoutant leurs conversations,

qu'on devait apporter ce soir même à l'hôpital un condamné auquel

on administrait en ce moment les verges. Les détenus attendaient

ce nouveau avec quelque curiosité. On disait du reste que la

punition était légère: cinq cents coups.

Je regardai autour de moi. La plupart des vrais malades étaient--

autant que je pus le remarquer alors--atteints du scorbut et de

maux d'yeux, particuliers à cette contrée: c'était la majorité.

D'autres souffraient de la fièvre, de la poitrine et d'autres

misères. Dans la salle des détenus, les diverses maladies

n'étaient pas séparées; toutes étaient réunies dans la même

chambre. J'ai parlé des vrais malades, car certains forçats

étaient venus comme ça, pour «se reposer». Les docteurs les

admettaient par pure compassion, surtout s'il y avait des lits

vacants. La vie dans les corps de garde et dans les prisons était

si dure en comparaison de celle de l'hôpital, que beaucoup de

détenus préféraient rester couchés, malgré l'air étouffant qu'on

respirait et la défense expresse de sortir de la salle. Il y avait

même des amateurs de ce genre d'existence: ils appartenaient

presque tous à la compagnie de discipline. J'examinai avec

curiosité mes nouveaux camarades; l'un d'eux m'intrigua

particulièrement. Il était phtisique et agonisait; son lit était

un peu plus loin que celui d'Oustiantsef et se trouvait presque en

face du mien. On l'appelait Mikaïlof; je l'avais vu à la maison de

force deux semaines auparavant; déjà alors il était gravement

malade; depuis longtemps il aurait dû se soigner, mais il se

roidissait contre son mal avec une opiniâtreté inutile; il ne s'en

alla à l'hôpital que vers les fêtes de Noël, pour mourir trois

semaines après d'une phtisie galopante; il semblait que cet homme

eût brûlé comme une bougie. Ce qui m'étonna le plus, ce fut son

visage qui avait terriblement changé--car je l'avais remarqué

dès mon entrée en prison,--il m'avait pour ainsi dire sauté aux

yeux. À côté de lui était couché un soldat de la compagnie de

discipline, un vieil homme de mauvaise mine et d'un extérieur

dégoûtant. Mais je ne veux pas énumérer tous tes malades... Je

viens de me souvenir de ce vieillard, simplement parce qu'il fit

alors impression sur moi et qu'il m'initia d'emblée à certaines

particularités de la salle des détenus. Il avait un fort rhume de

cerveau, qui le faisait éternuer à tout moment (il éternua une

semaine entière) même pendant son sommeil, comme par salves, cinq

ou six fois de suite, en répétant chaque fois: «--Mon Dieu!

quelle punition!» Assis sur sou lit, il se bourrait avidement le

nez de tabac, qu'il puisait dans un cornet de papier afin

d'éternuer plus fort et plus régulièrement. Il éternuait dans un

mouchoir de coton à carreaux qui lui appartenait, tout déteint à

force d'être lavé. Son petit nez se plissait alors d'une façon

particulière, en se rayant d'une multitude innombrable de petites

rides, et laissait voir des dents ébréchées, toutes noires et

usées, avec des gencives rouges, humides de salive. Quand il avait

éternué, il dépliait son mouchoir, regardait la quantité de morve

qu'il avait expulsée et l'essuyait aussitôt à sa robe de chambre

brune, si bien que toute la morve s'attachait à cette dernière,

tandis que le mouchoir était à peine humide. Cette économie pour

un effet personnel, aux dépens de la robe de chambre appartenant à

l'hôpital, n'éveillait aucune protestation du côté des forçats,

bien que quelques-uns d'entre eux eussent été obligés de revêtir

plus tard cette même robe de chambre. On aurait peine à croire

combien notre menu peuple est peu dégoûté sous ce rapport. Cela

m'agaça si fort que je me mis à examiner involontairement, avec

curiosité et répugnance, la robe de chambre que je venais

d'enfiler. Elle irritait mon odorat par une exhalaison très-forte;

réchauffée au contact de mon corps, elle sentait les emplâtres et

les médicaments; on eût dit qu'elle n'avait jamais quitté les

épaules des malades depuis un temps immémorial. On avait peut-être

lavé une fois la doublure, mais je n'en jurerais pas; en tout cas

au moment où je la portais elle était saturée de tous les

liquides, épithèmes et vésicatoires imaginables, etc. Les

condamnés aux verges qui avaient subi leur punition venaient

directement à l'hôpital, le dos encore sanglant; comme on les

soignait avec des compresses ou des épithèmes, la robe de chambre

qu'ils revêtaient sur la chemise humide prenait et gardait tout.

Pendant tout mon temps de travaux forcés, chaque fois que je

devais me rendre à l'hôpital (ce qui arrivait souvent) j'enfilais

toujours avec une défiance craintive la robe de chambre que l'on

me délivrait.

Dès que Tchékounof m'eut servi mon thé (par parenthèses, je dirai

que l'eau de notre salle, apportée pour toute la journée, se

corrompait vite sous l'influence de l'air fétide), la porte

s'ouvrit, et le soldat qui venait de recevoir les verges fut

introduit sous double escorte. Je voyais pour la première fois un

homme qui venait d'être fouetté. Plus tard, on en amenait souvent,

on les apportait même quand la punition était trop forte: chaque

fois cela procurait une grande distraction aux malades. On

accueillait ces malheureux avec une expression de gravité

composée: la réception qu'on leur faisait dépendait presque

toujours de l'importance du crime commis, et par conséquent du

nombre de verges reçues. Les condamnés les plus cruellement

fouettés et qui avaient une réputation de bandits consommés

jouissaient de plus de respect et d'attention qu'un simple

déserteur, une recrue, comme celui qu'on venait d'amener.

Pourtant, ni dans l'un ni dans l'autre cas on ne manifestait de

sympathie particulière; on s'abstenait aussi de remarques

irritantes: on soignait le malheureux en silence, et on l'aidait à

se guérir, surtout s'il était incapable de se soigner lui-même.

Les _feldschers_ eux-mêmes savaient qu'ils remettaient les

patients entre des mains adroites et exercées. La médication

usuelle consistait à appliquer très-souvent sur le dos du fouetté

une chemise ou un drap trempé dans de l'eau froide; il fallait

encore retirer adroitement des plaies les échardes laissées par

les verges qui s'étaient cassées sur le dos du condamné. Cette

dernière opération était particulièrement douloureuse pour les

patients; le stoïcisme extraordinaire avec lequel ils supportaient

leurs souffrances me confondait. J'ai vu beaucoup de condamnés

fouettés, et cruellement, je vous assure; eh bien! je ne me

souviens pas que l'un d'eux ait poussé un gémissement. Seulement,

après une pareille épreuve, le visage se déforme et pâlit, les

yeux brillent, le regard est égaré, les lèvres tremblent si fort

que les patients les mordent quelquefois jusqu'au sang.--Le

soldat qui venait d'entrer avait vingt-trois ans; il était

solidement musclé, assez bel homme, bien fait et de haute taille,

avec la peau basanée: son échine--découverte jusqu'à la ceinture

--avait été sérieusement fustigée; son corps tremblait de fièvre

sous le drap humide qui lui couvrait le dos; pendant une heure et

demie environ, il ne fit que se promener en long et en large dans

la salle. Je regardai son visage: il semblait qu'il ne pensât à

rien; ses yeux avaient une étrange expression, sauvage et fuyante,

ils ne s'arrêtaient qu'avec peine sur un objet. Je crus voir qu'il

regardait fixement mon thé bouillant; une vapeur chaude montait de

la tasse pleine: le pauvre diable grelottait et claquait des

dents, aussi l'invitai-je à boire. Il se tourna de mon côté sans

dire un mot, tout d'une pièce, prit la lasse de thé qu'il avala

d'un trait, debout, sans la sucrer; il s'efforçait de ne pas me

regarder. Quand il eut bu, il reposa la tasse en silence, sans

même me faire un signe de tête, et recommença à se promener de

long en large: il souffrait trop pour avoir l'idée de me parler ou

de me remercier. Quant aux détenus, ils s'abstinrent de le

questionner; une fois qu'ils lui eurent appliqué ses compresses,

ils ne firent plus attention à lui, ils pensaient probablement

qu'il valait mieux le laisser tranquille et ne pas l'ennuyer par

leurs questions et par leur «compassion»; le soldat sembla

parfaitement satisfait de cette décision.

La nuit tombait pendant ce temps, on alluma la lampe. Quelques

malades possédaient en propre des chandeliers, mais ceux-là

étaient rares. Le docteur fit sa visite du soir, après quoi le

sous-officier de garde compta les malades et ferma la salle, dans

laquelle on avait apporté préalablement un baquet pour la nuit...

J'appris avec étonnement que ce baquet devait rester toute la nuit

dans notre infirmerie; pourtant le véritable cabinet se trouvait à

deux pas de la porte. Mais c'était l'usage. De jour, on ne

laissait sortir les détenus qu'une minute au plus; de nuit, il n'y

fallait pas penser. L'hôpital pour les forçats ne ressemblait pas

à un hôpital ordinaire: le condamné malade subissait malgré tout

son châtiment. Par qui cet usage avait-il été établi, je l'ignore;

ce que je sais bien, c'est que cette mesure était parfaitement

inutile et que jamais le formalisme pédant et absurde ne s'était

manifesté d'une façon aussi évidente que dans ce cas. Cette mesure

n'avait pas été imposée par les docteurs, car, je le répète, les

détenus ne pouvaient pas assez se louer de leurs médecins: ils les

regardaient comme de vrais pères et les respectaient; ces médecins

avaient toujours un mot agréable, une bonne parole pour les

réprouvés, qui les appréciaient d'autant plus qu'ils en sentaient

toute la sincérité.

Oui, ces bonnes paroles étaient vraiment sincères, car personne

n'aurait songé à reprendre les médecins, si ceux-ci avaient été

grossiers et inhumains: ils étaient bons avec les détenus par pure

humanité. Ils comprenaient parfaitement qu'un forçat malade a

autant de droits à respirer un air pur que n'importe quel patient,

ce dernier fût-il un grand personnage. Les convalescents des

autres salles avaient le droit de se promener librement dans les

corridors, de faire de l'exercice, de respirer un air moins

empesté que celui de notre infirmerie, puant le renfermé, et

toujours saturé d'émanations délétères.

Durant plusieurs années, un fait inexplicable m'irrita comme un

problème insoluble, sans que je pusse en trouver la solution. Il

faut que je m'y arrête avant de continuer ma description: je veux

parler des chaînes, dont aucun forçat n'est délivré, si gravement

malade qu'il puisse être. Les poitrinaires eux-mêmes ont expiré

sous mes yeux, les jambes chargées de leurs fers. Tout le monde y

était habitué et admettait cela comme un fait naturel,

inéluctable. Je crois que personne, pas même les médecins,

n'aurait eu l'idée de réclamer le déferrement des détenus

gravement malades ou tout au moins des poitrinaires. Les chaînes,

à vrai dire, n'étaient pas excessivement lourdes, elles ne

pesaient en général que huit à douze livres, ce qui est un fardeau

très-supportable pour un homme valide. On me dit pourtant qu'au

bout de quelques années les jambes des forçats enchaînés se

desséchaient et dépérissaient; je ne sais si c'est la vérité, mais

j'incline à le croire. Un poids, si petit qu'il soit, voire même

de dix livres, s'il est fixé à la jambe pour toujours, augmente la

pesanteur générale du membre d'une façon anormale, et, au bout

d'un certain temps, doit avoir une influence désastreuse sur le

développement de celui-ci... Pour un forçat en bonne santé, cela

n'est rien, mais en est-il de même pour un malade? Pour les

détenus gravement atteints, pour les poitrinaires, dont les mains

et les jambes se dessèchent d'elles-mêmes, le moindre fétu est

insupportable. Si l'administration médicale réclamait cet

allègement pour les seuls poitrinaires, ce serait un vrai, un

grand bienfait, je vous assure... On me dira que les forçats sont

des malfaiteurs, indignes de toute compassion; mais faut-il

redoubler de sévérité pour celui sur lequel le doigt de Dieu s'est

déjà appesanti? On ne saurait croire que cette aggravation ait

pour but de châtier le forçat. Les poitrinaires sont affranchis

des punitions corporelles par le tribunal. Il doit y avoir là une

raison mystérieuse, importante, une précaution salutaire, mais

laquelle? Voilà ce qui est impossible à comprendre. On ne croit

pas, on ne peut pas croire, en effet, que le poitrinaire

s'enfuira. À qui cette idée pourrait-elle venir, surtout si la

maladie a atteint un certain degré? Il est impossible de tromper

les docteurs et de leur faire prendre un détenu bien portant pour

un poitrinaire; c'est là une maladie que l'on reconnaît du premier

coup d'oeil. Et du reste (disons-le puisque l'occasion s'en

présente), les fers peuvent-ils empêcher le forçat de s'enfuir?

Pas le moins du monde. Les fers sont une diffamation, une honte,

un fardeau physique et moral,--c'est du moins ce que l'on pense,

--car ils ne sauraient embarrasser personne dans une évasion. Le

forçat le plus maladroit, le moins intelligent, saura les scier ou

briser le rivet à coups de pierre, sans trop de peine. Les fers

sont donc une précaution inutile, et si on les met aux forçats

comme châtiment de leur crime, ne faut-il pas épargner ce

châtiment à un agonisant?

En écrivant ces lignes, une physionomie se détache vivement dans

ma mémoire, la physionomie d'un mourant, d'un poitrinaire, de ce

même Mikaïlof qui était couché presque en face de moi, non loin

d'Oustiantsef, et qui expira, je crois, quatre jours après mon

arrivée à l'hôpital. Quand j'ai parlé plus haut des poitrinaires,

je n'ai fait que rendre involontairement les sensations et

reproduire les idées qui m'assaillirent à l'occasion de cette

mort. Je connaissais peu ce Mikaïlof. C'était un jeune homme de

vingt-cinq ans au plus, de petite taille, mince et d'une très-belle

figure. Il était de la «section particulière» et se faisait

remarquer par une taciturnité étrange, mais douce et triste: on

aurait dit qu'il «avait séché» dans la maison de force, comme

s'exprimaient les forçats, qui gardèrent de lui un bon souvenir.

Je me rappelle qu'il avait de très-beaux yeux--je ne sais

vraiment pourquoi je m'en souviens si bien. Il mourut à trois

heures de l'après-midi, par un jour clair et sec. Le soleil

dardait ses rayons éclatants et obliques à travers les vitres

verdâtres, congelées de notre salle: un torrent de lumière

inondait ce malheureux, qui avait perdu connaissance et qui

agonisa pendant quelques heures. Dès le matin ses yeux se

troublèrent et ne lui permirent pas de reconnaître ceux qui

s'approchaient de lui. Les forçats auraient voulu le soulager, car

ils voyaient qu'il souffrait beaucoup; sa respiration était

pénible, profonde, enrouée; sa poitrine se soulevait violemment,

comme s'il manquait d'air. Il rejeta d'abord sa couverture et ses

vêtements loin de lui, puis il commença à déchirer sa chemise, qui

semblait lui être un fardeau intolérable. On la lui enleva.

C'était effrayant de voir ce corps démesurément long, aux mains et

aux jambes décharnées, au ventre flasque, à la poitrine soulevée,

et dont les côtes se dessinaient aussi nettement que celles d'un

squelette. Il ne restait sur ce squelette qu'une croix avec un

sachet, et les fers, dont ses jambes desséchées auraient pu se

dégager sans peine. Un quart d'heure avant sa mort, le bruit

s'apaisa dans notre salle; on ne parlait plus qu'en chuchotant.

Les forçats marchaient sur la pointe des pieds, discrètement. De

temps à autre, ils échangeaient leurs réflexions sur des sujets

étrangers et jetaient un coup d'oeil furtif sur le mourant. Celui-ci

râlait toujours plus péniblement. Enfin, d'une main tremblante

et mal assurée, il tâta sa croix sur sa poitrine et fit le geste

de l'arracher: elle aussi lui pesait, le suffoquait. On la lui

enleva. Dix minutes plus tard il mourut. On frappa alors à la

porte, afin d'avertir la sentinelle. Un gardien entra, regarda le

mort d'un air hébété et s'en alla quérir le _feldscher_. Celui-ci

était un bon garçon, un peu trop occupé peut-être de son

extérieur, assez agréable du reste; il arriva bientôt; il

s'approcha du cadavre à grands pas, ce qui fit un bruit dans la

salle muette, et lui tâta le pouls avec une mine dégagée qui

semblait avoir été composée pour la circonstance; il fit un geste

vague de la main et sortit. On prévint le poste, car le criminel

était d'importance (il appartenait à la section particulière);

aussi pour le déclarer dûment mort fallait-il quelques formalités.

Pendant que nous attendions l'entrée du poste de l'hôpital, un des

détenus dit à demi-voix qu'il ne serait pas mal de fermer les yeux

au défunt. Un autre écouta ce conseil, s'approcha en silence de

Mikaïlof et lui ferma les yeux; apercevant sur le coussin la croix

qu'on avait détachée du cou, il la prit, la regarda, la remit et

se signa. Le visage du mort s'ossifiait; un rayon de lumière

blanche jouait à la surface et éclairait deux rangées de dents

blanches et jeunes, qui brillaient entre les lèvres minces,

collées aux gencives de la bouche entr'ouverte. Le sous-officier

de garde arriva enfin, sous les armes et casque en tête,

accompagné de deux soldats. Il s'approcha en ralentissant le pas,

incertain; il examinait du coin de l'oeil les détenus silencieux,

qui le regardaient d'un air sombre. À un pas du mort, il s'arrêta

net, comme cloué sur place par une gêne subite. Ce corps nu et

desséché, chargé de ses fers, l'impressionnait: il défit sa

jugulaire, enleva son casque (ce qu'il n'avait nullement besoin de

faire) et fit un grand signe de croix. C'était une figure sévère,

grisonnante, une tête de soldat qui avait beaucoup servi. Je me

souviens qu'à côté de lui se trouvait Tchékounof, un vieillard

grisonnant lui aussi; il regardait tout le temps le sous-officier,

et suivait tous les mouvements de ce dernier avec une attention

étrange. Leurs regards se croisèrent, et je vis que la lèvre

inférieure de Tchékounof tremblait. Il la mordit, serra les dents

et dit au sous-officier, comme par hasard, avec un mouvement de

tête qui lui montrait le mort:

--Il avait pourtant une mère, lui aussi...

Ces mots me pénétrèrent... Pourquoi les avait-il dits, et comment

cette idée lui était-elle venue? On souleva le cadavre avec sa

couchette; la paille craqua, les chaînes traînèrent à terre avec

un bruit clair... On les releva et l'on emporta le corps.

Brusquement tous parlèrent à haute voix. On entendit encore le

sous-officier, déjà dans le corridor, qui criait à quelqu'un

d'aller chercher le forgeron. Il fallait déferrer le mort...

Mais j'ai fait une digression hors de mon sujet...

II--L'HÔPITAL. (Suite).

Les docteurs visitaient les salles le matin; vers onze heures, ils

apparaissaient tous ensemble, faisant cortège au médecin en chef:

une heure et demie avant eux, le médecin ordinaire de notre salle

venait faire sa ronde; c'était un tout jeune homme, toujours

affable et gai, que les détenus aimaient beaucoup, et qui

connaissait parfaitement son art; ils ne lui trouvaient qu'un seul

défaut, celui d'être «trop doux». En effet, il était peu

communicatif, il semblait même confus devant nous, rougissait

parfois et changeait la quantité de nourriture à la première

réclamation des malades; je crois qu'il aurait consenti à leur

donner les médicaments qu'ils désiraient: un excellent homme, du

reste! Beaucoup de médecins en Russie jouissent de l'affection et

du respect du peuple, et cela à juste titre, autant que j'ai pu le

remarquer. Je sais que mes paroles sembleront un paradoxe, surtout

si l'on prend en considération la défiance que ce même peuple a

pour la médecine et les médicaments étrangers. En effet, il

préfère, alors même qu'il souffrirait d'une grave maladie,

s'adresser pendant plusieurs années de suite à une sorcière, ou

employer des remèdes de bonne femme (qu'il ne faut pas mépriser,

du reste), plutôt que de consulter un docteur ou d'aller à

l'hôpital. À vrai dire, il faut surtout attribuer cette prévention

à une cause profonde et qui n'a aucun rapport avec la médecine, à

savoir la défiance du peuple pour tout ce qui porte un caractère

administratif, officiel: il ne faut pas oublier non plus que le

peuple est effrayé et prévenu contre les hôpitaux par les récits

souvent absurdes des horreurs fantastiques dont les hospices

seraient le théâtre. (Ces récits ont pourtant un fond de vérité.)

Mais ce qui lui répugne le plus, ce sont les habitudes allemandes

des hôpitaux, c'est l'idée que des étrangers le soigneront pendant

sa maladie, c'est la sévérité de la diète, enfin les récits qu'on

lui fait de la dureté persévérante des _feldschers_ et des

docteurs, de la dissection et de l'autopsie des cadavres, etc. Et

puis, le bas peuple se dit que ce seront des seigneurs qui le

soigneront (car pour eux, les médecins sont tout de même des

seigneurs). Une fois la connaissance faite avec ces derniers (il y

a sans doute des exceptions, mais elles sont rares), toutes les

craintes s'évanouissent: il faut attribuer ce succès à nos

docteurs, principalement aux jeunes, qui savent pour la plupart

gagner le respect et l'affection du peuple. Je parle du moins de

ce que j'ai vu et éprouvé à plusieurs reprises, dans différents

endroits, et je ne pense pas que les choses se passent autrement

ailleurs. Dans certaines localités reculées les médecins prennent

des pots-de-vin, abusent de leurs hôpitaux et négligent leurs

malades; souvent même ils oublient complètement leur art. Cela

arrive, mais je parle de la majorité, inspirée par cet esprit, par

cette tendance généreuse qui est en train de régénérer l'art

médical. Quant aux apostats, aux loups dans la bergerie, ils

auront beau s'excuser et rejeter la faute sur le milieu qui les

entoure, qui les a déformés, ils resteront inexcusables, surtout

s'ils ont perdu toute humanité. Et c'est précisément l'humanité,

l'affabilité, la compassion fraternelle pour le malade qui sont

quelquefois les remèdes les plus actifs. Il serait temps que nous

cessions de nous lamenter apathiquement sur le milieu qui nous a

gangrené. Il y a du vrai, mais un rusé fripon qui sait se tirer

d'affaire ne manque pas d'accuser le milieu dans lequel il se

trouve pour se faire pardonner ainsi ses faiblesses, surtout quand

il manie la plume ou la parole avec éloquence. Je me suis écarté

de nouveau de mon sujet: je voulais me borner à dire que le petit

peuple est défiant et antipathique plutôt à l'égard de la médecine

administrative que des médecins eux-mêmes. Quand il les voit à

l'oeuvre, il perd beaucoup de ses préjugés.

Notre médecin s'arrêtait ordinairement devant le lit de chaque

malade, l'interrogeait sérieusement et attentivement, puis

prescrivait les remèdes, les potions. Il remarquait quelquefois

que le prétendu malade ne l'était pas du tout; ce détenu était

venu se reposer des travaux forcés et dormir sur un matelas dans

une chambre chauffée, préférable à des planches nues dans un corps

de garde humide, où sont entassés et parqués une masse de prévenus

pâles et abattus. (En Russie, les malheureux détenus en prison

préventive sont presque toujours pâles et abattus, ce qui démontre

que leur entretien matériel et leur état moral sont encore plus

pitoyables que ceux des condamnés.) Aussi notre médecin inscrivait

le faux malade sur son carnet comme affecté d'une «_febris

catharalis_» et lui permettait quelquefois de rester une semaine à

l'hôpital. Tout le monde se moquait de cette «_febris

catharalis_», car on savait bien que c'était la formule admise par

une conspiration tacite entre le docteur et le malade pour

indiquer une maladie feinte, les «coliques de rechange», comme les

appelaient les détenus, qui traduisaient ainsi «_febris_

_catharalis_»; souvent même, le malade imaginaire abusait de la

compassion du docteur pour rester à l'hôpital jusqu'à ce qu'on le

renvoyât de force. C'était alors qu'il fallait voir notre médecin.

Confus de l'entêtement du forçat, il ne se décidait pas à lui dire

nettement qu'il était guéri et à lui conseiller de demander son

billet de sortie, bien qu'il eût le droit de le renvoyer sans la

moindre explication, en écrivant sur sa feuille: «_Sanat est»_: il

lui insinuait tout d'abord qu'il était temps de quitter la salle,

et le priait avec instances: «Tu devrais filer, dis donc, tu es

guéri maintenant; les places manquent; on est à l'étroit, etc.»,

jusqu'à ce que le soi-disant malade se piquât d'amour-propre et

demandât enfin à sortir. Le docteur chef, bien que très-compatissant

et honnête (les malades l'aimaient aussi beaucoup), était

incomparablement plus sévère et plus résolu que notre

médecin ordinaire; dans certains cas, il montrait une sévérité

impitoyable qui lui attirait le respect des forçats. Il arrivait

toujours dans notre salle, accompagné de tous les médecins de

l'hôpital, quand son subordonné avait fait sa tournée, et

diagnostiquait sur chaque cas en particulier; il s'arrêtait plus

longtemps auprès de ceux qui étaient gravement atteints et savait

leur dire un mot encourageant, qui les remontait et laissait

toujours la meilleure impression. Il ne renvoyait jamais les

forçats qui arrivaient avec des coliques de rechange, mais, si

l'un d'eux s'obstinait à rester à l'hôpital, il l'inscrivait bon

pour la sortie: «--Allons, camarade, tu t'es reposé, va-t'en

maintenant, il ne faut abuser de rien.» Ceux qui s'entêtaient à

rester étaient surtout les forçats excédés de la corvée, pendant

les grosses chaleurs de l'été, ou bien des condamnés qui devaient

être fouettés. Je me souviens que l'on fut obligé d'employer une

sévérité particulière, de la cruauté même pour expulser l'un

d'eux. Il était venu se faire soigner d'une maladie des yeux qu'il

avait tout rouges: il se plaignait de ressentir une douleur

lancinante aux paupières. On le traita de différentes manières, on

employa des vésicatoires, des sangsues, on lui injecta les yeux

d'une solution corrosive, etc., etc., mais rien n'y fit, le mal ne

diminuait pas, et l'organe malade était toujours dans le même

état. Les docteurs devinèrent enfin que cette maladie était

feinte, car l'inflammation n'empirait ni ne guérissait: le cas

était suspect. Depuis longtemps les détenus savaient que ce

n'était qu'une comédie et qu'il trompait les docteurs, bien qu'il

ne voulût pas l'avouer. C'était un jeune gaillard, assez bien de

sa personne, mais qui produisait une impression désagréable sur

tous ses camarades: il était dissimulé, soupçonneux, sombre,

regardait toujours en dessous, ne parlait avec personne et restait

à l'écart comme s'il se fût défié de nous. Je me rappelle que

plusieurs craignaient qu'il ne fît un mauvais coup: étant soldat,

il avait commis un vol de conséquence; on l'avait arrêté et

condamné à recevoir mille coups de baguettes, puis à passer dans

une compagnie de discipline. Pour reculer le moment de la

punition, les condamnés se décident quelquefois, comme je l'ai dit

plus haut, à d'effroyables coups de tête; la veille du jour fatal,

ils plantent un couteau dans le ventre d'un chef ou d'un camarade,

pour qu'on les remette en jugement, ce qui retarde leur châtiment

d'un mois ou deux: leur but est atteint. Peu leur importe que leur

condamnation soit doublée ou triplée au bout de ces trois mois; ce

qu'ils désirent, c'est reculer temporairement la terrible minute,

quoi qu'il puisse leur en coûter, tant le coeur leur manque pour

l'affronter.

Plusieurs malades étaient d'avis de surveiller le nouveau venu,

parce qu'il pouvait fort bien, de désespoir, assassiner quelqu'un

pendant la nuit. On s'en tint aux paroles cependant, personne ne

prit aucune précaution, pas même ceux qui dormaient à côté de lui.

On avait pourtant remarqué qu'il se frottait les yeux avec du

plâtre de la muraille et quelque chose d'autre encore, afin qu'ils

parussent rouges au moment de la visite. Enfin le docteur chef

menaça d'employer des orties pour le guérir. Quand une maladie

d'yeux résiste à tous les moyens scientifiques, les médecins se

décident à essayer un remède héroïque et douloureux: on applique

les orties au malade, ni plus ni moins qu'à un cheval. Mais le

pauvre diable ne voulait décidément pas guérir. Il était d'un

caractère ou trop opiniâtre ou trop lâche; si douloureuses que

soient les orties, on ne peut pas les comparer aux verges.

L'opération consiste à empoigner le malade près de la nuque, par

la peau du cou, à la tirer en arrière autant que possible, et à y

pratiquer une double incision large et longue, dans laquelle on

passe une chevillière de coton, de la largeur du doigt; chaque

jour, à heure fixe, on tire ce ruban en avant et en arrière, comme

si l'on fendait de nouveau la peau, afin que la blessure suppure

continuellement et ne se cicatrise pas. Le pauvre diable endura

cette torture, qui lui causait des souffrances horribles, pendant

plusieurs jours; enfin il consentit à demander sa sortie. En moins

d'un jour ses yeux devinrent parfaitement sains, et dès que son

cou se fut cicatrisé, on l'envoya au corps de garde, qu'il quitta

le lendemain pour recevoir ses mille coups de baguettes.

Pénible est cette minute qui précède le châtiment, si pénible que

j'ai peut-être tort de nommer pusillanimité et lâcheté la peur que

ressentent les condamnés. Il faut qu'elle soit terrible pour que

les forçats se décident à risquer une punition double ou triple,

simplement pour la reculer. J'ai pourtant parlé de condamnés qui

demandaient eux-mêmes à quitter l'hôpital, avant que les blessures

causées par les premières baguettes se fussent cicatrisées, afin

de recevoir les derniers coups et d'en finir avec leur état

préventif; car la vie au corps de garde est certainement pire que

n'importe quels travaux forcés. L'habitude invétérée de recevoir

des verges et d'être châtié contribue aussi à donner de

l'intrépidité et de la décision à quelques condamnés. Ceux qui ont

été souvent fouettés ont le dos et l'esprit tannés, racornis; ils

finissent par regarder la punition comme une incommodité

passagère, qu'ils ne craignent plus. Un de nos forçats de la

section particulière, Kalmouk baptisé, qui portait le nom

d'Alexandre ou d'Alexandrine, comme on l'appelait en riant à la

maison de force (un gaillard étrange, fripon en diable, intrépide

et pourtant bonhomme), me raconta comment il avait reçu quatre

mille coups de verges. Il ne parlait jamais de cette punition

qu'en riant et en plaisantant, mais il me jura très-sérieusement

que, s'il n'avait pas été élevé dans sa horde à coups de fouet dès

sa plus tendre enfance,--les cicatrices dont son dos était

couvert et qui n'avaient pas réussi à disparaître, étaient là pour

le certifier,--il n'aurait jamais pu supporter ces quatre mille

coups de verges. Il bénissait cette éducation à coups de lanières.

«On me battait pour la moindre chose, Alexandre Pétrovitch! me

dit-il un soir que nous étions assis sur ma couchette, devant le

feu,--on m'a battu sans motifs pendant quinze ans de suite, du

plus loin que je me souvienne, plusieurs fois par jour: me rossait

qui voulait, si bien que je m'habituai tout à fait aux baguettes.»

Je ne sais plus par quel hasard il était devenu soldat (au fond,

il mentait peut-être, car il avait, toujours déserté et

vagabondé). Il me souvient du récit qu'il nous fit un jour de la

peur qu'il eut, quand on le condamna à recevoir quatre mille coups

de verges pour avoir tué son supérieur: «Je me doutais bien qu'on

me punirait sévèrement, je me disais que, si habitué que je fusse

au fouet, je crèverais peut-être sur place--diable! quatre mille

verges, ce n'est pas une petite, affaire, et puis tous mes chefs

étaient d'une humeur de chien à cause de cette histoire. Je savais

très-bien que cela ne se passerait pas à l'eau de roses; je

croyais même que je resterais sous les verges. J'essayai tout

d'abord de me faire baptiser, je me disais peut-être qu'on me

pardonnerait, essayons voir; on m'avait pourtant averti--les

camarades--que ça ne servirait à rien, mais je pensais:--Tout

de même, ils me pardonneront, qui sait? ils auront plus de

compassion pour un baptisé que pour un mahométan. On me baptisa et

l'on me donna le nom d'Alexandre; malgré tout, je dus recevoir mes

baguettes; ils ne m'en auraient pas fait grâce d'une seule. Cela

me taquina à la fin. Je me dis:--Attendez, je m'en vais tous

vous mettre dedans de la belle manière. Et parbleu, Alexandre

Pétrovitch, le croirez-vous? je les ai mis dedans! Je savais

très-bien faire le mort, non pas que j'eusse l'air tout à fait crevé,

non! mais on aurait juré que j'allais rendre l'âme. On me conduit

devant le front du bataillon, je reçois mon premier mille; ça me

brûle, je commence à hurler: on me donne mon second mille, je me

dis: Voilà ma fin qui arrive; ils m'avaient fait perdre la tête,

j'avais les jambes comme rompues... crac! me voilà à terre! avec

les yeux d'un mort, la figure toute bleue, la bouche pleine

d'écume; je ne soufflais plus. Le médecin arrive et dit que je

vais mourir. On me porte à l'hôpital; je reviens tout de suite a

moi. Deux fois encore on me donna les verges. Comme ils étaient

fâchés! oh! comme ils enrageaient! mais je les ai tout de même mis

dedans ces deux fois encore: je reçois mon troisième mille, je

crève de nouveau; mais, ma foi, quand ils m'ont administré le

dernier mille, chaque coup aurait dû compter pour trois, c'était

comme un couteau droit dans le coeur, ouf! comme ils m'ont battu!

Ils étaient acharnés après moi! Oh! cette charogne de quatrième

mille (que le.........!), il valait les trois premiers ensemble,

et si je n'avais pas fait le mort quand il ne m'en restait plus

que deux cents à recevoir, je crois qu'ils m'auraient fini pour de

bon; mais je ne me suis pas laissé démonter, je les flibuste

encore une fois et je fais le mort: ils ont cru de nouveau que

j'allais crever, et comment ne l'auraient-ils pas cru? le médecin

lui-même en était sûr; mais après ces deux cents qui me restaient,

ils eurent beau taper de toute leur force (ça en valait deux

mille), va te faire fiche! je m'en moquais pas mal, ils ne

m'avaient tout de même pas esquinté, et pourquoi? Parce que, étant

gamin, j'avais grandi sous le fouet. Voilà pourquoi je suis encore

en vie! Oh! m'a-t-on assez battu dans mon existence!» répéta-t-il,

d'un air pensif, en terminant son récit; et il semblait se

ressouvenir et compter les coups qu'il avait reçus, «Eh bien, non!

ajoutait-il après un silence, on ne les comptera pas, on ne

pourrait pas les compter! on manquerait de chiffres!» Il me

regarda alors et partit d'un éclat de rire si débonnaire que je ne

pus m'empêcher de lui répondre par un sourire. «Savez-vous,

Alexandre Pétrovitch, quand je rêve la nuit, eh bien, je rêve

toujours qu'on me rosse; je n'ai pas d'autres songes.» Il parlait

en effet dans son sommeil et hurlait à gorge déployée, si bien

qu'il réveillait les autres détenus: «Qu'as-tu à brailler, démon?»

--Ce solide gaillard, de petite taille, âgé de quarante-cinq ans,

agile et gai, vivait en bonne intelligence avec tout le monde,

quoiqu'il aimât beaucoup à faire main basse sur ce qui ne lui

appartenait pas, et qu'on le battit souvent pour cela; mais lequel

de nos forçats ne volait pas et n'était pas battu pour ses

larcins?

J'ajouterai à ces remarques que je restai toujours stupéfait de la

bonhomie extraordinaire, de l'absence de rancune avec lesquelles

ces malheureux parlaient de leur châtiment et des chefs chargés de

l'appliquer. Dans ces récits, qui souvent me donnaient des

palpitations de coeur, on ne sentait pas l'ombre de haine ou de

rancune. Ils en riaient de bon coeur, comme des enfants. Il n'en

était pas de même de M--tski, par exemple, quand il me racontait

son châtiment; comme il n'était pas noble, il avait reçu cinq

cents verges. Il ne m'en avait jamais parlé; quand je lui demandai

si c'était vrai, il me répondit affirmativement, en deux mots

brefs, avec une souffrance intérieure, sans me regarder; il était

devenu tout rouge; au bout d'un instant, quand il leva les yeux,

j'y vis briller une flamme de haine; ses lèvres tremblaient

d'indignation. Je sentis qu'il n'oublierait, qu'il ne pourrait

jamais oublier cette page de son passé. Nos camarades, au

contraire (je ne garantis pas qu'il n'y eût pas des exceptions),

regardaient d'un tout autre oeil leur aventure.--Il est

impossible, pensais-je quelquefois, qu'ils aient le sentiment de

leur culpabilité et de la justice de leur peine, surtout quand ce

n'est pas contre leurs camarades, mais contre leurs chefs qu'ils

ont péché. La plupart ne s'avouaient nullement coupables. J'ai

déjà dit que je n'observai en eux aucun remords, même quand le

crime avait été commis sur des gens de leur condition. Quant aux

crimes commis contre leurs chefs, je n'en parle pas. Il m'a semblé

qu'ils avaient, pour ces cas-là, une manière de voir à eux, toute

pratique et empirique; on excusait ces accidents par sa destinée,

par la fatalité, sans raisonnement, d'une façon inconsciente,

comme par l'effet d'une croyance quelconque. Le forçat se donne

toujours raison dans les crimes commis contre ses chefs, la chose

ne fait pas question pour lui; mais pourtant, dans la pratique, il

s'avoue que ses chefs ne partagent pas son avis et que, par

conséquent, il doit subir un châtiment, qu'alors seulement il sera

quitte.

La lutte entre l'administration et le prisonnier est également

acharnée. Ce qui contribue à justifier le criminel à ses propres

yeux, c'est qu'il ne doute nullement que la sentence du milieu

dans lequel il est né et il a vécu ne l'acquitte; il est sûr que

le menu peuple ne le jugera pas définitivement perdu, sauf

pourtant si le crime a été commis précisément contre des gens de

ce milieu, contre ses frères. Il est tranquille de ce côté-là;

fort de sa conscience, il ne perdra jamais son assurance morale,

et c'est le principal. Il se sent sur un terrain solide, aussi ne

hait-il nullement le knout qu'on lui administre, il le considère

seulement comme inévitable, il se console en pensant qu'il n'est

ni le premier, ni le dernier à le recevoir, et que cette lutte

passive, sourde et opiniâtre durera longtemps. Le soldat déteste-t-il

le Turc qu'il combat? nullement, et pourtant celui-ci le sabre,

le hache, le tue.

Il ne faut pas croire pourtant que tous ces récits fussent faits

avec indifférence et sang-froid. Quand on parlait du lieutenant

Jérébiatnikof, c'était toujours avec une indignation contenue. Je

fis la connaissance de ce lieutenant Jérébiatnikof, lors de mon

premier séjour à l'hôpital--par les récits des détenus, bien

entendu.--Je le vis plus tard une fois qu'il commandait la garde

à la maison de force. Agé de trente ans, il était de taille

élevée, très-gras et très-fort, avec des joues rougeaudes et

pendantes de graisse, des dents blanches et le rire formidable de

Nosdrief[27]. À le voir, on devinait que c'était l'homme du monde

le moins apte à la réflexion. Il adorait fouetter et donner les

verges, quand il était désigné comme exécuteur. Je me hâte de dire

que les autres officiers tenaient Jérébiatnikof pour un monstre,

et que les forçats avaient de lui la même opinion. Il y avait dans

le bon vieux temps, qui n'est pas si éloigné, dont «le souvenir

est vivant, mais auquel on croit difficilement», des exécuteurs

qui aimaient leur office. Mais d'ordinaire on faisait donner les

verges sans entraînement, tout bonnement.

Ce lieutenant était une exception, un gourmet raffiné, connaisseur

en matière d'exécutions. Il était passionné pour son art, il

l'aimait pour lui-même. Comme un patricien blasé de la Rome

impériale, il demandait à cet art des raffinements, des

jouissances contre nature, afin de chatouiller et d'émouvoir

quelque peu son âme envahie et noyée dans la graisse.--On

conduit un détenu subir sa peine; c'est Jérébiatnikof qui est

l'officier exécuteur; la vue seule de la longue ligne de soldats

armés de grosses verges l'inspire: il parcourt le front d'un air

satisfait et engage chacun à accomplir son devoir en toute

conscience, sans quoi... Les soldats savaient d'avance ce que

signifiait ce sans quoi... Le criminel est amené; s'il ne connaît

pas encore Jérébiatnikof et s'il n'est pas au courant du mystère,

le lieutenant lui joue le tour suivant (ce n'est qu'une des

inventions de Jérébiatnikof, très-ingénieux pour ce genre de

trouvailles). Tout détenu dont on dénude le torse et que les

sous-officiers attachent à la crosse du fusil, pour lui faire parcourir

ensuite la rue verte tout entière, prie d'une voix plaintive et

larmoyante l'officier exécuteur de faire frapper moins fort et de

ne pas doubler la punition par une sévérité superflue.--«Votre

Noblesse, crie le malheureux, ayez pitié, soyez paternel, faites

que je prie Dieu toute ma vie pour tous, ne me perdez pas,

compatissez...» Jérébiatnikof attendait cela; il suspendait alors

l'exécution, et entamait la conversation suivante avec le détenu,

d'un ton sentimental et pénétré:

--Mais, mon cher, disait-il, que dois-je faire? Ce n'est pas moi

qui te punis, c'est la loi!

--Votre Noblesse! vous pouvez faire ce que vous voulez; ayez

pitié de moi!...

--Crois-tu que je n'aie vraiment pas pitié de toi? Penses-tu que

ce soit un plaisir pour moi de te voir fouetter? Je suis un homme

pourtant. Voyons, suis-je un homme, oui ou non?

--C'est certain, Votre Noblesse! on sait bien que les officiers

sont nos pères, et nous leurs enfants. Soyez pour moi un véritable

père! criait le détenu qui entrevoyait une possibilité d'échapper

au châtiment.

--Ainsi, mon ami, juge toi-même, tu as une cervelle pour

réfléchir; je sais bien que, par humanité, je dois te montrer de

la condescendance et de la miséricorde, à toi, pécheur.

--Votre Noblesse ne dit que la pure vérité.

--Oui, je dois être miséricordieux pour toi, si coupable que tu

sois. Mais ce n'est pas moi qui te punis, c'est la loi! Pense un

peu: je sers Dieu et ma patrie, et par conséquent je commets un

grave péché si j'atténue la punition fixée par la loi, penses-y!

--Votre Noblesse!...

--Allons, que faire? passe pour cette fois! Je sais que je vais

faire une faute, mais il en sera comme tu le désires... Je te fais

grâce, je te punirai légèrement. Mais si j'allais te rendre un

mauvais service par cela même? Je te ferai grâce, je te punirai

légèrement, et tu penseras qu'une autre fois je serai aussi

miséricordieux, et tu feras de nouveau des bêtises, hein? ma

conscience pourtant...

--Votre Noblesse! Dieu m'en préserve... Devant le trône du

créateur céleste, je vous...

--Bon! bon! Et tu me jures que tu te conduiras bien?

--Que le Seigneur me fasse mourir sur l'heure et que dans l'autre

monde...

--Ne jure pas ainsi, c'est un péché. Je te croirai si tu me

donnes ta parole...

--Votre Noblesse!

--Eh bien! écoute! je te fais grâce à cause de tes larmes

d'orphelin; tu es orphelin, n'est-ce pas?

--Orphelin de père et de mère, Votre Noblesse; je suis seul au

monde...

--Eh bien, à cause de tes larmes d'orphelin, j'ai pitié de toi;

mais fais attention, c'est la dernière fois... Conduisez-le,

ajoutait-il d'une voix si attendrie que le détenu ne savait

comment remercier Dieu de lui avoir envoyé un si bon officier

instructeur. La terrible procession se mettait en route; le

tambour battait un roulement, les premiers soldats brandissaient

leurs verges...--«Rossez-le! hurlait alors Jérébiatnikof à gorge

déployée; brûlez-le! tapez! tapez dessus! Écorchez-le! Enlevez-lui

la peau! Encore, encore, tapez plus fort sur cet orphelin, donnez-lui-en,

à ce coquin! plus fort, abîmez-le, abîmez-le!» Les soldats

assènent des coups de toutes leurs forces, à tour de bras, sur le

dos du malheureux, dont les yeux lancent des étincelles, et qui

hurle, tandis que Jérébiatnikof court derrière lui, devant la

ligne, en se tenant les côtes de rire; il pouffe, il se pâme et ne

peut pas se tenir droit, si bien qu'il fait pitié, ce cher homme.

C'est qu'il est heureux; il trouve ça burlesque; de temps à autre

on entend son rire formidable, franc et bien timbré; il répète:

«Tapez! rossez-le! écorchez-moi ce brigand! abîmez-moi cet

orphelin!...»

Il avait encore composé des variations sur ce motif. On amène un

détenu pour lui faire subir sa punition; celui-ci se met à

supplier le lieutenant d'avoir pitié de lui. Cette fois,

Jérébiatnikof ne fait pas le bon apôtre, et sans simagrées, il dit

franchement au condamné:

--Vois-tu, mon cher, je vais te punir comme il faut, car tu le

mérites. Mais je puis te faire une grâce: je ne te ferai pas

attacher à la crosse du fusil. Tu iras tout seul, à la nouvelle

mode: tu n'as qu'à courir de toutes tes forces devant le front!

Bien entendu chaque verge te frappera, mais tu en auras plus vite

fini, n'est-ce pas? Voyons, qu'en penses-tu? veux-tu essayer?

Le détenu, qui l'a écouté plein de défiance et d'incertitude, se

dit: «Qui sait? peut-être bien que cette manière-là est plus

avantageuse que l'autre; si je cours de toutes mes forces, ça

durera cinq fois moins, et puis, les verges ne m'atteindront

peut-être pas toutes.»

--Bien, Votre Noblesse, je consens.

--Et moi aussi, je consens.--Allons! ne bayez pas aux

corneilles, vous autres! crie le lieutenant aux soldats.--Il

sait d'avance que pas une verge n'épargnera le dos de l'infortuné;

le soldat qui manquerait son coup serait sûr de son affaire. Le

forçat essaye de courir dans la rue verte, mais il ne passe pas

quinze rangs, car les verges pleuvent comme grêle, comme l'éclair,

sur sa pauvre échine; le malheureux tombe en poussant un cri, on

le croirait cloué sur place ou abattu par une balle.--Eh! non,

Votre Noblesse, j'aime mieux qu'on me fouette d'après le

règlement, dit-il alors en se soulevant péniblement, pâle et

effrayé, tandis que Jérébiatnikof, qui savait d'avance l'issue de

cette farce, se tient les côtes et éclate de rire. Mais je ne puis

rapporter tous les divertissements qu'il avait inventés et tout ce

qu'on racontait de lui.

On parlait aussi dans notre salle d'un lieutenant Smékalof, qui

remplissait les fonctions de commandant de place, avant l'arrivée

de notre major actuel. On parlait de Jérébiatnikof avec

indifférence, sans haine, mais aussi sans vanter ses hauts faits;

on ne le louait pas, en un mot, on le méprisait: tandis qu'au nom

de Smékalof, la maison de force était unanime dans ses éloges et

son enthousiasme. Ce lieutenant n'était nullement un amateur

passionné des baguettes, il n'y avait rien en lui du caractère de

Jérébiatnikof; pourtant il ne dédaignait pas les verges; comment

se fait-il qu'on se rappelât chez nous ses exécutions, avec une

douce satisfaction?--il avait su complaire aux forçats. Pourquoi

cela? Comment s'était-il acquis une pareille popularité? Nos

camarades, comme le peuple russe tout entier, sont prêts à oublier

leurs tourments, si on leur dit une bonne parole (je parle du fait

lui-même, sans l'analyser ni l'examiner). Aussi n'est-il pas

difficile d'acquérir l'affection de ce peuple et de devenir

populaire. Le lieutenant Smékalof avait acquis une popularité

particulière--aussi, quand on mentionnait ses exécutions,

c'était toujours avec attendrissement. «Il était bon comme un

père», disaient parfois les forçats, qui soupiraient en comparant

leur ancien chef intérimaire avec le major actuel,--«un petit

coeur! quoi!»--C'était un homme simple, peut-être même bon à sa

manière. Et pourtant, il y a des chefs qui sont non-seulement

bons, mais miséricordieux, et que l'on n'aime nullement, dont on

se moque, tandis que Smékalof avait si bien su faire, que tous les

détenus le tenaient pour leur homme; c'est un mérite, une qualité

innée, dont ceux qui la possèdent ne se rendent souvent pas

compte. Chose étrange: il y a des gens qui sont loin d'être bons

et qui pourtant ont le talent de se rendre populaires. Ils ne

méprisent pas le peuple qui leur est subordonné; je crois que

c'est là la cause de cette popularité. On ne voit pas en eux des

grands seigneurs, ils n'ont pas d'esprit de caste, ils ont en

quelque sorte une odeur de peuple, ils l'ont de naissance, et le

peuple la flaire tout de suite. Il fera tout pour ces gens-là! Il

changera de gaieté de coeur l'homme le plus doux et le plus humain

contre un chef très-sévère, si ce dernier possède cette odeur

particulière. Et si cet homme est en outre débonnaire, à sa

manière, bien entendu, oh! alors, il est sans prix. Le lieutenant

Smékalof, comme je l'ai dit, punissait quelquefois très-rudement,

mais il avait l'air de punir de telle façon que les détenus ne lui

en gardaient pas rancune; au contraire, on se souvenait de ses

histoires de fouet en riant. Elles étaient du reste peu

nombreuses, car il n'avait pas beaucoup d'imagination artistique.

Il n'avait inventé qu'une farce, une seule, dont il s'était réjoui

près d'une année entière dans notre maison de force; elle lui

était chère, probablement parce qu'elle était unique, et ne

manquait pas de bonne humeur. Smékalof assistait lui-même à

l'exécution, en plaisantant et en raillant le détenu, qu'il

questionnait sur des choses étrangères, par exemple sur ses

affaires personnelles de forçat; il faisait cela sans intention,

sans arrière-pensée, mais tout simplement parce qu'il désirait

être au courant des affaires de ce forçat. On lui apportait une

chaise et les verges qui devaient servir au châtiment du coupable:

le lieutenant s'asseyait, allumait sa longue pipe. Le détenu le

suppliait... «Eh! non, camarade! allons, couche-toi! qu'as-tu

encore?...» Le forçat soupire et s'étend à terre, «Eh bien! mon

cher, sais-tu lire couramment?»--«Comment donc, Votre Noblesse,

je suis baptisé, on m'a appris à lire dès mon enfance!»--«Alors,

lis.» Le forçat sait d'avance ce qu'il va lire et comment finira

cette lecture, parce que cette plaisanterie s'est répétée plus de

trente fois. Smékalof, lui aussi, sait que le forçat n'est pas

dupe de son invention, non plus que les soldats qui tiennent les

verges levées sur le dos de la malheureuse victime. Le forçat

commence à lire: les soldats, armés de verges, attendent

immobiles: Smékalof lui-même cesse de fumer, lève la main et

guette un mot prévu. Le détenu lit et arrive enfin au mot: «aux

cieux.» C'est tout ce qu'il faut. «Halte!» crie le lieutenant, qui

devient tout rouge, et brusquement, avec un geste inspiré, il dit

à l'homme qui tient sa verge levée: «Et toi, fais l'officieux!»

Et le voilà qui crève de rire. Les soldats debout autour de

l'officier sourient; le fouetteur sourit, le fouetté même, Dieu me

pardonne! sourit aussi, bien qu'au commandement de «fais

l'officieux» la verge siffle et vienne couper comme un rasoir son

échine coupable. Smékalof est très-heureux, parce que c'est lui

qui a inventé cette bonne farce, c'est lui qui a trouvé ces deux

mots «cieux» et «officieux», qui riment parfaitement. Il s'en va

satisfait, comme le fustigé lui-même, qui est aussi très-content

de soi et du lieutenant, et qui va raconter au bout d'une demi-heure

à toute la maison de force, pour la trente et unième fois,

la farce de Smékalof. «En un mot, un petit coeur! un vrai

farceur!». On entendait souvent chanter avec attendrissement les

louanges du bon lieutenant.

--Quelquefois, quand on s'en allait au travail,--raconte un

forçat dont le visage resplendit au souvenir de ce brave homme,--

on le voyait à sa fenêtre en robe de chambre, en train de boire le

thé, la pipe à la bouche. J'ôte mon chapeau.--Où vas-tu, Axénof?

--Au travail, Mikail Vassilitch, mais je dois aller avant à

l'atelier.--Il riait comme un bienheureux. Un vrai petit coeur!

oui, un petit coeur.

--On ne les garde jamais bien longtemps, ceux-là! ajoute un des

auditeurs.

III--L'HÔPITAL (Suite)[28].

J'ai parlé ici des punitions et de ceux qui les administraient,

parce que j'eus une première idée bien nette de ces choses-là

pendant mon séjour à l'hôpital. Jusqu'alors, je ne les connaissais

que par ouï-dire. Dans notre salle étaient internés tous les

condamnés des bataillons qui devaient recevoir les

_schpizruten_[29], ainsi que les détenus des sections militaires

établies dans notre ville et dans l'arrondissement qui en

dépendait. Pendant les premiers jours, je regardais ce qui se

faisait autour de moi avec tant d'avidité, que ces moeurs

étranges, ces prisonniers fouettés ou qui allaient l'être me

laissaient une impression terrible. J'étais ému, épouvanté. En

entendant les conversations ou les récits des autres détenus sur

ce sujet, je me posais des questions, que je cherchais à résoudre.

Je voulais absolument connaître tous les degrés des condamnations

et des exécutions, toutes leurs nuances, et apprendre l'opinion

des forçats eux-mêmes: je tâchai de me représenter l'état

psychologique des fustigés. J'ai déjà dit qu'il était bien rare

qu'un détenu fût de sang-froid avant le moment fatal, même s'il

avait été battu à plusieurs reprises. Le condamné éprouve une peur

horrible, mais purement physique, une peur inconsciente qui

étourdit son moral. Durant mes quelques années de séjour à la

maison de force, je pus étudier à loisir les détenus qui

demandaient leur sortie de l'hôpital, où ils étaient restés

quelque temps pour soigner leurs échines endommagées par la

première moitié de leur punition; le lendemain ils devaient

recevoir l'autre moitié. Cette interruption dans le châtiment est

toujours provoquée par le médecin qui assiste aux exécutions. Si

le nombre des coups à recevoir est trop grand pour qu'on puisse

les administrer en une fois au détenu, on partage le nombre en

deux ou en trois, suivant l'avis formulé par le docteur pendant

l'exécution elle-même; il dit si le condamné est en état de subir

toute sa punition, ou si sa vie est en danger. Cinq cents, mille

et même quinze cents baguettes sont administrées en une seule

fois; mais s'il s'agit de deux ou trois mille verges, on, divise

la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos était guéri

et qui devaient subir le reste de leur punition étaient tristes,

sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On

remarquait en eux une sorte d'abrutissement, de distraction

affectée. Ces gens-là n'entamaient aucune conversation et

demeuraient presque toujours silencieux: trait singulier, les

détenus évitent d'adresser la parole à ceux qui doivent être punis

et ne font surtout pas allusion à leur châtiment. Ni consolations,

ni paroles superflues: on ne fait même pas attention à eux, ce qui

certainement est préférable pour le condamné.

Il y avait pourtant des exceptions, par exemple le forçat Orlof,

dont j'ai déjà parlé. Il était fâché que son dos ne guérit pas

plus vite, car il lui tardait de demander sa sortie, d'en finir

avec les verges, et d'être versé dans un convoi de condamnés, pour

s'enfuir pendant le voyage. C'était une nature passionnée et

ardente, occupée uniquement du but à atteindre: un rusé compère!

Il semblait très-content lors de son arrivée et dans un état

d'excitation anormale; bien qu'il dissimulât ses impressions, il

craignait de rester sur place et de mourir sous les verges avant

même la première moitié de sa punition. Il avait entendu parler

des mesures prises à son égard par l'administration, alors qu'il

était encore en jugement; aussi se préparait-il à mourir. Une fois

qu'il eut reçu ses premières verges, il reprit courage. Quand il

arriva à l'hôpital, je n'avais jamais vu encore de plaies

semblables, mais il était tout joyeux: il espérait maintenant

rester en vie, les bruits qu'on lui avait rapportés étaient

mensongers, puisque on avait interrompu l'exécution; après sa

longue réclusion préventive, il commençait à rêver du voyage, de

son évasion future, de la liberté, des champs, de la forêt... Deux

jours après sa sortie de l'hôpital, il y revint pour mourir sur la

même couchette qu'il avait occupée pendant son séjour; il n'avait

pu supporter la seconde moitié. Mais j'ai déjà parlé de cet homme.

Tous les détenus sans exception, même les plus pusillanimes, ceux

que tourmentait nuit et jour l'attente de leur châtiment,

supportaient courageusement leur peine. Il était bien rare que

j'entendisse des gémissements pendant la nuit qui suivait

l'exécution; en général, le peuple sait endurer la douleur. Je

questionnai beaucoup mes camarades au sujet de cette douleur, afin

de la déterminer exactement et de savoir à quelle souffrance on

pouvait la comparer. Ce n'était pas une vaine curiosité qui me

poussait. Je le répète, j'étais ému et épouvanté. Mais j'eus beau

interroger, je ne pus tirer de personne une réponse satisfaisante.

Ça brûle comme le feu,--me disait-on généralement: ils

répondaient tous la même chose. Tout d'abord, j'essayai de

questionner M--tski: «--Cela brûle comme du feu, comme un enfer;

il semble qu'on ait le dos au-dessus d'une fournaise ardente.» Ils

exprimaient tout par ce mot. Je fis un jour une étrange remarque,

dont je ne garantis pas le bien fondé, quoique l'opinion des

forçats eux-mêmes confirme mon sentiment, c'est que les verges

sont le plus terrible des supplices en usage chez nous. Il semble

tout d'abord que ce soit absurde, impossible, et pourtant cinq

cents verges, quatre cents même, suffisent pour tuer un homme; au

dessus de cinq cents la mort est presque certaine. L'homme le plus

robuste ne sera pas en état de supporter mille verges tandis qu'on

endure cinq cents-baguettes sans en être trop incommodé et sans

risquer le moins du monde de perdre la vie. Un homme de complexion

ordinaire supporte mille baguettes sans danger; deux mille

baguettes ne peuvent tuer un homme de force moyenne, bien

constitué. Tous les détenus assuraient que les verges étaient

pires que les baguettes. «Les verges cuisent plus et tourmentent

davantage», disaient-ils. Elles torturent beaucoup plus que les

baguettes, cela est évident, car elles irritent et agissent

fortement sur le système nerveux qu'elles surexcitent outre

mesure. Je ne sais s'il existe encore de ces seigneurs,--mais il

n'y a pas longtemps il y en avait encore--auxquels fouetter une

victime procurait une jouissance qui rappelait le marquis de Sade

et la Brinvilliers. Je crois que cette jouissance consiste dans

une défaillance de coeur, et que ces seigneurs doivent jouir et

souffrir en même temps. Il y a des gens qui sont comme des tigres,

avides du sang qu'ils peuvent lécher. Ceux qui ont possédé cette

puissance illimitée sur la chair, le sang et l'âme de leur

semblable, de leur frère selon la loi du Christ, ceux qui ont

éprouvé cette puissance et qui ont eu la faculté d'avilir par

l'avilissement suprême un autre être, fait à l'image de Dieu,

ceux-là sont incapables de résister à leurs désirs, à leur soif de

sensations. La tyrannie est une habitude, capable de se

développer, et qui devient à la longue une maladie. J'affirme que

le meilleur homme du monde peut s'endurcir et s'abrutir à tel

point que rien ne le distinguera d'une bête fauve. Le sang et la

puissance enivrent: ils aident au développement de la dureté et de

la débauche; l'esprit et la raison deviennent alors accessibles

aux phénomènes les plus anormaux, qui leur semblent des

jouissances. L'homme et le citoyen disparaissent pour toujours

dans le tyran, et alors le retour à la dignité humaine, le

repentir, la résurrection morale deviennent presque irréalisables.

Ajoutons que la possibilité d'une pareille licence agit

contagieusement sur la société tout entière: un tel pouvoir est

séduisant. La société qui regarde ces choses d'un oeil indifférent

est déjà infectée jusqu'à la moelle. En un mot le droit accordé à

un homme de punir corporellement ses semblables est une des plaies

de notre société, c'est le plus sûr moyen pour anéantir en elle

l'esprit de civisme, et ce droit contient en germe les éléments

d'une décomposition inévitable, imminente.

La société méprise le bourreau de métier, mais non le

bourreau-seigneur. Chaque fabricant, chaque entrepreneur doit

ressentir un plaisir irritant en pensant que l'ouvrier qu'il a sous

ses ordres dépend de lui avec sa famille tout entière. J'en suis sûr,

une génération n'extirpe pas si vite ce qui est héréditaire en elle;

l'homme ne peut pas renoncer à ce qu'il a dans le sang, à ce qui

lui a été transmis avec le lait. Ces révolutions ne

s'accomplissent pas si vite. Ce n'est pas tout que de confesser sa

faute, son péché originel, c'est peu, très-peu, il faut encore

l'arracher, le déraciner, et cela ne se fait pas vite.

J'ai parlé du bourreau. Les instincts d'un bourreau sont en germe

presque dans chacun de nos contemporains; mais les instincts

animaux de l'homme ne se développent pas uniformément. Quand ils

étouffent toutes les autres facultés, l'homme devient un monstre

hideux. Il y a deux espèces de bourreaux: les bourreaux de bonne

volonté et les bourreaux par devoir, par fonction. Le bourreau de

bonne volonté est, sous tous les rapports, au-dessous du bourreau

payé, qui répugne pourtant si fort au peuple, et qui lui inspire

un dégoût, une peur irréfléchie, presque mystique. D'où provient

cette horreur quasi superstitieuse pour le dernier, tandis qu'on

n'a que de l'indifférence et de l'indulgence pour les premiers? Je

connais des exemples étranges de gens honnêtes, bons, estimés dans

leur société; ils trouvaient nécessaire qu'un condamné aux verges

hurlât, suppliât et demandât grâce. C'était pour eux une chose

admise, et reconnue inévitable; si la victime ne se décidait pas à

crier, l'exécuteur, que je tenais en toute autre occasion pour un

bon homme, regardait cela comme une offense personnelle. Il ne

voulait tout d'abord qu'une punition légère, mais du moment qu'il

n'entendait pas les supplications habituelles, «Votre Noblesse!

ayez pitié! soyez un père pour moi! faites que je remercie Dieu

toute ma vie, etc.», il devenait furieux et ordonnait

d'administrer cinquante coups en plus, espérant arriver ainsi à

entendre les cris et les supplications, et il y arrivait,

«Impossible autrement; il est trop insolent», me disait-il

très-sérieusement. Quant au bourreau par devoir, c'est un déporté que

l'on désigne pour cette fonction; il fait son apprentissage auprès

d'un ancien, et une fois qu'il sait son métier, il reste toujours

dans la maison de force, où il est logé à part; il a une chambre

qu'il ne partage avec personne, quelquefois même il a son ménage

particulier, mais il se trouve presque toujours sous escorte. Un

homme n'est pas une machine; bien qu'il fouette par devoir, il

entre quelquefois en fureur et rosse avec un certain plaisir;

néanmoins, il n'a aucune haine pour sa victime. Le désir de

montrer son adresse, sa science dans l'art de fouetter,

aiguillonnent son amour-propre. Il travaille pour l'art. Il sait

très-bien qu'il est un réprouvé, qu'il excite partout un effroi

superstitieux; il est impossible que cette condition n'exerce pas

une influence sur lui, qu'elle n'irrite pas ses instincts

bestiaux. Les enfants eux-mêmes savent que cet homme n'a ni père

ni mère. Chose étrange! tous les bourreaux que j'ai connus étaient

des gens développés, intelligents, doués d'un amour-propre

excessif. L'orgueil se développait en eux par suite du mépris

qu'ils rencontraient partout, et se fortifiait peut-être par la

conscience qu'ils avaient de la crainte inspirée à leurs victimes

ou par le sentiment de leur pouvoir sur les malheureux. La mise en

scène et l'appareil théâtral de leurs fonctions publiques

contribuent peut-être à leur donner une certaine présomption.

J'eus pendant quelque temps l'occasion de rencontrer et d'observer

de près un bourreau de taille ordinaire; c'était un homme d'une

quarantaine d'années, musculeux, sec, avec un visage agréable et

intelligent, chargé de cheveux bouclés; son allure était grave,

paisible, son extérieur convenable; il répondait aux questions

qu'on lui posait, avec bon sens et netteté, avec une sorte de

condescendance, comme s'il se prévalait de quelque chose devant

moi. Les officiers de garde lui adressaient la parole avec un

certain respect dont il avait parfaitement conscience; aussi,

devant ses chefs, redoublait-il de politesse, de sécheresse et de

dignité. Plus ceux-ci étaient aimables, plus il semblait

inabordable, sans pourtant se départir de sa politesse raffinée;

je suis sûr qu'à ce moment il s'estimait incomparablement

supérieur à son interlocuteur: cela se lisait sur son visage. On

l'envoyait quelquefois sous escorte, en été, quand il faisait

très-chaud, tuer les chiens de la ville avec une longue perche

très-mince; ces chiens errants se multipliaient avec une rapidité

prodigieuse, et devenaient dangereux pendant la canicule; par

décision des autorités, le bourreau était chargé de leur

destruction. Cette fonction avilissante ne l'humiliait nullement;

il fallait voir avec quelle gravité il parcourait les rues de la

ville, accompagné de son soldat d'escorte fatigué et épuisé,

comment d'un seul regard il épouvantait les femmes et les enfants,

et comment il regardait les passants du haut de sa grandeur. Les

bourreaux vivent à leur aise; ils ont de l'argent, voyagent

confortablement, boivent de l'eau-de-vie. Ils tirent leurs revenus

des pots-de-vin que les condamnés civils leur glissent dans la

main avant l'exécution. Quand ils ont affaire à des condamnés à

leur aise, ils fixent eux-mêmes une somme proportionnelle aux

moyens du patient; ils exigent jusqu'à trente roubles, quelquefois

plus. Le bourreau n'a pas le droit d'épargner sa victime, sa

propre échine répond de lui; mais, pour un pot-de-vin convenable,

il s'engage à ne pas frapper trop fort. On consent presque

toujours à ses exigences, car, si l'on refuse de s'y prêter, il

frappe en vrai barbare, ce qui est en son pouvoir. Il arrive même

qu'il exige une forte somme d'un condamné très-pauvre; alors toute

la parenté de ce dernier, se met en mouvement; ils marchandent,

quémandent, supplient; malheur à eux, s'ils ne parviennent pas à

le satisfaire: en pareille occurrence, la crainte superstitieuse

qu'inspirent les bourreaux leur est d'un puissant secours. On me

raconta d'eux des traits de sauvagerie. Les forçats m'affirmèrent

que d'un seul coup le bourreau peut tuer son homme. Est-ce un fait

d'expérience? Peut-être! qui sait? leur ton était trop affirmatif

pour que cela ne fût pas vrai. Le bourreau lui-même m'assura qu'il

pouvait le faire. On me raconta aussi qu'il peut frapper à tour de

bras l'échine du criminel, sans que celui-ci ressente la moindre

douleur et sans laisser de balafre. Même dans le cas où le

bourreau reçoit un pot-de-vin pour ne pas châtier trop sévèrement,

il donne le premier coup de toutes ses forces, à bras raccourci.

C'est l'usage; puis il administre les autres coups avec moins de

dureté, surtout si on l'a bien payé. Je ne sais pourquoi ils

agissent ainsi: est-ce pour habituer tout d'abord le patient aux

coups suivants, qui paraîtront beaucoup moins douloureux si le

premier a été cruel, ou bien désirent-ils effrayer le condamné,

afin qu'il sache à qui il a affaire? Veulent-ils faire montre et

tirer vanité de leur vigueur? En tout cas, le bourreau est

légèrement excité avant l'exécution, il a conscience de sa force,

de sa puissance: il est acteur à ce moment-là, le public l'admire

et ressent de l'effroi; aussi n'est-ce pas sans satisfaction qu'il

crie à sa victime: «Gare! il va t'en cuire!» paroles habituelles

et fatales qui précèdent le premier coup. On se représente

difficilement jusqu'à quel point un être humain peut se dénaturer.

Les premiers temps de mon séjour à l'hôpital, j'écoutais

attentivement ces récits des forçats, qui rompaient la monotonie

des longues journées de lit, si uniformes, si semblables les unes

aux autres. Le matin, la tournée des docteurs nous donnait une

distraction, puis venait le dîner. Comme on pense, le manger était

une affaire capitale dans notre vie monotone. Les portions étaient

différentes, suivant la nature des maladies: certains détenus ne

recevaient que du bouillon au gruau; d'autres, du gruau; d'autres,

enfin, de la semoule, pour laquelle il y avait beaucoup

d'amateurs. Les détenus s'amollissaient à la longue et devenaient

gourmets. Les convalescents recevaient un morceau de bouilli, «du

boeuf», comme disaient mes camarades. La meilleure nourriture

était réservée aux scorbutiques: on leur donnait delà viande rôtie

avec de l'oignon, du raifort et quelquefois même un peu d'eau-de-vie.

Le pain était, suivant la maladie, noir ou bis. L'exactitude

observée dans la distribution des rations faisait rire les

malades. Il y en avait qui ne prenaient absolument rien: on

troquait les portions, si bien que très-souvent la nourriture

destinée à un malade était mangée par un autre. Ceux qui étaient à

la diète ou qui n'avaient qu'une petite ration achetaient celle

d'un scorbutique, d'autres se procuraient de la viande à prix

d'argent; il y en avait qui mangeaient deux portions entières, ce

qui leur revenait assez cher, car on les vendait d'ordinaire cinq

kopeks. Si personne n'avait de viande à vendre dans notre salle,

on envoyait le gardien dans l'autre section, et s'il n'en trouvait

pas, on le priait d'en aller chercher dans les infirmeries

militaires «libres», comme nous disions. Il y avait toujours des

malades qui consentaient à vendre leur ration. La pauvreté était

générale, mais ceux qui possédaient quelques sous envoyaient

acheter des miches de pain blanc ou des friandises, au marché. Nos

gardiens exécutaient toutes ces commissions d'une façon

désintéressée. Le moment le plus pénible était celui qui suivait

le dîner: les uns dormaient s'ils ne savaient que faire, les

autres bavardaient, se chamaillaient, ou faisaient des récits à

haute voix. Si l'on n'amenait pas de nouveaux malades, l'ennui

était insupportable. L'entrée d'un nouveau faisait toujours un

certain remue-ménage, surtout quand personne ne le connaissait. On

l'examinait, on s'informait de son histoire. Les plus intéressants

étaient les malades de passage; ceux-là avaient toujours quelque

chose à raconter; bien entendu, ils ne parlaient jamais de leurs

petites affaires; si le détenu n'entamait pas ce sujet lui-même,

personne ne l'interrogeait. On lui demandait seulement d'où il

venait, avec qui il avait fait la route, dans quel état était

celle-ci, où on le menait, etc. Piqués au jeu par les récits des

nouveaux, nos camarades racontaient à leur tour ce qu'ils avaient

vu et fait; on parlait surtout des convois, des exécuteurs, des

chefs de convois. À ce moment aussi, vers le soir, apparaissaient

les forçats qui avaient été fouettés: ils produisaient toujours

une certaine impression, comme je l'ai dit; mais on n'en amenait

pas tous les jours, et l'on s'ennuyait à mort quand rien ne venait

stimuler la mollesse et l'indolence générales; il semblait alors

que les malades fussent exaspérés de voir leurs voisins: parfois

on se querellait.--Nos forçats se réjouissaient quand on amenait

un fou à l'examen médical; quelquefois les condamnés aux verges

feignaient d'avoir perdu l'esprit, afin d'être graciés. On les

démasquait, ou bien ils se décidaient eux-mêmes à renoncer à leur

subterfuge; des détenus qui, pendant deux ou trois jours, avaient

fait des extravagances, redevenaient subitement des gens

très-sensés, se calmaient et demandaient d'un air sombre à sortir de

l'hôpital. Ni les forçats, ni les docteurs ne leur reprochaient

leur ruse ou ne leur rappelaient leurs folies: on les inscrivait

en silence, on les reconduisait en silence; après quelques jours,

ils nous revenaient le dos ensanglanté. En revanche, l'arrivée

d'un véritable aliéné était un malheur pour toute la salle. Ceux

qui étaient gais, vifs, qui criaient, dansaient, chantaient,

étaient accueillis d'abord avec enthousiasme par les forçats. «Ça

va être amusant!» disaient-ils en regardant ces infortunés

grimacer et faire des contorsions. Mais le spectacle était

horriblement pénible et triste. Je n'ai jamais pu regarder les

fous de sang-froid.

On en garda un trois semaines dans notre salle: nous ne savions

plus où nous cacher. Juste à ce moment on en amena un second.

Celui-là me fit une impression profonde.

La première année, ou plus exactement les premiers mois de mon

exil, j'allais au travail, avec une bande de poêliers, à la

tuilerie qui se trouvait à deux verstes de notre prison: nous

travaillions à réparer les poêles dans lesquels on cuisait des

briques pendant l'été. Ce matin-là, M--tski et B. me firent faire

la connaissance du sous-officier surveillant la fabrique,

Ostrojski. C'était un Polonais déjà âgé--il avait soixante ans

au moins,--de haute taille, maigre, d'un extérieur convenable et

même imposant. Il était depuis longtemps au service en Sibérie, et

bien qu'il appartint au bas peuple--c'était un soldat de

l'insurrection de 1830--M--tski et B. l'aimaient et

l'estimaient. Il lisait toujours la Vulgate. Je lui parlai: sa

conversation était aimable et sensée; il avait une façon de

raconter très-intéressante, et il était honnête et débonnaire. Je

ne le revis plus pendant deux ans, j'appris seulement qu'il se

trouvait sous le coup d'une enquête, un beau jour on l'amena dans

notre salle: il était devenu fou. Il entra en glapissant, en

éclatant de rire, et se mit à danser au milieu de la chambre, avec

des gestes indécents et qui rappelaient la danse dite

Kamarinskaïa... Les forçats étaient enthousiasmés, mais je ne sais

pourquoi, je me sentis très-triste... Trois jours après, nous ne

savions que devenir; il se querellait, se battait, gémissait,

chantait au beau milieu de la nuit; à chaque instant ses

incartades dégoûtantes nous donnaient la nausée. Il ne craignait

personne: on lui mit la camisole de force, mais notre position ne

s'améliora pas, car il continua à se quereller et à se battre avec

tout le monde. Au bout de trois semaines, la chambrée fut unanime

pour prier le docteur en chef de le transférer dans l'autre salle

destinée aux forçats. Mais après deux jours, sur la demande des

malades qui occupaient cette salle, on le ramena dans notre

infirmerie. Comme nous avions deux fous à la fois, tous deux

querelleurs et inquiétants, les deux salles ne faisaient que se

les renvoyer mutuellement et finirent par changer de fou. Tout le

monde respira plus librement quand on les emmena loin de nous,

quelque part...

Je me souviens encore d'un aliéné très-étrange. On avait amené un

jour, pendant l'été, un condamné qui avait l'air d'un solide et

vigoureux gaillard, âgé de quarante-cinq ans environ; son visage

était sombre et triste, défiguré par la petite vérole, avec de

petits yeux rouges tout gonflés. Il se plaça à côté de moi: il

était excessivement paisible, ne parlait à personne et

réfléchissait sans cesse à quelque chose qui le préoccupait. La

nuit tombait: il s'adressa à moi sans préambule, il me raconta à

brûle-pourpoint, en ayant l'air de me confier un grand secret,

qu'il devait recevoir deux mille baguettes, mais qu'il n'avait

rien à craindre, parce que la fille du colonel G. faisait des

démarches en sa faveur. Je le regardai avec surprise et lui

répondis qu'en pareil cas, à mon avis, la fille d'un colonel ne

pouvait rien. Je n'avais pas encore deviné à qui j'avais affaire,

car on l'avait amené à l'hôpital comme malade de corps et non

d'esprit. Je lui demandai alors de quelle maladie il souffrait; il

me répondit qu'il n'en savait rien, qu'on l'avait envoyé chez nous

pour certaine affaire, mais qu'il était en bonne santé, et que la

fille du colonel était tombée amoureuse de lui: deux semaines

avant, elle avait passé en voiture devant le corps de garde au

moment où il regardait par sa lucarne grillée, et elle s'était

amourachée de lui rien qu'à le voir. Depuis ce moment-là, elle

était venue trois fois au corps de garde sous différents

prétextes: la première fois avec son père, soi-disant pour voir

son frère, qui était officier de service; la seconde, avec sa

mère, pour distribuer des aumônes aux prisonniers; en passant

devant lui, elle lui avait chuchoté qu'elle l'aimait et qu'elle le

ferait sortir de prison. Il me racontait avec des détails exacts

et minutieux cette absurdité, née de pied en cap dans sa pauvre

tête dérangée. Il croyait religieusement qu'on lui ferait grâce de

sa punition. Il parlait fort tranquillement et avec assurance de

l'amour passionné qu'il avait inspiré à cette demoiselle. Cette

invention étrange et romanesque, l'amour d'une jeune fille bien

élevée pour un homme de près de cinquante ans, affligé d'un visage

aussi triste, aussi monstrueux, indiquait bien ce que l'effroi du

châtiment avait pu sur cette timide créature. Peut-être avait-il

vraiment vu quelqu'un de sa lucarne, et la folie, que la peur

grandissante avait fait germer en lui, avait trouvé sa forme. Ce

malheureux soldat, qui sans doute n'avait jamais pensé aux

demoiselles, avait inventé tout à coup son roman, et s'était

cramponné à cette espérance. Je l'écoutai en silence et racontai

ensuite l'histoire aux autres forçats. Quand ceux-ci le

questionnèrent curieusement, il garda un chaste silence. Le

lendemain, le docteur l'interrogea; comme le fou affirma qu'il

n'était pas malade, on l'inscrivit bon pour la sortie. Nous

apprîmes que le médecin avait griffonné «_Sanat est_» sur sa

feuille, quand il était déjà trop tard pour l'avertir. Nous aussi,

du reste, nous ne savions pas au juste ce qu'il avait. La faute en

était à l'administration, qui nous l'avait envoyé sans indiquer

pour quelle cause elle jugeait nécessaire de le faire entrer à

l'hôpital: il y avait là une négligence impardonnable. Quoi qu'il

en soit, deux jours plus tard, on mena ce malheureux sous les

verges. Il fut, paraît-il, abasourdi par cette punition

inattendue; jusqu'au dernier moment il crut qu'on le gracierait;

quand on le conduisit devant le front du bataillon, il se mit à

crier au secours. Comme la place et les couchettes manquaient dans

notre salle, on l'envoya à l'infirmerie; j'appris que pendant huit

jours entiers il ne dit pas un mot et qu'il demeura confus,

très-triste... Quand son dos fut guéri, on l'emmena... Je n'entendis

plus jamais parler de lui.

En ce qui concerne les remèdes et le traitement des malades, ceux

qui étaient légèrement indisposés n'observaient jamais les

prescriptions des docteurs et ne prenaient point de médicaments,

tandis qu'en général les malades exécutaient ponctuellement les

ordonnances; ils prenaient leurs mixtures, leurs poudres; en un

mot, ils aimaient à se soigner, mais ils préféraient les remèdes

externes; les ventouses, les sangsues, les cataplasmes, les

saignées, pour lesquelles le peuple nourrit une confiance si

aveugle, étaient en grand honneur dans notre hôpital: on les

endurait même avec plaisir. Un fait étrange m'intéressait fort:

des gens qui supportaient sans se plaindre les horribles douleurs

causées par les baguettes et les verges, se lamentaient,

grimaçaient et gémissaient pour le moindre bobo, une ventouse

qu'on leur appliquait. Je ne puis dire s'ils jouaient la comédie.

Nous avions des ventouses d'une espèce particulière. Comme la

machine avec laquelle on pratique des incisions instantanées dans

la peau était gâtée, on devait se servir de la lancette. Pour une

ventouse, il faut faire douze incisions, qui ne sont nullement

douloureuses si l'on emploie une machine, car elle les pratique

instantanément; avec la lancette, c'est une tout autre affaire,

elle ne coupe que lentement et fait souffrir le patient; si l'on

doit poser dix ventouses, cela fait cent vingt piqûres qui sont

très-douloureuses. Je l'ai éprouvé moi-même; outre le mal, cela

irritait et agaçait; mais la souffrance n'était pas si grande

qu'on ne pût contenir ses gémissements. C'était risible de voir de

solides gaillards se crisper et hurler. Ou aurait pu les comparer

à certains hommes qui sont fermes et calmes quand il s'agit d'une

affaire importante, mais qui, à la maison, deviennent capricieux

et montrent de l'humeur pour un rien, parce qu'on ne sert pas leur

dîner; ils récriminent et jurent: rien ne leur va, tout le monde

les fâche, les offense;--en un mot, le bien-être les rend

inquiets et taquins; de pareils caractères, assez communs dans le

menu peuple, n'étaient que trop nombreux dans notre prison, à

cause de la cohabitation forcée. Parfois, les détenus raillaient

ou insultaient ces douillets, qui se taisaient aussitôt; on eût

dit qu'ils n'attendaient que des injures pour se taire.

Oustiantsef n'aimait pas ce genre de pose, et ne laissait jamais

passer l'occasion de remettre à l'ordre un délinquant. Du reste,

il aimait à réprimander: c'était un besoin engendré par la maladie

et aussi par sa stupidité. Il vous regardait d'abord fixement et

se mettait à vous faire une longue admonestation d'un ton calme et

convaincu. On eût dit qu'il avait mission de veiller à l'ordre et

à la moralité générale.

--Il faut qu'il se mêle de tout, disaient les détenus en riant,

car ils avaient pitié de lui et évitaient les querelles.

--A-t-il assez bavardé? trois voitures ne seraient pas de trop

pour charrier tout ce qu'il a dit.

--Qu'as-tu à parler? on ne se met pas en frais pour un imbécile.

Qu'a-t-il à crier pour un coup de lancette?

--Qu'est-ce que ça peut bien te faire?

--Non! camarades, interrompt un détenu; les ventouses, ce n'est

rien; j'en ai goûté, mais le mal le plus ennuyeux, c'est quand on

vous tire longtemps l'oreille, il n'y a pas à dire.

Tous les détenus partent d'un éclat de rire.

--Est-ce qu'on te les a tirées?

--Parbleu! c'est connu.

--Voilà pourquoi elles se tiennent droites comme des perches.

Ce forçat, Chapkine, avait en effet de très-longues oreilles

toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et

paisible, il parlait avec une bonne humeur cachée sous une

apparence sérieuse, ce qui donnait beaucoup de comique à ses

récits.

--Comment pourrais-je savoir qu'on t'a tiré l'oreille, cerveau

borné? recommençait Oustiantsef en s'adressant avec indignation à

Chapkine. Chapkine ne prêtait aucune attention à l'aigre

interpellation de son camarade.

--Qui donc t'a tiré les oreilles? demanda quelqu'un.

--Le maître de police, parbleu! pour cause de vagabondage,

camarades. Nous étions arrivés à K... moi et un autre vagabond,

Ephime. (Il n'avait pas de nom de famille, celui-là.) En route,

nous nous étions refaits un peu dans le hameau de Tolmina; oui, il

y a un hameau qui s'appelle comme ça: Tolmina. Nous arrivons dans

la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s'il n'y

aurait pas un bon coup à faire, et puis filer ensuite. Vous savez,

en plein champ on est libre comme l'air, tandis que ce n'est pas

la même chose en ville. Nous entrons tout d'abord dans un cabaret:

nous jetons un coup d'oeil en ouvrant la porte. Voilà un gaillard

tout hâlé, avec des coudes troués à son habit allemand, qui

s'approche de nous. On parle de choses et d'autres.--Permettez-moi,

qu'il nous dit, de vous demander si vous avez un document[30].

--Non! nous n'en avons pas.

--Tiens, et nous non plus. J'ai encore avec moi deux camarades

qui sont au service du général Coucou[31]. Nous avons un peu fait

la vie, et pour le moment nous sommes sans le sou: oserai-je vous

prier de bien vouloir commander un litre d'eau-de-vie?

--Avec grand plaisir, que nous lui disons.--Nous buvons

ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit où l'on pourrait

faire un bon coup. C'était dans une maison à l'extrémité de la

ville, qui appartenait à un riche bourgeois. Il y avait là un tas

de bonnes choses, aussi nous décidons de tenter l'affaire pendant

la nuit. Dès que nous essayons de faire notre coup à nous cinq,

voilà qu'on nous attrape et qu'on nous mène au poste, puis chez le

maître de police.--Je les interrogerai moi-même, qu'il dit. Il

sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de thé: c'était un

solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y

avait encore là trois vagabonds qu'on venait d'amener. Vous savez,

camarades, qu'il n'y a rien de plus comique qu'un vagabond, parce

qu'il oublie tout ce qu'il fait; on lui taperait sur la tête avec

un gourdin, qu'il répondrait tout de même qu'il ne sait rien,

qu'il a tout oublié.--Le maître de police se tourne de mon côté

et me demande carrément:--Qui es-tu? Je réponds ce que tous les

autres disent:--Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse.

--Attends, j'ai encore à causer avec toi: je connais ton museau.

Et le voilà qui me regarde bien fixement. Je ne l'avais pourtant

vu nulle part. Il demande au second: Qui es-tu?

--File-d'ici, Votre Haute Noblesse!

--On t'appelle File-d'ici?

--On m'appelle comme ça, Votre Haute Noblesse.

--Bien, tu es File-d'ici! et toi? fait-il au troisième.

--Avec-lui, Votre Haute Noblesse!

--Mais comment t'appelle-t-on?

--Moi? je m'appelle «Avec-lui», Votre Haute Noblesse.

--Qui t'a donné ce nom-là, canaille?

--De braves gens, Votre Haute Noblesse! ce ne sont pas les braves

gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien.

--Mais qui sont ces braves gens?

--Je l'ai un peu oublié, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela

généreusement!

--Ainsi tu les as tous oubliés, ces braves gens?

--Tous oubliés, Votre Haute Noblesse.

--Mais tu avais pourtant des parents, un père, une mère. Te

souviens-tu d'eux?

--Il faut croire que j'en ai eu, des parents, Votre Haute

Noblesse, mais cela aussi, je l'ai un peu oublié... peut-être bien

que j'en ai eu, Votre Haute Noblesse.

--Mais où as-tu vécu jusqu'à présent?

--Dans la forêt, Votre Haute Noblesse.

--Toujours dans la forêt?

--Toujours dans la forêt!

--Et en hiver?

--Je n'ai point vu d'hiver, Votre Haute Noblesse.

--Allons! et toi, comment t'appelle-t-on?

--Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse.

--Et toi?

--Aiguise-sans-bâiller, Votre Haute Noblesse.

--Et toi?

--Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse.

--Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout?

--Nous ne nous souvenons de rien du tout.

Il reste debout à rire; les autres se mettent aussi à rire, rien

qu'à le voir. Ça ne se passe pas toujours comme ça; quelquefois

ils vous assènent des coups de poing à vous casser toutes les

dents. Ils sont tous joliment forts et joliment gros, ces gens-là!

«Conduisez-les à la maison de force, dit-il; je m'occuperai d'eux

plus tard. Toi, reste!» qu'il me fait.--«Va-t'en là, assieds-toi!»

Je regarde, je vois du papier, une plume, de l'encre. Je

pense: Que veut-il encore faire?» Assieds-toi, qu'il me répète,

prends la plume et écris!» Et le voilà qui m'empoigne l'oreille et

qui me la tire. Je le regarde du même air que le diable regarde un

pope: «Je ne sais pas écrire, Votre Haute Noblesse!»--«Écris!»

«--Ayez pitié de moi, Votre Haute Noblesse!»--«Écris comme tu

pourras, écris donc!» Et il me tire toujours l'oreille; il me la

tire et me la tord. Oh! camarades, j'aurais mieux aimé recevoir

trois cents verges, un mal d'enfer; mais non: «Écris!» et voilà

tout.

--Était-il devenu fou? quoi?...

--Ma foi, non! Peu de temps avant, un secrétaire avait fait un

coup à Tobolsk: il avait volé la caisse du gouvernement, et

s'était enfui avec l'argent: il avait aussi de grandes oreilles.

Alors, vous comprenez, on a fait savoir ça partout. Je répondais

au signalement; voilà pourquoi il me tourmentait avec son «Écris!»

Il voulait savoir si je savais écrire et comment j'écrivais.

--Un vrai finaud! Et ça faisait mal?

--Ne m'en parlez pas!

Un éclat de rire unanime retentit.

--Eh bien! tu as écrit?...

--Qu'est-ce que j'aurais écrit? j'ai promené ma plume sur le

papier, je l'ai tant promenée qu'il a cessé de me tourmenter. Il

m'a allongé une douzaine de gifles, comme de juste, et puis m'a

laissé aller... en prison, bien entendu.

--Est-ce que tu sais vraiment écrire?

--Oui, je savais écrire, comment donc? mais depuis qu'on a

commencé à se servir de plumes, j'ai tout à fait oublié!...

Grâce aux bavardages des forçats qui peuplaient l'hôpital, le

temps s'écoulait. Mon Dieu! quel ennui! Les jours étaient longs,

étouffants et monotones, tant ils se ressemblaient. Si seulement

j'avais eu un livre! Et pourtant, j'allais souvent à l'infirmerie,

surtout au commencement de mon exil, soit parce que j'étais

malade, soit pour me reposer, pour sortir de la maison de force.

La vie était pénible là-bas, encore plus pénible qu'à l'hôpital,

surtout au point de vue moral. Toujours cette envie, cette

hostilité querelleuse, ces chicanes continuelles qu'on nous

cherchait, à nous autres gentilshommes, toujours ces visages

menaçants, haineux! Ici, à l'ambulance, on vivait au moins sur un

pied d'égalité, en camarades. Le moment le plus triste de toute la

journée, c'était la soirée et le commencement de la nuit. On se

couchait de bonne heure... Une veilleuse fumeuse scintille au fond

de la salle, près de la porte, comme un point brillant. Dans notre

coin, nous sommes dans une obscurité presque complète. L'air est

infect et étouffant. Certains malades ne peuvent pas s'endormir,

ils se lèvent et restent assis une heure entière sur leurs lits,

la tête penchée, ils ont l'air de réfléchir à quelque chose. Je

les regarde, je cherche à deviner ce qu'ils pensent, afin de tuer

le temps. Et je me mets à songer, je rêve au passé, qui se

présente en tableaux puissants et larges à mon imagination; je me

rappelle des détails qu'en tout autre temps j'aurais oublié et qui

ne m'auraient jamais fait une impression aussi profonde que

maintenant. Et je rêve de l'avenir: Quand sortirai-je de la maison

de force? où irai-je? que m'arrivera-t-il alors? reviendrai-je

dans mon pays natal?... Je pense, je pense, et l'espérance renaît

dans mon âme... Une autre fois, je me mets à compter: un, deux,

trois, etc., afin de m'endormir en comptant. J'arrivais

quelquefois jusqu'à trois mille, sans pouvoir m'assoupir.

Quelqu'un se retourne sur son lit. Oustiantsef tousse, de sa toux

de poitrinaire pourri, puis gémit faiblement, et balbutie chaque

fois: «Mon Dieu, j'ai péché!» Qu'elle est effrayante à entendre,

cette voix malade, défaillante et brisée, au milieu du calme

général! Dans un coin, des malades qui ne dorment pas encore

causent à voix basse, étendus sur leurs couchettes. L'un d'eux

raconte son passé, des choses lointaines, enfuies; il parle de son

vagabondage, de ses enfants, de sa femme, de ses anciennes

habitudes. Et l'on devine à l'accent de cet homme que rien de tout

cela ne reviendra plus, n'existera jamais pour lui, et que c'est

un membre coupé, rejeté; un autre l'écoute. On perçoit un

chuchotement très-faible, comme de l'eau qui murmure quelque part,

là-bas, bien loin... Je me souviens qu'une fois, pendant une

interminable nuit d'hiver, j'entendis un récit qui, au premier

abord, me parut un songe balbutié dans un cauchemar, rêvé dans un

trouble fiévreux, dans un délire...

Souvenirs de la maison des morts · 第 16 / 25 题