Trois jours après mon arrivée, je reçus l'ordre d'aller au
travail. L'impression qui m'est restée de ce jour est encore
très-nette, bien qu'elle n'ait rien présenté de particulier, si l'on
ne prend pas en considération ce que ma position avait en elle-même
d'extraordinaire. Mais c'étaient les premières sensations: à ce
moment encore, je regardais tout avec curiosité. Ces trois
premières journées furent certainement les plus pénibles de ma
réclusion.--«Mes pérégrinations sont finies, me disais-je à
chaque instant; me voici arrivé au bagne, mon port pour de longues
années. C'est ici le coin où je dois vivre; j'y entre le coeur
navré et plein de défiance... Qui sait? quand il me faudra le
quitter, peut-être le regretterai-je sincèrement», ajoutais-je,
poussé par cette maligne jouissance qui vous excite à fouiller
votre plaie, comme pour en savourer les souffrances; on trouve
quelquefois une jouissance aiguë dans la conscience de l'immensité
de son propre malheur. La pensée que je pourrais regretter ce
séjour m'effrayait moi-même. Déjà alors je pressentais à quel
degré incroyable l'homme est un animal d'accoutumance. Mais ce
n'était que l'avenir, tandis que le présent qui m'entourait était
hostile et terrible. Il me semblait du moins qu'il en était ainsi.
La curiosité sauvage avec laquelle m'examinaient mes camarades les
forçats, leur dureté envers un ex-gentilhomme qui entrait dans
leur corporation, dureté qui était parfois de la haine,--tout
cela me tourmentait tellement que je désirais moi-même aller au
travail, afin de mesurer d'un seul coup l'étendue de mon malheur,
de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la même
ornière. Beaucoup de faits m'échappaient, et je ne savais pas
encore démêler de l'hostilité générale la sympathie que l'on me
manifestait. Du reste, l'affabilité et la bienveillance que
m'avaient témoignées certains forçats, me rendirent un peu de
courage et me ranimèrent. Le plus aimable à mon égard fut Akim
Akimytch. Je remarquai bientôt aussi quelques bonnes et douces
figures dans la foule sombre et haineuse des autres.--«On trouve
partout des méchants, mais, même parmi les méchants, il y a du
bon, me hâtai-je de penser en guise de consolation. Qui sait? ces
gens ne sont peut-être pas pires que les autres qui sont libres.»
Tout en pensant ainsi, je hochais la tête, et pourtant, mon Dieu!
je ne savais pas combien j'avais raison.
Le forçat Souchiloff par exemple: un homme que je n'appris à
connaître que beaucoup plus tard, quoiqu'il fût presque toujours
dans mon voisinage pendant tout mon temps. Dès que je parle des
forçats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je
pense à lui. Il me servait, ainsi qu'un autre détenu nommé Osip,
qu'Akim Akimytch m'avait recommandé dès mon entrée en prison: pour
trente kopeks par mois, cet homme s'engageait à me cuisiner un
dîner à part, au cas où l'ordinaire de la prison me dégoûterait et
où je pourrais me nourrir à mon compte. Osip était un des quatre
cuisiniers désignés par les détenus dans nos deux cuisines: entre
parenthèses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et
les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n'allaient pas
aux travaux de fatigue; leur emploi consistait à faire le pain et
la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisinières, non par
mépris, car c'étaient toujours les hommes les plus intelligents et
les plus honnêtes que l'on choisissait, mais par plaisanterie. Ce
surnom ne les fâchait nullement. Depuis plusieurs années, Osip
avait été constamment choisi comme cuisinière; il ne déclinait ses
fonctions que quand il s'ennuyait trop ou lorsqu'il voyait une
occasion d'apporter de l'eau-de-vie à la caserne. Bien qu'il eût
été envoyé à la maison de force pour contrebande, il était d'une
honnêteté et d'une débonnaireté rares (j'ai parlé de lui plus
haut); horriblement poltron par exemple et craignant les verges
sur toutes choses. D'un caractère paisible, patient, affable avec
tout le monde, il ne se querellait jamais; mais, pour rien au
monde, il n'aurait pu résister à la tentation d'apporter de
l'eau-de-vie, malgré toute sa poltronnerie, par amour pour la
contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le
commerce d'eau-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus
modeste que Gazine, parce qu'il n'osait pas risquer souvent et
beaucoup à la fois. Je vécus toujours en bons termes avec Osip.
Pour avoir sa nourriture à part, il ne fallait pas être très-riche:
je me nourrissais à raison d'un rouble par mois, sauf, bien
entendu, le pain, qui nous était fourni; quelquefois, quand
j'étais très-affamé, je me décidais à manger la soupe aux choux
aigres des forçats, malgré le dégoût qu'elle m'inspirait; plus
tard, ce dégoût disparut tout à fait. J'achetais d'ordinaire une
livre de viande par jour, qui me coûtait deux kopeks. Les
invalides qui surveillaient l'intérieur des casernes consentaient
par bienveillance à se rendre journellement au marché pour les
achats des forçats: ils ne recevaient aucune rétribution, si ce
n'est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue
de leur propre tranquillité, car leur vie à la maison de force eût
été un tourment perpétuel, s'ils s'y étaient refusés. Ils
apportaient du tabac, du thé, de la viande, enfin tout ce qu'on
voulait, sauf pourtant de l'eau-de-vie. Du reste, on ne les en
priait jamais, bien qu'ils se fissent régaler quelquefois.
Pendant plusieurs années, Osip me prépara le même morceau de
viande rôtie; comment il parvenait à la faire cuire, c'était son
secret. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que durant tout ce
temps, je n'échangeai peut-être pas deux paroles avec lui: je
tentai nombre de fois de le faire causer; mais il était incapable
de soutenir une conversation; il ne savait que sourire et répondre
oui et non à toutes les questions. C'était singulier, cet Hercule
qui n'avait pas plus d'intelligence qu'un bambin de sept ans.
Souchiloff était aussi du nombre de ceux qui m'aidaient. Je ne
l'avais ni appelé ni cherché. Il s'attacha à ma personne de son
propre mouvement, je ne me souviens pas même à quel moment. Il
avait pour occupation principale de nettoyer mon linge.--Il y
avait à cette intention un bassin au milieu de la cour, autour
duquel les forçats lavaient leur linge dans des baquets
appartenant à l'État.--Souchiloff avait trouvé le moyen de me
rendre une foule de petits services; il faisait bouillir ma
théière, courait à droite et à gauche remplir les diverses
commissions que je lui confiais; il me procurait tout ce qu'il me
fallait, prenait le soin de faire raccommoder ma veste, graissait
mes bottes quatre fois par mois. Il faisait tout cela avec zèle,
d'un air affairé, comme s'il sentait quelles obligations pesaient
sur lui; en un mot, il avait tout à fait lié son sort au mien et
se mêlait de tout ce qui me regardait. Il n'aurait jamais dit, par
exemple: «Vous avez tant de chemises... votre veste est déchirée»,
mais bien: «Nous avons tant de chemises... notre veste est
déchirée.» Il ne voyait de beau que moi, et je crois même que
j'étais devenu le but unique de toute sa vie. Comme il ne
connaissait aucun métier, il ne recevait d'autre argent que le
mien, une misère, bien entendu, et pourtant il était toujours
content, quelque somme que je lui donnasse. Il n'aurait pu vivre
sans servir quelqu'un, il m'avait accordé la préférence parce que
j'étais plus affable et surtout plus équitable que les autres en
matière d'argent. C'était un de ces êtres qui ne s'enrichissent
jamais, qui ne font jamais bien leurs affaires; de ces gens que
les joueurs louaient pour veiller toute la nuit dans
l'antichambre, aux écoutes du moindre bruit qui annoncerait
l'arrivée du major; ils recevaient cinq kopeks pour une nuit
entière. En cas de perquisition nocturne, ils ne recevaient rien;
leur dos répondait au contraire de leur inattention. Ce qui
caractérise cette sorte d'hommes, c'est leur absence complète de
personnalité: ils la perdent partout et toujours, ils ne sont
jamais qu'au second ou au troisième plan. Cela est inné en eux.
Souchiloff était un pauvre hère, doux, ahuri; on eût dit qu'il
venait d'être battu, il l'était de naissance; et pourtant personne
dans notre caserne n'eût porté la main sur lui. J'ai toujours eu
pitié de lui sans savoir pourquoi. Je ne pouvais le regarder sans
éprouver une profonde compassion.--Pourquoi avais-je pitié de
lui? Je ne saurais répondre à cette question. Je ne pouvais pas
lui parler, car il ne savait pas causer: il s'animait seulement
quand, pour mettre fin à la conversation, je lui donnais quelque
chose à faire, quand je le priais de courir quelque part. J'acquis
la conviction que je lui causais du plaisir en lui donnant un
ordre. Ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, ni bête, ni
intelligent, ni vieux, ni jeune, il était difficile de dire
quelque chose de défini, de certain, de cet homme au visage
légèrement grêlé, aux cheveux blonds. Un point seulement me
paraissait ressortir: il appartenait, autant que je pus le
deviner, à la même compagnie que Sirotkine, il lui appartenait par
son ahurissement et son irresponsabilité. Les détenus se moquaient
quelquefois de lui parce qu'il s'était _troqué_ en route, en
venant en Sibérie, et qu'il s'était _troqué_ pour une chemise
rouge et un rouble d'argent. On riait de la somme infime pour
laquelle il s'était vendu. Se _troquer_ signifie échanger son nom
contre celui d'un autre détenu, et, par conséquent, s'engager à
subir la condamnation de ce dernier. Si étrange que cela paraisse,
le fait est de toute authenticité; cette coutume, consacrée par
les traditions, existait encore parmi les détenus qui
m'accompagnaient dans mon exil en Sibérie. Je me refusai tout
d'abord à croire à une pareille chose, mais par la suite je dus me
rendre à l'évidence.
Voici de quelle façon se pratique ce troc: un convoi de déportés
se met en route pour la Sibérie; il y a là des condamnés de toute
catégorie: aux travaux forcés, aux mines, à la simple
colonisation. Chemin faisant, quelque part, dans le gouvernement
de Perm, par exemple, un déporté désire troquer son sort contre
celui d'un autre. Un Mikaïloff, condamné aux travaux forcés pour
un crime capital, trouve désagréable la perspective de passer de
nombreuses années privé de liberté; comme il est rusé et déluré,
il sait ce qu'il doit faire; il cherche dans le convoi un camarade
simple et bonasse, de caractère tranquille, et dont la peine soit
moins rigoureuse; quelques années de mines et de travaux forcés,
ou simplement l'exil. Il trouve enfin un Souchiloff, ancien serf,
qui n'est condamné qu'à la colonisation. Celui-ci a fait déjà
quinze cents verstes sans un kopek dans sa poche, par la bonne
raison qu'un Souchiloff ne peut pas avoir d'argent à lui; il est
fatigué, exténué, car il n'a pour se nourrir que la portion
réglementaire, pour se couvrir que l'uniforme des forçats; il ne
peut même pas s'accorder un bon morceau de temps à autre, et sert
tout le monde pour quelques liards. Mikaïloff entame conversation
avec Souchiloff; ils se conviennent, ils se lient; enfin, à une
étape quelconque, Mikaïloff enivre son camarade. Puis il lui
demande s'il veut «troquer son sort».--«Je m'appelle Mikaïloff,
je suis condamné à des travaux forcés qui n'en sont pas, car je
dois entrer dans une section particulière. Ce sont bien des
travaux forcés, si tu veux, mais pas comme les autres, ma division
est particulière, elle doit être probablement meilleure!»
Avant que la division particulière fût abolie, beaucoup de gens
appartenant au monde officiel, voire même à Pétersbourg, ne se
doutaient pas de son existence. Elle se trouvait dans un coin si
retiré d'une des contrées les plus lointaines de la Sibérie qu'il
était difficile d'en connaître l'existence; elle était d'ailleurs
insignifiante par le nombre des condamnés (de mon temps, il y en
avait en tout soixante-dix). J'ai rencontré plus tard des gens qui
avaient servi en Sibérie, connaissaient parfaitement ce pays, et
qui entendaient parler pour la première fois d'une «division
particulière». Dans le _Recueil des Lois_, il n'y a en tout que
six lignes sur cette institution: «_Il est adjoint à la maison de
force de _..._ une division particulière pour les criminels les
plus dangereux, en attendant que les travaux les plus pénibles
soient organisés._» Les détenus eux-mêmes ne savaient rien de
cette division particulière; était-elle perpétuelle ou temporaire?
En réalité, il n'y avait pas de terme fixe, ce n'était qu'un
intérim qui devait se prolonger «_jusqu'à l'ouverture des travaux
les plus pénibles_», c'est-à-dire pour longtemps. Ni Souchiloff,
ni aucun des condamnés au convoi, ni Mikaïloff lui-même ne
pouvaient deviner la signification de ces deux mots. Pourtant
Mikaïloff soupçonnait le caractère véritable de cette division; il
en jugeait par la gravité du crime pour lequel on lui faisait
parcourir trois ou quatre mille verstes à pied. Certainement, on
ne l'envoyait pas dans un endroit où il serait très-bien.
Souchiloff devait être colon: que pouvait désirer de mieux
Mikaïloff?--«Ne veux-tu pas te troquer?» Souchiloff est un peu
ivre, c'est un coeur simple, plein de reconnaissance pour son
camarade qui le régale, il n'ose lui refuser. Il a du reste
entendu dire à d'autres condamnés qu'on peut se troquer, que
d'autres l'ont fait, et qu'il n'y a par conséquent rien
d'extraordinaire, d'inouï, dans cette proposition. On tombe
d'accord; le rusé Mikaïloff, profitant de la simplicité de
Souchiloff, lui achète son nom pour une chemise rouge et un rouble
d'argent qu'il lui donne devant témoins. Le lendemain Souchiloff
est dégrisé, mais on le fait boire de nouveau, aussi ne peut-il
plus refuser: le rouble est bu; au bout de peu de temps, la
chemise rouge a le même sort.--«Si tu ne consens plus au marché,
rends-moi l'argent que je t'ai donné!» dit Mikaïloff. Où
Souchiloff prendrait-il un rouble? S'il ne le rend pas, l'artel[11]
le forcera à le rendre; les déportés sont chatouilleux sur ce
point-là. Il faut qu'il tienne sa promesse, l'artel l'exige, sans
quoi, malheur! on tue le malhonnête homme ou au moins on
l'intimide sérieusement.
En effet, que l'artel montre une seule fois de l'indulgence pour
ceux qui n'exécutent pas leur promesse, et c'en est fait de ces
trocs de noms. Si l'on peut renier la parole donnée et rompre le
marché conclu, après avoir touché la somme fixée, qui se tiendra
lié par les conditions convenues? En un mot, c'est une question de
vie ou de mort pour l'artel, une question qui les touche tous;
aussi les déportés se montrent-ils fort sévères dans ce cas.--
Souchiloff s'aperçoit enfin qu'il est impossible de reculer, que
rien ne le sauvera, aussi consent-il à ce qu'on exige de lui. On
annonce alors le marché à tout le convoi, et si l'on craint les
dénonciations, on régale convenablement ceux dont on n'est pas
sûr. Cela leur est bien égal, aux autres! que ce soit Mikaïloff ou
Souchiloff qui aille au diable; ils ont bu de l'eau-de-vie, ils
ont été régalés, aussi le secret est-il gardé par tous. À l'étape
suivante, on fait l'appel; quand le tour de Mikaïloff arrive,
Souchiloff dit: Présent! Mikaïloff répond: Présent! pour
Souchiloff, et l'on va plus loin. On ne parle même plus de la
chose. À Tobolsk, on trie les prisonniers, Mikaïloff s'en ira
coloniser le pays, tandis que Souchiloff est conduit à la division
particulière sous une double escorte. Impossible de réclamer, de
protester, que pourrait-on prouver? Combien d'années l'affaire
traînerait-elle? Quel bénéfice en retirerait le plaignant? Où sont
enfin les témoins? Ils se récuseraient, si même on en trouvait.--
Voilà comment Souchiloff, pour un rouble d'argent et une chemise
rouge, avait été envoyé à la section particulière.
Les détenus se moquaient de lui, non parce qu'il s'était troqué,
bien qu'en général ils méprisent les sots qui ont eu la bêtise
d'échanger un travail plus facile contre un plus pénible, mais
parce qu'il n'avait rien reçu pour ce marché qu'une chemise rouge
et un rouble, ce qui était une rétribution par trop dérisoire. On
se troque d'ordinaire pour de grosses sommes,--relativement aux
ressources des forçats;--on reçoit même pour cela quelques
dizaines de roubles. Mais Souchiloff était si nul, si impersonnel,
si insignifiant, qu'il n'y avait pas moyen de se moquer de lui.
Nous avons vécu longtemps ensemble, lui et moi; j'avais pris
l'habitude de cet homme, et il avait conçu de l'attachement pour
ma personne. Un jour cependant,--je ne me pardonnerai jamais ce
que j'ai fait là,--il n'avait pas exécuté mes ordres; comme il
vint me demander de l'argent, j'eus la cruauté de lut dire: «--
Vous savez bien demander de l'argent, mais vous ne faites pas ce
qu'on vous dit!» Souchiloff se tut et se hâta d'obéir, mais tout à
coup devint très-triste. Deux jours se passèrent. Je ne pouvais
croire qu'il pût s'affecter si fort de ce que je lui avais dit. Je
savais qu'un détenu nommé Vassilief exigeait impérieusement de lui
le payement d'une petite dette. Il était probablement à court
d'argent, et n'osait pas m'en demander: «--Souchiloff, vous
vouliez, je crois, me demander de l'argent pour payer Antône
Vassilief, tenez, en voici!» J'étais assis sur mon lit de camp.
Souchiloff resta debout devant moi, fort étonné que je lui
proposasse moi-même de l'argent et que je me fusse souvenu de sa
position épineuse, d'autant plus que dans ces derniers temps, à
son idée, il m'avait demandé beaucoup d'avances et qu'il n'osait
pas espérer que je lui en donnasse. Il regarda le papier que je
lui tendais, me regarda, se tourna brusquement et sortit. Cela
m'étonna au dernier point. Je sortis après lui et le trouvai
derrière les casernes. Il était debout, la figure appuyée contre
la palissade, accoudé sur les pieux.
--Souchiloff, qu'avez-vous donc? lui demandai-je. Il ne me
répondit pas, et à ma grande stupéfaction je m'aperçus qu'il était
prêt à pleurer.
--Vous... pensez... Alexandre... Pétrovitch... fit-il d'une voix
tremblante, en tâchant de ne pas me regarder, que je vous... pour
de l'argent... mais moi... je... eh!
Il se tourna de nouveau et frappa la palissade de son front; il se
mit à sangloter. C'était la première fois, à la maison de force,
que je voyais un homme pleurer. Je le consolai à grand'peine; il
me servit désormais avec encore plus de zèle, si c'est possible,
il «m'observait»; mais à des indices presque insaisissables, je
pus deviner que son coeur ne me pardonnerait jamais mon reproche.
Et cependant d'autres se moquaient de lui, le taquinaient chaque
fois que l'occasion s'en présentait, l'insultaient même sans qu'il
se fâchât; au contraire, il vivait avec eux en bonne amitié. Oui,
il est difficile de connaître un homme, même après l'avoir
fréquenté de longues années.
Voilà pourquoi la maison de force n'avait pas pour moi au premier
abord la signification qu'elle devait prendre plus tard. Voilà
pourquoi, malgré mon attention, je ne pouvais démêler beaucoup de
faits qui me crevaient les yeux. Ceux qui me frappèrent tout
d'abord étaient les plus saillants, mais mon point de vue étant
faux, ils ne me laissaient qu'une impression lourde et
désespérément triste. Ce qui contribua surtout à ce résultat, ce
fut ma rencontre avec A--f, le détenu arrivé au bagne avant moi et
qui m'avait si douloureusement étonné les premiers jours. Il
empoisonna tout le début de ma réclusion et aggrava encore mes
souffrances morales déjà si cruelles.
C'était l'exemple le plus repoussant de l'avilissement et de
l'extrême lâcheté où peut glisser un homme dans lequel tout
sentiment d'honneur a péri sans lutte et sans repentir. Ce jeune
homme, un noble,--j'ai déjà parlé de lui,--rapportait à notre
major tout ce qui se faisait dans les casernes, car il était lié
avec le brosseur Fedka. Voici son histoire.
Arrivé à Pétersbourg avant d'avoir pu finir ses études, après une
querelle avec ses parents, que sa vie débauchée effrayaient, il
n'avait pas reculé pour se procurer de l'argent devant une
dénonciation; il s'était décidé à vendre le sang de dix hommes,
pour satisfaire la soif insatiable des plaisirs les plus grossiers
et les plus déshonnêtes. Il était devenu si avide de ces
jouissances de bas étage, il s'était si complètement perverti dans
les tavernes et les maisons mal famées de Pétersbourg, qu'il
n'hésita pas à se lancer dans une affaire qu'il savait être
insensée, car il ne manquait pas d'intelligence: il fut condamné à
l'exil et à dix ans de travaux forcés en Sibérie. Sa vie ne
faisait que commencer; il semble que l'effroyable coup dont elle
était frappée aurait dû le surprendre, éveiller en lui quelque
résistance, provoquer une crise; mais il accepta son nouveau sort
sans la moindre confusion; il ne s'effraya même pas: ce qui lui
faisait peur, c'était l'obligation de travailler et de quitter
pour toujours ses habitudes de débauche. Le nom de forçat n'avait
fait que le disposer à de plus grandes bassesses et à des vilenies
plus hideuses encore, «Je suis maintenant forçat, je puis donc
ramper à mon aise, sans honte.» C'est ainsi qu'il envisageait sa
situation. Je me souviens de cette créature dégoûtante comme d'un
phénomène monstrueux. Pendant plusieurs années j'ai vécu au milieu
de meurtriers, de débauchés et de scélérats avérés, mais de ma vie
je n'ai rencontré un cas aussi complet d'abaissement moral, de
corruption voulue et de bassesse effrontée. Parmi nous se trouvait
un parricide d'origine noble,--j'ai déjà parlé de lui,--mais
je pus me convaincre par différents traits que celui-ci était
beaucoup plus convenable et plus humain que A--f. Pendant tout le
temps de ma condamnation, il n'a jamais été autre chose à mes yeux
qu'un morceau de chair, pourvu de dents et d'un estomac, avide des
plus sales et des plus féroces jouissances animales, pour la
satisfaction desquelles il était prêt à assassiner n'importe qui.
Je n'exagère rien, car j'ai reconnu en A--f un des spécimens les
plus complets de l'animalité qui n'est contenu par aucun principe,
par aucune règle. Combien son sourire éternellement moqueur me
dégoûtait! C'était un monstre, un Quasimodo moral. Et il était
intelligent, rusé, joli, quelque peu instruit, avec certaines
capacités. Non! l'incendie, la peste, la famine, n'importe quel
fléau est préférable à la présence d'un tel homme dans la société.
J'ai déjà dit que dans la maison de force, l'espionnage et les
dénonciations florissaient, comme le produit naturel de
l'avilissement, sans que les détenus s'en formalisassent le moins
du monde; au contraire, ils étaient en relations amicales avec A--
f; on était plus affable pour lui que pour nous. Les bonnes
dispositions de notre ivrogne de major à son égard lui donnaient
une certaine importance et même une certaine valeur aux yeux des
forçats. Plus tard cette lâche créature s'enfuit avec un autre
forçat et un soldat d'escorte, mais je raconterai cette évasion en
temps et lieu.--Tout d'abord il vint rôder autour de moi,
pensant que je ne connaissais pas son histoire. Je le répète, il
empoisonna les premiers temps de ma réclusion, à me rendre
vraiment désespéré. J'étais effrayé de l'ignoble milieu de
bassesse et de lâcheté dans lequel on m'avait jeté. Je supposais
que tout était aussi vil et aussi lâche, mais je me trompais quand
je jugeais tout le monde semblable à A--f.
Ces trois premières journées, je ne fis que rôder dans la maison
de force, quand je ne restais pas étendu sur mon lit de camp. Je
confiai à un détenu dont j'étais sûr la toile qui m'avait été
délivrée par l'administration, afin qu'il m'en fit quelques
chemises. Toujours sur le conseil d'Akim Akimytch, je me procurai
un matelas pliant. Il était en feutre, couvert de toile, aussi
mince qu'une galette et fort dur pour qui n'y était pas habitué.
Akim Akimytch s'engagea à me procurer tous les objets de première
nécessité et me fit de ses propres mains une couverture avec des
morceaux de vieux drap de l'État, choisis et découpés dans les
pantalons et dans les vestes hors d'usage que j'avais achetés à
différents détenus. Les effets de l'État, quand ils ont été portés
le temps réglementaire, deviennent la propriété des détenus.
Ceux-ci les vendent aussitôt, car, si usée que soit une pièce
d'habillement, elle a toujours une certaine valeur. Tout cela
m'étonnait beaucoup, surtout au début, lors de mes premiers
frottements avec ce monde-là. Je devins aussi peuple que mes
compagnons, aussi forçat qu'eux. Leurs habitudes, leurs idées,
leurs coutumes déteignirent sur moi et devinrent miennes par le
dehors, sans pénétrer toutefois dans mon for intérieur. J'étais
étonné et confus, comme si je n'eusse jamais entendu parler de
tout cela ni soupçonné rien de pareil, et pourtant je savais à
quoi m'en tenir, du moins par ce qui m'avait été dit. Mais la
réalité produisit une toute autre impression que les ouï-dire.
Pouvais-je supposer que des chiffons délabrés eussent encore une
valeur? et pourtant ma couverture était cousue tout entière de
guenilles! Il était difficile de qualifier le drap employé pour
les habits des détenus: il ressemblait au drap gris épais,
fabriqué pour les soldats, mais aussitôt qu'il avait été quelque
peu porté, il montrait la corde et se déchirait abominablement. Un
uniforme devait suffire pour une année entière, mais il ne durait
jamais ce temps-là. Le détenu travaille, porte de lourds fardeaux,
le drap s'use et se troue vite à ce métier-là. Les touloupes
devaient être conservées trois ans; pendant tout ce temps elles
servaient de vêtements, de couvertures et de coussins, mais elles
étaient solides; à la fin de la troisième année, il n'était
pourtant pas rare de les voir raccommodées avec de la toile
ordinaire. Bien qu'elles fussent fort usées, on trouvait néanmoins
moyen de les vendre à raison de quarante kopeks la pièce. Les
mieux conservées allaient même au prix de soixante kopeks, ce qui
était une grosse somme dans la maison de force.
L'argent,--je l'ai déjà dit,--a un pouvoir souverain dans la
vie du bagne. On peut assurer qu'un détenu qui a quelques
ressources souffre dix fois moins que celui qui n'a rien.--«Du
moment que l'État subvient à tous les besoins du forçat, pourquoi
aurait-il de l'argent?» Ainsi raisonnaient nos chefs. Néanmoins,
je le répète, si les détenus avaient été privés de la faculté de
posséder quelque chose en propre, ils auraient perdu la raison, ou
seraient morts comme des mouches, ils auraient commis des crimes
inouïs,--les uns par ennui, par chagrin,--les autres pour être
plus vite punis et par suite «changer leur sort», comme ils
disaient. Si le forçat qui a gagné quelques kopeks à la sueur
sanglante de son corps, qui s'est engagé dans des entreprises
périlleuses pour les acquérir, dépense cet argent à tort et à
travers, avec une stupidité enfantine, cela ne signifie pas le
moins du monde qu'il n'en sache pas le prix, comme on pourrait le
croire au premier abord. Le forçat est avide d'argent; il l'est à
en perdre le jugement; mais s'il le jette par la fenêtre, c'est
pour se procurer ce qu'il préfère à l'argent. Et que met-il
au-dessus de l'argent? La liberté, ou du moins un semblant, un rêve
de liberté! Les forçats sont tous de grands rêvasseurs. J'en
parlerai plus loin, avec plus de détails, mais pour le moment je
me bornerai à dire que j'ai vu des condamnés à vingt ans de
travaux forcés me dire d'un air tranquille: «--Quand je finirai
mon temps, si Dieu le veut, alors...» Le nom même de forçat
indique un homme privé de son libre arbitre;--or, quand cet
homme dépense son argent, il agit à sa guise. Malgré les stigmates
et les fers, malgré la palissade d'enceinte qui cache le monde
libre à ses yeux et l'enferme dans une cage comme une bête féroce,
il peut se procurer de l'eau-de-vie, une fille de joie, et même
quelquefois (pas toujours) corrompre ses surveillants immédiats,
les invalides, voire les sous-officiers, qui fermeront les yeux
sur les infractions à la discipline; il pourra même,--ce qu'il
adore,--fanfaronner devant eux, c'est-à-dire montrer à ses
camarades et se persuader à lui-même, pour un temps, qu'il jouit
de plus de liberté qu'il n'en a en réalité; le pauvre diable veut,
en un mot, se convaincre de ce qu'il sait être impossible: c'est
la raison pour laquelle les détenus aiment à se vanter, à exagérer
comiquement et naïvement leur pauvre personnalité, fut-elle même
imaginaire. Enfin, ils risquent quelque chose dans ces bombances,
par conséquent c'est un semblant de vie et de liberté, du seul
bien qu'ils désirent. Un millionnaire auquel on mettrait la corde
au cou ne donnerait-il pas tous ses millions pour une gorgée
d'air?
Un détenu a vécu tranquillement pendant plusieurs années
consécutives, sa conduite a été si exemplaire qu'on l'a même fait
_dizainier_; tout à coup, au grand étonnement de ses chefs, cet
homme se mutine, fait le diable à quatre, et ne recule pas devant
un crime capital, tel qu'un assassinat, un viol, etc. On s'en
étonne. La cause de cette explosion inattendue, chez un homme dont
on n'attendait rien de pareil, c'est la manifestation angoissée,
convulsive, de la personnalité, une mélancolie instinctive, un
désir d'affirmer son moi avili, sentiments qui obscurcissent le
jugement. C'est comme un accès d'épilepsie, un spasme: l'homme
enterré vivant et qui se réveille tout à coup doit frapper aussi
désespérément le couvercle de son cercueil; il tâche de le
repousser, de le soulever, bien que son raisonnement le convainque
de l'inutilité de tous ses efforts, mais le raisonnement n'a rien
à voir dans ces convulsions. Il ne faut pas oublier que presque
toute manifestation volontaire de la personnalité des forçats est
considérée comme on crime; aussi, que cette manifestation soit
importante ou insignifiante, cela leur est parfaitement
indifférent. Débauche pour débauche, risque pour risque, mieux
vaut aller jusqu'au bout, voire jusqu'au meurtre. Il n'y a que le
premier pas qui coûte; peu à peu l'homme s'affole, s'enivre, on ne
le contient plus. C'est pourquoi il vaudrait mieux ne pas le
pousser à de pareilles extrémités. Tout le monde serait plus
tranquille.
Oui! mais comment y arriver?
VI--LE PREMIER MOIS (Suite).
Lors de mon entrée à la maison de force, je possédais une petite
somme d'argent, mais je n'en portais que peu sur moi, de peur
qu'on ne me le confisquât. J'avais collé quelques assignats dans
la reliure de mon évangile (seul livre autorisé au bagne). Cet
évangile m'avait été donné à Tobolsk par des personnes exilées
depuis plusieurs dizaines d'années et qui s'étaient habituées à
voir un frère dans chaque «malheureux». Il y a en Sibérie des gens
qui consacrent leur vie à secourir fraternellement les
«malheureux»; ils ont pour eux la même sympathie qu'ils auraient
pour leurs enfants; leur compassion est sainte et tout à fait
désintéressée. Je ne puis m'empêcher de raconter en quelques mots
une rencontre que je fis alors.
Dans la ville où se trouvait notre prison demeurait une veuve,
Nastasia Ivanovna. Naturellement, personne de nous n'était en
relations directes avec cette femme. Elle s'était donné comme but
de son existence de venir en aide à tous les exilés, mais surtout
à nous autres forçats. Y avait-il eu dans sa famille un malheur?
une des personnes qui lui étaient chères avait-elle subi un
châtiment semblable au nôtre? je l'ignore; toujours est-il qu'elle
faisait pour nous tout ce qu'elle pouvait. Elle pouvait très-peu,
car elle était elle-même fort pauvre.
Mais nous qui étions enfermés dans la maison de force, nous
sentions que nous avions au dehors une amie dévouée. Elle nous
communiquait souvent des nouvelles dont nous avions grand besoin
(nous en étions fort pauvres); quand je quittai le bagne et partis
pour une autre ville, j'eus l'occasion d'aller chez elle et de
faire sa connaissance. Elle demeurait quelque part dans le
faubourg, chez l'un de ses proches parents.
Nastasia lvanovna n'était ni vieille ni jeune, ni jolie ni laide;
il était difficile, impossible même de savoir si elle était
intelligente et bien élevée. Seulement dans chacune de ses actions
on remarquait une bonté infinie, un désir irrésistible de
complaire, de soulager, de faire quelque chose d'agréable. On
lisait ces sentiments dans son bon et doux regard. Je passai une
soirée entière chez elle avec d'autres camarades de chaîne. Elle
nous regardait en face, riait quand nous riions, consentait
immédiatement à tout; quoi que nous disions, elle se hâtait d'être
de notre avis, et se donnait beaucoup de mouvement pour nous
régaler de son mieux.
Elle nous servit du thé et quelques friandises; si elle avait été
riche, elle ne s'en fût réjouie, on le devinait, que parce qu'elle
eût pu mieux nous agréer et soulager nos camarades, détenus dans
la maison de force.
Quand nous prîmes congé d'elle, elle fit cadeau d'un porte-cigare
de carton à chacun, en guise de souvenir; elle les avait
confectionnés elle-même,--Dieu sait comme,--avec du papier de
couleur, de ce papier dont on relie les manuels d'arithmétique
pour les écoles. Tout autour, ces porte-cigares étaient ornés
d'une mince bordure de papier doré, qu'elle avait peut-être acheté
dans une boutique, et qui devait les rendre plus jolis.
--Comme vous fumez, ces porte-cigares vous conviendront
peut-être, nous dit-elle en s'excusant timidement de son cadeau.
Il existe des gens qui disent (j'ai lu et entendu cela) qu'un
très-grand amour du prochain n'est en même temps qu'un très-grand
égoïsme. Quel égoïsme pouvait-il y avoir là? je ne le comprendrai
jamais.
Bien que je n'eusse pas beaucoup d'argent quand j'entrai au bagne,
je ne pouvais cependant m'irriter sérieusement contre ceux des
forçats qui, dès mon arrivée, venaient très-tranquillement, après
m'avoir trompé une première fois, m'emprunter une seconde, une
troisième et même plus souvent. Mais je l'avoue franchement, ce
qui me fâchait fort, c'est que tous ces gens-là, avec leurs ruses
naïves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi,
justement parce que je leur prêtais de l'argent pour la cinquième
fois. Il devait leur sembler que j'étais dupe de leurs ruses et de
leurs tromperies; si au contraire je leur avais refusé et que je
les eusse renvoyés, je suis certain qu'ils auraient eu beaucoup
plus de respect pour moi; mais, bien qu'il m'arrivât de me fâcher
très-fort, je ne savais pas leur refuser.
J'étais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir
sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle
règle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et
je comprenais parfaitement que ce milieu était tout à fait nouveau
pour moi, que j'y marchais dans les ténèbres, et qu'il serait
impossible de vivre dix ans dans les ténèbres. Je décidai d'agir
franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me
l'ordonneraient. Mais je savais aussi que ce n'était qu'un
aphorisme bon en théorie, et que la réalité serait faite
d'imprévu.
Aussi, malgré tous les soucis de détail que me causait mon
établissement dans notre caserne, soucis dont j'ai déjà parlé, et
dans lesquels m'engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse
terrible m'empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, «La
maison morte!» me disais-je quand la nuit tombait, en regardant
quelquefois du perron de notre caserne les détenus revenus de la
corvée, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine à la
caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs
physionomies, j'essayais de deviner quels hommes c'étaient et quel
pouvait être leur caractère. Ils rôdaient devant moi le front
plissé ou très-gais,--ces deux aspects se rencontrent et peuvent
même caractériser le bagne,--s'injuriaient ou causaient tout
simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plongés en
apparence dans leurs réflexions; les uns avec un air épuisé et
apathique; d'autres avec le sentiment d'une supériorité
outrecuidante (eh quoi, même ici!), le bonnet sur l'oreille, la
touloupe jetée sur l'épaule, promenant leur regard hardi et rusé,
leur persiflage impudemment railleur.--«Voilà mon milieu, mon
monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas,
mais avec lequel je dois vivre...»
Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j'aimais
prendre le thé afin de n'être pas seul, et de l'interroger au
sujet des différents forçats. Entre parenthèses, je dirai que le
thé, au commencement de ma réclusion, fit presque ma seule
nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en
ma compagnie et allumait lui-même notre piteux samovar de
fer-blanc, fait à la maison de force et que M... m'avait loué.
Akim Akimytch buvait d'ordinaire un verre de thé (il avait des
verres) posément, en silence, me remerciait quand il avait fini et
se mettait aussitôt à la confection de ma couverture. Mais il ne
put me dire ce que je désirais savoir et ne comprit même pas
l'intérêt que j'avais à connaître le caractère des gens qui nous
entouraient; il m'écouta avec un sourire rusé que j'ai encore
devant les yeux. Non! pensais-je, je dois moi-même tout éprouver
et non interroger les autres.
Le quatrième jour, les forçats s'alignèrent de grand matin sur
deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, près des portes
de la prison. Devant et derrière eux, des soldats, le fusil chargé
et la baïonnette au canon.
Le soldat a le droit de tirer sur le forçat, si celui-ci essaye de
s'enfuir, mais en revanche, il répond de son coup de fusil, s'il
ne l'a pas fait en cas de nécessité absolue; il en est de même
pour les révoltes de prisonniers; mais qui penserait à s'enfuir
ostensiblement?
Un officier du génie arriva accompagné du conducteur ainsi que des
sous-officiers de bataillons, d'ingénieurs et de soldats préposés
aux travaux. On fit l'appel; les forçats qui se rendaient aux
ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-là
travaillaient dans la maison de force qu'ils habillaient tout
entière. Puis les autres déportés se rendirent dans les ateliers,
jusqu'à ce qu'enfin arriva le tour des détenus désignés pour la
corvée. J'étais de ce nombre,--nous étions vingt.--Derrière la
forteresse, sur la rivière gelée, se trouvaient deux barques
appartenant à l'État, qui ne valaient pas le diable et qu'il
fallait démonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans
profit. À vrai dire, il ne valait pas grand'chose, car dans la
ville le bois de chauffage était à un prix insignifiant. Tout le
pays est couvert de forêts.
On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras
croisés. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours à
l'ouvrage avec mollesse et apathie; c'était tout juste le
contraire quand le travail avait son prix, sa raison d'être, et
quand on pouvait demander une tâche déterminée. Les travailleurs
s'animaient alors, et bien qu'ils ne dussent tirer aucun profit de
leur besogne, j'ai vu des détenus s'exténuer afin d'avoir plus
vite fini; leur amour-propre entrait en jeu.
Quand un travail--comme celui dont je parlais--s'accomplissait
plutôt pour la forme que par nécessité, on ne pouvait pas demander
de tâche; il fallait continuer jusqu'au roulement du tambour, qui
annonçait le retour à la maison de force à onze heures du matin.
La journée était tiède et brumeuse, il s'en fallait de peu que la
neige ne fondit. Notre bande tout entière se dirigea vers la
berge, derrière la forteresse, en agitant légèrement ses chaînes;
cachées sous les vêtements, elles rendaient un son clair et sec à
chaque pas. Deux ou trois forçats allèrent chercher les outils au
dépôt.
Je marchais avec tout le monde; je m'étais même quelque peu animé,
car je désirais voir et savoir ce que c'était que cette corvée. En
quoi consistaient les travaux forcés? Comment travaillerai-je pour
la première fois de ma vie?
Je me souviens des moindres détails. Nous rencontrâmes en route un
bourgeois à longue barbe, qui s'arrêta et glissa sa main dans sa
poche. Un détenu se détacha aussitôt de notre bande, ôta son
bonnet, et reçut l'aumône,--cinq kopeks,--puis revint
promptement auprès de nous. Le bourgeois se signa et continua sa
route. Ces cinq kopeks furent dépensés le matin même à acheter des
miches de pain blanc, que l'on partagea également entre tous.
Dans mon escouade, les uns étaient sombres et taciturnes, d'autres
indifférents et indolents; il y en avait qui causaient
paresseusement. Un de ces hommes était extrêmement gai et content,
--Dieu sait pourquoi!--il chanta et dansa le long de la route,
en faisant résonner ses fers à chaque bond: ce forçat trapu et
corpulent était le même qui s'était querellé le jour de mon
arrivée à propos de l'eau des ablutions, pendant le lavage
général, avec un de ses camarades qui avait osé soutenir qu'il
était un oiseau kaghane. On l'appelait Skouratoff. Il finit par
entonner une chanson joyeuse dont le refrain m'est resté dans la
mémoire:
_«On m'a marié sans mon consentement,_
_Quand j'étais au moulin.»_
Il ne manquait qu'une balalaïka[12].
Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste sévèrement
relevée par plusieurs détenus, qui s'en montrèrent offensés.
--Le voilà qui hurle! fit un forçat d'un ton de reproche, bien
que cela ne le regardât nullement.
--Le loup n'a qu'une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula)
la lui a empruntée! ajouta un autre, qu'à son accent on
reconnaissait pour un Petit-Russien.
--C'est vrai, je suis de Toula, répliqua immédiatement
Skouratoff;--mais vous, dans votre Poltava, vous vous étouffiez
de boulettes de pâte à en crever.
--Menteur! Que mangeais-tu toi-même? Des sandales d'écorce de
tilleul[13] avec des choux aigres!
--On dirait que le diable t'a nourri d'amandes, ajouta un
troisième.
--À vrai dire, camarades, je suis un homme amolli, dit Skouratoff
avec un léger soupir et sans s'adresser directement à personne,
comme s'il se fût repenti en réalité d'être efféminé.--Dès ma
plus tendre enfance, j'ai été élevé dans le luxe, nourri de prunes
et de pains délicats; mes frères, à l'heure qu'il est, ont un
grand commerce à Moscou; ils sont marchands en gros du vent qui
souffle, des marchands immensément riches, comme vous voyez.
--Et toi, que vendais-tu?
--Chacun a ses qualités. Voilà; quand j'ai reçu mes deux cents
premiers...
--Roubles? pas possible? interrompit un détenu curieux, qui fit un
mouvement en entendant parler d'une si grosse somme.
--Non, mon cher, pas deux cents roubles; deux cents coups de
bâton. Louka! eh! Louka!
--Il y en a qui peuvent m'appeler Louka tout court, mais pour toi
je suis Louka Kouzmitch[14], répondit de mauvaise grâce un forçat
petit et grêle, au nez pointu.
--Eh bien, Louka Kouzmitch, que le diable t'emporte...
--Non! je ne suis pas pour toi Louka Kouzmitch, mais un petit
oncle (forme de politesse encore plus respectueuse).
--Que le diable t'emporte avec ton petit oncle! ça ne vaut
vraiment pas la peine de t'adresser la parole. Et pourtant je
voulais te parler affectueusement.--Camarades, voici comment il
s'est fait que je ne suis pas resté longtemps à Moscou; on m'y
donna mes quinze derniers coups de fouet et puis on m'envoya... Et
voilà...
--Mais pourquoi t'a-t-on exilé? fit un forçat qui avait écouté
attentivement son récit.
--...Ne demande donc pas des bêtises! Voilà pourquoi je n'ai pas
pu devenir riche à Moscou. Et pourtant comme je désirais être
riche! J'en avais tellement envie, que vous ne pouvez pas vous en
faire une idée.
Plusieurs se mirent à rire, Skouratoff était un de ces boute-en-train
débonnaires, de ces farceurs qui prenaient à coeur d'égayer leurs
sombres camarades, et qui, bien naturellement, ne recevaient
pas d'autre payement que des injures. Il appartenait à un type de
gens particuliers et remarquables, dont je parlerai peut-être
encore.
--Et quel gaillard c'est maintenant, une vraie zibeline! remarqua
Louka Kouzmitch. Rien que ses habits valent plus de cent roubles.
Skouratoff avait la touloupe la plus vieille et la plus usée qu'on
pût voir; elle était rapetassée en différents endroits de morceaux
qui pendaient. Il toisa Louka attentivement, des pieds à la tête.
--Mais c'est ma tête, camarades, ma tête qui vaut de l'argent!
répondit-il. Quand j'ai dit adieu à Moscou, j'étais à moitié
consolé, parce que ma tête devait faire la route sur mes épaules.
Adieu, Moscou! merci pour ton bain, ton air libre, pour la belle
raclée qu'on m'a donnée! Quant à ma touloupe, mon cher, tu n'as
pas besoin de la regarder.
--Tu voudrais peut-être que je regarde ta tête.
--Si encore elle était à lui! mais on lui en a fait l'aumône,
s'écria Louka Kouzmitch.--On lui en a fait la charité à Tumène,
quand son convoi a traversé la ville.
--Skouratoff, tu avais un atelier?
--Quel atelier pouvait-il avoir? Il était simple savetier; il
battait le cuir sur la pierre, fit un des forçats tristes.
--C'est vrai, fit Skouratoff, sans remarquer le ton caustique de
son interlocuteur, j'ai essayé de raccommoder des bottes, mais je
n'ai rapiécé en tout qu'une seule paire.
--Eh bien, quoi, te l'a-t-on achetée?
--Parbleu! j'ai trouvé un gaillard qui, bien sûr, n'avait aucune
crainte de Dieu, qui n'honorait ni son père ni sa mère: Dieu l'a
puni,--il m'a acheté mon ouvrage!
Tous ceux qui entouraient Skouratoff éclatèrent de rire.
--Et puis j'ai travaillé encore une fois à la maison de force,
continua Skouratoff avec un sang-froid imperturbable. J'ai remonté
l'empeigne des bottes de Stépane Fédorytch Pomortser, le
lieutenant.
--Et il a été content?
--Ma foi, non! camarades, au contraire. Il m'a tellement injurié,
que cela peut me suffire pour toute ma vie; et puis il m'a encore
poussé le derrière avec son genou. Comme il était en colère!--
Ah! elle m'a trompé, ma coquine de vie, ma vie de forçat!
_le mari d'Akoulina est dans la cour,_
_En attendant un peu._
De nouveau il fredonna et se remit à piétiner le sol en gambadant.
--Ouh! qu'il est indécent! marmotta le Petit-Russien qui marchait
à côté de moi, on le regardant de côté.
--Un homme inutile! fit un autre d'un ton sérieux et définitif.
Je ne comprenais pas du tout pourquoi l'on injuriait Skouratoff,
et pourquoi l'on méprisait les forçats qui étaient gais, comme
j'avais pu en faire la remarque ces premiers jours. J'attribuai la
colère du Petit-Russien et des autres à une hostilité personnelle,
en quoi je me trompais; ils étaient mécontents que Skouratoff
n'eût pas cet air gourmé de fausse dignité dont toute la maison de
force était imprégnée, et qu'il fût, selon leur expression, un
homme inutile. On ne se fâchait pas cependant contre tous les
plaisants et on ne les traitait pas tous comme Skouratoff. Il s'en
trouvait qui savaient jouer du bec et qui ne pardonnaient rien:
bon gré, mal gré, on devait les respecter. Il y avait justement
dans notre bande un forçat de ce genre, un garçon charmant et
toujours joyeux; je ne le vis sous son vrai jour que plus tard;
c'était un grand gars qui avait bonne façon, avec un gros grain de
beauté sur la joue; sa figure avait une expression très-comique,
quoique assez jolie et intelligente. On l'appelait «le pionnier»,
car il avait servi dans le génie: il faisait partie de la section
particulière. J'en parlerai encore.
Tous les forçats «sérieux» n'étaient pas, du reste, aussi
expansifs que le Petit-Russien, qui s'indignait de voir des
camarades gais. Nous avions dans notre maison de force quelques
hommes qui visaient à la prééminence, soit en raison de leur
habileté au travail, soit à cause de leur ingéniosité, de leur
caractère ou de leur genre d'esprit. Beaucoup d'entre eux avaient
de l'intelligence, de l'énergie, et atteignaient le but auquel ils
tendaient, c'est-à-dire la primauté et l'influence morale sur
leurs camarades. Ils étaient souvent ennemis à mort,--et avaient
beaucoup d'envieux. Ils regardaient les autres forçats d'un air de
dignité plein de condescendance et ne se querellaient jamais
inutilement. Bien notés auprès de l'administration, ils
dirigeaient en quelque sorte les travaux; aucun d'entre eux ne se
serait abaissé à chercher noise pour des chansons: ils ne se
ravalaient pas à ce point. Tous ces gens-là furent remarquablement
polis envers moi, pendant tout le temps de ma détention, mais
très-peu communicatifs. J'en parlerai aussi en détail.
Nous arrivâmes sur la berge. En bas, sur la rivière, se trouvait
la vieille barque, toute prise dans les glaçons qu'il fallait
démolir. Du l'autre côté de l'eau bleuissait la steppe, l'horizon
triste et désert. Je m'attendais à voir tout le monde se mettre
hardiment au travail; il n'en fut rien. Quelques forçats
s'assirent nonchalamment sur des poutres qui gisaient sur le
rivage; presque tous tirèrent de leurs bottes des blagues
contenant du tabac indigène (qui se vendait en feuilles au marché,
à raison de trois kopeks la livre) et des pipes de bois à tuyau
court. Ils allumèrent leurs pipes, pendant que les soldats
formaient un cercle autour de nous et se préparaient à nous
surveiller d'un air ennuyé.
--Qui diable a eu l'idée de mettre bas cette barque? fit un
déporté à haute voix, sans s'adresser toutefois à personne. On
tient donc bien à avoir des copeaux?
--Ceux qui n'ont pas peur de nous, parbleu, ceux-là ont eu cette
belle idée, remarqua un autre.
--Où vont tous ces paysans? fit le premier, après un silence.
Il n'avait même pas entendu la réponse qu'on avait faite à sa
demande. Il montrait du doigt, dans le lointain, une troupe de
paysans qui marchaient à la file dans la neige vierge. Tous les
forçats se tournèrent paresseusement de ce côté, et se mirent à se
moquer des passants par désoeuvrement. Un de ces paysans, le
dernier en ligne, marchait très-drôlement, les bras écartés, la
tête inclinée de côté; il portait un bonnet très-haut, ayant la
forme d'un gâteau de sarrasin. La silhouette se dessinait vivement
sur la neige blanche.
--Regardez comme notre frérot Pétrovitch est habillé! remarqua un
de mes compagnons en imitant la prononciation des paysans.
Ce qu'il y avait d'amusant, c'est que les forçats regardaient les
paysans du haut de leur grandeur, bien qu'ils fussent eux-mêmes
paysans pour la plupart.
--Le dernier surtout..., un dirait qu'il plante des raves.
--C'est un gros bonnet..., il a beaucoup d'argent, dit un
troisième.
Tous se mirent à rire, mais mollement, comme de mauvaise grâce.
Pendant ce temps, une marchande de pains blancs était arrivée:
c'était une femme vive, à la mine éveillée. On lui acheta des
miches avec l'aumône de cinq kopeks reçue du bourgeois, et on les
partagea par égales parties.
Le jeune gars qui vendait des pains dans la maison de force en
prit deux dizaines et entama une vive discussion avec la marchande
pour qu'elle lui fit une remise. Mais elle ne consentit pas à cet
arrangement.
--Eh bien, et cela, tu ne me le donneras pas?
--Quoi?
--Tiens, parbleu, ce que les souris ne mangent pas?
--Que la peste t'empoisonne! glapit la femme qui éclata de rire.
Enfin, le sous-officier préposé aux travaux arriva, un bâton à la
main.
--Eh! qu'avez-vous à vous asseoir! Commencez!
--Alors, donnez-nous des tâches, Ivane Matvieitch, dit un des
«commandants» en se levant lentement.
--Que vous faut-il encore?... Tirez la barque, voilà votre tâche.
Les forçats finirent par se lever et par descendre vers la
rivière, en avançant à peine. Différents «directeurs» apparurent,
directeurs en paroles du moins. On ne devait pas démolir la barque
à tort et à travers, mais conserver intactes les poutres et
surtout les liures transversales, fixées dans toute leur longueur
au fond de la barque au moyen de chevilles,--travail long et
fastidieux.
--Il faut tirer avant tout cette poutrelle! Allons, enfants! cria
un forçat qui n'était ni «directeur» ni «commandant», mais simple
ouvrier; cet homme paisible, mais un peu bête, n'avait pas encore
dit un mot; il se courba, saisit à deux mains une poutre épaisse,
attendant qu'on l'aidât. Mais personne ne répondit à son appel.
--Va-t'en voir! tu ne la soulèveras pas; ton grand-père, l'ours,
n'y parviendrait pas,--murmura quelqu'un entre ses dents.
--Eh bien, frères, commence-t-on? Quant à moi, je ne sais pas
trop..., dit d'un air embarrassé celui qui s'était mis en avant,
en abandonnant la poutre et en se redressant.
--Tu ne feras pas tout le travail à toi seul?... qu'as-tu à
t'empresser?
--Mais, camarades, c'est seulement comme ça que je disais...,
s'excusa le pauvre diable désappointé.
--Faut-il décidément vous donner des couvertures pour vous
réchauffer, ou bien faut-il vous saler pour l'hiver? cria de
nouveau le sous-officier commissaire, en regardant ces vingt
hommes qui ne savaient trop par où commencer.--Commencez! plus
vite!
--On ne va jamais bien loin quand on se dépêche, Ivan Matvieitch!
--Mais tu ne fais rien du tout, eh! Savélief! Qu'as-tu à rester
les yeux écarquillés? les vends-tu, par hasard?... Allons,
commencez!
--Que ferai-je tout seul?
--Donnez-nous une tâche, Ivan Matvieitch.
--Je vous ai dit que je ne donnerai point de tâches. Mettez bas
la barque; vous irez ensuite à la maison. Commencez!
Les détenus se mirent à la besogne, mais de mauvaise grâce,
indolemment, en apprentis. On comprenait l'irritation des chefs en
voyant cette troupe de vigoureux gaillards, qui semblaient ne pas
savoir par où commencer la besogne. Sitôt qu'on enleva la première
liure, toute petite, elle se cassa net.
«Elle s'est cassée toute seule», dirent les forçats au
commissaire, en manière de justification; on ne pouvait pas
travailler de cette manière; il fallait s'y prendre autrement. Que
faire? Une longue discussion s'ensuivit entre les détenus, peu à
peu on en vint aux injures; cela menaçait même d'aller plus
loin... Le commissaire cria de nouveau en agitant son bâton, mais
la seconde liure se cassa comme la première. On reconnut alors que
les haches manquaient et qu'il fallait d'autres instruments. On
envoya deux gars sous escorte chercher des outils à la forteresse;
en attendant leur retour, les autres forçats s'assirent sur la
barque le plus tranquillement du monde, tirèrent leurs pipes et se
remirent à fumer. Finalement, le commissaire cracha de mépris.
--Allons, le travail que vous faites ne vous tuera pas! Oh!
quelles gens! quelles gens!--grommela-t-il d'un air de mauvaise
humeur; il fit un geste de la main et s'en fut à la forteresse en
brandissant son bâton.
Au bout d'une heure arriva le conducteur. Il écouta tranquillement
les forçats, déclara qu'il donnait comme tâche quatre liures
entières à dégager, sans qu'elles fussent brisées, et une partie
considérable de la barque à démolir; une fois ce travail exécuté,
les détenus pouvaient s'en retourner à la maison. La tâche était
considérable, mais, mon Dieu! comme les forçats se mirent à
l'ouvrage! Où étaient leur paresse, leur ignorance de tout à
l'heure? Les haches entrèrent bientôt en danse et firent sortir
les chevilles. Ceux qui n'avaient pas de haches glissaient des
perches épaisses sous les liures, et en peu de temps les
dégageaient d'une façon parfaite, en véritable artiste. À mon
grand étonnement, elles s'enlevaient entières sans se casser. Les
détenus allaient vite en besogne. On aurait dit qu'ils étaient
devenus tout a coup intelligents. On n'entendait ni conversation
ni injures, chacun savait parfaitement ce qu'il avait à dire, à
faire, à conseiller, où il devait se mettre. Juste une demi-heure
avant le roulement du tambour la tâche donnée était exécutée, et
les détenus revinrent à la maison de force, fatigués, mais
contents d'avoir gagné une demi-heure de répit sur le laps de
temps indiqué par le règlement. Pour ce qui me concerne, je pus
observer une chose assez particulière: n'importe où je voulus me
mettre au travail et aider aux travailleurs, je n'étais nulle part
à ma place, je les gênais toujours; on me chassa de partout en
m'insultant presque.
Le premier déguenillé venu, un pitoyable ouvrier qui n'aurait osé
souffler mot devant les autres forçats plus intelligents et plus
habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j'étais
près de lui, sous le prétexte que je le gênais dans sa besogne.
Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossièrement: «--
Que venez-vous faire ici? allez-vous-en! Pourquoi venez-vous quand
on ne vous appelle pas?»
--Attrape! ajouta aussitôt un autre.
--Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisième, et
d'aller chercher de l'eau vers la maison en construction, ou bien
à l'atelier où l'on émiette le tabac: tu n'as rien à faire ici.
Je dus me mettre à l'écart. Rester de côté quand les autres
travaillent, semble honteux. Quand je m'en fus à l'autre bout de
la barque, on m'injuria de plus belle: «Regarde quels travailleurs
on nous donne! Rien à faire avec des gaillards pareils.»
Tout cela était dit avec intention; ils étaient heureux de se
moquer d'un noble et profitaient de cette occasion.
On conçoit maintenant que ma première pensée en entrant au bagne
ait été de me demander comment je me comporterais avec de
pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient
souvent se répéter, mais je résolus de ne pas changer ma ligne de
conduite, quels que pussent être ces frottements et ces chocs. Je
savais que mon raisonnement était juste. J'avais décidé de vivre
avec simplicité et indépendance, sans manifester le moindre désir
de me rapprocher de mes compagnons, mais aussi sans les repousser,
s'ils désiraient eux-mêmes se rapprocher de moi; ne craindre
nullement leurs menaces, leur haine, et feindre autant que
possible de ne remarquer ni l'un ni l'autre. Tel était mon plan.
Je devinai de prime abord qu'ils me mépriseraient si j'agissais
autrement.
Quand je revins le soir à la maison de force après le travail de
l'après-dînée, fatigué, harassé, une tristesse profonde s'empara
de moi. «Combien de milliers de jours semblables m'attendent
encore! Toujours les mêmes!» pensai-je alors. Je me promenais seul
et tout pensif, à la nuit tombante, le long de la palissade
derrière les casernes, quand je vis tout à coup notre Boulot qui
accourait droit vers moi. Boulot était le chien du bagne; car le
bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries
d'artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis
fort longtemps, n'appartenait à personne, regardait chacun comme
son maître et se nourrissait des restes de la cuisine. C'était un
assez grand mâtin noir, tacheté de blanc, pas très-âgé, avec des
yeux intelligents et une queue fournie. Personne ne le caressait
ni ne faisait attention à lui. Dès mon arrivée je m'en fis un ami
en donnant un morceau de pain. Quand je le flattais, il restait
immobile, me regardait d'un air doux et, de plaisir, agitait
doucement la queue. Ce soir là, ne m'ayant pas vu de tout le jour,
moi, le premier qui, depuis bien des années, avais eu l'idée de le
caresser,--il accourut en me cherchant partout, et bondit à ma
rencontre avec un aboiement. Je ne sais trop ce que je sentis
alors, mais je me mis à l'embrasser, je serrai sa tête contre moi:
il posa ses pattes sur mes épaules et me lécha la figure.--
«Voilà l'ami que la destinée m'envoie!»--pensai-je; et durant
ses premières semaines si pénibles, chaque fois que je revenais
des travaux, avant tout autre soin, je me hâtais de me rendre
derrière les casernes avec Boulot qui gambadait de joie devant
moi; je lui empoignais la tête, et je le baisais, je le baisais;
un sentiment très-doux, en même temps que troublant et amer,
m'étreignait le coeur. Je me souviens combien il m'était agréable
de penser,--je jouissais en quelque sorte de mon tourment,--
qu'il ne restait plus au monde qu'un seul être qui m'aimât, qui me
fût attaché, mon ami, mon unique ami,--mon fidèle chien Boulot.