Les premières semaines et en général les commencements de ma
réclusion se présentent vivement à mon imagination. Au contraire,
les années suivantes se sont fondues et ne m'ont laissé qu'un
souvenir confus. Certaines époques de cette vie se sont même tout
à fait effacées de ma mémoire; je n'en ai gardé qu'une impression
unique, toujours la même, pénible, monotone, étouffante.
Ce que j'ai vu et éprouvé pendant ces premiers temps de ma
détention, il me semble que tout cela est arrivé hier. Il devait
en être ainsi.
Je me rappelle parfaitement que, tout d'abord, cette vie m'étonna
par cela même qu'elle ne présentait rien de particulier,
d'extraordinaire, ou pour mieux m'exprimer, d'inattendu. Plus tard
seulement, quand j'eus vécu assez longtemps dans la maison de
force, je compris tout l'exceptionnel, l'inattendu d'une existence
semblable, et je m'en étonnai. J'avouerai que cet étonnement ne
m'a pas quitté pendant tout le temps de ma condamnation; je ne
pouvais décidément me réconcilier avec cette existence.
J'éprouvai tout d'abord une répugnance invincible en arrivant à la
maison de force, mais, chose étrange! la vie m'y sembla moins
pénible que je ne me l'étais figuré en route.
En effet, les détenus, bien qu'embarrassés par leurs fers,
allaient et venaient librement dans la prison; ils s'injuriaient,
chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de
l'eau-de-vie (les buveurs étaient pourtant assez rares); il
s'organisait même de nuit des parties de cartes en règle. Les
travaux ne me parurent pas très-pénibles; il me semblait que ce
n'était pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps
après pourquoi ce travail était dur et excessif; c'était moins par
sa difficulté que parce qu'il était forcé, contraint, obligatoire,
et qu'on ne l'accomplissait que par crainte du bâton. Le paysan
travaille certainement beaucoup plus que le forçat, car pendant
l'été il peine nuit et jour; mais c'est dans son propre intérêt
qu'il se fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins
que le condamné qui exécute un travail forcé dont il ne retire
aucun profit. Il m'est venu un jour à l'idée que si l'on voulait
réduire un homme à néant, le punir atrocement, l'écraser tellement
que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-même devant ce
châtiment et s'effrayerait d'avance, il suffirait de donner à son
travail un caractère de complète inutilité, voire même
d'absurdité. Les travaux forcés tels qu'ils existent actuellement
ne présentent aucun intérêt pour les condamnés, mais ils ont au
moins leur raison d'être: le forçat fait des briques, creuse la
terre, crépit, construit; toutes ces occupations ont un sens et un
but. Quelquefois même le détenu s'intéresse à ce qu'il fait. Il
veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement; mais
qu'on le contraigne, par exemple, à transvaser de l'eau d'une tine
dans une autre, et vice versa, à concasser du sable ou à
transporter un tas de terre d'un endroit à un autre pour lui
ordonner ensuite la réciproque, je suis persuadé qu'au bout de
quelques jours le détenu s'étranglera ou commettra mille crimes
comportant la peine de mort plutôt que de vivre dans un tel
abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu'un châtiment
semblable serait plutôt une torture, une vengeance atroce qu'une
correction; il serait absurde, car il n'atteindrait aucun but
sensé.
Je n'étais, du reste, arrivé qu'en hiver, au mois de décembre; les
travaux avaient alors peu d'importance dans notre forteresse. Je
ne me faisais aucune idée du travail d'été, cinq fois plus
fatigant. Les détenus, pendant la saison rigoureuse, démolissaient
sur l'Irtych de vieilles barques appartenant à l'État,
travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amassée par
les ouragans contre les constructions, ou brûlaient et
concassaient de l'albâtre, etc. Comme le jour était très-court, le
travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait à la
maison de force où il n'y avait presque rien à faire, sauf le
travail supplémentaire que s'étaient créé les forçats.
Un tiers a peine des détenus travaillaient sérieusement: les
autres fainéantaient et rôdaient sans but dans les casernes,
intriguant, s'injuriant. Ceux qui avaient quelque argent
s'enivraient d'eau-de-vie ou perdaient au jeu leurs économies;
tout cela par fainéantise, par ennui, par désoeuvrement. J'appris
encore à connaître une souffrance qui peut-être est la plus aiguë,
la plus douloureuse qu'on puisse ressentir dans une maison de
détention, à part la privation de liberté: je veux parler de la
cohabitation forcée. La cohabitation est plus ou moins forcée
partout et toujours, mais nulle part elle n'est aussi horrible que
dans une prison; il y a là des hommes avec lesquels personne ne
voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamné,--
inconsciemment peut-être,--en a souffert.
La nourriture des détenus me parut passable. Ces derniers
affirmaient même qu'elle était incomparablement meilleure que dans
n'importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le
certifier,--car je n'ai jamais été incarcéré ailleurs. Beaucoup
d'entre nous avaient, du reste, la faculté de se procurer la
nourriture qui leur convenait; quoique la viande ne coûtât que
trois kopeks, ceux-là seuls qui avaient toujours de l'argent se
permettaient le luxe d'en manger: la majorité des détenus se
contentaient de la ration réglementaire. Quand ils vantaient la
nourriture de la maison de force, ils n'avaient en vue que le
pain, que l'on distribuait par chambrée et non pas
individuellement et au poids. Cette dernière condition aurait
effrayé les forçats, car un tiers au moins d'entre eux, dans ce
cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu'avec le
système en vigueur, chacun était content. Notre pain était
particulièrement savoureux et même renommé en ville; on attribuait
sa bonne qualité à une heureuse construction des fours de la
prison. Quant à notre soupe de chou aigre (_chichi_), qui se
cuisait dans un grand chaudron et qu'on épaississait de farine,
elle était loin d'avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle était
fort claire et maigre; mais ce qui m'en dégoûtait surtout, c'était
la quantité de cancrelats qu'on y trouvait. Les détenus n'y
faisaient toutefois aucune attention.
Les trois jours qui suivirent mon arrivée, je n'allai pas au
travail; on donnait toujours quelque répit aux nouveaux déportés,
afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le
lendemain, je dus sortir de la maison de force pour être ferré. Ma
chaîne n'était pas «d'uniforme», elle se composait d'anneaux qui
rendaient un son clair: c'est ce que j'entendis dire aux autres
détenus. Elle se portait extérieurement, par-dessus le vêtement,
tandis que mes camarades avaient des fers formés non d'anneaux,
mais de quatre tringles épaisses comme le doigt et réunies entre
elles par trois anneaux qu'on portait sous le pantalon. À l'anneau
central s'attachait une courroie, nouée à son tour à une ceinture
bouclée sur la chemise.
Je revois nettement la première matinée que je passai dans la
maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde,
près de la grande porte de l'enceinte; au bout de dix minutes le
sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les détenus
s'éveillaient les uns après les autres et se levaient en tremblant
de froid de leurs lits de planches, à la lumière terne d'une
chandelle.
Presque tous étaient moroses. Ils bâillaient et s'étiraient, leurs
fronts marqués au fer se contractaient; les uns se signaient;
d'autres commençaient à dire des bêtises. La touffeur était
horrible. L'air froid du dehors s'engouffrait aussitôt qu'on
ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les détenus se
pressaient autour des seaux pleins d'eau: les uns après les autres
prenaient de l'eau dans la bouche, ils s'en lavaient la figure et
les mains. Cette eau était apportée de la veille par le
_parachnik_, détenu qui, d'après le règlement, devait nettoyer la
caserne. Les condamnés le choisissaient eux-mêmes. Il n'allait pas
au travail, car il devait examiner les lits de camp et les
planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir
d'eau fraîche les seaux de sa chambrée. Cette eau servait le matin
aux ablutions; pendant la journée c'était la boisson ordinaire des
forçats. Ce matin-là, des disputes s'élevèrent aussitôt au sujet
de la cruche.
--Que fais-tu là, front marqué? grondait un détenu de haute
taille, sec et basané.
Il attirait l'attention par les protubérances étranges dont son
crâne était couvert. Il repoussa un autre forçat tout rond, tout
petit, au visage gai et rougeaud.
--Attends donc!
--Qu'as-tu à crier! tu sais qu'on paye chez nous quand on veut
faire attendre les autres. File toi-même. Regardez ce beau
monument, frères,... non, il n'a point de _farticultiapnost_[6].
Ce mot _farticultiapnost_ fit son effet: les détenus éclatèrent de
rire, c'était tout ce que désirait le joyeux drille, qui tenait
évidemment le rôle de bouffon dans la caserne. L'autre forçat le
regarda d'un air de profond mépris.
--Hé! la petite vache!... marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain
blanc de la prison l'a engraissée.
--Pour qui te prends-tu? pour un bel oiseau?
--Parbleu! comme tu le dis.
--Dis-nous donc quel bel oiseau tu es.
--Tu le vois.
--Comment? je le vois!
--Un oiseau, qu'on te dit!
--Mais lequel?
Ils se dévoraient des yeux. Le petit attendait une réponse et
serrait les poings, en apparence prêt à se battre. Je pensais
qu'une rixe s'ensuivrait. Tout cela était nouveau pour moi, aussi
regardai-je cette scène avec curiosité. J'appris plus tard que de
semblables querelles étaient fort innocentes et qu'elles servaient
à l'ébaudissement des autres forçats, comme une comédie amusante:
on n'en venait presque jamais aux mains. Cela caractérisait
clairement les moeurs de la prison.
Le détenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il
sentait qu'on attendait sa réponse; sous peine de se déshonorer,
de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu'il avait dit,
montrer qu'il était un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi
jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un mépris
inexprimable, s'efforçant de l'irriter en le regardant par-dessus
l'épaule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et
lentement, distinctement, il répondit:
--Un _kaghane_!
C'est-à-dire qu'il était un oiseau _kaghane[7]_. Un formidable
éclat de rire accueillit cette saillie et applaudit à
l'ingéniosité du forçat.
--Tu n'es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros
qui se sentait battu à plates coutures; furieux de sa défaite, il
se serait jeté sur son adversaire, si ses camarades n'avaient
entouré les deux parties de crainte qu'une querelle sérieuse ne
s'engageât.
--Battez-vous plutôt que de vous piquer avec la langue, cria de
son coin un spectateur.
--Oui! retenez-les! lui répondit-on, ils vont se battre. Nous
sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons
pas.
--Oh! les beaux lutteurs! L'un est ici pour avoir chipé une livre
de pain; l'autre est un voleur de pots; il a été fouetté par le
bourreau, parce qu'il avait volé une terrine de lait caillé à une
vieille femme.
--Allons! allons! assez! cria un invalide dont l'office était de
maintenir l'ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur
une couchette particulière.
--De l'eau, les enfants! de l'eau pour Névalide[8] Pétrovitch, de
l'eau pour notre petit frère Névalide Pétrovitch! il vient de se
réveiller.
--Ton frère... Est-ce que je suis ton frère? Nous n'avons pas bu
pour un rouble d'eau-de-vie ensemble! marmotta l'invalide en
passant les bras dans les manches de sa capote.
On se prépara à la vérification, car il faisait déjà clair; les
détenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revêtu
leurs demi-pelisses (_polouchoubki_) et recevaient dans leur
bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers
«cuiseurs de gruau», comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme
les _parachniki_, étaient choisis par les détenus eux-mêmes:--il
y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de
force.--Ils disposaient de l'unique couteau de cuisine autorisé
dans la prison, qui leur servait à couper le pain et la viande.
Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables,
en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prêts à se
rendre au travail. Quelques forçats avaient devant eux du
_kvass_[9] dans lequel ils émiettaient leur pain et qu'ils
avalaient ensuite.
Le tapage était insupportable; plusieurs forçats, cependant,
causaient dans les coins d'un air posé et tranquille.
--Salut et bon appétit, père Antonytch! dit un jeune détenu, en
s'asseyant à côté d'un vieillard édenté et refrogné.
--Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans
lever les yeux, tout en s'efforçant de mâcher son pain avec ses
gencives édentées.
--Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch; vrai!...
--Meurs le premier, je te suivrai...
Je m'assis auprès d'eux. À ma droite, deux forçats d'importance
avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité
en parlant.
--Ce n'est pas moi qu'on volera, disait l'un, je crains plutôt de
voler moi-même...
--Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait.
--Et que ferais-tu donc? Tu n'es qu'un forçat... Nous n'avons pas
d'autre nom... Tu verras qu'elle te volera, la coquine, sans même
te dire merci. J'en ai été pour mon argent. Figure-toi qu'elle est
venue il y a quelques jours. Où nous fourrer? Bon! je demande la
permission d'aller chez Théodore le bourreau; il avait encore sa
maison du faubourg, celle qu'il avait achetée de Salomon le
galeux, tu sais, ce Juif qui s'est étranglé, il n'y a pas
longtemps...
--Oui, je le connais, celui qui était cabaretier ici, il y a
trois ans et qu'on appelait Grichka--le cabaret borgne, je
sais...
--Eh bien! non, tu ne sais pas... d'abord c'est un autre
cabaret...
--Comment, un autre! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t'amènerai
autant de témoins que tu voudras.
--Ouais! c'est bien toi qui les amèneras! Qui es-tu, toi? sais-tu
à qui tu parles?
--Parbleu!
--Je t'ai assez souvent rossé, bien que je ne m'en vante pas. Ne
fais donc pas tant le fier!
--Tu m'as rossé? Qui me rossera n'est pas encore né, et qui m'a
rossé est maintenant à six pieds sous terre.
--Pestiféré de Bender!
--Que la lèpre sibérienne te ronge d'ulcères!
--Qu'un Turc fende ta chienne de tête!
Les injures pleuvaient.
--Allons! les voilà en train de brailler. Quand on n'a pas su se
conduire, on reste tranquille... ils sont trop contents d'être
venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là!
On les sépara aussitôt. Qu'on «se batte de la langue» tant qu'on
veut, cela est permis, car c'est une distraction pour tout le
monde, mais pas de rixes! ce n'est que dans les cas
extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient,
on la dénonce au major, qui ordonne des enquêtes, s'en mêle
lui-même,--et alors tout va de travers pour les détenus; aussi
mettent-ils tout de suite le holà à une querelle sérieuse. Et
puis, les ennemis s'injurient plutôt par distraction, par exercice
de rhétorique. Ils se montent, la querelle prend un caractère
furieux, féroce: on s'attend à les voir s'égorger, il n'en est
rien; une fois que leur colère a atteint un certain diapason, ils
se séparent aussitôt. Cela m'étonnait fort, et si je raconte
quelques-unes des conversations des forçats, c'est avec intention.
Me serais-je figuré que l'on pût s'injurier par plaisir, y trouver
une jouissance quelconque? Il ne faut pas oublier la vanité
caressée: un dialecticien qui sait injurier en artiste est
respecté. Pour peu on l'applaudirait comme un acteur.
Déjà, la veille au soir, j'avais remarqué quelques regards de
travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient
autour de moi, soupçonnant que j'avais apporté de l'argent; ils
cherchèrent à entrer dans mes bonnes grâces, en m'enseignant à
porter mes fers sans en être gêné; ils me fournirent aussi,--à
prix d'argent, bien entendu,--un coffret avec une serrure pour y
serrer les objets qui m'avaient été remis par l'administration et
le peu de linge qu'on m'avait permis d'apporter avec moi dans la
maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mêmes détenus
me volèrent mon coffre et burent l'argent qu'ils en avaient
retiré. L'un d'eux me devint fort dévoué par la suite, bien qu'il
me volât toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Il
n'était pas le moins du monde confus de ses vols, car il
commettait ces délits presque inconsciemment, comme par devoir;
aussi ne pouvais-je lui garder rancune.
Ces forçats m'apprirent que l'on pouvait avoir du thé et que je
ferais bien de me procurer une théière; ils m'en trouvèrent une
que je louai pour un certain temps; ils me recommandèrent aussi un
cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m'accommoderait les
mets que je désirerais, si seulement j'avais l'intention d'acheter
des provisions et de me nourrir à part... Comme de juste, ils
m'empruntèrent de l'argent; le jour de mon arrivée, ils vinrent
m'en demander jusqu'à trois fois.
Les ci-devant nobles[10] incarcérés dans la maison de force étaient
mal vus de leurs codétenus. Quoiqu'ils fussent déchus de tous
leurs droits, à l'égal des autres forçats,--ceux-ci ne les
reconnaissaient pas pour des camarades. Il n'y avait dans cet
éloignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous étions
toujours pour eux des gentilshommes, bien qu'ils se moquassent
souvent de notre abaissement.
--Eh, eh! c'est fini! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du
monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre.
Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus
possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que
nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n'égalaient pas les
leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n'est plus
difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte
raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection.
Il n'y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de
force. D'abord cinq Polonais,--dont je parlerai plus loin en
détail,--que les forçats détestaient, plus peut-être que les
gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés
politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse
contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la
parole et ne cachaient nullement le dégoût qu'ils ressentaient en
pareille compagnie; les forçats le comprenaient parfaitement et
les payaient de la même monnaie.
Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de
certains de mes compagnons, mais la majeure partie d'entre eux
m'aimait et déclarait que j'étais un brave homme.
Nous étions en tout,--en me comptant,--cinq nobles russes dans
la maison de force. J'avais entendu parler de l'un d'eux, même
avant mon arrivée, comme d'une créature vile et basse,
horriblement corrompue, faisant métier d'espion et de délateur;
aussi, dès le premier jour, me refusai-je à entrer en relation
avec cet homme. Le second était le parricide dont j'ai parlé dans
ces mémoires. Quant au troisième, il se nommait Akim Akimytch:
j'ai rarement rencontré un original pareil, le souvenir qu'il m'a
laissé est encore vivant.
Grand, maigre, faible d'esprit et terriblement ignorant, il était
raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les forçats se
moquaient de lui, mais ils le craignaient à cause de son caractère
susceptible, exigeant et querelleur. Dès son arrivée, il s'était
mis sur un pied d'égalité avec eux, il les injuriait et les
battait. D'une honnêteté phénoménale, il lui suffisait de
remarquer une injustice pour qu'il se mêlât d'une affaire qui ne
le regardait pas. Il était en outre excessivement naïf; dans ses
querelles avec les forçats, il leur reprochait d'être des voleurs
et les exhortait sincèrement à ne plus dérober. Il avait servi en
qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le
premier jour, et il me raconta aussitôt son affaire. Il avait
commencé par être _junker_ (volontaire avec le grade de sous-officier)
dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa
nomination de sous-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé
dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire
du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une attaque
nocturne qui n'eut aucun succès. Akim Akimytch usa de finesse à
son égard et fit mine d'ignorer qu'il fût l'auteur de l'attaque:
on l'attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au
bout d'un mois, il invita amicalement le prince à venir lui faire
visite. Celui-ci arriva à cheval, sans se douter de rien; Akim
Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devant les
soldats la félonie et la trahison de son visiteur; il lui reprocha
sa conduite, lui prouva qu'incendier un fort était un crime
honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d'un tributaire;
puis, en guise de conclusion à cette harangue, il fit fusiller le
prince; il informa aussitôt ses supérieurs de cette exécution avec
tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d'Akim
Akimytch; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort; on
commua sa peine, on l'envoya en Sibérie comme forçat de la
deuxième catégorie, c'est-à-dire, condamné à douze ans de
forteresse. Il reconnaissait volontiers qu'il avait agi
illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non
par une cour martiale. Néanmoins, il ne pouvait comprendre que son
action fût un crime.
--Il avait incendié mon fort, que devais-je faire? l'en
remercier?--répondait-il à toutes mes objections.
Bien que les forçats se moquassent d'Akim Akimytch et
prétendissent qu'il était un peu fou, ils l'estimaient pourtant à
cause de son adresse et de son exactitude.
Il connaissait tous les métiers possibles, et faisait ce que vous
vouliez: cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait
acquis ces talents à la maison de force, car il lui suffisait de
voir un objet pour l'imiter. Il vendait en ville, ou plutôt,
faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux.
Grâce à son travail, il avait toujours quelque argent, qu'il
employait immédiatement à acheter du linge, un oreiller, etc.; il
s'était arrangé un matelas. Comme il couchait dans la même caserne
que moi, il me fut fort utile au commencement de ma réclusion.
Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forçats
se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde: des soldats
d'escorte les entouraient, le fusil chargé. Un officier du génie
arrivait alors avec l'intendant des travaux et quelques soldats
qui surveillaient les terrassements. L'intendant comptait les
forçats et les envoyait par bandes aux endroits où ils devaient
s'occuper.
Je me rendis, ainsi que d'autres détenus, à l'atelier du génie,
maison de briques fort basse, construite au milieu d'une grande
cour encombrée de matériaux. Il y avait là une forge, des ateliers
de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch
travaillait dans ce dernier: il cuisait de l'huile pour ses
vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d'autres
meubles en faux noyer.
En attendant qu'on me mît de nouveaux fers, je lui communiquai mes
premières impressions.
--Oui, dit-il, ils n'aiment pas les nobles, et surtout les
condamnés politiques: ils sont heureux de leur nuire. N'est-ce pas
compréhensible au fond? vous n'êtes pas des leurs, vous ne leur
ressemblez pas: ils ont tous été serfs ou soldats.
Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous? La vie
est dure ici, mais ce n'est rien en comparaison des compagnies de
discipline en Russie. On y souffre l'enfer. Ceux qui en viennent
vantent même notre maison de force; c'est un paradis en
comparaison de ce purgatoire. Ce n'est pas que le travail soit
plus pénible. On dit qu'avec les forçats de la première catégorie,
l'administration,--elle n'est pas exclusivement militaire comme
ici,--agit tout autrement qu'avec nous. Ils ont leur petite
maison (on me l'a raconté, je ne l'ai pas vu); ils ne portent pas
d'uniforme, on ne leur rase pas la tête; du reste, à mon avis,
l'uniforme et les têtes rasées ne sont pas de mauvaises choses;
c'est plus ordonné, et puis c'est plus agréable à l'oeil!
Seulement, ils n'aiment pas ça, eux. Et regardez-moi quelle Babel!
des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des
orthodoxes, des paysans qui ont quitté femme et enfants, des
Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait où! Et tout
ce monde doit faire bon ménage, vivre côte à côte, manger à la
même écuelle, dormir sur les mêmes planches. Pas un instant de
liberté: on ne peut se régaler qu'à la dérobée, il faut cacher son
argent dans ses bottes... et puis, toujours la maison de force et
la maison de force!... Involontairement, des bêtises vous viennent
en tête.
Je savais déjà tout cela. J'étais surtout curieux de questionner
Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien,
et l'impression que me laissa son récit fut loin d'être agréable.
Je devais vivre pendant deux ans sous l'autorité de cet officier.
Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n'était que la
stricte vérité. C'était un homme méchant et désordonné, terrible
surtout parce qu'il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents
êtres humains. Il regardait les détenus comme ses ennemis
personnels, première faute très-grave. Ses rares capacités, et
peut-être même ses bonnes qualités, étaient perverties par son
intempérance et sa méchanceté. Il arrivait quelquefois comme une
bombe dans les casernes, au milieu de la nuit; s'il remarquait un
détenu endormi sur le dos ou sur le côté gauche, il le réveillait
pour lui dire; «Tu dois dormir comme je l'ai ordonné.» Les forçats
le détestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise
figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que
le major était entièrement entre les mains de son brosseur Fedka
et qu'il avait failli devenir fou quand son chien Trésor tomba
malade; il préférait ce chien à tout le monde. Quand Fedka lui
apprit qu'un forçat, vétérinaire de hasard, faisait des cures
merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce détenu et lui dit:
--Je te confie mon chien; si tu guéris Trésor, je te
récompenserai royalement.
L'homme, un paysan sibérien fort intelligent, était en effet un
excellent vétérinaire, mais avant tout un rusé moujik. Il raconta
à ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut
oubliée.
--Je regarde son Trésor; il était couché sur un divan, la tête
sur un coussin tout blanc; je vois tout de suite qu'il a une
inflammation et qu'il faut le saigner; je crois que je l'aurais
guéri, mais je me dis:--Qu'arrivera-t-il, s'il crève? ce sera ma
faute.--Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m'avez
fait venir trop tard; si j'avais vu votre chien hier ou avant-hier,
il serait maintenant sur pied; à l'heure qu'il est je n'y peux
rien: il crèvera!
Et Trésor creva.
On me raconta un jour qu'un forçat avait voulu tuer le major. Ce
détenu, depuis plusieurs années, s'était fait remarquer par sa
soumission et aussi par sa taciturnité: on le tenait même pour
fou. Comme il était quelque peu lettré, il passait ses nuits à
lire la Bible. Quand tout le monde était endormi, il se relevait,
grimpait sur le poêle, allumait un cierge d'église, ouvrait son
Évangile et lisait. C'est de cette façon qu'il vécut toute une
année.
Un beau jour, il sortit des rangs et déclara qu'il ne voulait pas
aller au travail. On le dénonça au major, qui s'emporta et vint
immédiatement à la caserne. Le forçat se rua sur lui, et lui lança
une brique qu'il avait préparée à l'avance, mais il le manqua. On
empoigna le détenu, on le jugea, on le fouetta; ce fut l'affaire
de quelques instants; transporté à l'hôpital, il y mourut trois
jours après. Il déclara pendant son agonie qu'il n'avait de haine
pour personne, mais qu'il avait voulu souffrir. Il n'appartenait
pourtant à aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui
dans les casernes, c'était toujours avec respect.
On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu'on les soudait, des
marchandes de petits pains blancs entrèrent dans la forge, l'une
après l'autre. C'étaient pour la plupart de toutes petites filles,
qui venaient vendre les pains que leurs mères cuisaient. Quand
elles avançaient en âge, elles continuaient à rôder parmi nous,
mais elles n'apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait
toujours quelqu'une. Il y avait aussi des femmes mariées. Chaque
petit pain coûtait deux kopeks; presque tous les détenus en
achetaient.
Je remarquai un forçat menuisier, déjà grisonnant, à la figure
empourprée et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de
petits pains. Avant leur arrivée, il s'était noué un mouchoir
rouge autour du cou. Une femme grasse, très-grêlée, posa son
panier sur l'établi du menuisier. Ils causèrent:
--Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? lui demanda le forçat,
avec un sourire satisfait.
--Je suis venue, mais vous aviez décampé, répondit hardiment la
femme.
--Oui, on nous avait fait partir d'ici, sans quoi nous nous
serions certainement vus... Avant-hier, elles sont toutes venues
me voir.
--Et qui donc?
--Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekoundà... La
Dvougrochevaïa (Quatre-KopeKs) était aussi ici.
--Eh quoi, demandai-je à Akim Akimytch, est-il possible que...?
--Oui, cela arrive quelquefois, répondit-il en baissant les yeux,
car c'était un homme fort chaste.
Cela arrivait quelquefois, mais très-rarement et avec des
difficultés inouïes. Les forçats aimaient mieux employer leur
argent à boire, malgré tout l'accablement de leur vie comprimée.
Il était fort malaisé de joindre ces femmes; il fallait convenir
du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et
ce qui était le plus difficile, éviter les escortes, chose presque
impossible, et dépenser des sommes folles--relativement.--J'ai
été cependant quelquefois témoin de scènes amoureuses. Un jour,
nous étions trois occupés à chauffer une briqueterie, dans un
hangar au bord de l'Irtych; les soldats d'escorte étaient de bons
diables. Deux _souffleuses_ (c'est ainsi qu'on les appelait)
apparurent bientôt.
--Où êtes-vous restées si longtemps? leur demanda un détenu qui
certainement les attendait; n'est-ce pas chez les Zvierkof que
vous vous êtes attardées?
--Chez les Zvierkof? Il fera beau temps et les poules auront des
dents quand j'irai chez eux, répondit gaiement une d'elles.
C'était bien la fille la plus sale qu'on pût imaginer; on
l'appelait Tchekoundà; elle était arrivée en compagnie de son amie
la Quatre-Kopeks (Dvougrochevaïa), qui était au-dessous de toute
description.
--Hein! il y a joliment longtemps qu'on ne vous voit plus, dit le
galant en s'adressant à la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez
maigri.
--Peut-être;--avant j'étais belle, grasse, tandis que
maintenant on dirait que j'ai avalé des aiguilles.
--Et vous allez toujours avec les soldats, n'est-ce pas?
--Voyez les méchantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi?
après tout; quand on devrait me rouer de coups, j'aime les petits
soldats!
--Laissez-les, vos soldats; c'est nous que vous devez aimer, nous
avons de l'argent...
Représentez-vous ce galant au crâne rosé, les fers aux chevilles,
en habit de deux couleurs et sous escorte...
Comme je pouvais retourner à la maison de force,--on m'avait mis
mes fers,--je dis adieu à Akim Akimytch et je m'en allai,
escorté d'un soldat. Ceux qui travaillent à la tâche reviennent
les premiers; aussi, quand j'arrivai dans notre caserne, y avait-il
déjà des forçats de retour.
Comme la cuisine n'aurait pu contenir toute une caserne à la fois,
on ne dînait pas ensemble; les premiers arrivés mangeaient leur
portion. Je goûtai la soupe aux choux aigres (_chichi_), mais par
manque d'habitude je ne pus la manger et je me préparai du thé. Je
m'assis au bout d'une table avec un forçat, ci-devant gentilhomme
comme moi.
Les détenus entraient et sortaient. Ce n'était pas la place qui
manquait, car ils étaient encore peu nombreux; cinq d'entre eux
s'assirent à part, auprès de la grande table. Le cuisinier leur
versa deux écuelles de soupe aigre, et leur apporta une lèchefrite
de poisson rôti. Ces hommes célébraient une fête en se régalant.
Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint
s'asseoir à nos côtés.
--Je n'étais pas avec vous, mais je sais que vous faites
ripaille, cria un forçat de grande taille en entrant, et en
enveloppant d'un regard ses camarades.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, maigre et musculeux.
Sa figure dénotait la ruse et aussi la gaieté; la lèvre
inférieure, charnue et pendante, lui donnait une expression
comique.
--Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas
bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s'asseyant auprès
de ceux qui festinaient: bon appétit! je vous amène un nouveau
convive.
--Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk.
--Alors! amis de Tambof.
--Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n'as rien à venir
nous réclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi à un riche
paysan.
--J'ai aujourd'hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (_ikote_, le
hoquet) dans le ventre, autrement dit je crève de faim; mais où
loge-t-il, votre paysan?
--Tiens, parbleu! Gazine; va-t'en vers lui.
--Gazine boit aujourd'hui, mes petits frères, il mange son
capital.
--Il a au moins vingt roubles, dit un autre forçat; ça rapporte
d'être cabaretier.
--Allons! vous ne voulez pas de moi? mangeons alors la cuisine du
gouvernement.
--Veux-tu du thé? Tiens, demandes-en à ces seigneurs qui en
boivent!
--Où voyez-vous des seigneurs? ils ne sont plus nobles, ils ne
valent pas mieux que nous, dit d'une voix sombre un forçat assis
dans un coin, et qui n'avait pas risqué un mot jusqu'alors.
--Je boirais bien un verre de thé, mais j'ai honte d'en demander,
car nous avons de l'amour-propre, dit le forçat à grosse lèvre, en
nous regardant d'un air de bonne humeur.
--Je vous en donnerai, si vous le désirez, lui dis-je en
l'invitant du geste; en voulez-vous?
--Comment? si j'en veux? qui n'en voudrait pas? fit-il en
s'approchant de la table.
--Voyez-vous ça! chez lui, quand il était libre, il ne mangeait
que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu'en prison il lui
faut du thé! comme un vrai gentilhomme! continua le forçat à l'air
sombre.
--Est-ce que personne ici ne boit du thé? demandai-je à ce
dernier; mais il ne me jugea pas digne d'une réponse.
--Des pains blancs! des pains blancs! étrennez le marchand!
Un jeune détenu apportait en effet, passée dans une ficelle, toute
une charge de kalatchi qu'il vendait dans les casernes. Sur dix
pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine,
c'était précisément sur ce dixième qu'il comptait pour son dîner.
--Des petits pains! des petits pains! criait-il en entrant dans
la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds! Je les
mangerais bien tous, mais il faut de l'argent, beaucoup d'argent.
Allons! enfants, il n'en reste plus qu'un! que celui de vous qui a
eu une mère...!
Cet appel à l'amour filial égaya tout le monde; on lui acheta
quelques pains blancs.
--Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c'est un
vrai péché! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu! Si
l'_homme aux huit yeux_ (le major) arrive...
--On le cachera... Est-il saoul?
--Oui, mais il est méchant, il se rebiffe.
--Pour sûr on en viendra aux coups...
--De qui parlent-ils? demandai-je au Polonais, mon voisin.
--De Gazine; c'est un détenu qui vend de l'eau-de-vie. Quand il a
gagné quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu'au
dernier kopek. Une bête cruelle et méchante, quand il a bu! À
jeun, il se tient tranquille; mais quand il est ivre, il se montre
tel qu'il est: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu'à ce
qu'on le lui arrache.
--Comment y arrive-t-on?
--Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme plâtre,
atrocement, jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Quand il est à
moitié mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on
le couvre de sa pelisse.
--Mais on pourrait le tuer!
--Un autre en mourrait, lui non! Il est excessivement robuste,
c'est le plus fort de tous les détenus. Sa constitution est si
solide que le lendemain il se relève parfaitement sain.
--Dites-moi! je vous prie, continuai-je en m'adressant au
Polonais, voilà des gens qui mangent à part, et qui pourtant ont
l'air de m'envier le thé que je bois.
--Votre thé n'y est pour rien. C'est à vous qu'ils en veulent:
n'êtes vous pas gentilhomme? vous ne leur ressemblez pas; ils
seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous
ne savez pas quels ennuis vous attendent. C'est un martyre pour
nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement
pénible. Il faut une grande force de caractère pour s'y habituer.
On vous fera bien des avanies et des désagréments à cause de votre
nourriture et de votre thé, et pourtant ceux qui mangent à part et
boivent quotidiennement du thé sont assez nombreux. Ils en ont le
droit, tous, non.
Il s'était levé et avait quitté la table. Quelques instants plus
tard ses prédictions se confirmaient déjà...
III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite).
À peine M--cki (le Polonais auquel j'avais parlé) fut-il sorti,
que Gazine, complètement ivre, se précipita comme une masse dans
la cuisine.
Voir un forçat ivre en plein jour, alors que tout le monde devait
se rendre au travail,--étant donné la sévérité bien connue du
major qui d'un instant à l'autre pouvait arriver à la caserne, la
surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d'une semelle la
prison, la présence des invalides et des factionnaires,--tout
cela déroutait les idées que je m'étais faites sur notre maison de
force; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et
m'expliquer des faits qui de prime abord me semblaient
énigmatiques.
J'ai déjà dit que tous les forçats avaient un travail quelconque
et que ce travail était pour eux une exigence naturelle et
impérieuse. Ils aiment passionnément l'argent et l'estiment plus
que tout, presque autant que la liberté. Le déporté est à demi
consolé, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire,
il est triste, inquiet et désespéré s'il n'a pas d'argent, il est
prêt alors à commettre n'importe quel délit pour s'en procurer.
Pourtant, malgré l'importance que lui donnent les forçats, cet
argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son
propriétaire, car il est difficile de le conserver. On le
confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses
perquisitions soudaines, découvrait un petit pécule péniblement
amassé, il le confisquait; il se peut qu'il l'employât à
l'amélioration de la nourriture des détenus, car on lui remettait
tout l'argent enlevé aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le
volait; impossible de se fier à qui que ce soi. On découvrit
cependant un moyen de préservation; un vieillard, Vieux-croyant
originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les économies des
forçats. Je ne résiste pas au désir de dire quelques mots de cet
homme, bien que cela me détourne de mon récit. Ce vieillard avait
soixante ans environ, il était maigre, de petite taille et tout
grisonnant. Dès le premier coup d'oeil il m'intrigua fort, car il
ne ressemblait nullement aux autres; son regard était si paisible
et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et
limpides, entourés d'une quantité de petites rides. Je
m'entretenais souvent avec lui, et rarement j'ai vu un être aussi
bon, aussi bienveillant. On l'avait envoyé aux travaux forcés pour
un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub
(province de Tchernigoff) s'étaient convertis à l'orthodoxie. Le
gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie
et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le
vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de
«défendre la foi». Quand on commença à bâtir dans leur ville une
église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la
déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s'occupait de
commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il
était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement
qu'il souffrait «pour la foi». Quand on avait vécu quelque temps
aux côtés de ce doux vieillard, on se posait involontairement la
question:--Comment avait-il pu se révolter!--Je l'interrogeai à
plusieurs reprises sur «sa foi». Il ne relâchait rien de ses
convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses
répliques. Et pourtant il avait détruit une église, ce qu'il ne
désavouait nullement: il semblait qu'il fût convaincu que son
crime et ce qu'il appelait son «martyre» étaient des actions
glorieuses. Nous avions encore d'autres forçats Vieux-croyants,
Sibériens pour la plupart, très-développés, rusés comme de vrais
paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément
leur loi, et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands
défauts; ils étaient hautains, orgueilleux et fort intolérants. Le
vieillard ne leur ressemblait nullement; très-fort, plus fort même
en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse.
Comme il était d'un caractère expansif et gai, il lui arrivait de
rire,--non pas du rire grossier et cynique des autres forçats,
--mais d'un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de
simplicité enfantine et qui s'harmonisait parfaitement avec sa
tête grise. (Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu'on
peut connaître un homme rien qu'à son rire; si le rire d'un
inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c'est un
brave homme.) Ce vieillard s'était acquis le respect unanime des
prisonniers, il n'en tirait pas vanité. Les détenus l'appelaient
grand-père et ne l'offensaient jamais. Je compris alors quelle
influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la
fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force,
on sentait qu'il cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je
couchais dans la même caserne que lui. Une nuit, vers trois heures
du matin, je me réveillai; j'entendis un sanglot lent, étouffé. Le
vieillard était assis sur le poêle (à la place même où priait
auparavant le forçat qui avait voulu tuer le major) et lisait son
eucologe manuscrit. Il pleurait, je l'entendais répéter:
«Seigneur, ne m'abandonne pas! Maître! fortifie-moi! Mes pauvres
petits enfants! mes chers petits enfants! nous ne nous reverrons
plus.» Je ne puis dire combien je me sentis triste.
Nous remettions donc notre argent à ce vieillard. Dieu sait
pourquoi le bruit s'était répandu dans notre caserne qu'on ne
pouvait le voler; on savait bien qu'il cachait quelque part
l'épargne qu'on lui confiait, mais personne n'avait pu découvrir
son secret. Il nous le révéla, aux Polonais et à moi.
L'un des pieux de la palissade avait une branche qui, en
apparence, tenait fortement à l'arbre, mais qu'on pouvait enlever,
puis remettre adroitement en place. On découvrait alors un vide;
c'était la cachette en question.
Je reprends le fil de mon récit. Pourquoi le détenu ne garde-t-il
pas son argent? Non-seulement il lui est difficile de le garder,
mais encore la prison est si triste! Le forçat, par sa nature
même, a une telle soif de liberté! Par sa position sociale, c'est
un être si insouciant, si désordonné, que l'idée d'engloutir son
capital dans une ribote, de s'étourdir par le tapage et la
musique, lui vient tout naturellement à l'esprit, ne fût-ce que
pour oublier une minute son chagrin. Il était étrange de voir
certains individus courbés sur leur travail, dans le seul but de
dépenser en un jour tout leur gain jusqu'au dernier kopek; puis,
ils se remettaient au travail jusqu'à une nouvelle bamboche,
attendue pendant plusieurs mois.--Certains forçats aimaient les
habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de
fantaisie, des gilets, des sibériennes; mais c'était surtout pour
les chemises d'indienne que les détenus avaient un goût prononcé,
ainsi que pour les ceinturons à boucle de métal.
Les jours de fête, les élégants s'endimanchaient: il fallait les
voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se
sentir bien mis allait chez eux jusqu'à l'enfantillage. Du reste,
pour beaucoup de choses, les forçats ne sont que de grands
enfants. Ces beaux vêtements disparaissaient bien vite, souvent le
soir même du jour où ils avaient été achetés, leurs propriétaires
les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les
bamboches revenaient presque toujours à époque fixe; elles
coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête
patronale du forçat en ribote. Celui-ci plaçait un cierge devant
l'image, en se levant, faisait sa prière, puis il s'habillait et
commandait son dîner. Il avait fait acheter d'avance de la viande,
du poisson, des petits pâtés; il s'empiffrait comme un boeuf,
presque toujours seul; il était bien rare qu'un forçat invitât son
camarade à partager son festin. C'est alors que l'eau-de-vie
faisait son apparition: le forçat buvait comme une semelle de
botte et se promenait dans les casernes titubant, trébuchant; il
avait à coeur de bien montrer à tous ses camarades qu'il était
ivre, qu'il «baladait», et de mériter par là une considération
particulière.
Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un
homme ivre; chez nous, c'était une véritable estime. Dans la
maison de force, une ribote était en quelque sorte une distinction
aristocratique.
Une fois qu'il se sentait gai, le forçat se procurait un musicien;
nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien déserteur, assez
laid, mais qui possédait un violon dont il savait jouer. Comme il
n'avait aucun métier, il s'engageait à suivre le forçat en liesse,
de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses
forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le dégoût que
lui causait cette musique éternellement la même, mais au cri que
poussait le détenu: «Joue, puisque tu as reçu de l'argent pour
cela!» il se remettait à écorcher son violon de plus belle. Ces
ivrognes étaient assurés qu'on veillerait sur eux, et que dans le
cas où le major arriverait, on les cacherait à ses regards. Ce
service était du reste tout désintéressé. De leur côté, le
sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour
maintenir l'ordre étaient parfaitement tranquilles: l'ivrogne ne
pouvait occasionner aucun désordre. À la moindre tentative de
révolte ou de tapage, on l'aurait apaisé, ou même lié; aussi
l'administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les
yeux. Elle savait que si l'eau-de-vie était interdite, tout irait
de travers.--Comment se procurait-on cette eau-de-vie?
On l'achetait dans la maison de force même, chez les cabaretiers,
comme les forçats appelaient ceux qui s'occupaient de ce commerce,
--fort avantageux, du reste, bien que les buveurs et les
bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance coûtait cher,
étant donné les maigres gains des clients. Le commerce commençait,
continuait et finissait d'une manière assez originale. Un détenu
qui ne connaissait aucun métier, ne voulait pas travailler, et qui
pourtant désirait s'enrichir rapidement, se décidait, quand il
possédait quelque argent, à acheter et revendre de l'eau-de-vie.
L'entreprise était hardie: elle réclamait une grande audace, car
on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le
cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au début, comme il
n'a que peu d'argent, il apporte lui-même l'eau-de-vie à la prison
et s'en défait d'une façon avantageuse. Il répète cette opération
une seconde, une troisième fois; s'il n'est pas découvert par
l'administration, il possède bientôt un pécule qui lui permet de
donner de l'extension à son commerce; il devient entrepreneur,
capitaliste: il a des agents et des aides; il hasarde beaucoup
moins et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui.
La prison est toujours abondamment peuplée de détenus ruinés et
sans métier, mais doués d'audace et d'adresse. Leur unique capital
est leur dos; ils se décident souvent à le mettre en circulation,
et proposent au cabaretier d'introduire de l'eau-de-vie dans les
casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois
ou même une fille, qui, pour un bénéfice convenu,--en général
assez maigre,--achète de l'eau-de-vie avec l'argent du
cabaretier et la cache dans un endroit connu du forçat-contrebandier,
près du chantier où travaille celui-ci. Le fournisseur
goûte presque toujours, en route, le précieux liquide
et remplace impitoyablement ce qui manque par de l'eau pure,--
c'est à prendre ou à laisser; le cabaretier ne peut pas faire le
difficile; il doit s'estimer heureux si on ne lui a pas volé son
argent et s'il reçoit de l'eau-de-vie telle quelle.--Le porteur,
auquel le cabaretier a indiqué l'endroit du rendez-vous, arrive
auprès du fournisseur avec des boyaux de boeuf, qui ont été
préalablement lavés, puis remplis d'eau, et qui conservent ainsi
leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le
contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus
secrètes de son corps. C'est là que se montrent toute la ruse,
toute l'adresse de ces hardis forçats. Son honneur est piqué au
vif, il faut duper l'escorte et le corps de garde: il les dupera.
Si le porteur est fin, son soldat d'escorte (c'est quelquefois une
recrue) ne voit que du feu dans son manège. Car le détenu l'a
étudié à fond; il a en outre combiné l'heure et le lieu du
rendez-vous. Si le déporté,--un briquetier, par exemple,--grimpe
sur le four qu'il chauffe, le soldat d'escorte ne grimpera
certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc
verra ce qu'il fait? En approchant de la maison de force, il
prépare à tout hasard une pièce de quinze ou vingt kopeks et
attend à la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, tâte et
fouille chaque forçat à sa rentrée dans la caserne, puis lui ouvre
la porte. Le porteur d'eau-de-vie espère qu'on aura honte de
l'examiner et de le tâter trop en détail en certains endroits.
Mais si le caporal est un rusé compère, c'est justement les places
délicates qu'il tâte, et il trouve l'eau-de-vie apportée en
contrebande. Il ne reste plus au forçat qu'une seule chance de
salut: il glisse à la dérobée dans la main du sous-officier la
piécette qu'il tient, et souvent, par suite d'une pareille
manoeuvre, l'eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du
cabaretier. Mais quelquefois le truc ne réussit pas, et c'est
alors que l'unique capital du contrebandier entre vraiment en
circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger
d'importance le capital malchanceux. Quant à l'eau-de-vie, elle
est confisquée. Le contrebandier subit sa punition sans trahir
l'entrepreneur, non parce que cette dénonciation le déshonorerait,
mais parce qu'elle ne lui rapporterait rien: on le fouetterait
tout de même; la seule consolation qu'il pourrait avoir, c'est que
le cabaretier partagerait son châtiment; mais comme il a besoin de
ce dernier, il ne le dénonce pas, quoiqu'il ne reçoive aucun
salaire, s'il s'est laissé surprendre.
Du reste, la délation fleurit dans la maison de force. Loin de se
fâcher contre un espion ou de le tenir à l'écart, on en fait
souvent son ami; si quelqu'un s'était mis en tête de prouver aux
forçats toute la bassesse qu'il y a à se dénoncer mutuellement,
personne, dans la prison, ne l'aurait compris. Le ci-devant
gentilhomme dont j'ai déjà parlé, cette lâche et vile créature
avec laquelle j'avais rompu dès mon arrivée à la forteresse, était
l'ami de Fedka, le brosseur du major; il lui racontait tout ce qui
se faisait dans la maison de force; celui ci s'empressait
naturellement de rapporter à son maître ce qu'il avait entendu.
Tout le monde le savait, mais personne n'aurait eu l'idée de le
châtier pour cela ou de lui reprocher sa conduite.
Quand l'eau-de-vie arrivait sans encombre à la maison de force,
l'entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa
marchandise lui coûtait déjà fort cher; aussi, pour que le
bénéfice fût plus grand, il la transvasait en l'additionnant d'une
moitié d'eau pure: il était prêt et n'avait plus qu'à attendre les
acheteurs. Au premier jour de fête, voire même pendant la semaine,
arrive un forçat: il a travaillé comme un nègre, pendant plusieurs
mois, pour économiser, kopek par kopek, une petite somme qu'il se
décide à dépenser d'un seul coup. Depuis longtemps ce jour de
bombance est prévu et fixé: il en a rêvé pendant les longues nuits
d'hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l'a
soutenu dans son lourd labeur. L'aurore de ce jour si impatiemment
attendu vient de luire: il a son argent dans sa poche, on ne le
lui a ni volé ni confisqué; il est libre de le dépenser, il porte
ses économies au cabaretier, qui, tout d'abord, lui donne de
l'eau-de-vie presque pure,--elle n'a été baptisée que deux fois;
--mais, à mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de
l'eau. Aussi le forçat paye-t-il une tasse d'eau-de-vie cinq ou
six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il
faut de ces tasses et surtout combien le forçat doit dépenser
d'argent avant d'être ivre. Cependant, comme il a perdu l'habitude
de la boisson, le peu d'alcool qui se trouve dans le liquide
l'enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu'à ce qu'il ne reste
plus rien: il engage ou vend tous ses effets neufs,--le
cabaretier est en même temps prêteur sur gages;--mais comme ses
vêtements personnels sont peu nombreux, il engage bientôt les
effets que lui fournit le gouvernement. Quand l'ivrogne a bu sa
dernière chemise, son dernier chiffon, il se couche et se réveille
le lendemain matin avec un fort mal de tête. Il supplie en vain le
cabaretier de lui donner à crédit une goutte d'eau-de-vie pour
dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus; le jour même
il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va
s'échiner, tout en rêvant au bienheureux jour de ribote qui vient
de disparaître dans le passé; peu à peu il reprend courage et
attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui
arrivera.
Quant au cabaretier, s'il a gagné une forte somme,--quelques
dizaines de roubles,--il fait apporter de l'eau-de-vie, mais
celle-là, il ne la baptise pas, car il se la destine: assez de
trafic! il est temps de s'amuser! Il boit, mange, se paye de la
musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux
employés subalternes de la maison de force. Cette fête dure
quelquefois plusieurs jours.
Quand sa provision d'eau-de-vie est épuisée, il s'en va boire chez
les autres cabaretiers, qui s'y attendent: il boit alors son
dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l'attention des forçats
à surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que
le major ou l'officier de garde s'aperçoivent du désordre. On
entraîne alors l'ivrogne au corps de garde; on lui confisque son
capital,--s'il a de l'argent sur lui,--et on le fouette. Le
forçat se secoue comme un chien crotté, rentre dans la caserne et
reprend son métier de cabaretier au bout de quelques jours.
Il se trouve quelquefois parmi les déportés des amateurs du beau
sexe: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagnés
d'un soldat qu'ils ont corrompu, à se glisser à la dérobée hors de
la forteresse, dans un faubourg, au lieu d'aller au travail. Là,
dans une maisonnette d'apparence tranquille, il se fait un festin
où l'on dépense d'assez fortes sommes. L'argent des forçats n'est
pas à dédaigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois à
l'avance de ces fugues, sûrs d'être généreusement récompensés. En
général, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forcés.
Ces escapades restent presque toujours secrètes. Je dois avouer
qu'elles sont fort rares, car elles coûtent beaucoup, et les
amateurs du beau sexe recourent à d'autres moyens moins onéreux.
Au commencement de mon séjour, un jeune détenu au visage régulier
excita vivement ma curiosité. Son nom était Sirotkine: c'était un
être énigmatique à beaucoup d'égards. Sa figure m'avait frappé; il
n'avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait à la section
particulière, c'est-à-dire qu'il était condamné aux travaux forcés
à perpétuité: on devait le regarder comme un des criminels
militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu
et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux
blond clair lui donnaient une expression douce que ne gâtait même
pas son crâne rasé. Quoiqu'il n'eût aucun métier, il se procurait
de temps à autre de l'argent par petites sommes. Par exemple, il
était remarquablement paresseux et toujours vêtu comme un
souillon. Si quelqu'un lui faisait généreusement cadeau d'une
chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d'avoir un vêtement
neuf, il le promenait partout. Sirotkine ne buvait ni ne jouait,
et ne se querellait presque jamais avec les autres forçats. Il se
promenait toujours les mains dans les poches, paisiblement, d'un
air pensif. À quoi il pouvait penser, je n'en sais rien. Quand on
l'appelait pour lui demander quelque chose, il répondait aussitôt
avec déférence, nettement, sans bavarder comme les autres: il vous
regardait toujours avec les yeux naïfs d'un enfant de dix ans.
Quand il avait de l'argent, il n'achetait rien de ce que les
autres estimaient indispensable; sa veste avait beau être
déchirée, il ne la faisait pas raccommoder, pas plus qu'il
n'achetait des bottes neuves. Ce qui lui plaisait, c'étaient les
petits pains, les pains d'épice: il les croquait avec le plaisir
d'un bambin de sept ans. Lorsqu'on ne travaillait pas, il errait
habituellement dans les casernes. Quand tout le monde était
occupé, il restait les bras ballants. Si on le plaisantait ou
qu'on se moquât de lui,--ce qui arrivait assez souvent,--il
tournait sur ses talons sans mot dire, et s'en allait ailleurs. Si
la plaisanterie était trop forte, il rougissait. Je me demandais
souvent pour quel crime il avait pu être envoyé aux travaux
forcés. Un jour que j'étais malade et couché à l'hôpital,
Sirotkine se trouvait étendu sur un grabat non loin de moi; je
liai conversation avec lui; il s'anima et me raconta inopinément
comment on l'avait fait soldat, comment sa mère l'avait accompagné
en pleurant et quels tourments il avait endurés au service
militaire. Il ajouta qu'il n'avait pu se faire à cette vie: tout
le monde était sévère et courroucé pour un rien, ses supérieurs
étaient presque toujours mécontents de lui...
--Mais pourquoi t'a-t-on envoyé ici? Et encore dans la section
particulière. Ah! Sirotkine! Sirotkine!
--Oui, Alexandre Pétrovitch! je n'ai été en tout qu'une année au
bataillon: on m'a envoyé ici pour avoir tué mon capitaine, Grigori
Pétrovitch.
--J'ai entendu raconter cela, mais je ne l'ai pas cru. Comment
as-tu pu le tuer?
--Tout ce qu'on vous a dit est vrai. La vie m'était trop lourde.
--Mais les autres conscrits la supportent bien, cette vie! Bien
sûr, c'est un peu dur au commencement, mais on s'y habitue, et
l'on devient un excellent soldat. Ta mère a dû te gâter et te
dorloter; je suis sur qu'elle t'a nourri de pain d'épice et de
lait de poule jusqu'à l'âge de dix-huit ans!
--Ma mère, c'est vrai, m'aimait beaucoup. Quand je suis parti,
elle s'est mise au lit et elle y est restée... Comme alors la vie
de soldat m'était pénible! tout allait à l'envers. On ne cessait
de me punir, et pourquoi? J'obéissais à tout le monde, j'étais
exact, soigneux, je ne buvais pas, je n'empruntais à personne,--
c'est mauvais, quand un homme commence à emprunter. Et pourtant
tout le monde autour de moi était si cruel, si dur! Je me fourrais
quelquefois dans un coin et je sanglotais, je sanglotais. Un jour,
ou plutôt une nuit, j'étais de garde. C'était l'automne, il
ventait fort et il faisait si sombre qu'on ne voyait pas un chat.
Et j'étais si triste, si triste! J'enlève la baïonnette de mon
fusil et je la pose à côté de moi; puis j'appuie le canon contre
ma poitrine, et avec le gros orteil du pied,--j'avais ôté ma
botte,--je presse la détente. Le coup rate: j'examine mon fusil,
je mets une charge de poudre fraîche, enfin je casse un coin de
mon briquet et je redresse le canon contre ma poitrine. Eh bien!
le coup rate de nouveau.--Que faire? me dis-je; je remets ma
botte, j'ajuste de nouveau ma baïonnette et je me promène de long
en large, le fusil sur l'épaule. Qu'on m'envoie où l'on voudra,
mais je ne veux plus être soldat. Au bout d'une demi-heure, arrive
le capitaine qui faisait la grande ronde. Il vient droit sur moi:
--«Est-ce qu'on se tient comme ça quand on est de garde?»
J'empoigne mon fusil et je lui plante la baïonnette dans le corps.
On m'a fait faire quatre mille verstes à pied... C'est comme ça
que je suis arrivé dans la section particulière.
Il ne mentait pas; je ne comprends pourtant pas pourquoi on l'y
avait envoyé. Des crimes semblables entraînaient un châtiment
beaucoup moins sévère.--Sirotkine était le seul des forçats qui
fût vraiment beau; quant à ses camarades de la section
particulière,--au nombre de quinze,--ils étaient horribles à
voir; des physionomies hideuses, dégoûtantes. Les têtes grises
étaient nombreuses. Je parlerai plus loin de cette bande.
Sirotkine était souvent en bonne amitié avec Gazine,--le
cabaretier dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre.
Ce Gazine était un être terrible. L'impression qu'il produisait
sur tout le monde était effrayante, troublante. Il me semblait
qu'il ne pouvait exister une créature plus féroce, plus
monstrueuse que lui. J'ai pourtant vu à Tobolsk Kamenef, le
brigand, qui s'est rendu célèbre par ses crimes. Plus tard, j'ai
vu Sokolof, forçat évadé, ancien déserteur, et qui était un féroce
meurtrier. Mais ni l'un ni l'autre ne m'inspirèrent autant de
dégoût que Gazine. Je croyais avoir sous les yeux une araignée
énorme, gigantesque, de la taille d'un homme. Il était Tartare; il
n'y avait pas de forçat qui fût plus fort que lui. C'étaient moins
par sa taille élevée et sa constitution herculéenne, que par sa
tête énorme et difforme qu'il inspirait la terreur. Les bruits les
plus étranges couraient sur son compte: il avait été soldat,
disait-on; d'autres prétendaient qu'il s'était évadé de
Nertchinsk, qu'il avait été exilé plusieurs fois en Sibérie, mais
qu'il s'était toujours enfui. Échoué enfin dans notre bagne, il y
faisait partie de la section des perpétuels. À ce qu'il parait, il
aimait à tuer les petits enfants qu'il parvenait à attirer dans un
endroit écarté; il effrayait alors le bambin, le tourmentait, et
après avoir pleinement joui de l'effroi et des palpitations du
pauvre petit, il le tuait lentement, posément, avec délices. On
avait peut-être imaginé ces horreurs, par suite de la pénible
impression que produisait ce monstre, mais elles étaient
vraisemblables et cadraient avec sa physionomie. Cependant lorsque
Gazine n'était pas ivre, il se conduisait fort convenablement. Il
était toujours tranquille, ne se querellait jamais, évitait les
disputes par mépris pour son entourage, absolument comme s'il
avait eu une haute opinion de lui-même. Il parlait fort peu. Tous
ses mouvements étaient mesurés, tranquilles, résolus. Son regard
ne manquait pas d'intelligence, mais l'expression en était cruelle
et railleuse, comme son sourire. De tous les forçats marchands
d'eau-de-vie, il était le plus riche. Deux fois par an il
s'enivrait complètement, et c'est alors que se trahissait toute sa
féroce brutalité. Il s'animait peu à peu, et taquinait les détenus
de railleries envenimées, aiguisées longtemps à l'avance; enfin,
quand il était tout à fait soûl, il avait des accès de rage
furieuse; il empoignait un couteau et se ruait sur ses camarades.
Les forçats, qui connaissaient sa vigueur d'Hercule, l'évitaient
et se garaient, car il se jetait sur le premier venu. On trouva
pourtant un moyen de le museler. Une dizaine de détenus
s'élançaient tout à coup sur Gazine et lui portaient des coups
atroces dans le creux de l'estomac, dans le ventre, sous le coeur,
jusqu'à ce qu'il perdit connaissance. On aurait tué n'importe qui
avec un pareil traitement, mais Gazine en réchappait. Quand on
l'avait bien roué de coups, on l'enveloppait dans sa pelisse et on
le jetait sur son lit de planches.--«Qu'il cuve son eau-de-vie!»
--Le lendemain, il se réveillait presque bien portant; il allait
alors au travail, silencieux et sombre. Chaque fois que Gazine
s'enivrait, tous les détenus savaient comment la journée finirait
pour lui. Il le savait également, mais il buvait tout de même.
Quelques années s'écoulèrent de la sorte. On remarqua que Gazine
avait jeté sa gourme et qu'il commençait à faiblir. Il ne faisait
que geindre, se plaignant de différentes maladies. Ses visites à
l'hôpital étaient de plus en plus fréquentes. «Il se soumet
enfin», disaient les détenus.
Ce jour-là, Gazine était entré dans la cuisine suivi du petit
Polonais qui raclait du violon, et que les forçats en goguettes
louaient pour égayer leur orgie. Il s'arrêta au milieu de la
salle, silencieux, examinant du regard tous ses camarades, l'un
après l'autre. Personne ne souffla mot. Quand il m'aperçut avec
mon compagnon, il nous regarda de son air méchamment railleur et
sourit, horriblement, de l'air d'un homme satisfait d'une bonne
farce qu'il vient d'imaginer. Il s'approcha de notre table en
trébuchant:
--Pourrais-je savoir, dit-il, d'où vous tenez les revenus qui
vous permettent de boire ici du thé?
J'échangeai un regard avec mon voisin; je compris que le mieux
était de nous taire et de ne rien répondre. La moindre
contradiction aurait mis Gazine en fureur.
--Il faut que vous ayez de l'argent..., continua-t-il, il faut
que vous en ayez gros pour boire du thé; mais, dites donc!
êtes-vous aux travaux forcés pourboire du thé? Hein! êtes-vous venus
ici pour en boire? Dites? Répondez un peu pour voir, que je
vous...
Comprenant que nous nous taisions et que nous avions résolu de ne
pas faire attention à lui, il accourut, livide et tremblant de
rage. À deux pas se trouvait une lourde caisse, qui servait à
mettre le pain coupé pour le dîner et le souper des forçats; son
contenu suffisait pour le repas de la moitié des détenus. En ce
moment elle était vide. Il l'empoigna des deux mains et la brandit
au-dessus de nos têtes. Bien qu'un meurtre ou une tentative de
meurtre fût une source inépuisable de désagréments pour les
déportés (car alors les enquêtes, les contre-enquêtes et les
perquisitions ne cessaient pas), et que ceux-ci empêchassent les
querelles dont les suites auraient pu être fâcheuses, tout le
monde se tut et attendit...
Pas un mot en notre faveur! Pas un cri contre Gazine!--La haine
des détenus contre les gentilshommes était si grande, que chacun
d'eux jouissait évidemment de nous voir, de nous sentir en
danger... Un incident heureux termina cette scène qui aurait pu
devenir tragique; Gazine allait lâcher l'énorme caisse qu'il
faisait tournoyer, quand un forçat accourut de la caserne où il
dormait et cria:
--Gazine, on t'a volé ton eau-de-vie!
L'affreux brigand laissa choir la caisse avec un horrible juron et
se précipita hors de la cuisine.--Allons! Dieu les a sauvés!--
dirent entre eux les détenus; ils le répétèrent longtemps.
Je n'ai jamais pu savoir si on lui avait volé son eau-de-vie, ou
si ce n'était qu'une ruse inventée pour nous sauver...
Ce même soir, avant la fermeture des casernes, comme il faisait
déjà sombre, je me promenais le long de la palissade. Une
tristesse écrasante me tombait sur l'âme; de tout le temps que
j'ai passé dans la maison de force, je ne me suis jamais senti
aussi misérable que ce soir-là. Le premier jour de réclusion est
toujours le plus dur, où que ce soit, aux travaux forcés ou au
cachot... Une pensée m'agitait, qui ne m'a pas laissé de répit
pendant ma déportation,--question insoluble alors et insoluble
maintenant encore.--je réfléchissais à l'inégalité du châtiment
pour les mêmes crimes. On ne saurait, en effet, comparer un crime
à un autre, même par à peu près. Deux meurtriers tuent chacun un
homme, les circonstances dans lesquelles ces deux crimes ont été
commis sont minutieusement examinées et pesées. On applique à l'un
et à l'autre le même châtiment, et pourtant quel abîme entre les
deux actions! L'un a assassiné pour une bagatelle, pour un oignon,
--il a tué sur la grande route un paysan qui passait et n'a
trouvé sur lui qu'un oignon.
--Eh bien, quoi! on m'a envoyé aux travaux forcés pour un paysan
qui n'avait qu'un oignon.
--Imbécile que tu es! un oignon vaut un kopek. Si tu avais tué
cent paysans, tu aurais cent kopeks, un rouble, quoi!--Légende
de prison.
L'autre criminel a tué un débauché qui tyrannisait ou déshonorait
sa femme, sa soeur, sa fille. Un troisième, vagabond, à demi mort
de faim, traqué par toute une escouade de police, a défendu sa
liberté, sa vie. Sera-t-il l'égal du brigand qui assassine des
enfants par jouissance, pour le plaisir de sentir couler leur sang
chaud sur ses mains, de les voir frémir dans une dernière
palpitation d'oiseau, sous le couteau qui déchire leur chair? Eh
bien! les uns et les autres iront aux travaux forcés. La
condamnation n'aura peut-être pas une durée égale, mais les
variétés de peines sont peu nombreuses, tandis qu'il faut compter
les espèces de crimes par milliers. Autant de caractères, autant
de crimes différents. Admettons qu'il soit impossible de faire
disparaître cette première inégalité du châtiment, que le problème
est insoluble, et qu'en matière de pénalité, c'est la quadrature
du cercle. Admettons cela. Même si l'on ne tient pas compte de
cette inégalité, il y en a une autre: celle des conséquences du
châtiment... Voici un homme qui se consume, qui fond comme une
bougie. En voilà au contraire un autre qui ne se doutait même pas,
avant d'être exilé, qu'il put exister une vie si gaie, si
fainéante,--où il trouverait un cercle aussi agréable d'amis.
Des individus de cette dernière catégorie se rencontrent aux
travaux forcés. Prenez maintenant un homme de coeur, d'un esprit
cultivé et d'une conscience affinée. Ce qu'il ressent le tue plus
douloureusement que le châtiment matériel. Le jugement qu'il a
prononcé lui-même sur son crime est plus impitoyable que celui du
plus sévère tribunal, de la loi la plus draconienne. Il vit côte à
côte avec un autre forçat qui n'a pas réfléchi une seule fois au
meurtre qu'il expie, pendant tout le temps de son séjour au bagne,
qui, peut-être, se croit innocent.--N'y a-t-il pas aussi de
pauvres diables qui commettent des crimes afin d'être envoyés aux
travaux forcés et d'échapper ainsi à une liberté incomparablement
plus pénible que la réclusion? La vie est misérable; on n'a
peut-être jamais mangé à sa faim; on se tue de travail pour enrichir
son patron...; au bagne, le travail sera moins ardu, moins
pénible, on mangera tout son soûl, mieux qu'on ne peut l'espérer
maintenant. Les jours de fête, on aura de la viande, et puis il y
a les aumônes, le travail du soir qui fournira quelque argent. Et
la société qu'on trouve à la maison de force, la comptez-vous pour
rien? Les forçats sont des gens habiles, rusés, qui savent tout.
C'est avec une admiration non déguisée que le nouveau venu
regardera ses camarades de chaîne, il n'a rien vu de pareil, aussi
s'estimera-t-il dans la meilleure compagnie du monde.
Est-il possible que ces hommes si divers ressentent également le
châtiment infligé? Mais à quoi bon s'occuper de questions
insolubles? Le tambour bat, il faut rentrer à la caserne...