AVERTISSEMENT

On vient enfin de traduire les _Souvenirs de la maison des morts_,

par le romancier russe Dostoïevsky. De courtes indications seront

peut-être utiles pour préciser l'origine et la signification de ce

livre.

Le public français connaît déjà Dostoïevsky par un de ses romans

les plus caractéristiques, _le Crime et le châtiment_. Ceux qui

ont lu cette oeuvre ont du prendre leur parti d'aimer ou de haïr

le singulier écrivain. On va nous donner des traductions de ses

autres romans. Elles continueront de plaire à quelques curieux,

aux esprits qui courent le monde en quête d'horizons nouveaux.

Elles achèveront de scandaliser la raison commune, celle qu'on se

procure dans les maisons de confections philosophiques; car ce

temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux

corps des vêtements uniformes, décents, à la portée de tous, un

peu étriqués peut-être, mais qui évitent les tracas de la

recherche et de l'invention. Ceux qui n'ont pas eu le courage

d'aborder le monstre sont néanmoins renseignés sur sa façon de

souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parlé de Dostoïevsky,

depuis un an; un critique a expliqué en deux mots la supériorité

du romancier russe.--«Il possède deux facultés qui sont rarement

réunies chez nos écrivains: la faculté d'évoquer et celle

d'analyser.»

Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor

Hugo et Sainte-Beuve comme les représentants extrêmes de ces deux

qualités littéraires; derrière l'un ou l'autre, vous pourrez

ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les maîtres

qui ont travaillé sur l'homme. Les premiers le projettent dans

l'action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame

extérieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles

secrets qui ont décidé le choix de l'âme dans ce drame. Les

seconds étudient ces mobiles avec une pénétration infinie, ils

sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique

l'organisme délicat qu'ils ont démonté. Il y aurait une exception

à faire pour Balzac; quant à Flaubert, il faudrait entrer dans des

distinctions et des réserves sacrilèges; gardons-les pour le jour

où l'on mettra le dieu de Rouen au Panthéon. Toujours est-il que,

dans le pays de Tourguénef, de Tolstoï et de Dostoïevsky, les deux

qualités contradictoires se trouvent souvent réunies; cette

alliance se paye, il est vrai, au prix de défauts que nous

supportons malaisément: la lenteur et l'obscurité.

Mais ce n'est point des romans que je veux parler aujourd'hui. Les

_Souvenirs de la maison des morts_ n'empruntent rien à la fiction,

sauf quelques précautions de mise en scène, nécessitées par des

causes étrangères à l'art. Ce livre est un fragment

d'autobiographie, mêlé d'observations sur un monde spécial, de

descriptions et de récits très simples; c'est le journal du bagne,

un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie.

Avant de vous récrier sur l'éloge d'un galérien, écoutez comment

Dostoïevsky fut précipité dans cette infâme condition.

Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait à écrire avec

quelque succès. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais

chemins; misère, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues

noires; ses nerfs d'épileptique lui étaient déjà de cruels

ennemis. Avec cela, un malheureux coeur plein de pitié, d'où est

sorti le meilleur de son talent; cette sensibilité contenue, vite

aigrie, qui se change en folles colères devant les aspects

d'injustice de l'ordre social. Il regardait autour de lui,

cherchant l'idéal, le progrès, les moyens de se dévouer; il voyait

la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout

ulcérée de maux anciens. Sur cette Russie, les idées généreuses du

moment passaient et ramassaient à coup sûr de telles âmes. Le

jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d'autres de sa

génération littéraire, dans les conciliabules présidés par

Pétrachevsky. Cette sédition intellectuelle n'alla pas bien loin;

des récriminations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie.

Il y a impropriété de mot à appeler cette effervescence d'idées,

comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky;

de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce terme

a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoïevsky y prit la

moindre part; toute sa faute ne fut qu'un rêve défendu;

l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective.

Chez nous, il eut été au centre gauche; en Russie, il alla au

bagne.

Englobé dans l'arrêt commun qui frappa ses complices, il fut jeté

à la citadelle, condamné à mort, gracié sur l'échafaud, conduit en

Sibérie; il y purgea quatre ans de fers dans la «section

réservée», celle des criminels d'État. Le romancier y laissa des

illusions, mais rien de son honneur; vingt ans après, en des temps

meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs

avec une égale tristesse, la main dans la main; l'ancien forçat a

fait une carrière glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée

récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire de

préciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d'époques; il

n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les

redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit

aujourd'hui de la même façon, mais à plus juste titre.

Un des compagnons d'infortune de l'exilé, Yastrjemsky, a consigné

dans ses Mémoires le récit d'une rencontre avec Dostoïevsky, au

début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans

la prison d'étapes de Tobolsk, où ils trouvèrent aussi un de leurs

complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif

l'influence bienfaisante du romancier.

«On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y

avait là des lits de planches avec des sacs bourrés de foin.

L'obscurité était complète. Derrière la porte, sur le seuil, on

entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et

en large par un froid de 40 degrés.

«Dourof s'étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le

plancher à côté de Dostoïevsky. À travers la mince cloison, un

tapage infernal arrivait jusqu'à nous: un bruit de tasses et de

verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des

blasphèmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés;

ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoïevsky souffrait

d'une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la

citadelle, à Pétersbourg. Pour moi, j'avais le nez gelé.--Dans

cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse

écoulée au milieu de mes chers camarades de l'Université; je

pensai à ce qu'aurait dit ma soeur, si elle m'eût aperçu dans cet

état. Convaincu qu'il n'y avait plus rien à espérer pour moi, je

résolus de mettre fin à mes jours... Si je m'appesantis sur cette

heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'elle me donna

l'occasion de connaître de plus près la personnalité de

Dostoïevsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du

désespoir; elle réveilla en moi l'énergie.

«Contre toute espérance, nous parvînmes à nous procurer une

chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus

délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'écoula

dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de

Dostoïevsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses

saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression

d'apaisement. Je renonçai à ma résolution désespérée. Au matin,

Dostoïevsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans cette prison

de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne

nous revîmes plus.

«Dostoïevsky appartenait à la catégorie de ces êtres dont Michelet

a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de

la nature féminine. Par là s'explique tout un côté de ses oeuvres,

où l'on aperçoit la cruauté du talent et le besoin de faire

souffrir. Étant donné cette nature, le martyre cruel et immérité

qu'un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son

caractère. Rien d'étonnant à ce qu'il soit devenu nerveux et

irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un

paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances,

qu'elles développèrent en lui le sens de l'analyse psychologique.»

C'était l'opinion de l'écrivain lui-même, non-seulement au point

de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il

parlait toujours avec gratitude de cette épreuve, où il disait

avoir tout appris. Encore une leçon sur la vanité universelle de

nos calculs! À quelques degrés de longitude plus à l'ouest, à

Francfort ou à Paris, cette incartade révolutionnaire eût réussi à

Dostoïevsky, elle l'eût porté sur les bancs d'un Parlement, où il

eût fait de médiocres lois; sous un ciel plus rigoureux, la

politique le perd, le déporte en Sibérie; il en revient avec des

oeuvres durables, un grand renom, et l'assurance intime d'avoir

été remis malgré lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et

nos réussites; il culbute nos combinaisons et nous dispense le

bien ou le mal en raison inverse de notre raison. Quand on écoute

ce rire perpétuel, dans l'histoire de chaque homme et de chaque

jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose.

Pourtant l'épreuve était cruelle, on le verra de reste en lisant

les pages qui la racontent. Notre auteur feint d'avoir trouvé ce

récit dans les papiers d'un ancien déporté, criminel de droit

commun, qu'il nous représente comme un repenti digne de toute

indulgence. Plusieurs des personnages qu'il met en scène

appartiennent à la même catégorie. C'étaient là des concessions

obligées à l'ombrageuse censure du temps; cette censure

n'admettait pas qu'il y eût des condamnés politiques en Russie. Il

faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant

que le narrateur et quelques-uns de ses codétenus sont des gens

d'honneur, de haute éducation. Cette transposition, que le lecteur

russe fait de lui-même, est indispensable pour rendre tout leur

relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n'est

pas un hommage à la censure, mais un tour d'esprit particulier à

l'écrivain, c'est la résignation, la sérénité, parfois même le

goût de la souffrance avec lesquels il nous décrit ses tortures.

Pas un mot enflé ou frémissant, pas une invective devant les

atrocités physiques et morales où l'on attend que l'indignation

éclate; toujours le ton d'un fils soumis, châtié par un père

barbare, et qui murmure à peine: «C'est bien dur!» On appréciera

ce qu'une telle contention ajoute d'épouvante à l'horreur des

choses dépeintes.

Ah! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son coeur pour achever

quelques-unes de ces pages! Jamais plus âpre réalisme n'a

travaillé sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires

visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqué cette

littérature, le _Maleus maleficorum_, les procès-verbaux de

questions extraordinaires rapportés par Llorente, vous serez

encore mal préparé à la lecture de certains chapitres; néanmoins,

je conseille aux dégoûtés d'avoir bon courage et d'attendre

l'impression d'ensemble; ils seront étonnés de trouver cette

impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret

de cette apparente contradiction.

À son entrée au bagne, l'infortuné se replie sur lui-même: du

monde ignoble où il est précipité, il n'attend que désespoir et

scandale. Mais peu à peu, il regarde dans son âme et dans les âmes

qui l'entourent, avec la minutieuse patience d'un prisonnier. Il

s'aperçoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance

morale est salutaire, qu'elle fait germer en lui d'humbles petites

fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au

temps du bonheur. Surtout il examine de très-près ses grossiers

compagnons; et voici que, sous les physionomies les plus sombres,

un rayon transparaît qui les embellit et les réchauffe. C'est

l'accoutumance d'un homme jeté dans les ténèbres: il apprend à

voir, et jouit vivement des pâles clartés reconquises. Chez toutes

ces bêtes fauves qui l'effrayaient d'abord, il dégage des parties

humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il

se simplifie au contact de ces natures simples, il s'attache à

quelques-unes, il apprend d'elles à supporter ses maux avec la

soumission héroïque des humbles. Plus il avance dans son étude,

plus il rencontre parmi ces malheureux d'excellents exemplaires de

l'homme. L'horreur du supplice passe bientôt au second plan,

adoucie et noyée dans ce large courant de pitié, de fraternité:

que de bonnes choses ressuscitées dans la maison des morts!

Insensiblement, l'enfer se transforme et prend jour sur le ciel.

Il semble que l'auteur ait prévu cette transformation morale,

quand il disait au début de son récit, en décrivant le préau de la

forteresse: «Par les fentes de la palissade, ... on aperçoit un

petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la

prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre.»

On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse

une impression consolante; beaucoup plus, je vous assure, que tels

livres réputés très-gais, qui font rire en maint endroit, et qu'on

referme avec une incommensurable tristesse; car ceux-ci nous

montrent, dans l'homme le plus heureux, une bête désolée et

stupide, ravalée à terre pour y jouir sans but. Dans un autre art,

regardez le _Martyre de saint Sébastien_ et _l'Orgie romaine_ de

Couture: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le

plus? C'est que la joie et la peine ne résident pas dans les faits

extérieurs, mais dans la disposition d'esprit de l'artiste qui les

envisage; c'est qu'il n'y a qu'un seul malheur véritable, celui de

manquer de foi et d'espérance. De ces trésors, Dostoïevsky avait

assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans

l'unique livre qu'il posséda durant quatre ans, dans le petit

évangile, que lui avait donné la fille d'un proscrit; il vous

racontera comment il apprenait à lire à ses compagnons sur les

pages usées. Et l'on dirait, en effet, que les _Souvenirs_ ont été

écrits sur les marges de ce volume; un seul mot définit bien le

caractère do l'oeuvre et l'esprit de celui qui la conçut: c'est

l'esprit évangélique. La plupart de ces écrivains russes en sont

pénétrés, mais nul ne l'est au même degré que Dostoïevsky, assez

indifférent aux conséquences dogmatiques, il ne retient que la

source de vie morale; tout lui vient de cette source, même le

talent d'écrire, c'est-à-dire de communiquer son coeur aux hommes,

de leur répondre quand ils demandent un peu de lumière et de

compassion.

En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en

garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront

peut-être: Tout ceci n'est pas nouveau, c'est la fantaisie romantique

sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la réhabilitation du

forçat, une génération de plus dans la nombreuse famille qui va de

Claude Gueux à Jean Valjean.--Qu'on regarde de plus près; il n'y

a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti

pris est trop souvent un jeu d'antithèses qui nous laisse

l'impression de quelque chose d'artificiel et de faux; car on

grandit le forçat au détriment des honnêtes gens, comme la

courtisane aux dépens des honnêtes femmes. Chez l'écrivain russe,

pas l'ombre d'une antithèse; il ne sacrifie personne à ses

clients, il ne fait pas d'eux des héros; il nous les montre ce

qu'ils sont, pleins de vices et de misères; seulement, il persiste

à chercher en eux le reflet divin, à les traiter en frères déchus,

dignes encore de charité. Il ne les voit pas dans un mirage, mais

sous le jour simple de la réalité; il les dépeint avec l'accent de

la vérité vivante, avec cette juste mesure qu'on ne définit point

à l'avance, mais qui s'impose peu a peu au lecteur et contente la

raison.

Une autre catégorie de modèles pose devant le peintre: les

autorités du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes

maîtres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la

même sobriété d'indignation, la même équanimité. Rien ne trahit

chez Dostoïevsky l'ombre d'un ressentiment personnel, ni ce que

nous appellerions l'esprit d'opposition. Il explique, il excuse

presque la brutalité et l'arbitraire de ces hommes par la

perversion fatale qu'entraîne le pouvoir absolu. Il dit quelque

part: «Les instincts d'un bourreau existent en germe dans chacun

de nos contemporains.» L'habitude et l'absence de frein

développent ces instincts, parallèlement à des qualités qui

forcent la sympathie. Il en résulte un bourreau bon garçon, une

réduction de Néron, c'est-à-dire un type foncièrement vrai. On

remarquera dans ce genre l'officier Smékalof, qui prend tant de

plaisir à voir administrer les verges; les forçats raffolent de

lui, parce qu'il les fustige drôlement.

--C'est un farceur, un coeur d'or, disent-ils à l'envi.

Qui expliquera les folles contradictions de l'homme, surtout de

l'homme russe, instinctif, prime-sautier, plus près qu'un autre de

la nature?

J'ai rencontré un de ces tyranneaux des mines sibériennes. Au mois

d'octobre 1878, je me trouvais au célèbre couvent de Saint-Serge,

près de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours,

sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frère lai

très-dégourdi, m'indiqua, avec une nuance de respect, un vieux

moine accoudé sur la galerie du réfectoire, d'où il émiettait le

reste de son pain de seigle aux pigeons qui s'abattaient des

bouleaux voisins.--«C'est le père un tel, un ancien maître de

police en Sibérie.»--Je m'approchai du cénobite. Il reconnut un

étranger et m'adressa la parole en français. Sa conversation, bien

que très-réservée, dénotait une ouverture d'horizon fort rare dans

le monde où il vivait. Je laissai tomber le nom d'un des proscrits

de décembre 1825, dont l'histoire m'était familière, «L'auriez-vous

rencontré en Sibérie? demandai-je à mon interlocuteur.--

Comment donc, il a été sous ma juridiction.» J'étais fixé. Je

savais ce qu'avait été cette juridiction. Peu d'hommes dans tout

l'empire eussent pu trouver dans leur mémoire les lourds secrets

et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce

moine. Quelle impulsion mystérieuse l'avait amené dans ce couvent,

où il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues

années? Était-ce piété, remords, lassitude?--«En voilà un qui a

beaucoup à expier, dis-je à mon guide: il a vu et fait des choses

terribles; le repentir l'ai poussé ici, peut-être!»--Le petit

frère convers me regarda d'un air étonné; évidemment, la vocation

de son ancien ne s'était jamais présentée à son esprit sous ce

point de vue,--«Nous sommes tous pécheurs!» répondit-il. Il

ajouta, en clignant de l'oeil vers le vieillard avec une nuance

encore plus marquée de respect et d'admiration: «Sans doute, qu'il

se repent: on raconte qu'il a beaucoup aimé les femmes.»

Dostoïevsky parcourt en tous sens ces âmes complexes. Le grand

intérêt de son livre, pour les lettrés curieux de formes

nouvelles, c'est qu'ils sentiront les mots leur manquer, quand ils

voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce

talent. Au premier abord, ils feront appel à toutes les règles de

notre catéchisme littéraire, pour y emprisonner ce réaliste, cet

impassible, cet impressionniste; ils continueront, croyant l'avoir

saisi, et Protée leur échappera; son réalisme farouche découvrira

une recherche inquiète de l'idéal, son impassibilité laissera

deviner une flamme intérieure; cet art subtil épuisera des pages

pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout

le dessin d'une âme. Il faudra s'avouer vaincu, égaré sur des eaux

troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers

l'aurore.

Je ne me dissimule point les défauts de Dostoïevsky, la lenteur

habituelle du trait, le désordre et l'obscurité de la narration,

qui revient sans cesse sur elle-même, l'acharnement de myope sur

le menu détail, et parfois la complaisance maladive pour le détail

répugnant. Plus d'un lecteur en sera rebuté, s'il n'a pas la

flexibilité d'esprit nécessaire pour se plier aux procédés du

génie russe, assez semblables à ceux du génie anglais. À l'inverse

de notre goût, qui exige des effets rapides, pressés, pas bien

profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un

Thackeray ou un Dostoïevsky, accumulent de longues pages pour

préparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensité dans cet

effet, quand on a la patience de l'attendre! Comme le boulet est

chassé loin par cette pesante charge de poudre, tassée grain à

grain! Je crois pouvoir promettre de délicates émotions à ceux qui

auront cette patience de lecture, si difficile à des Français.

Il y a bien un moyen d'apprivoiser le public; on ne l'emploie que

trop. C'est d'étrangler les traductions de et ces oeuvres

étrangères, de les «adapter» à notre goût. On a impitoyablement

écarté plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour

nous offrir les _Souvenirs de la maison des morts_, une version

qui fût du moins un décalque fidèle du texte russe. Eût-il été

possible, tout en satisfaisant à ce premier devoir du traducteur,

de donner au récit et surtout aux dialogues une allure plus

conforme aux habitudes de notre langue? C'est un problème ardu que

je ne veux pas examiner, n'ayant pas mission de juger ici la

traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l'écrivain russe

d'après les impressions que m'a laissées son oeuvre originale; je

n'ose espérer que ces impressions soient aussi fortes sur le

lecteur qui va les recevoir par intermédiaire.

Mais j'ai hâte de laisser la parole à Dostoïevsky. Quelle que soit

la fortune de ses _Souvenirs_, je ne regretterai pas d'avoir

plaidé pour eux. C'est si rare et si bon de recommander un livre

ou l'on est certain que pas une ligne ne peut blesser une âme, que

pas un mot ne risque d'éveiller une passion douteuse; un livre que

chacun fermera avec une idée meilleure de l'humanité, avec un peu

moins de sécheresse pour les misères d'autrui, un peu plus de

courage contre ses propres misères. Voilà, si l'on veut bien y

réfléchir, un divin mystère de solidarité. Une affreuse souffrance

fut endurée, il y a trente ans, par un inconnu, dans une geôle de

Sibérie, presque à nos antipodes; conservée en secret depuis lors,

elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier

d'autres hommes. C'est la plante aux sucs amers, morte depuis

longtemps dans quelque vallée d'un autre hémisphère, et dont

l'essence recueillie guérit les plaies de gens qui ne l'ont jamais

vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur

fructifie, il en reste un arôme subtil qui se répand indéfiniment

dans le monde. Je ne donne point cette vérité pour une découverte;

c'est tout simplement l'admirable doctrine de l'Église sur le

trésor des souffrances des saints. Ainsi de bien d'autres

inventions qui procurent beaucoup de gloire à tant de beaux

esprits; changez les mots, grattez le vernis de «psychologie

expérimentale», reconnaissez la vieille vérité sous la rouille

théologique; des philosophes vêtus de bure avaient aperçu tout

cela, il y a quelques centaines d'années, en se relevant la nuit

dans un cloître pour interroger leur conscience.

Enfin, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de ce forçat

sibérien, de ce petit apôtre laïque au corps ravagé, à l'âme

endolorie, toujours agité entre d'atroces visions et de doux

rêves. Je crois le voir encore dans ses accès de zèle patriotique,

déblatérant contre l'abomination de l'Occident et la corruption

française. Comme la plupart des écrivains étrangers, il nous

jugeait sur les grimaces littéraires que nous leur montrons

quelquefois. On l'eût bien étonné, si on lui eût prédit qu'il

irait un matin dans Paris pour y réciter son étrange martyrologe!

--Allez et ne craignez rien, Féodor Michaïlovitch. Quelque mal

qu'on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s'y

fait entendre en lui parlant simplement, avec la vérité qu'on tire

de son coeur.

Vicomte E. M. de Vogüé.

Souvenirs de la maison des morts · 第 4 / 25 题