On vient enfin de traduire les _Souvenirs de la maison des morts_,
par le romancier russe Dostoïevsky. De courtes indications seront
peut-être utiles pour préciser l'origine et la signification de ce
livre.
Le public français connaît déjà Dostoïevsky par un de ses romans
les plus caractéristiques, _le Crime et le châtiment_. Ceux qui
ont lu cette oeuvre ont du prendre leur parti d'aimer ou de haïr
le singulier écrivain. On va nous donner des traductions de ses
autres romans. Elles continueront de plaire à quelques curieux,
aux esprits qui courent le monde en quête d'horizons nouveaux.
Elles achèveront de scandaliser la raison commune, celle qu'on se
procure dans les maisons de confections philosophiques; car ce
temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux
corps des vêtements uniformes, décents, à la portée de tous, un
peu étriqués peut-être, mais qui évitent les tracas de la
recherche et de l'invention. Ceux qui n'ont pas eu le courage
d'aborder le monstre sont néanmoins renseignés sur sa façon de
souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parlé de Dostoïevsky,
depuis un an; un critique a expliqué en deux mots la supériorité
du romancier russe.--«Il possède deux facultés qui sont rarement
réunies chez nos écrivains: la faculté d'évoquer et celle
d'analyser.»
Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor
Hugo et Sainte-Beuve comme les représentants extrêmes de ces deux
qualités littéraires; derrière l'un ou l'autre, vous pourrez
ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les maîtres
qui ont travaillé sur l'homme. Les premiers le projettent dans
l'action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame
extérieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles
secrets qui ont décidé le choix de l'âme dans ce drame. Les
seconds étudient ces mobiles avec une pénétration infinie, ils
sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique
l'organisme délicat qu'ils ont démonté. Il y aurait une exception
à faire pour Balzac; quant à Flaubert, il faudrait entrer dans des
distinctions et des réserves sacrilèges; gardons-les pour le jour
où l'on mettra le dieu de Rouen au Panthéon. Toujours est-il que,
dans le pays de Tourguénef, de Tolstoï et de Dostoïevsky, les deux
qualités contradictoires se trouvent souvent réunies; cette
alliance se paye, il est vrai, au prix de défauts que nous
supportons malaisément: la lenteur et l'obscurité.
Mais ce n'est point des romans que je veux parler aujourd'hui. Les
_Souvenirs de la maison des morts_ n'empruntent rien à la fiction,
sauf quelques précautions de mise en scène, nécessitées par des
causes étrangères à l'art. Ce livre est un fragment
d'autobiographie, mêlé d'observations sur un monde spécial, de
descriptions et de récits très simples; c'est le journal du bagne,
un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie.
Avant de vous récrier sur l'éloge d'un galérien, écoutez comment
Dostoïevsky fut précipité dans cette infâme condition.
Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait à écrire avec
quelque succès. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais
chemins; misère, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues
noires; ses nerfs d'épileptique lui étaient déjà de cruels
ennemis. Avec cela, un malheureux coeur plein de pitié, d'où est
sorti le meilleur de son talent; cette sensibilité contenue, vite
aigrie, qui se change en folles colères devant les aspects
d'injustice de l'ordre social. Il regardait autour de lui,
cherchant l'idéal, le progrès, les moyens de se dévouer; il voyait
la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout
ulcérée de maux anciens. Sur cette Russie, les idées généreuses du
moment passaient et ramassaient à coup sûr de telles âmes. Le
jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d'autres de sa
génération littéraire, dans les conciliabules présidés par
Pétrachevsky. Cette sédition intellectuelle n'alla pas bien loin;
des récriminations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie.
Il y a impropriété de mot à appeler cette effervescence d'idées,
comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky;
de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce terme
a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoïevsky y prit la
moindre part; toute sa faute ne fut qu'un rêve défendu;
l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective.
Chez nous, il eut été au centre gauche; en Russie, il alla au
bagne.
Englobé dans l'arrêt commun qui frappa ses complices, il fut jeté
à la citadelle, condamné à mort, gracié sur l'échafaud, conduit en
Sibérie; il y purgea quatre ans de fers dans la «section
réservée», celle des criminels d'État. Le romancier y laissa des
illusions, mais rien de son honneur; vingt ans après, en des temps
meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs
avec une égale tristesse, la main dans la main; l'ancien forçat a
fait une carrière glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée
récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire de
préciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d'époques; il
n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les
redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit
aujourd'hui de la même façon, mais à plus juste titre.
Un des compagnons d'infortune de l'exilé, Yastrjemsky, a consigné
dans ses Mémoires le récit d'une rencontre avec Dostoïevsky, au
début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans
la prison d'étapes de Tobolsk, où ils trouvèrent aussi un de leurs
complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif
l'influence bienfaisante du romancier.
«On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y
avait là des lits de planches avec des sacs bourrés de foin.
L'obscurité était complète. Derrière la porte, sur le seuil, on
entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et
en large par un froid de 40 degrés.
«Dourof s'étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le
plancher à côté de Dostoïevsky. À travers la mince cloison, un
tapage infernal arrivait jusqu'à nous: un bruit de tasses et de
verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des
blasphèmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés;
ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoïevsky souffrait
d'une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la
citadelle, à Pétersbourg. Pour moi, j'avais le nez gelé.--Dans
cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse
écoulée au milieu de mes chers camarades de l'Université; je
pensai à ce qu'aurait dit ma soeur, si elle m'eût aperçu dans cet
état. Convaincu qu'il n'y avait plus rien à espérer pour moi, je
résolus de mettre fin à mes jours... Si je m'appesantis sur cette
heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'elle me donna
l'occasion de connaître de plus près la personnalité de
Dostoïevsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du
désespoir; elle réveilla en moi l'énergie.
«Contre toute espérance, nous parvînmes à nous procurer une
chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus
délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'écoula
dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de
Dostoïevsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses
saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression
d'apaisement. Je renonçai à ma résolution désespérée. Au matin,
Dostoïevsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans cette prison
de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne
nous revîmes plus.
«Dostoïevsky appartenait à la catégorie de ces êtres dont Michelet
a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de
la nature féminine. Par là s'explique tout un côté de ses oeuvres,
où l'on aperçoit la cruauté du talent et le besoin de faire
souffrir. Étant donné cette nature, le martyre cruel et immérité
qu'un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son
caractère. Rien d'étonnant à ce qu'il soit devenu nerveux et
irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un
paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances,
qu'elles développèrent en lui le sens de l'analyse psychologique.»
C'était l'opinion de l'écrivain lui-même, non-seulement au point
de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il
parlait toujours avec gratitude de cette épreuve, où il disait
avoir tout appris. Encore une leçon sur la vanité universelle de
nos calculs! À quelques degrés de longitude plus à l'ouest, à
Francfort ou à Paris, cette incartade révolutionnaire eût réussi à
Dostoïevsky, elle l'eût porté sur les bancs d'un Parlement, où il
eût fait de médiocres lois; sous un ciel plus rigoureux, la
politique le perd, le déporte en Sibérie; il en revient avec des
oeuvres durables, un grand renom, et l'assurance intime d'avoir
été remis malgré lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et
nos réussites; il culbute nos combinaisons et nous dispense le
bien ou le mal en raison inverse de notre raison. Quand on écoute
ce rire perpétuel, dans l'histoire de chaque homme et de chaque
jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose.
Pourtant l'épreuve était cruelle, on le verra de reste en lisant
les pages qui la racontent. Notre auteur feint d'avoir trouvé ce
récit dans les papiers d'un ancien déporté, criminel de droit
commun, qu'il nous représente comme un repenti digne de toute
indulgence. Plusieurs des personnages qu'il met en scène
appartiennent à la même catégorie. C'étaient là des concessions
obligées à l'ombrageuse censure du temps; cette censure
n'admettait pas qu'il y eût des condamnés politiques en Russie. Il
faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant
que le narrateur et quelques-uns de ses codétenus sont des gens
d'honneur, de haute éducation. Cette transposition, que le lecteur
russe fait de lui-même, est indispensable pour rendre tout leur
relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n'est
pas un hommage à la censure, mais un tour d'esprit particulier à
l'écrivain, c'est la résignation, la sérénité, parfois même le
goût de la souffrance avec lesquels il nous décrit ses tortures.
Pas un mot enflé ou frémissant, pas une invective devant les
atrocités physiques et morales où l'on attend que l'indignation
éclate; toujours le ton d'un fils soumis, châtié par un père
barbare, et qui murmure à peine: «C'est bien dur!» On appréciera
ce qu'une telle contention ajoute d'épouvante à l'horreur des
choses dépeintes.
Ah! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son coeur pour achever
quelques-unes de ces pages! Jamais plus âpre réalisme n'a
travaillé sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires
visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqué cette
littérature, le _Maleus maleficorum_, les procès-verbaux de
questions extraordinaires rapportés par Llorente, vous serez
encore mal préparé à la lecture de certains chapitres; néanmoins,
je conseille aux dégoûtés d'avoir bon courage et d'attendre
l'impression d'ensemble; ils seront étonnés de trouver cette
impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret
de cette apparente contradiction.
À son entrée au bagne, l'infortuné se replie sur lui-même: du
monde ignoble où il est précipité, il n'attend que désespoir et
scandale. Mais peu à peu, il regarde dans son âme et dans les âmes
qui l'entourent, avec la minutieuse patience d'un prisonnier. Il
s'aperçoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance
morale est salutaire, qu'elle fait germer en lui d'humbles petites
fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au
temps du bonheur. Surtout il examine de très-près ses grossiers
compagnons; et voici que, sous les physionomies les plus sombres,
un rayon transparaît qui les embellit et les réchauffe. C'est
l'accoutumance d'un homme jeté dans les ténèbres: il apprend à
voir, et jouit vivement des pâles clartés reconquises. Chez toutes
ces bêtes fauves qui l'effrayaient d'abord, il dégage des parties
humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il
se simplifie au contact de ces natures simples, il s'attache à
quelques-unes, il apprend d'elles à supporter ses maux avec la
soumission héroïque des humbles. Plus il avance dans son étude,
plus il rencontre parmi ces malheureux d'excellents exemplaires de
l'homme. L'horreur du supplice passe bientôt au second plan,
adoucie et noyée dans ce large courant de pitié, de fraternité:
que de bonnes choses ressuscitées dans la maison des morts!
Insensiblement, l'enfer se transforme et prend jour sur le ciel.
Il semble que l'auteur ait prévu cette transformation morale,
quand il disait au début de son récit, en décrivant le préau de la
forteresse: «Par les fentes de la palissade, ... on aperçoit un
petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la
prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre.»
On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse
une impression consolante; beaucoup plus, je vous assure, que tels
livres réputés très-gais, qui font rire en maint endroit, et qu'on
referme avec une incommensurable tristesse; car ceux-ci nous
montrent, dans l'homme le plus heureux, une bête désolée et
stupide, ravalée à terre pour y jouir sans but. Dans un autre art,
regardez le _Martyre de saint Sébastien_ et _l'Orgie romaine_ de
Couture: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le
plus? C'est que la joie et la peine ne résident pas dans les faits
extérieurs, mais dans la disposition d'esprit de l'artiste qui les
envisage; c'est qu'il n'y a qu'un seul malheur véritable, celui de
manquer de foi et d'espérance. De ces trésors, Dostoïevsky avait
assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans
l'unique livre qu'il posséda durant quatre ans, dans le petit
évangile, que lui avait donné la fille d'un proscrit; il vous
racontera comment il apprenait à lire à ses compagnons sur les
pages usées. Et l'on dirait, en effet, que les _Souvenirs_ ont été
écrits sur les marges de ce volume; un seul mot définit bien le
caractère do l'oeuvre et l'esprit de celui qui la conçut: c'est
l'esprit évangélique. La plupart de ces écrivains russes en sont
pénétrés, mais nul ne l'est au même degré que Dostoïevsky, assez
indifférent aux conséquences dogmatiques, il ne retient que la
source de vie morale; tout lui vient de cette source, même le
talent d'écrire, c'est-à-dire de communiquer son coeur aux hommes,
de leur répondre quand ils demandent un peu de lumière et de
compassion.
En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en
garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront
peut-être: Tout ceci n'est pas nouveau, c'est la fantaisie romantique
sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la réhabilitation du
forçat, une génération de plus dans la nombreuse famille qui va de
Claude Gueux à Jean Valjean.--Qu'on regarde de plus près; il n'y
a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti
pris est trop souvent un jeu d'antithèses qui nous laisse
l'impression de quelque chose d'artificiel et de faux; car on
grandit le forçat au détriment des honnêtes gens, comme la
courtisane aux dépens des honnêtes femmes. Chez l'écrivain russe,
pas l'ombre d'une antithèse; il ne sacrifie personne à ses
clients, il ne fait pas d'eux des héros; il nous les montre ce
qu'ils sont, pleins de vices et de misères; seulement, il persiste
à chercher en eux le reflet divin, à les traiter en frères déchus,
dignes encore de charité. Il ne les voit pas dans un mirage, mais
sous le jour simple de la réalité; il les dépeint avec l'accent de
la vérité vivante, avec cette juste mesure qu'on ne définit point
à l'avance, mais qui s'impose peu a peu au lecteur et contente la
raison.
Une autre catégorie de modèles pose devant le peintre: les
autorités du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes
maîtres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la
même sobriété d'indignation, la même équanimité. Rien ne trahit
chez Dostoïevsky l'ombre d'un ressentiment personnel, ni ce que
nous appellerions l'esprit d'opposition. Il explique, il excuse
presque la brutalité et l'arbitraire de ces hommes par la
perversion fatale qu'entraîne le pouvoir absolu. Il dit quelque
part: «Les instincts d'un bourreau existent en germe dans chacun
de nos contemporains.» L'habitude et l'absence de frein
développent ces instincts, parallèlement à des qualités qui
forcent la sympathie. Il en résulte un bourreau bon garçon, une
réduction de Néron, c'est-à-dire un type foncièrement vrai. On
remarquera dans ce genre l'officier Smékalof, qui prend tant de
plaisir à voir administrer les verges; les forçats raffolent de
lui, parce qu'il les fustige drôlement.
--C'est un farceur, un coeur d'or, disent-ils à l'envi.
Qui expliquera les folles contradictions de l'homme, surtout de
l'homme russe, instinctif, prime-sautier, plus près qu'un autre de
la nature?
J'ai rencontré un de ces tyranneaux des mines sibériennes. Au mois
d'octobre 1878, je me trouvais au célèbre couvent de Saint-Serge,
près de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours,
sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frère lai
très-dégourdi, m'indiqua, avec une nuance de respect, un vieux
moine accoudé sur la galerie du réfectoire, d'où il émiettait le
reste de son pain de seigle aux pigeons qui s'abattaient des
bouleaux voisins.--«C'est le père un tel, un ancien maître de
police en Sibérie.»--Je m'approchai du cénobite. Il reconnut un
étranger et m'adressa la parole en français. Sa conversation, bien
que très-réservée, dénotait une ouverture d'horizon fort rare dans
le monde où il vivait. Je laissai tomber le nom d'un des proscrits
de décembre 1825, dont l'histoire m'était familière, «L'auriez-vous
rencontré en Sibérie? demandai-je à mon interlocuteur.--
Comment donc, il a été sous ma juridiction.» J'étais fixé. Je
savais ce qu'avait été cette juridiction. Peu d'hommes dans tout
l'empire eussent pu trouver dans leur mémoire les lourds secrets
et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce
moine. Quelle impulsion mystérieuse l'avait amené dans ce couvent,
où il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues
années? Était-ce piété, remords, lassitude?--«En voilà un qui a
beaucoup à expier, dis-je à mon guide: il a vu et fait des choses
terribles; le repentir l'ai poussé ici, peut-être!»--Le petit
frère convers me regarda d'un air étonné; évidemment, la vocation
de son ancien ne s'était jamais présentée à son esprit sous ce
point de vue,--«Nous sommes tous pécheurs!» répondit-il. Il
ajouta, en clignant de l'oeil vers le vieillard avec une nuance
encore plus marquée de respect et d'admiration: «Sans doute, qu'il
se repent: on raconte qu'il a beaucoup aimé les femmes.»
Dostoïevsky parcourt en tous sens ces âmes complexes. Le grand
intérêt de son livre, pour les lettrés curieux de formes
nouvelles, c'est qu'ils sentiront les mots leur manquer, quand ils
voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce
talent. Au premier abord, ils feront appel à toutes les règles de
notre catéchisme littéraire, pour y emprisonner ce réaliste, cet
impassible, cet impressionniste; ils continueront, croyant l'avoir
saisi, et Protée leur échappera; son réalisme farouche découvrira
une recherche inquiète de l'idéal, son impassibilité laissera
deviner une flamme intérieure; cet art subtil épuisera des pages
pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout
le dessin d'une âme. Il faudra s'avouer vaincu, égaré sur des eaux
troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers
l'aurore.
Je ne me dissimule point les défauts de Dostoïevsky, la lenteur
habituelle du trait, le désordre et l'obscurité de la narration,
qui revient sans cesse sur elle-même, l'acharnement de myope sur
le menu détail, et parfois la complaisance maladive pour le détail
répugnant. Plus d'un lecteur en sera rebuté, s'il n'a pas la
flexibilité d'esprit nécessaire pour se plier aux procédés du
génie russe, assez semblables à ceux du génie anglais. À l'inverse
de notre goût, qui exige des effets rapides, pressés, pas bien
profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un
Thackeray ou un Dostoïevsky, accumulent de longues pages pour
préparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensité dans cet
effet, quand on a la patience de l'attendre! Comme le boulet est
chassé loin par cette pesante charge de poudre, tassée grain à
grain! Je crois pouvoir promettre de délicates émotions à ceux qui
auront cette patience de lecture, si difficile à des Français.
Il y a bien un moyen d'apprivoiser le public; on ne l'emploie que
trop. C'est d'étrangler les traductions de et ces oeuvres
étrangères, de les «adapter» à notre goût. On a impitoyablement
écarté plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour
nous offrir les _Souvenirs de la maison des morts_, une version
qui fût du moins un décalque fidèle du texte russe. Eût-il été
possible, tout en satisfaisant à ce premier devoir du traducteur,
de donner au récit et surtout aux dialogues une allure plus
conforme aux habitudes de notre langue? C'est un problème ardu que
je ne veux pas examiner, n'ayant pas mission de juger ici la
traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l'écrivain russe
d'après les impressions que m'a laissées son oeuvre originale; je
n'ose espérer que ces impressions soient aussi fortes sur le
lecteur qui va les recevoir par intermédiaire.
Mais j'ai hâte de laisser la parole à Dostoïevsky. Quelle que soit
la fortune de ses _Souvenirs_, je ne regretterai pas d'avoir
plaidé pour eux. C'est si rare et si bon de recommander un livre
ou l'on est certain que pas une ligne ne peut blesser une âme, que
pas un mot ne risque d'éveiller une passion douteuse; un livre que
chacun fermera avec une idée meilleure de l'humanité, avec un peu
moins de sécheresse pour les misères d'autrui, un peu plus de
courage contre ses propres misères. Voilà, si l'on veut bien y
réfléchir, un divin mystère de solidarité. Une affreuse souffrance
fut endurée, il y a trente ans, par un inconnu, dans une geôle de
Sibérie, presque à nos antipodes; conservée en secret depuis lors,
elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier
d'autres hommes. C'est la plante aux sucs amers, morte depuis
longtemps dans quelque vallée d'un autre hémisphère, et dont
l'essence recueillie guérit les plaies de gens qui ne l'ont jamais
vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur
fructifie, il en reste un arôme subtil qui se répand indéfiniment
dans le monde. Je ne donne point cette vérité pour une découverte;
c'est tout simplement l'admirable doctrine de l'Église sur le
trésor des souffrances des saints. Ainsi de bien d'autres
inventions qui procurent beaucoup de gloire à tant de beaux
esprits; changez les mots, grattez le vernis de «psychologie
expérimentale», reconnaissez la vieille vérité sous la rouille
théologique; des philosophes vêtus de bure avaient aperçu tout
cela, il y a quelques centaines d'années, en se relevant la nuit
dans un cloître pour interroger leur conscience.
Enfin, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de ce forçat
sibérien, de ce petit apôtre laïque au corps ravagé, à l'âme
endolorie, toujours agité entre d'atroces visions et de doux
rêves. Je crois le voir encore dans ses accès de zèle patriotique,
déblatérant contre l'abomination de l'Occident et la corruption
française. Comme la plupart des écrivains étrangers, il nous
jugeait sur les grimaces littéraires que nous leur montrons
quelquefois. On l'eût bien étonné, si on lui eût prédit qu'il
irait un matin dans Paris pour y réciter son étrange martyrologe!
--Allez et ne craignez rien, Féodor Michaïlovitch. Quelque mal
qu'on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s'y
fait entendre en lui parlant simplement, avec la vérité qu'on tire
de son coeur.
Vicomte E. M. de Vogüé.