À l'heure où la _Reine-Marguerite_ avait apporté aux îles Borromées
Dante-Léonard-William Lee, son ami Gabriel Dompierre et la mystérieuse
«Sirène», le même bateau ramenait aujourd'hui à Stresa le groupe agité
des personnes que sept à huit semaines de villégiature avaient formé
autour de ces trois premiers passagers.
On était à la fin d'octobre; l'automne autour des lacs italiens étale à
cette époque sa luxuriante magnificence, mais les journées déjà courtes
devaient priver les voyageurs de la vue des jardins qui descendent en
terrasses au flanc des collines, pareils à de gigantesques escaliers que
les vignes-vierges et les pampres teintent d'or, de rouille et de sang.
Dès Luino, le point de départ, presque à l'extrémité septentrionale du
lac, le vapeur avait allumé ses feux et filait en pleine nuit.
Les graves événements survenus pendant le séjour au lac de Côme
laissaient peser un malaise qui alourdissait les conversations. Mme
de Chandoyseau elle-même, comme si elle eût été touchée par quelque
révélation inattendue, ou bien terrorisée par les conséquences de son
bavardage, gardait, à côté de Solweg à peine rétablie, une figure
chagrine et chiffonnée. Dompierre et sa maîtresse traînaient la chaîne
de leur liaison sous les yeux de M. Belvidera. Le malheureux Lovely se
ravalait chaque jour aux fonctions les plus méprisables, et sa pauvre
femme s'effaçait avec une résignation chrétienne. La petite Luisa était
au désespoir de sentir une gêne nouvelle entre sa mère et son amie.
Deux êtres seuls étaient étrangers à toutes ces misères et conservaient
leur sérénité: Dante-Léonard-William qui n'était préoccupé que d'achever
un poème composé à Bellagio, et M. de Chandoyseau qui, ne soupçonnant
rien au drame qui se jouait autour de lui, parlait à tort et à travers,
aux uns et aux autres, non sans commettre, bien entendu, nombre de ces
«gaffes» monumentales qui sont l'apanage des gens pourvus d'un aussi
heureux naturel.
Quant à Carlotta, un changement profond s'était produit dans sa
contenance, et grâce auquel, ce soir, au lieu de se trouver sur le banc
des premières avec sa toilette arrogante, elle était assise modestement
à l'avant, enveloppée dans son châle noir.
Par suite du prolongement du séjour de Lee à Bellagio, il s'était trouvé
que la pauvre fille dépassait la durée de l'absence autorisée par sa
famille sous le prétexte d'aller voir sa soeur à la villa Serbelloni, ce
qui compromettait le commerce des fleurs, et devait inspirer de
terribles inquiétudes à Paolo. De plus, le bruit de ses dépenses
extraordinaires et de son succès de curiosité au lac de Côme, était
promptement parvenu, comme on le pense, jusqu'à l'Isola Bella, et une
lettre menaçante de sa mère, apostillée violemment de la main de son
fiancé, lui avait intimé le matin même l'ordre de regagner immédiatement
la maison. Carlotta avait donc jugé à propos de mettre un terme à son
éclat, et elle avait si peu paru, durant le trajet du retour, que
plusieurs personnes ne l'avaient pas aperçue.
Aussi ce fut une surprise pour beaucoup, lorsque, dans le temps que la
_Reine-Marguerite_ s'approchait de Laveno, le point extrême du commerce
floral de Carlotta, on entendit soudain sa voix s'élever, de l'avant du
bateau. Comme un oiseau heureux de revoir l'arbre où son nid s'abrite,
la belle fille, malgré ses préoccupations, chantait, parce qu'elle se
retrouvait sur l'eau et dans l'endroit où chaque soir elle conduisait sa
barque et ses fleurs.
Elle chanta comme à l'ordinaire, la même chanson étrange, éclatante et
douloureuse, aux paroles de mort et d'amour, et dont l'accent était
tantôt celui de l'innocence, et tantôt celui d'une impudeur effrénée.
Tout le monde frissonna. Ce chant, si beau par lui-même, était tellement
inattendu, et produisait, dans la nuit, et par cette fuite du bateau au
milieu du lac sombre, un effet si puissant, qu'il n'y eut personne qui
ne se tût pour écouter. Beaucoup se précipitèrent pour lâcher de
distinguer la figure de celle qui chantait.
Gabriel et Luisa se regardèrent, et ils furent secoués, l'un et l'autre,
jusqu'au plus profond de leur chair. Il semblait que ce ne fût que
d'aujourd'hui qu'ils comprenaient l'extraordinaire vertu de ce rythme et
de cette mélodie qui était la première chose qui les eût émus l'un en
face de l'autre, le soir même de leur arrivée, lors de la rencontre de
la barque fleurie. Ils l'écoutaient ce soir avec colère, avec terreur,
et avec une cruelle volupté. Ce n'était plus pour eux la voix d'une
fille quelconque, ni telle chanson plus ou moins harmonieuse et
touchante, mais c'était l'expression sensible de toutes les choses de ce
pays et de ce ciel, coalisées en vue d'une fascination des créatures,
dont le but secret nous échappe. Est-ce que cette Carlotta, toute beauté
et tout inconscience, n'était pas l'image merveilleuse du mystérieux
génie qui gouvernait ici?
Quand le bateau stoppa à Laveno, Carlotta ne s'était pas interrompue.
Les gens du port, accoutumés à cette musique, cherchaient sa barque et
sa cargaison. Comme on ne l'avait pas entendue depuis plusieurs jours,
on se pressait aux abords de l'embarcadère, et beaucoup applaudissaient
à cet heureux retour de la marchande de fleurs. Combien de femmes,
combien d'amants, combien de ces rêveurs solitaires que l'on voit
promener sur ces rives leur spleen ou leur chagrin, avaient manqué ces
jours derniers de cette jolie chanson du soir! Combien d'âmes animait et
charmait, sans s'en douter, la belle enfant des îles, le gracieux génie
ignorant de soi-même, et qui ne croyait répandre pour un peu d'or, que
des fleurs et d'innocentes paroles! Les bravos gagnaient,
s'élargissaient; on accourait de toutes parts, et lorsque le bateau vira
en frôlant les jardins des villas emplies d'ombre, des voix d'enfants
claires et joyeuses, et des voix plus mâles et émues, venues de tout un
monde invisible, prolongèrent les acclamations. Enfin l'on quitta la
rive pour gagner Pallanza en traversant la lac en sa largeur, et
Carlotta ne chanta plus que pour la _Reine-Marguerite_.
--Il faut convenir, dit Mme de Chandoyseau, que cette fille a un
organe admirable, et, quand elle se tient à sa place, on peut
l'applaudir.
--Même lorsqu'elle se tient à sa place, prononça amèrement le révérend
Lovely, cette fille fait du mal... Cette miousique, en vérité, fait du
mal.
Plusieurs personnes sourirent. Dompierre se souvint qu'il n'avait pu
s'empêcher d'en faire autant, quand le clergyman, prenant son bain, il y
avait de cela quelques semaines, lui avait dit: «Ce pays-ci est
mauvais». À voir ce soir le malheureux vieillard, et lui-même, et le
triste accablement de son entourage, il ne jugeait plus que ces paroles
de puritain fussent si ridicules.
Cependant il eût voulu prendre la défense de Carlotta, qui n'était
mauvaise que dans le sens où l'on peut dire que l'est la nature avec son
soleil et avec ses nuits, avec le bruit de ses sources, l'odeur de ses
moissons et le goût de ses fruits; mais il s'aperçut qu'on l'épiait à
cause du bruit de ses relations avec la marchande des Borromées, et que
M. Belvidera lui-même, si ce n'eût été sa discrétion naturelle, l'eût
certainement félicité d'avoir choisi une maîtresse qui possédait une
telle séduction.
D'ailleurs tous étaient sous le charme. Des femmes voulaient embrasser
la chanteuse, et on envoyait des fillettes lui demander son nom. La
traversée fut trop courte.
--D'où est-elle? où va-t-elle? interrogeait-on de tous côtés.
On fut rassuré quand on sut qu'elle allait jusqu'à l'Isola Bella. On lui
jetait de la monnaie qu'elle ramassait avec son avidité ordinaire; et
son humeur ayant profité de cet encouragement qui était le plus puissant
sur elle, elle donnait toute sa voix, elle enflait son chant avec une
frénésie vraiment nouvelle. Qu'éprouvait-elle en plus de la joie
d'augmenter son trésor? Commençait-elle à comprendre l'espèce de royauté
qu'elle exerçait sur ce lac et ces îles? Était-elle grisée ce soir par
l'enchantement même qu'elle avait répandu autour d'elle? À un moment,
elle mit un tel accent sauvage, une telle saveur fauve dans la passion
que traduisait son refrain monotone, que nombre de personnes, et des
hommes même, furent ébranlés jusqu'à cette petite angoisse courte qui
vous loge une larme au coin de la paupière, et vous laisse hésitants,
gênés, gauches, presque honteux d'avoir été touchés si à vif.
Alors elle se tut, et aucune insistance ne fut capable de la faire
reprendre sa chanson. Elle était tapie sous son châle, et se cachait la
figure. Des hommes du bateau voulurent la découvrir, et ils lui tiraient
son châle en riant. Mais elle leur lança des mots crus, qui leur firent
comprendre qu'elle ne plaisantait pas.
À la station de Pallanza, un homme qui se tenait sur le quai demanda à
haute voix si Carlotta n'était pas à bord.
--Carlotta! par la Madone! je crois bien qu'elle est à bord!
--Carlotta! cria l'homme. Et ceux qui le connaissaient reconnurent le
timbre du farouche Paolo.
--Carlotta! reprirent les hommes du bord, réponds donc, c'est ton
promis!
Carlotta restait immobile sous l'abri de son châle noir, et ne soufflait
pas. Elle grelottait, comme si elle eût été prise de froid tout à coup.
Ce n'était pourtant pas sa coutume d'avoir peur.
--Vas-tu répondre? cria le promis dont l'humeur ne semblait pas
complaisante.
Et il s'élança, en bondissant, sur la passerelle qu'on était sur le
point de retirer. Le capitaine allait commander de l'avant:
--Arrêtez! arrêtez! il y a encore un voyageur à descendre.
Le bateau crachait de grands jets de vapeur. Tous les passagers,
uniquement préoccupés de la Carlotta, étaient anxieux de la scène qui
allait se passer entre le fiancé colère et brutal et la belle fille qui
s'aplatissait en tremblant, à la façon des animaux qui pressentent un
malheur.
--Carlotta! hurlait Paolo; vas-tu bouger! j'ai là une barque qui
t'attend et ta mère est avec moi; nous allons passer directement à
l'Isola Madre, pour les fleurs!...
--Non! fit Carlotta qui se décida à desserrer les dents; je vais jusqu'à
l'Isola Bella.
--Ah! tu vas jusqu'à l'Isola Bella! Ah! chienne! ah! coureuse! je vais
te faire voir, moi, si tu iras comme ça à ta fantaisie! Ah! tu ne veux
pas quitter ta société! Mais pourquoi aussi est-ce que tu ne te fais pas
enlever tout à fait par tes étrangers, dis! dis!
Le malheureux prononçait ce mot d'«étrangers», _forestieri_, avec toute
la haine et tout le mépris dont il était capable; il leur crachait à la
figure à tous, dans l'impossibilité où il était d'atteindre celui qui
détournait sa fiancée.
--Laissez-la, laissez-la! lui disait-on, qu'est-ce que ça vous fait?
elle descendra plus loin, à l'Isola Bella.
Mais il était furieux: il n'entendait rien; il culbutait tout le monde.
Dans sa sourde jalousie, il croyait que les matelots la retenaient pour
lui «faire des galanteries». Il se jeta sur Carlotta et, l'empoignant à
bras le corps, ce bout d'homme plus petit qu'elle l'emporta en un tour
de main jusque sur le quai. Elle se débattait et hurlait. Personne de
ceux qui savaient le caractère de Carlotta, son dédain ordinaire envers
les menaces, ne comprenait cette frayeur subite à suivre Paolo et sa
mère venus au-devant d'elle, pour la transporter en barque à l'Isola
Madre.
Les roues du vapeur battirent à grand bruit et étouffèrent les cris de
la malheureuse Carlotta. Tout le monde demeura péniblement ému de cette
brusque séparation. Le bateau s'était déjà éloigné de Pallanza, quand
un des hommes de la _Reine-Marguerite_ fit remarquer du doigt la petite
barque filant vers l'Isola Madre, et que l'on distinguait assez
nettement, grâce aux feux de l'embarcadère. On se pressa sur l'arrière
et l'on ne pouvait s'empêcher de demeurer les yeux fixés sur ce petit
point noir, avec un regret, peut-être une inquiétude, une indéfinissable
mélancolie.