--Monsieur Dompierre! lança à haute voix, M. Belvidera aussitôt qu'il
eut quitté Mme de Chandoyseau.
Et dès qu'il l'eut rejoint:
--Mon cher ami, dit-il, je vais vous prier de me rendre un important
service.
--Quoi! dit Dompierre qui, étant prêt à tout, s'efforçait de sourire, me
voulez-vous pour témoin? Vous battriez-vous avec... le révérend?
--Si un homme se fût avisé de me dire ce qui vient de m'être dit, je ne
me battrais pas avec lui, en ce moment-ci, du moins; je crois que je le
tuerais, comme une bête!...
--Ah! fit froidement Dompierre.
--Monsieur Dompierre, poursuivit le chevalier, est-il vrai que vous avez
l'intention de nous quitter? Ma femme m'en a touché un mot, mais...
--C'était mon intention, en effet.
--Voulez-vous me permettre d'insister pour que vous restiez encore
quelque temps avec nous?
--Si c'est pour vous servir, je le ferai de grand coeur, mais je ne
comprends pas, je l'avoue...
--Voici. Nous avons dans notre compagnie une personne qui s'est permis
de me faire entendre que j'aurais sujet de surveiller ma femme. Vous
êtes un jeune homme, et je ne sais si vous comprenez toute l'ignominie
que contient un semblable avis jeté à la face de l'homme que je suis, et
que vous voulez bien me faire l'honneur d'apprécier. Je ne sais quelle
conception de la famille et de la dignité humaine ont ces espèces de
marionnettes que vous méprisez autant que moi, m'avez-vous dit; toujours
est-il que je ne suis pas d'humeur, moi, à laisser faire si bon marché
de ce qui est mon culte, mon bonheur, mon ambition, l'espoir secret de
chacun de mes efforts: la grandeur et la pureté de mon nom. Peut-être
suis-je un homme d'un autre temps mais, toute modestie à part, je plains
les temps qui n'auront que des hommes faisant fi de ce qui constitue mon
orgueil. C'est par mon orgueil que j'agis, c'est par lui que je suis
capable d'accomplir des oeuvres hardies, difficiles et utiles. Je ne me
suis pas constitué une famille au hasard; je n'ai pas épousé la première
venue. Je fais et je ferai constamment à ma femme l'honneur de ne pas
soupçonner que quelqu'un puisse élever un doute sur son honorabilité. Et
une misérable catin,--car cette femme s'est jetée à notre cou à tous,
n'est-ce pas, monsieur? aussi bien au vôtre qu'au mien, et elle crève de
dépit et de jalousie,--est venue me souffler que je ferais bien d'ouvrir
les yeux! En vérité, je ne sais pas comment je ne l'ai pas écrasée! Vous
devinez, monsieur, que vous n'échappez pas à être mêlé à cette
turpitude... Je vous sais gré de ne même pas protester de votre
innocence. Je vous prie donc, au nom de l'amitié qui nous a liés
spontanément, sinon par un sentiment de générosité envers une femme qui
peut souffrir à cause de vous, je vous prie donc de ne pas nous fuir, ce
qui donnerait une apparence de vérité à la calomnie, mais de demeurer
près de nous, plus intimement uni à nous que jamais, et ceci, sous mes
yeux, sous la garantie de mon amitié qui est telle en réalité et que je
saurai manifester telle, que personne ne vous puisse croire, ma femme ni
vous, capables de la trahir.
Vous êtes un galant homme: je ne vous demande même pas si vous acceptez.
M. Belvidera tendit la main au jeune homme, devant Mme de
Chandoyseau, qui assistait de loin à ce colloque. Dompierre, muet et
glacé comme une statue de marbre, se laissa serrer la main. Enfin, il
fit effort pour desserrer les dents et dit:
--Je suis à vous.
--Merci, fit M. Belvidera; et il ajouta en souriant:
--Et puis, vous savez je ne veux pas vous imposer une pénitence: toutes
les fois que vous aurez mieux à faire,--ce qui ne peut manquer de vous
arriver,--vous pourrez vous échapper sans demander la permission...
Gabriel saisit l'allusion à l'intrigue de Carlotta. Il l'avait oubliée,
dans le saisissement que lui avait causé le discours de M. Belvidera.
Sans doute celui-ci y ajoutait foi. Peut-être était-ce grâce à cette
conviction qu'il ne le soupçonnait pas même d'avoir une passion inavouée
par sa femme. Il fallait donc commettre cette autre infamie, contribuer
à accuser une pauvre fille innocente. Il sourit, de l'air de quelqu'un
qui a compris et qui acquiesce.
La petite Luisa déboucha en courant dans le jardin, où se trouvaient ces
messieurs. Elle avait les deux mains sur les yeux et faillit tomber à
plusieurs reprises avant de venir se réfugier en fondant en larmes dans
les bras de son père.
--Luisa! voyons! eh bien! qu'est-ce qui nous est arrivé?
Dès qu'on la tint et la caressa, ses sanglots redoublèrent. Enfin, quand
elle put parler:
--On m'a dit de m'en aller! dit-elle.
--Qui est-ce qui t'a dit de t'en aller?
--Maman et Solweg m'ont dit d'aller jouer.
--Mais, si on t'a dit d'aller jouer, il n'y a pas de quoi pleurer!
--Oh! dit-elle, je sais bien ce que ça veut dire. C'est très
désagréable; ça m'arrive toutes les fois qu'on veut parler sérieusement.
Je ne suis pas assez grande.
--Mais, ma petite Luisa, à mesure que tu seras plus grande, tes
désagréments le seront aussi!
--Je le sais bien, puisque Solweg, qui est une grande jeune fille,
pleure plus que moi. On est malheureux tant qu'on n'est pas marié. Mais
au moins, quand on est grande, on n'est plus vexée...
--Luisa, est-ce que ta maman va bientôt descendre?
--Puisque je t'ai dit qu'elle dit des choses sérieuses avec Solweg; il
doit y en avoir pour longtemps.
--Mais non, petite Luisa, c'est ce qu'on a le plus tôt fait de dire.
--Tenez! dit l'enfant, on les voit d'ici, elles n'ont pas l'air d'avoir
fini!
Ces messieurs levèrent les yeux et aperçurent en effet, à une fenêtre du
second étage, la tête de Mme Belvidera. La jeune femme semblait
parler avec une grande animation. On ne voyait pas Solweg. Les
persiennes étaient ouvertes; un vase de fleurs avait été déposé sur
l'appui de la fenêtre, sans doute de peur d'incommoder la malade.
M. Belvidera mit ses mains en cornet sur sa bouche et adressa à sa femme
un appel familier.
Elle tourna la tête vivement, et en même temps on vit se hausser la
figure blonde de Solweg. Ses yeux étaient rougis, et la petite Luisa
avait raison de dire que la grande jeune fille pleurait plus qu'elle.
--Elle pleure de chagrin, dit M. Belvidera, d'être la soeur de Madame de
Chandoyseau. C'est une petite qu'il faut plaindre. Dites donc,
ajouta-t-il, en se retournant vers Dompierre, tout ce monde-là m'ennuie
énormément aujourd'hui; voulez-vous que nous allions déjeuner à
Menaggio, là-bas en face? nous y passerons tranquillement l'après-midi.
Je vais dire à ma femme de se préparer dès qu'elle aura essuyé les
larmes de Mademoiselle Solweg...
Ce qu'il proposait à Dompierre, c'était le premier acte de son nouveau
supplice; c'était le rapprochement, la liaison plus intime que jamais
des deux amants sous l'étreinte plus que jamais amicale du mari,
étreinte d'une amitié telle, avait-il dit, «que personne ne vous puisse
croire, ma femme ni vous, capables de la trahir». Le jeune homme ne
pouvait s'y soustraire; il contraignit un involontaire mouvement de
retrait, presque de supplication, de demande de grâce. Mais, d'ailleurs,
il venait d'être si rudement secoué par l'événement de la matinée que
souffrir à vif tout le long du jour lui semblait préférable au désespoir
languide qu'il eût traîné dans la solitude.
--Très volontiers! très volontiers! dit-il.