XVI

Le retour aux îles Borromées avait été fixé au lendemain. Mais on apprit

dès le matin que Solweg avait une indisposition qui l'obligeait à garder

la chambre. Le groupe ne devait pas se désunir, et il fut convenu que

l'on attendrait.

L'orage de la veille avait purifié l'atmosphère, et la matinée était

radieuse. Gabriel descendit de bonne heure dans la ville où le public

cosmopolite des hôtels se promenait en flânant devant les boutiques.

Dans la petite rue à demi couverte par les arcades étroites, il croisa

plusieurs personnes qui le dévisagèrent avec un intérêt dont il avait

lieu de s'étonner. Il ne se rappelait point les avoir vues précédemment.

Il crut sentir qu'aussitôt passées, elles se rapprochaient les unes des

autres en chuchotant; et un «c'est lui, ma chère!» prononcé en bon

français de Paris par l'une d'elles, le frappa aussi vivement qu'on le

peut imaginer.

On le prenait sans doute, pensait-il, pour un personnage célèbre, et il

cherchait mentalement, en se remémorant la liste des arrivées aux grands

hôtels, quelle pouvait bien être la personnalité dont la ressemblance

lui valait tant d'honneur. Dans plusieurs autres groupes, le même genre

d'attention fut éveillé par son passage. Il commençait à envoyer son

sosie à tous les diables, quand l'idée lui vint que les gens qu'il avait

le désagrément d'intéresser pouvaient bien être tout simplement ceux qui

avaient été témoins, la veille, de son escapade de Cadenabbia. Le «c'est

lui!» s'appliquait à «l'homme à la gageure». Il oubliait que le bruit de

ce prétexte stupide à son expédition aventureuse avait dû circuler de

bouche en bouche dès aussitôt qu'il l'avait formulé dans le but de

satisfaire la curiosité publique. Il devait passer à Bellagio pour un

sportsman excentrique et désoeuvré, et il se trouvait assurément là

quelqu'un pour affirmer l'avoir vu sur la piste de Mollier en costume

d'acrobate. Cette probable renommée le laissait sans orgueil.

Il aperçut vis-à-vis d'un magasin de soieries le boléro éclatant de

Carlotta. Pauvre fille! Elle était en butte à un sentiment de curiosité

plus violent que celui qui l'incommodait, lui, depuis cinq minutes. Tout

le pays était occupé d'elle. On l'entourait, on la suivait; quand elle

entrait dans un magasin, les badauds faisaient ombre devant la vitrine.

Elle, grisée par son or, tenait tête à la sottise publique et marchait

au milieu de ces imbéciles, n'obéissant qu'à son sourd instinct de luxe

et de parure.

Dompierre s'approcha d'elle. En le reconnaissant, Carlotta se mit à

rougir. Elle se rappelait qu'il l'avait vue hier dans la chambre de Lee,

et cette pensée, au milieu de tout le monde, et lorsque sa pudeur

n'était plus domptée par l'appât de l'or, la rendait toute honteuse.

Elle fit un mouvement pour se détourner, mais il croyait au contraire

lui être agréable en lui offrant son appui chevaleresque au nez de cent

importuns qui étaient attachés à ses pas.

--Où allez-vous donc, Carlotta?

Elle répondit, d'un ton un peu bourru:

--Je vais voir ma soeur, si on me laisse passer.

--Et où habite-t-elle, votre soeur?

--C'est la femme d'un jardinier à la villa Serbelloni.

--Voulez-vous que je vous aide à passer au milieu de tout ce monde?

--Ça m'est égal, dit-elle, comme vous voudrez!

Pendant qu'il parlait à la jolie fille, Gabriel vit passer le révérend

Lovely qui se détourna comme pour ne pas le reconnaître, et avec la mine

qu'il adoptait chaque fois que la morale était froissée. «Tiens!

pensa-t-il, qu'est-ce qu'il prend à ce vieux fou?»

--Venez, dit-il à Carlotta, je vais vous frayer un chemin.

--Bravo! bravo! entendit-il à quelques pas de lui.

C'était M. de Chandoyseau qui tapait dans ses mains en faisant de petits

yeux malins où se lisait une indulgente complicité.

--Bravo! bravo!... compliments! ajoutait-il, tout en pressant le pas,

comme pour n'être pas rejoint par le jeune homme.

Carlotta se tourna vers Gabriel avec une figure moins impassible.

--Ils croient, dit-elle, que vous me faites des galanteries.

--Allons donc!

--Dame! dit-elle.

La curiosité augmentait évidemment depuis qu'il s'était approché de

Carlotta. Il fut saisi d'un mouvement de colère contre cette babauderie

stupide, et, empoignant la fille par le bras, il la poussa rapidement

dans la première ruelle.

--On peut aller par là aux jardins Serbelloni, n'est-ce pas?

--Bien sûr, dit-elle. Et elle marcha devant, nullement incommodée par la

petite scène de la place.

--Carlotta, cela ne vous fait rien qu'on s'occupe tant de vous?

--Ah! bien! dit-elle, avec une pointe d'orgueil dans le regard,

qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?

--Est-ce que ça vous serait agréable, par hasard?

--Dame! quand je suis bien habillée!

Ils avancèrent en silence dans les magnifiques allées montantes des

jardins Serbelloni. Carlotta cherchait de droite et de gauche, si elle

n'apercevrait pas sa soeur. Gabriel se proposait de passer la matinée

sous les sapins à réfléchir à ses tristesses et aux projets virils qu'il

avait arrêtés durant la nuit. Ils aperçurent le révérend Lovely qui,

étant venu par un chemin moins compliqué, les avait devancés dans sa

promenade matinale.

--Prenons donc une autre allée, dit Gabriel; notre vue va faire faire la

grimace à ce monsieur.

--C'est un curé? dit Carlotta.

--Un curé anglais, oui, si vous voulez.

--Ne m'en parlez pas! dit-elle avec un air de répugnance.

--Pourquoi donc?

--On dit qu'ils sont mariés!

--Mais! Carlotta, pour un curé anglais, ça ne fait rien....

Il allait tâcher d'expliquer à l'Italienne que le révérend pouvait être

un très honnête homme, quoique mari de mistress Lovely, lorsqu'il se

heurta à un coude de l'allée, avec M. et Mme Belvidera. Il expliqua

par suite de quelles circonstances il se trouvait dans la compagnie de

la Carlotta. Celle-ci continua son chemin sans saluer personne, selon

ses habitudes de petit animal sauvage. Mme Belvidera prenait une

figure décomposée à mesure que le jeune homme racontait ce qui lui

était arrivé dans la rue et sur la place de Bellagio.

--Mon pauvre ami! s'écria-t-elle, vous ne savez pas; non, vous ne pouvez

pas savoir quelles imprudences vous commettez!

Monsieur Belvidera, dit-elle à son mari, laissez-moi un instant parler à

Monsieur Dompierre; il s'agit pour lui de quelque chose d'assez grave,

et dont le bruit est venu jusqu'à moi: il faut que je l'avertisse...

M. Belvidera s'éloigna de quelques pas, et, ayant rejoint le clergyman

qui revenait par une contre-allée, il le suivit en causant.

Le révérend marchait d'un pas fiévreux et semblait pressé déjà de

rentrer à l'hôtel.

La jeune femme mit Gabriel au courant de la conversation qu'elle avait

eue la veille avec Mme de Chandoyseau avant le départ pour

Cadenabbia. Elle lui montra comment la Parisienne avait répandu le bruit

qu'il était l'amant de la Carlotta. Celle-ci étant le point de mire de

toute la population, et la source de sa fortune demeurant mystérieuse,

le seul nom prononcé d'un protecteur de la fille avait suffi pour

attirer sur lui l'attention générale. On se le montrait au doigt dans la

rue.

--Comprenez-vous, dit-elle, le succès que vous avez eu quand vous lui

avez adressé la parole sur la place? Vous avez causé un vrai scandale!

Et les bravos de Monsieur de Chandoyseau, le premier averti de l'affaire

et le colporteur inconscient du potin?... et la mine effarouchée du

révérend Lovely?... et les «c'est lui» des dames françaises de l'hôtel,

avec qui Madame de Chandoyseau a eu vite fait connaissance? Eh bien, mon

ami, vous voilà dans de beaux draps!

--Après tout, dit Dompierre, je préfère qu'elle ait répandu ce bruit

faux que tel autre dont vous eussiez pu souffrir, Luisa!...

--Oh! l'un n'empêchera pas l'autre, allez! chaque chose en son temps!

Cela dépend de l'heure de ses intérêts; elle manoeuvre en ce moment-ci

avec une impétuosité et une hâte qui me font craindre toutes sortes de

choses avant que cette saison ne soit terminée.

--Je ne vois pas bien son but.

--Pour l'instant, c'est de vous brouiller avec moi. Notre bonheur de

quelques semaines, trop mal dissimulé, probablement, l'a exaspérée.

Pourtant ce racontar me semble maladroit; il va à rencontre des

intentions que je la soupçonne de nourrir...

--Et qui sont?...

--Enfant que vous êtes! Mais d'ouvrir les yeux à mon mari! Il n'y a que

ce point-là d'intéressant pour elle; c'est le plus sensible, celui où il

y a le plus à faire souffrir!

--Croyez-vous que Monsieur Belvidera prêtera l'oreille à ce qu'elle

dira?

--Mon ami, personne n'a jamais dit à mon mari ce qu'elle lui dira. Je ne

sais donc quelle sera la contenance de mon mari.

--Mais enfin, et comme vous le faisiez remarquer, ce n'est pas ce

chemin-là qu'elle semble prendre: le bruit d'une liaison avec Carlotta

serait au contraire une sauvegarde contre celui de mes relations avec

vous.

--Évidemment! évidemment! mais elle est habile; elle peut agir de biais

et par les moyens les plus détournés; en tous cas son but, croyez-moi,

ne peut être autre que celui que je vous ai dit.

--Ah! Luisa! il faut éviter cela à tout prix. Je ne peux pas tolérer que

votre mari ait un soupçon contre vous!...

--Avez-vous un moyen de l'éviter?

--Je cherche... je cherche... Vous fuir?... m'en aller? Ce serait vous

abandonner toute seule à la méchanceté de cette femme et elle

insinuerait à votre mari des doutes que personne ne serait en état de

dissiper... Il faut que je demeure affublé effrontément de la

responsabilité de l'affaire Carlotta!

--Pauvre Carlotta!

Gabriel se souvint que Carlotta n'était pas la maîtresse de Lee, et que

son honnêteté était irréprochable. Et de la façon dont tournaient les

choses, au lieu de défendre la malheureuse contre une accusation

injurieuse qui prenait les proportions d'un scandale public il

contribuerait à accréditer la calomnie. Il eut un moment d'hésitation;

il fut sur le point de dire à sa maîtresse: «Non, ce moyen-là est

impossible! Carlotta n'est pas ce que vous croyez; quand nous l'avons

vue sortir de la chambre des fleurs à l'Isola Madre, elle n'avait pas

reçu les baisers de l'Anglais; elle était son admirable et innocent

modèle... Je dois au contraire la laver de la réputation qu'on lui a

faite!» Il haussa les yeux sur Mme Belvidera qui le considérait, un

peu anxieuse, mais s'accrochant déjà à ce moyen comme à une planche de

salut provisoire; et dès lors il était prêt à souiller toute la candeur

du monde pour sauver la femme qu'il aimait.

Il jeta un regard alentour; on ne voyait plus personne dans l'allée; il

se pencha sur la bouche de la jeune femme et lui dit dans un baiser,

tout en brandissant avec hilarité son chapeau et sa canne:

--Je suis l'amant de la Carlotta!

--Oh! fit Luisa, en souriant à demi, ce n'est pas bien, ce que nous

faisons là!

Le parfum des îles Borromées · 第 25 / 43 题