Le retour aux îles Borromées avait été fixé au lendemain. Mais on apprit
dès le matin que Solweg avait une indisposition qui l'obligeait à garder
la chambre. Le groupe ne devait pas se désunir, et il fut convenu que
l'on attendrait.
L'orage de la veille avait purifié l'atmosphère, et la matinée était
radieuse. Gabriel descendit de bonne heure dans la ville où le public
cosmopolite des hôtels se promenait en flânant devant les boutiques.
Dans la petite rue à demi couverte par les arcades étroites, il croisa
plusieurs personnes qui le dévisagèrent avec un intérêt dont il avait
lieu de s'étonner. Il ne se rappelait point les avoir vues précédemment.
Il crut sentir qu'aussitôt passées, elles se rapprochaient les unes des
autres en chuchotant; et un «c'est lui, ma chère!» prononcé en bon
français de Paris par l'une d'elles, le frappa aussi vivement qu'on le
peut imaginer.
On le prenait sans doute, pensait-il, pour un personnage célèbre, et il
cherchait mentalement, en se remémorant la liste des arrivées aux grands
hôtels, quelle pouvait bien être la personnalité dont la ressemblance
lui valait tant d'honneur. Dans plusieurs autres groupes, le même genre
d'attention fut éveillé par son passage. Il commençait à envoyer son
sosie à tous les diables, quand l'idée lui vint que les gens qu'il avait
le désagrément d'intéresser pouvaient bien être tout simplement ceux qui
avaient été témoins, la veille, de son escapade de Cadenabbia. Le «c'est
lui!» s'appliquait à «l'homme à la gageure». Il oubliait que le bruit de
ce prétexte stupide à son expédition aventureuse avait dû circuler de
bouche en bouche dès aussitôt qu'il l'avait formulé dans le but de
satisfaire la curiosité publique. Il devait passer à Bellagio pour un
sportsman excentrique et désoeuvré, et il se trouvait assurément là
quelqu'un pour affirmer l'avoir vu sur la piste de Mollier en costume
d'acrobate. Cette probable renommée le laissait sans orgueil.
Il aperçut vis-à-vis d'un magasin de soieries le boléro éclatant de
Carlotta. Pauvre fille! Elle était en butte à un sentiment de curiosité
plus violent que celui qui l'incommodait, lui, depuis cinq minutes. Tout
le pays était occupé d'elle. On l'entourait, on la suivait; quand elle
entrait dans un magasin, les badauds faisaient ombre devant la vitrine.
Elle, grisée par son or, tenait tête à la sottise publique et marchait
au milieu de ces imbéciles, n'obéissant qu'à son sourd instinct de luxe
et de parure.
Dompierre s'approcha d'elle. En le reconnaissant, Carlotta se mit à
rougir. Elle se rappelait qu'il l'avait vue hier dans la chambre de Lee,
et cette pensée, au milieu de tout le monde, et lorsque sa pudeur
n'était plus domptée par l'appât de l'or, la rendait toute honteuse.
Elle fit un mouvement pour se détourner, mais il croyait au contraire
lui être agréable en lui offrant son appui chevaleresque au nez de cent
importuns qui étaient attachés à ses pas.
--Où allez-vous donc, Carlotta?
Elle répondit, d'un ton un peu bourru:
--Je vais voir ma soeur, si on me laisse passer.
--Et où habite-t-elle, votre soeur?
--C'est la femme d'un jardinier à la villa Serbelloni.
--Voulez-vous que je vous aide à passer au milieu de tout ce monde?
--Ça m'est égal, dit-elle, comme vous voudrez!
Pendant qu'il parlait à la jolie fille, Gabriel vit passer le révérend
Lovely qui se détourna comme pour ne pas le reconnaître, et avec la mine
qu'il adoptait chaque fois que la morale était froissée. «Tiens!
pensa-t-il, qu'est-ce qu'il prend à ce vieux fou?»
--Venez, dit-il à Carlotta, je vais vous frayer un chemin.
--Bravo! bravo! entendit-il à quelques pas de lui.
C'était M. de Chandoyseau qui tapait dans ses mains en faisant de petits
yeux malins où se lisait une indulgente complicité.
--Bravo! bravo!... compliments! ajoutait-il, tout en pressant le pas,
comme pour n'être pas rejoint par le jeune homme.
Carlotta se tourna vers Gabriel avec une figure moins impassible.
--Ils croient, dit-elle, que vous me faites des galanteries.
--Allons donc!
--Dame! dit-elle.
La curiosité augmentait évidemment depuis qu'il s'était approché de
Carlotta. Il fut saisi d'un mouvement de colère contre cette babauderie
stupide, et, empoignant la fille par le bras, il la poussa rapidement
dans la première ruelle.
--On peut aller par là aux jardins Serbelloni, n'est-ce pas?
--Bien sûr, dit-elle. Et elle marcha devant, nullement incommodée par la
petite scène de la place.
--Carlotta, cela ne vous fait rien qu'on s'occupe tant de vous?
--Ah! bien! dit-elle, avec une pointe d'orgueil dans le regard,
qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?
--Est-ce que ça vous serait agréable, par hasard?
--Dame! quand je suis bien habillée!
Ils avancèrent en silence dans les magnifiques allées montantes des
jardins Serbelloni. Carlotta cherchait de droite et de gauche, si elle
n'apercevrait pas sa soeur. Gabriel se proposait de passer la matinée
sous les sapins à réfléchir à ses tristesses et aux projets virils qu'il
avait arrêtés durant la nuit. Ils aperçurent le révérend Lovely qui,
étant venu par un chemin moins compliqué, les avait devancés dans sa
promenade matinale.
--Prenons donc une autre allée, dit Gabriel; notre vue va faire faire la
grimace à ce monsieur.
--C'est un curé? dit Carlotta.
--Un curé anglais, oui, si vous voulez.
--Ne m'en parlez pas! dit-elle avec un air de répugnance.
--Pourquoi donc?
--On dit qu'ils sont mariés!
--Mais! Carlotta, pour un curé anglais, ça ne fait rien....
Il allait tâcher d'expliquer à l'Italienne que le révérend pouvait être
un très honnête homme, quoique mari de mistress Lovely, lorsqu'il se
heurta à un coude de l'allée, avec M. et Mme Belvidera. Il expliqua
par suite de quelles circonstances il se trouvait dans la compagnie de
la Carlotta. Celle-ci continua son chemin sans saluer personne, selon
ses habitudes de petit animal sauvage. Mme Belvidera prenait une
figure décomposée à mesure que le jeune homme racontait ce qui lui
était arrivé dans la rue et sur la place de Bellagio.
--Mon pauvre ami! s'écria-t-elle, vous ne savez pas; non, vous ne pouvez
pas savoir quelles imprudences vous commettez!
Monsieur Belvidera, dit-elle à son mari, laissez-moi un instant parler à
Monsieur Dompierre; il s'agit pour lui de quelque chose d'assez grave,
et dont le bruit est venu jusqu'à moi: il faut que je l'avertisse...
M. Belvidera s'éloigna de quelques pas, et, ayant rejoint le clergyman
qui revenait par une contre-allée, il le suivit en causant.
Le révérend marchait d'un pas fiévreux et semblait pressé déjà de
rentrer à l'hôtel.
La jeune femme mit Gabriel au courant de la conversation qu'elle avait
eue la veille avec Mme de Chandoyseau avant le départ pour
Cadenabbia. Elle lui montra comment la Parisienne avait répandu le bruit
qu'il était l'amant de la Carlotta. Celle-ci étant le point de mire de
toute la population, et la source de sa fortune demeurant mystérieuse,
le seul nom prononcé d'un protecteur de la fille avait suffi pour
attirer sur lui l'attention générale. On se le montrait au doigt dans la
rue.
--Comprenez-vous, dit-elle, le succès que vous avez eu quand vous lui
avez adressé la parole sur la place? Vous avez causé un vrai scandale!
Et les bravos de Monsieur de Chandoyseau, le premier averti de l'affaire
et le colporteur inconscient du potin?... et la mine effarouchée du
révérend Lovely?... et les «c'est lui» des dames françaises de l'hôtel,
avec qui Madame de Chandoyseau a eu vite fait connaissance? Eh bien, mon
ami, vous voilà dans de beaux draps!
--Après tout, dit Dompierre, je préfère qu'elle ait répandu ce bruit
faux que tel autre dont vous eussiez pu souffrir, Luisa!...
--Oh! l'un n'empêchera pas l'autre, allez! chaque chose en son temps!
Cela dépend de l'heure de ses intérêts; elle manoeuvre en ce moment-ci
avec une impétuosité et une hâte qui me font craindre toutes sortes de
choses avant que cette saison ne soit terminée.
--Je ne vois pas bien son but.
--Pour l'instant, c'est de vous brouiller avec moi. Notre bonheur de
quelques semaines, trop mal dissimulé, probablement, l'a exaspérée.
Pourtant ce racontar me semble maladroit; il va à rencontre des
intentions que je la soupçonne de nourrir...
--Et qui sont?...
--Enfant que vous êtes! Mais d'ouvrir les yeux à mon mari! Il n'y a que
ce point-là d'intéressant pour elle; c'est le plus sensible, celui où il
y a le plus à faire souffrir!
--Croyez-vous que Monsieur Belvidera prêtera l'oreille à ce qu'elle
dira?
--Mon ami, personne n'a jamais dit à mon mari ce qu'elle lui dira. Je ne
sais donc quelle sera la contenance de mon mari.
--Mais enfin, et comme vous le faisiez remarquer, ce n'est pas ce
chemin-là qu'elle semble prendre: le bruit d'une liaison avec Carlotta
serait au contraire une sauvegarde contre celui de mes relations avec
vous.
--Évidemment! évidemment! mais elle est habile; elle peut agir de biais
et par les moyens les plus détournés; en tous cas son but, croyez-moi,
ne peut être autre que celui que je vous ai dit.
--Ah! Luisa! il faut éviter cela à tout prix. Je ne peux pas tolérer que
votre mari ait un soupçon contre vous!...
--Avez-vous un moyen de l'éviter?
--Je cherche... je cherche... Vous fuir?... m'en aller? Ce serait vous
abandonner toute seule à la méchanceté de cette femme et elle
insinuerait à votre mari des doutes que personne ne serait en état de
dissiper... Il faut que je demeure affublé effrontément de la
responsabilité de l'affaire Carlotta!
--Pauvre Carlotta!
Gabriel se souvint que Carlotta n'était pas la maîtresse de Lee, et que
son honnêteté était irréprochable. Et de la façon dont tournaient les
choses, au lieu de défendre la malheureuse contre une accusation
injurieuse qui prenait les proportions d'un scandale public il
contribuerait à accréditer la calomnie. Il eut un moment d'hésitation;
il fut sur le point de dire à sa maîtresse: «Non, ce moyen-là est
impossible! Carlotta n'est pas ce que vous croyez; quand nous l'avons
vue sortir de la chambre des fleurs à l'Isola Madre, elle n'avait pas
reçu les baisers de l'Anglais; elle était son admirable et innocent
modèle... Je dois au contraire la laver de la réputation qu'on lui a
faite!» Il haussa les yeux sur Mme Belvidera qui le considérait, un
peu anxieuse, mais s'accrochant déjà à ce moyen comme à une planche de
salut provisoire; et dès lors il était prêt à souiller toute la candeur
du monde pour sauver la femme qu'il aimait.
Il jeta un regard alentour; on ne voyait plus personne dans l'allée; il
se pencha sur la bouche de la jeune femme et lui dit dans un baiser,
tout en brandissant avec hilarité son chapeau et sa canne:
--Je suis l'amant de la Carlotta!
--Oh! fit Luisa, en souriant à demi, ce n'est pas bien, ce que nous
faisons là!