--À présent, dit Lee en allumant son cigare, que vous savez qu'elle
s'appelle Madame Belvidera, que son mari est un député florentin qui
peut venir la rejoindre d'un jour à l'autre et interrompre toute idylle
jusqu'en sa fleur, que c'est une femme du genre de celles qu'on nomme
«très distinguées», excellente épouse probablement, bonne mère ainsi
qu'il paraît à la tendresse dont elle environne son enfant, nullement
maniérée avec cela, ce qui est plus rare; non dépourvue d'intelligence
et même d'esprit, enfin un de ces êtres à qui le ciel et la terre
sourient et dont le tranquille bonheur a l'étonnante vertu de faire
épanouir les gens et les choses autour d'eux,--vous voilà bien avancé,
n'est-ce pas? On dirait que vous avez déjà commencé de nous flétrir tout
cela, car je vous vois aussi fier que si vous veniez de gagner une
bataille!
--Mais!...
--Je vous tiens pour vulgaire! Permettez-moi de vous traiter sans
ménagements. Vous ne pouvez voir de beauté sans y mettre la main, sans
la brusquer immédiatement du contact de votre personnalité. Peut-être
cela vient-il de votre religion à vous autres Latins, qui est plastique,
matérielle et n'a pas fait trois pas au-dessus de l'idolâtrie. De même
que vous ne pouvez prier Dieu sans lui parler de vous, sans l'insulter
par vos affaires de bourse ou de cuisine, de même il vous est impossible
d'envisager la céleste harmonie d'une forme humaine sans être tenté de
la briser par votre étreinte brutale. Vous apercevez une fleur, vous en
rompez la tige, et aussitôt elle se fane dans vos mains; qu'importe?
l'essentiel était pour vous qu'elle vous passât dans les mains!
--Ah ça, mais! prêchez-vous l'abstention de l'amour?
--Il y aura toujours un assez grand nombre de gens à donner à l'amour ce
caractère d'accouplement qui vaut aux races fortes de penser à leur
avenir avec sérénité. Si c'est ce goût-là qui vous hante, mon ami,
mariez-vous, ou promenez avec vous quelque courtisane plantureuse: ce
sont les deux seuls moyens d'aimer solidement, qui soient conformes à
l'ordre social. L'adultère est laid comme une plaie.--Mais je ne vois de
supérieur qu'un certain culte intérieur et souvent secret, qu'une âme
noble voue à une forme admirable ou à quelque être d'élite dont la
perfection l'enchanta. C'est en silence qu'on adore. C'est à distance
qu'on aime Dieu. Toute parole, comme toute communion sous des espèces
quelconques, apporte un élément de sensualité néfaste à ce sentiment
spécial et sans nom à quoi sont dus les plus vifs ravissements de
l'homme.
--Mon cher ami, avez-vous jamais aimé?
Ils furent interrompus par un chant qui venait d'une barque filant au
loin sur le lac paisible, et dont le charme musical était tel que l'on
ne pouvait continuer de parler.
Les deux amis étaient parvenus à l'extrémité des jardins qui descendent
jusqu'au bord de l'eau. Le ciel était brillant d'étoiles, et la lune,
cachée encore derrière le cône d'une des montagnes de Luino,
blanchissait une partie du lac. Ils s'assirent sur une sorte de petit
promontoire avancé dont les eaux battaient doucement le pied, et se
laissèrent aller, l'un avec son instinct poétique, l'autre avec ses
dispositions amoureuses, au seul plaisir d'entendre cette voix par qui
toute la tranquillité du soir et du paysage s'exaltait.
C'était une voix de femme pure et fraîche, avec des intonations
d'enfant, parfois, et tout à coup des accents de passion si chaleureux
que les auditeurs en étaient soulevés et haletants. Gabriel Dompierre se
sentait une irrésistible envie de distinguer la chanteuse. Mais
l'embarcation semblait grosse à peine comme une noix, par suite de
l'éloignement; de plus, elle entra promptement dans l'ombre que formait
la montagne, et on ne la distingua plus.
Lorsque le silence retomba, et qu'il n'y eut plus de sensible que les
petits soupirs étouffés des vaguelettes mourantes au choc du sable ou
des barques amarrées, le jeune homme se pencha vers des bateliers qui
somnolaient en attendant l'heure des promenades en barque, au lever de
la lune.
--Qui donc chante là-bas? demanda-t-il.
Mais Dante-Léonard-William sourit, et, levant les épaules avant que les
bateliers ne se fussent décidés à répondre:
--Vous en êtes encore là! dit-il, et parce qu'une harmonie vous ravit,
vous voulez qu'en réalité quelqu'un chante, et, de plus, savoir le nom
de ce quelqu'un. C'est la même manie, toujours, d'atteindre et
d'envelopper un objet déterminé. Vous faites à tout propos le geste de
l'enfant qui étend la main pour saisir tout ce qu'il voit: son hochet
ou la lune! En effet, l'homme naît positiviste; l'enfant n'admet pas que
quelque chose demeure inexpliqué. Ce n'est qu'en grandissant qu'il
conçoit l'inexplicable, et accepte l'existence du mystère...
Pendant que le poète parlait, un des bateliers répondait à Gabriel:
--Celle qui chante, Signore, c'est Carlotta, d'Isola Bella. Elle est
bien connue, Signore!
--Ah?
--C'est la plus belle fille du pays. Signore!...
Des cris d'enfant couvrirent la voix du batelier, et Gabriel n'avait pas
eu le temps de se retourner qu'il recevait dans les jambes, lancée à
toute force, la gracieuse fillette de Mme Belvidera.
--Luisa! Luisa! criait la maman, dont on aperçut la haute silhouette
élégante dans l'ombre du jardin.
--Mademoiselle Luisa, bien vous a pris de venir buter contre moi, car
autrement, vous seriez, à l'heure qu'il est, dans ce beau lac qui ravit
volontiers à leurs mamans les jeunes filles imprudentes!...
La mère entendit M. Dompierre prononcer ces mots, et, comprenant au
premier aspect de l'endroit, le danger qu'avait couru la petite Luisa,
elle le remercia avec chaleur d'avoir joué si heureusement le rôle de
balustrade. Elle voulut se pencher elle-même sur l'eau, à l'endroit où
l'enfant se fût précipitée dans sa course échevelée, et ne put se
retenir de pousser un cri. Elle s'anima par suite de sa peur
rétrospective, gronda la fillette, puis l'embrassa convulsivement.
Le chant reprit dans le lointain, juste au moment où la lune, se levant
au-dessus des montagnes de Luino, découvrait d'un coup la magnificence
du lac Majeur sous le ciel clair. La branche septentrionale s'allongeait
en face, dans un infini comparable à celui de la mer; tous les monts
bleuâtres découvrirent leur pur dessin, et l'anse des Borromées montra
ses trois îles: Isola Madre, Isola Bella, et derrière celle-ci, la
petite île des Pêcheurs, presque invisible.
La fillette battit des mains à cette féerie soudain découverte comme par
le lever d'un rideau, et sa mère jeta cette exclamation grasse, ardente
et presque goulue par laquelle les bouches italiennes semblent mordre à
même l'objet admiré:
--_Che bellezza!_
--Quelle beauté! répéta quelqu'un auprès d'elle.
Le chant s'enflait à mesure que s'élargissait la lumière. Certaines
paroles en devenaient nettement distinctes, et lorsque la voix
prononçait, comme terminaison d'une sorte de refrain, ce mot _amore_
dont le sens est amour, et dont la consonance pour nos oreilles
françaises évoque en même temps l'idée de mort,--merveilleux
mélange!--on eût juré que la chanteuse était tout près, bien que
complètement inaperçue. «Qui sait? pensait Dompierre en souriant à demi,
peut-être mon poète a-t-il raison, et il est possible qu'il n'y ait
point de chanteuse là-bas dans une barque, à l'ombre de la montagne, et
que nos âmes elles-mêmes soient rendues harmonieuses en face de la
splendeur de la nuit!»
Cependant Mme Belvidera éprouva le même désir qu'il avait eu:
--Oh! qui chante ainsi? demanda-t-elle.
Il lui dit ce qu'il avait appris de Carlotta, d'Isola Bella. Il
augmentait sa curiosité à mesure qu'il parlait de cette fille dont la
réputation de beauté était répandue. Bientôt, la barque étant sortie de
l'ombre, on put la distinguer à quelques centaines de mètres de la
rive... La chanteuse y était seule, et elle manoeuvrait les avirons avec
force et en cadence régulière. Parfois, elle s'arrêtait et se laissait
glisser sur l'eau unie.
--Où va-t-elle ainsi, le soir, en chantant? demanda-t-on au batelier.
--Signore, elle porte les fleurs des îles à Pallanza et à Baveno. Pour
le moment, elle vient de faire sa provision à l'Isola Madre pour la
vente du matin.
--Ainsi! s'écria Mme Belvidera, la barque que nous apercevons est en
ce moment-ci remplie de fleurs!... Oh! comme je voudrais voir cette
jolie fille!
La petite Luisa trépignait de joie à l'idée qu'il serait possible de
voir la gracieuse image que l'on venait d'évoquer.
Gabriel, qui brûlait de nouer connaissance plus intime avec la jeune
femme, proposa hardiment une excursion en commun. Grâce a l'étiquette
facile des réunions cosmopolites, tout le monde fut promptement
d'accord, jusque même Dante-Léonard-William, qui malgré les réflexions
chagrines prodiguées à son galant compagnon, fermait promptement les
yeux à toutes les contingences humaines, pourvu qu'on favorisât ses
rêves par des spectacles attrayants. Cinq minutes après, ils voguaient à
la rencontre de la belle Carlotta, d'Isola Bella.
Quand ils ne furent plus qu'à une courte distance, le parfum des fleurs
leur arriva en une sorte de nuée lourde qu'ils traversèrent, puis
retrouvèrent à plusieurs reprises, comme si elle serpentait à la surface
des eaux.
--Doucement! doucement! faisaient-ils au batelier, tant il y avait de
plaisir à prolonger l'approche de la barque odoriférante.
Carlotta s'était tue, et, comprenant que l'on se dirigeait vers elle,
elle laissait, elle aussi, flotter mollement les rames. On vit à la
lueur de la lune, sa figure régulière et ses beaux yeux qui paraissaient
teintés par le bleu pâle des montagnes lointaines et regardaient
fixement les étrangers. Elle avait le cou libre et les bras. À l'avant
comme à l'arrière, les roses, les lourdes branches de lauriers fleuris,
les camélias, les tubéreuses couvraient l'embarcation. C'était une
rencontre si étonnante, si étrange, qu'ils abordèrent tous cette jolie
fille presque avec respect, et eurent une certaine gêne à lui adresser
la parole, comme à la présence soudaine d'un génie ou d'une fée dans un
rêve.
Pourtant, ils lui firent quelques questions sur son beau métier de
marchande de fleurs des Borromées. Elle leur dit de sa voix musicale le
plaisir qu'elle avait à ces courses nocturnes sur le lac, avec ses
provisions embaumées.
--Et vous allez, comme cela, toujours seule?
Elle répondit simplement:
--Je chante!
--On dit que vous êtes la plus belle du pays, Carlotta!
Elle sourit, heureuse, et, sans fausse pudeur:
--On le dit, répéta-t-elle.
--Et savez-vous que c'est ici le plus beau pays du monde?
--Bien sûr! Signore.
--En connaissez-vous, d'autres, Carlotta?
--Non, Signore.
Ce bonheur et cette simplicité les faisaient frisonner. Ils voulaient
acheter toutes les fleurs. Carlotta fit des difficultés à cause de la
vente du lendemain qu'elle ne pouvait manquer.
--Qu'est-ce qui vous arriverait, Carlotta, si vous manquiez votre vente?
--Je serais battue.
--Par qui donc?
--Par Paolo, tiens!
--Paolo, dit le batelier, c'est son promis; c'est lui qui a l'entreprise
des fleurs. Mais il ne la battrait pas; il l'aime trop.
--Pourquoi dit-elle qu'il la battrait?
--Oh! fit l'homme en dodelinant de la tête, après une hésitation, c'est
une façon comme ça, un genre comme qui dirait... Ça fait que si ces
messieurs et ces dames voulaient quelquefois tout de même lui acheter
ses fleurs, ce soir, ça serait plus cher, quoi!
Carlotta ramassait contre elle sa magnifique cargaison.
--Combien d'argent tirerez-vous de tout cela, Carlotta?
--Vingt lires, Signore, répondit-elle avec aplomb.
Ce nouveau mensonge enchanta tout le monde: elle triplait, au moins, la
valeur de sa journée.
Dante-Léonard-William, qui avait jusque-là gardé le silence et que la
rencontre nocturne semblait profondément émouvoir, s'agita tout à coup,
et, tirant de sa poche trois petits billets de vingt lires chacun, il se
pencha hors de la barque et les mit dans la main de Carlotta.
--Prends ceci, dit-il, non pour tes fleurs dont je ne me soucie pas,
mais pour m'avoir si parfaitement donné l'image de la nuit sereine,
parsemeuse de songes, de charmes et de mensonges!...
Ce geste, ce ton demi-solennel, cette générosité en faveur d'un défaut
naturel et de la beauté de la pauvre fille, touchèrent vivement Mme
Belvidera, qui eût crié bravo au poète si elle ne se fût senti la gorge
un peu gênée par l'impression de toute cette scène inattendue. Mais
l'Anglais, qui mêlait à tout instant l'imaginaire au réel et touchait
promptement à l'excentricité, exprimait à présent en une langue
harmonieuse son prétendu désir de ne pas survivre à la minute de féerie
que lui avait fournie la marchande de fleurs, et il annonçait son
dessein, appuyé d'une mimique expressive et inquiétante, de se
précipiter dans les eaux qu'avait sillonnées la barque fleurie.
La petite Luisa se mit à pleurer. Mme Belvidera confia sa crainte à
Dompierre.
--Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai peur! Mais, monsieur, est-ce que votre
ami va se tuer?
Cependant Carlotta parlait d'un éclat de rire qui jaillit en fusée au
milieu du lac silencieux.
--Rassurez-vous, madame, fit tout bas Gabriel à Mme Belvidera, et
admirez plutôt le sûr instinct de cette fille simple qui déjoue tout de
suite les artifices de nos raffinements. Je gage qu'elle sente à sa
seule démarche qu'un brave homme, qui ne dit rien, va se jeter à l'eau,
et qu'elle se hâte de le secourir, tandis que vous la voyez qui rit à
gorge déployée pour les subtiles fantaisies de notre poète, lequel n'a
pas eu un seul instant l'envie de périr, malgré son désir de se figurer
qu'il l'avait.
En effet, quelques strophes venues à la mémoire de Lee, l'occupaient à
présent tout entier et il entremêlait, non sans à propos, de ses propres
vers à des lambeaux magnifiques de Pétrarque et de Shelley. Mme
Belvidera qui était sensible au charme de la poésie anglaise, comme un
grand nombre de femmes italiennes, contint son ressentiment contre
l'être baroque qui l'avait un moment effrayée, et elle le félicita des
belles choses qu'il disait. Il lui répondit en vers, continuant
d'affecter de ne pouvoir la considérer comme une réalité vivante et de
ne la tenir que pour la «Sirène» apparue à la chute du jour sur le pont
de la _Reine-Marguerite_.
La jeune femme souriait de cette originale et gracieuse manie. Mais
cette idéalisation n'était en complète discordance ni avec la beauté de
la Florentine, ni avec le romanesque de la promenade improvisée, de la
rencontre de la barque de fleurs et de la majesté grandiose du paysage
sous la nuit. Carlotta avait passé à leur bord toute la flore des
Borromées en échange des billets du poète. Ils lui dirent adieu et
revinrent à Stresa au milieu de ce parterre odorant.
Quand Gabriel toucha la main que Mme Belvidera lui tendait, en lui
disant au revoir avec une intonation déjà presque familière, il doutait
de la réalité. Bien qu'il souffrit de la quitter déjà, il avait hâte de
s'enfuir, de se retrouver seul, de se prendre la tête à deux mains et
dose demander: «Voyons! est-ce que je rêve? est-il vrai que je l'ai vue,
que je lui ai parlé, que j'ai tenu sa main dans la mienne?»
La petite Luisa saisissait sa mère par la taille en lui disant de se
baisser pour qu'elle lui parlât à l'oreille.
--Eh bien! eh bien! qu'est ce qu'il y a, ma mignonne?
Mme Belvidera se pencha et sourit en recevant la confidence.
--Ah! ah! ah! dit-elle, monsieur Dompierre, mademoiselle ma fille
voudrait savoir votre petit nom parce qu'elle veut écrire dès ce soir à
son papa qu'elle a _enfin_ rencontré le jeune homme qui lui plaît!...
Luisa confuse se jetait dans les jambes de sa mère et devenait toute
rose.
--Mademoiselle, fit Dompierre, je vous le dirai à vous toute seule, si
vous voulez bien que je vous embrasse.
Et il souleva dans ses bras la charmante enfant qu'il embrassa sur les
deux joues, beaucoup plus heureux et confus qu'elle même.