Alouette, chère Alouette, mon amour.
Ma voix se tut. De petits navires flottaient sur l’horizon: mais on
voyait d’abord la coque, puis la voile, contrairement aux lois
naturelles les plus récentes, et cela ne nous étonnait pas. J’embrassai
alors Alouette, sur ses oreilles où la poudre de riz devenait neige,
puis sur sa bouche, où ma langue pouvait à peine passer. Nous ne
cessions de pleurer très haut, nos sanglots couraient sur la surface de
l’eau, revenaient en écho, se buttaient, se choquaient, avec des rebonds
et des glissades, comme des billes folles sur un billard.
L’un d’eux carambola le Préfet, qui revint. Juché sur des échasses, il
barrait tout l’horizon et produisit la nuit. Les Étoiles naissaient au
fond de l’eau, et se reflétaient dans le ciel; le grand Marécage
s’alluma, s’anima, et mes pieds écartés en équerre roulaient sur des
mousses tièdes, et je chantai, et mon ventre était battu d’eau fraîche,
si bien que j’étais tendre et chaste comme un petit enfant. Soudain le
Préfet arrêta d’un geste les nappes chantantes.
--Venez, dit-il, je vais vous présenter au Pape...
La première salle avait pour plafond le ciel. Il pleuvait au dehors, et
l’azur en résonnait. Le mari d’Alouette nous présenta:
--Je suis, dit-il, petit-fils de conseiller de Préfecture, fils de
sous-préfet, Préfet moi-même. Voici l’amant de ma femme, voilà son
amante. Ce sont, en vérité, deux petits enfants; ils s’aiment tant
qu’ils ne peuvent plus se séparer.
Un gros cardinal tira trois petites tortues de sa poche, nous les donna
et dit:
--Je ne suis pas le Pape. Croyez que je regrette beaucoup. Je suis le
grand Camerlingue.
Il ajouta, tristement:
--Nulle créature féminine n’est plus belle qu’Alouette!
La deuxième salle était pavée et murée de glaces; si bien que nous
pouvions à peine, au milieu de toutes nos images retrouver notre vrai
corps. C’est alors que je m’unis à Alouette; nos chairs se fondirent
subitement, et le même vêtement nous protégea du froid et du regard des
miroirs. Nos têtes seules étaient désunies au-dessus de notre corps
fondu, et nous pouvions baiser chaque endroit de nos têtes.
Le Préfet redit au second gros cardinal les mêmes mots:
--Je suis Préfet, fils de sous-préfet..., etc. Mais ils avaient un sens
tout nouveau: ils voulaient dire, je ne sais dans quel but hypocrite:
--Je suis le grand Camerlingue, je viens exprès de Batavia, pour vous
apporter trois petites tortues.
Nous étions étonnés de son mensonge; le second gros cardinal lui
répondit:
--Je ne suis pas le Pape. Je suis le jeune prélat violoncelliste.
Il ajouta, joyeusement:
--Alouette est plus belle que tout individu quelconque.
Dans la troisième salle, le pape était assis, à ce que me dit le fils
d’Alouette, vicaire à Saint-Sulpice, «sur de grands fracas de
violoncelles». Il avait les yeux transparents de la petite Marie, que
j’aime les jours. Le Préfet répéta:--Je suis Préfet, etc. Mais la phrase
avait un sens subtil que je ne compris pas. Le Pape me dit, persuasif:
--La religion est. Voilà un fait.
Ses yeux devenaient si transparents que l’on s’étonnait de ne pas voir
derrière des os ou de la cervelle.
--Le pape est. Voilà un second fait. Je suis.
J’allais discuter cette mineure quand les violoncelles parlèrent. Ils
chantaient d’une voix plus haute que les plus hauts violons, excepté
l’un, qui avait son de flûte. Ils évoquaient toutes les beautés du
monde, mais surtout l’étoile polaire. Chère étoile isolée, disaient les
violoncelles-violons, pourquoi, ô solitaire, méprises-tu tes sœurs? Mais
le violoncelle-flûte pleurait si languissamment que l’on comprenait la
solitude. Le pape s’asseyait sur les notes les plus drues, qui le
balançaient, toutes rêveuses.
Un nerf se déclancha dans ma tête. Notre hôte bondit, joyeux:
--Mon fils, mon fils, cria-t-il, vous voilà évêque. Vous ne pourrez plus
accomplir l’œuvre de chair que derrière des lauriers-roses!
Je partis donc, en phaëton, avec Alouette, le mari conduisant, à la
recherche des lauriers-roses.
C’était moi qui gardais le premier bosquet. Je me reconnus, bien qu’un
sage ait affirmé que peu de gens se salueraient en connaissance, s’ils
se rencontraient dans la rue. Je me reconnus, malgré le soir, et me dis
bonjour. La nuit était tombée presque jusqu’à nos têtes. De grandes
clartés se cachaient sous les arbres, où l’ombre venait peu à peu les
déloger. Elles s’en allaient alors dans les cabanes, et narguaient la
nuit de derrière les vitres, ou suivaient notre voiture, sous notre
protection, juste au-dessous des lanternes. Je fis arrêter devant la
guérite, où je montais la garde; je n’étais nullement jaloux de mon
image, et je lui souriais pour qu’elle me sourît, heureux comme une mère
qui a deux enfants.
Mais l’image ne me sourit pas; elle m’intima l’ordre de passer mon
chemin, et elle ne me tutoyait pas. J’en eus peur et je m’obéis.
Nous repartîmes au galop de nos bais bien pommelés. Des jardiniers,
assis au brancard de tombereaux pleins de glaïeuls, nous croisaient à
chaque minute. Nous les injuriions, parce qu’ils étaient lents à prendre
leur droite. L’un d’eux, que le préfet avait appelé «bâtard» nous menaça
de son fouet. D’un geste, le mari d’Alouette changea la lanière en
couleuvre. La couleuvre mordit son propriétaire, qui se repentit, et
nous indiqua le second bosquet de lauriers-roses.
On y arrivait par une route chaude, que les étés ont poudrée. De grands
frissons parcouraient les arbres, et continuaient dans notre corps. Nos
ombres peureuses se blottissaient sous celle de la voiture. Je descendis
enfin Alouette, et je m’assis à son côté, derrière les branches. Le
préfet montait la garde.
Or, je ne reconnaissais plus mon amante, n’ayant regardé que moi dans
ses yeux.
J’étais interloqué; mais elle me tendit son pied, que je mis sur mes
genoux. Je lui offris des macarons, puis des oublis qu’elle effeuillait
lentement. Je dis:
--Alouette, je vous aime. Heureux, heureux qui vous connaît dans votre
vie privée, vos habitudes, et assiste à vos petits déjeuners. Chaque
matin, à huit heures, une grande douleur m’éveille. Elle prend, me
dis-je, son chocolat. Il fume, bienheureux, dans le Saxe et réchauffe
autour de la tasse des bergers et des bergères; elle boit quelques
gorgées; une, deux, puis une encore; et ressommeille, près du chocolat
qui s’endort et ne respire plus. Parfois, elle a beurré la tartine des
deux côtés, et des aventures enfantines l’égayent.
Je bus ses regards qui étaient justement à fleur de ses yeux; je
sanglotais de tout mon ventre, comme une gamine giflée; elle me calmait,
de sa main et de sa parole:
--Ne te suffit-il pas, délices du cœur, de m’avoir possédée dans la
chambre du gros camerlingue. Pour moi, ce souvenir remplira toute cette
vie, et débordera sur les autres. Nous nous rencontrerons peut-être au
bras d’épouses ou d’époux, dans les gares ou des musées. Je te jure
alors de porter ma main à ma fossette, et ce geste te dira que je t’aime
de toute mon âme, de tout mon corps, de toute mon âme.
Le préfet vint nous en avertir en hâte. Il riait, cynique.
--Voilà les sbires, fit-il, fuyons, ô Léon!
Nous nous embrassions, sans l’écouter.
--Voilà les alguazils, fit-il, ô Émile!
Il se plaisait à ces assonances. Alouette se leva et s’éloigna, les yeux
dans mes yeux. Il dit:
--Regarde, délices du cœur, elle part à jamais.
Elle partait, tristement, à reculons, ses lèvres entr’ouvertes étaient
reliées par une salive transparente, qui moussait aux commissures. J’y
reconnaissais tous mes baisers, je me précipitai vers elle.
--La paix, délices du cœur, commanda le préfet.
Je me révoltai:
--Je ne dépends pas, Préfet, de ta préfecture, lui ai-je crié, un homme
d’un département vaut un préfet d’un autre. Es-tu donc préfet de la
Haute-Vienne?
Il me regardait, surpris:
--Non, je suis du Gers, chef-lieu Auch.
Mais il me tenait solidement; je ne pouvais même, de mon gré, mouvoir
mes paupières; il me tamponnait les yeux de son mouchoir, pour que les
larmes ne me brouillent pas la vue, la dernière vue d’Alouette.
Elle disparut au tournant, pour toujours. Mes yeux ont suivi longtemps
celle que je ne voyais plus. Ma seconde image se penchait sur mon
épaule, pour me consoler. Mais j’avais besoin d’être seul, et elle
n’insista pas.
Je me suis réveillé un matin de pluie, las et désolé; mes membres
gisaient sur mon lit, séparés, si naturellement inertes que j’hésitais à
les rassembler autour de ma taille, qui me serrait comme un corset. Un
rêve m’a amené Alouette; quel rêve me la ramènera?
Plût à Dieu qui est dans le ciel, qu’elle fût vivante, par l’univers,
ici ou là. Je l’aurais attendue, immobile, me nourrissant de miches et
de châtaignes, sûr de sa venue et de son règne, simple, immobile et
patient, comme les arbres attendent la pluie.
Paris, 1907.