VIEILLESSE.

Nulle vieillesse peut estre si caducque et si rance, à vn personnage

qui a passé en honneur son aage, qu’elle ne soit venerable, =II=, 26.

C’est faute, de ne se sçauoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir

l’impuissance et extreme alteration que l’aage apporte naturellement et

au corps et à l’ame, =II=, 30.

Quelle resuerie est-ce de s’attendre de mourir d’vne defaillance de

forces, que l’extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à

nostre durée: veu que c’est l’espece de mort la plus rare de toutes,

et la moins en vsage? Nous l’appellons seule naturelle, comme si

c’estoit contre nature, de voir vn homme se rompre le col d’vne cheute,

s’estoufer d’vn naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à vne

pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à

tous ces inconuenients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots: on doit

à l’auenture appeler plustost naturel, ce qui est general, commun et

vniuersel, =I=, 594.

C’est vne puissante maladie, et qui se coule naturellement et

imperceptiblement: il y faut grande prouision d’estude, et grande

precaution, pour euiter les imperfections qu’elle nous charge: ou

aumoins affoiblir leur progrez, =III=, 134.

Tantost c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par

fois aussi c’est l’ame: et en ay assez veu, qui ont eu la ceruelle

affoiblie, auant l’estomach et les iambes. Et d’autant que c’est vn

mal peu sensible à qui le souffre, et d’vne obscure montre, d’autant

est-il plus dangereux, =I=, 598.

Dieu faict grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C’est le

seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d’autant moins

plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu’vn demy, ou vn quart d’homme,

=III=, 674.

Bien sert à la decrepitude de nous fournir le doux benefice

d’inapperceuance et d’ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si

nous y mordions, que seroit-ce de nous? =II=, 36.

La raison nous commande de nous despouiller, quand nos robbes nous

chargent et empeschent, et de nous coucher quand les iambes nous

faillent, =II=, 30.

En la vieillesse, nos ames sont subiectes à des maladies et

imperfections plus importunes, qu’en la ieunesse. La sagesse, en elle,

est le desgout des choses presentes deu à l’impuissance. Outre vne

sotte et caduque fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et

inassociables, vn soin ridicule des richesses, lors que l’vsage en est

perdu, i’y trouue plus d’enuie, d’iniustice et de malignité. Elle nous

attache plus de rides en l’esprit qu’au visage: et ne se void point

d’ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l’aigre et le

moisi, =III=, 134.

Nostre estude et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la

vieillesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetits et

poursuites ne font que naistre, =II=, 588.

Voyez vn vieillart, qui demande à Dieu qu’il luy maintienne sa santé

entiere et vigoureuse; c’est à dire qu’il le remette en ieunesse.

N’est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas, =III=, 648.

Le soulagement que ie trouue en ma vieillesse, c’est qu’elle amortist

en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie est inquietée. Le

soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la

science, de la santé, de moy, =II=, 588.

C’est grand simplesse, d’alonger et anticiper, comme chacun fait, les

incommoditez humaines. I’ayme mieux estre moins long temps vieil, que

d’estre vieil, auant que de l’estre, =III=, 182.

A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous

par les artificielles. C’est iniustice, d’excuser la ieunesse de suyure

ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d’en rechercher, =III=, 436.

Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes, l’vsage des plaisirs

de la vie, que nos ans nous arrachent des poings, les vns apres les

autres, =I=, 426.

Ie hay cet accidental repentir que l’aage apporte. Le chagrin, et la

foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous

faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que

d’en abastardir notre iugement, =III=, 130.

Qui vit iamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast

le present, chargeant le monde et les mœurs des hommes, de sa misere et

de son chagrin? =II=, 420.

L’esprit parfois a le priuilege, de se r’auoir de la vieillesse, ie luy

conseille autant que ie puis, de le faire: qu’il verdisse ce pendant,

s’il peut, comme le guy sur vn arbre mort, =III=, 184.

Quand ie pourroy me faire craindre, i’aimeroy encore mieux me faire

aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant

d’impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest

qu’elle puisse faire, c’est l’affection et amour des siens: le

commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes, =II=, 34.

La vieillesse a vn peu besoin d’estre traictee plus tendrement.

Recommandons la à ce Dieu protecteur de santé et de sagesse: mais gaye

et sociale, =III=, 704.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 348 / 504 题