SAVOIR, SCIENCE.

C’est vn grand ornement que la science, et vn vtil de merueilleux

seruice, notamment aux personnes esleuees en certain degré de fortune:

elle n’a point son vray vsage en mains viles et basses, =I=, 234.

Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu’il

sçauoit respondit, qu’il sçauoit cela, qu’il ne sçauoit rien. Il

verifioit ce qu’on dit, que la plus grand part de ce que nous sçauons,

est la moindre de celles que nous ignorons: c’est à dire, que ce mesme

que nous pensons sçauoir, c’est vne piece, et bien petite, de nostre

ignorance, =II=, 226.

C’est à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science: ceux

qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie n’estime

pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme qu’aucuns luy

attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le

souuerain bien, et tenoit qu’il fust en elle de nous rendre sages

et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d’autres ont dict, que

la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit

par l’ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue

interpretation, =II=, 110.

La science est vn bien, à le regarder d’yeux fermes, qui a, comme les

autres biens des hommes, beaucoup de vanité, et foiblesse propre et

naturelle: et d’vn cher coust. L’acquisition en est bien hazardeuse.

Nous auallons les sciences en les achettans, et sortons du marché ou

infects desia, ou amendez. Il y en a, qui ne font que nous empescher et

charger, au lieu de nourrir: et telles encore, qui sous tiltre de nous

guarir, nous empoisonnent, =III=, 550.

Les païsants simples, sont honnestes gents: et honnestes gents les

Philosophes: ou, selon que nostre temps les nomme, des natures fortes

et claires, enrichies d’vne large instruction de sciences vtiles. Les

mestis, qui ont dedaigné le premier siege de l’ignorance des lettres,

et n’ont peu ioindre l’autre, le cul entre deux selles (desquels ie

suis, et tant d’autres) sont dangereux, ineptes, importuns: ceux-cy

troublent le monde, =I=, 572.

La science n’est pas pour donner iour à l’ame qui n’en a point: ny pour

faire voir vn aueugle. Son mestier est, non de luy fournir de veuë,

mais de la luy dresser, de luy regler ses allures, pourueu qu’elle aye

de soy les pieds, et les iambes droites et capables. C’est vne bonne

drogue, mais nulle drogue n’est assés forte, pour se preseruer sans

alteration et corruption, selon le vice du vase qui l’estuye, =I=, 218.

Or il ne faut pas attacher le sçauoir à l’ame, il l’y faut incorporer:

il ne l’en faut pas arrouser, il l’en faut teindre; et s’il ne la

change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup

mieux le laisser là. C’est vn dangereux glaiue, et qui empesche et

offence son maistre s’il est en main foible, et qui n’en sçache

l’vsage, =I=, 216.

La plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de la

science: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal, =I=, 218.

Qui acquiert science, s’acquiert du trauail et tourment, =II=, 218.

Les difficultez et l’obscurité, ne s’apperçoyuent en chacune science,

que par ceux qui y ont entree. Car encore faut il quelque degré

d’intelligence, à pouuoir remarquer qu’on ignore: et faut pousser à vne

porte, pour sçauoir qu’elle nous est close. D’où naist cette Platonique

subtilité, que ny ceux qui sçauent, n’ont à s’enquerir, d’autant qu’ils

sçauent: ny ceux qui ne sçauent, d’autant que pour s’enquerir, il faut

sçauoir, dequoy on s’enquiert, =III=, 620.

Il se peut dire auec apparence, qu’il y a ignorance abecedaire, qui va

deuant la science: vne autre doctorale, qui vient apres la science:

ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle

deffait et destruit la premiere, =I=, 570.

Nous ne sommes, ce croy-ie, sçauants, que de la science presente: non

de la passée, aussi peu que de la future, =I=, 210.

Qui fagoteroit suffisamment vn amas des asneries de l’humaine sapience,

il diroit merueilles, =II=, 310.

Mais quand la science feroit par effect d’emousser et rabattre

l’aigreur des infortunes qui nous suyuent, que fait elle, que ce que

fait beaucoup plus purement l’ignorance et plus euidemment, =II=, 208.

Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les

siens, =II=, 208.

Si ce que nous n’auons pas veu, n’est pas, nostre science est

merueilleusement raccourcie, =II=, 136.

Nous sçauons dire, Cicero dit ainsi, voila les meurs de Platon, ce sont

les mots mesmes d’Aristote: mais nous que disons nous nous mesmes? que

faisons nous? que iugeons nous? Autant en diroit bien vn perroquet,

=I=, 210.

Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous

aneantissons nos forces, =I=, 212.

Nous prenons en garde les opinions et le sçauoir d’autruy, et puis

c’est tout: il les faut faire nostres, =I=, 210.

Sçauoir par cœur n’est pas sçauoir: c’est tenir ce qu’on a donné en

garde à sa memoire, =I=, 240.

Fascheuse suffisance, qu’vne suffisance pure liuresque! =I=, 240.

A quoy faire la science, si l’entendement n’y est? =I=, 216.

Pour bien faire, il ne faut pas seulement loger la science chez soy, il

la faut espouser, =I=, 288.

La plus part des instructions de la science, à nous encourager, ont

plus de montre que de force, et plus d’ornement que de fruict,

=III=, 570.

Il y a des sciences steriles et épineuses, et la plus part forgées pour

la presse: il les faut laisser à ceux qui sont au seruice du monde,

=I=, 426.

Toute cette nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à

peu pres vaine et superflue. C’est beaucoup si elle ne nous charge et

trouble plus qu’elle ne nous sert, =III=, 550.

A on trouué que la volupté et la santé soient plus sauoureuses à

celuy qui sçait l’astrologie, et la grammaire: et la honte et la

pauureté moins importunes? I’ay veu en mon temps, cent artisans,

cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de

l’vniuersité: et lesquels i’aimerois mieux ressembler, =II=, 202.

O que c’est vn doux et mol cheuet, et sain, que l’ignorance et

l’incuriosité, à reposer vne teste bien faicte, =III=, 616.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 326 / 504 题