RETRAITE.

Il est temps de nous desnoüer de la societé, lors que nous n’y pouuons

rien apporter. Et qui ne peut prester, qu’il se deffende d’emprunter.

Nos forces nous faillent: retirons les, et resserrons nous en nous,

=I=, 418.

Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de notre deslogement;

preparons nous y; plions bagage; prenons de bon’heure congé de la

compagnie; despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent

ailleurs, et esloignent de nous. Il faut desnoüer ces obligations si

fortes: et meshuy aymer cecy et cela, mais n’espouser rien que soy.

C’est à dire, le reste soit à nous: mais non pas ioint et colé en

façon, qu’on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher

ensemble quelque piece du nostre, =I=, 418.

Noz affaires nous donnent assez de peine, pourquoi encores nous

tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz voisins et amis,

=I=, 418.

La solitude que i’ayme, et que ie presche, ce n’est principallement,

que ramener à moy mes affections, et mes pensees: restreindre et

resserrer, non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant

la solicitude estrangere, et fuyant mortellement la seruitude, et

l’obligation: et non tant la foule des hommes, que la foule des

affaires, =III=, 146.

Celuy qui se retire ennuié et desgousté de la vie commune, doit

former cette-cy, aux regles de la raison; l’ordonner et renger par

premeditation et discours. Il doit auoir prins congé de toute espece de

trauail, quelque visage qu’il porte; et fuïr en general les passions,

qui empeschent la tranquillité du corps et de l’ame; et choisir la

route qui est plus selon son humeur, =I=, 426.

La plus contraire humeur à la retraicte, c’est l’ambition: la gloire et

le repos sont choses qui ne peuuent loger en mesme giste, =I=, 426.

C’est vne lâche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiueté, et de

sa cachette. Il faut faire comme les animaux, qui effacent la trace, à

la porte de leur taniere, =I=, 428.

Quittez auecq les autres voluptez celle qui vient de l’approbation

d’autruy, =I=, 428.

Pour nous estre deffaicts de la Cour et du marché, nous ne sommes pas

deffaits des principaux tourmens de nostre vie, =I=, 412.

Si on ne se descharge premierement et son ame, du faix qui la presse,

le remuement la fera fouler dauantage. Parquoy ce n’est pas assez de

s’estre escarté du peuple; ce n’est pas assez de changer de place, il

se faut escarter des conditions populaires, qui sont en nous: il se

faut sequestrer et r’auoir de soy: sinon nous emportons nos fers quand

et nous, =I=, 414.

L’occupation qu’il faut choisir à vne telle vie, ce doit estre vne

occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour neant ferions nous

estat d’y estre venuz chercher le seiour, =I=, 422.

Souuent on pense auoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il

n’y a guere moins de tourment au gouuernement d’vne famille que d’vn

estat entier. Où que l’ame soit empeschée, elle y est toute. Et pour

estre les occupations domestiques moins importantes, elles n’en sont

pas moins importunes, =I=, 412.

Ce n’est pas que le sage ne puisse par tout viure content, voire et

seul, en la foule d’vn palais: mais s’il est à choisir, il en fuira,

mesmes la veue, =I=, 412.

Vous auez donné vostre vie à la lumiere; donnez le reste à l’ombre,

=I=, 428.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 319 / 504 题