PRÉSOMPTION.

La mere nourrice des plus fausses opinions, et publiques et

particulieres, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soy,

=II=, 470.

La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus

calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant

et quant, la plus orgueilleuse, =II=, 136.

Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade, qu’il ne se

puisse croire au contraire: et plus fascheuse encore, qu’on se persuade

d’vn tel esprit, qu’il prefere ie ne sçay quelle disparité de fortune

présente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! =I=, 582.

Il y a deux parties en la presumption: sçauoir est, de s’estimer trop,

et n’estimer pas assez autruy, =II=, 468.

Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas, selon

ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande

faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de

faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou

ne voudroient. Il semble à chacun que la maistresse forme de l’humaine

nature est en luy: selon elle, il faut regler tous les autres. Les

allures qui ne se rapportent aux siennes, sont faintes et fauces.

Luy propose lon quelque chose des actions ou facultez d’vn autre? la

premiere chose qu’il appelle à la consultation de son iugement, c’est

son exemple: selon qu’il en va chez luy, selon cela va l’ordre du

monde. O l’asnerie dangereuse et insupportable, =II=, 628.

Il est d’autre part certaine façon d’humilité subtile, qui naist de

la presomption: nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs

choses, et sommes si courtois d’auoüer, qu’il y ait és ouurages de

Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles,

et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les moyens et les

causes. Que par cette honneste et conscientieuse declaration, nous

esperons gaigner qu’on nous croira aussi de celles, que nous dirons

entendre, =III=, 40.

Il semble à la verité, que Nature, pour la consolation de nostre estat

miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption.

Nous n’auons que du vent et de la fumée en partage, =II=, 204.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 303 / 504 题