LOIS (JUSTICE, LANGAGE JUDICIAIRE).

Les loix prennent leur authorité de la possession et de l’vsage: il

est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et

s’annoblissent en roulant, comme nos riuieres, =II=, 380.

Elles se maintiennent en credit, non par ce qu’elles sont iustes,

mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique de leur

authorité: elles n’en ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont

souuent faictes par des sots. Plus souuent par des gens, qui en haine

d’equalité ont faute d’equité. Mais tousiours par des hommes, autheurs

vains et irresolus, =III=, 614.

Il n’est rien si lourdement, et largement fautier, que les loix: ny si

ordinairement. Quiconque leur obeit par ce qu’elles sont iustes, ne

leur obeyt pas iustement par où il doit, =III=, 614.

Il n’est si homme de bien, qu’il mette à l’examen des loix toutes ses

actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie. Voire tel,

qu’il seroit tres-grand dommage, et tres-iniuste de punir et de perdre,

=III=, 462.

Tel pourroit n’offencer point les loix, qui n’en meriteroit point la

loüange d’homme de vertu: et que la philosophie feroit tres-iustement

foiter. Tant cette relation est trouble et inegale, =III=, 462.

Quelle bonté est-ce que ie voyois hyer en credit, et demain ne l’estre

plus: et que le traiect d’vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce

que ces montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà?

=II=, 374.

Pour la reuerence des lois la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de

sa vigueur originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs

actions vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion, =III=, 92.

Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister sans quelque

meslange d’iniustice. Et ceux-là entreprennent de couper la teste

de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et

inconueniens, =II=, 540.

Les pires nous sont si necessaires, que sans elles, les hommes

s’entre-mangeroient les vns les autres; sans loix, nous viurions comme

bestes, =II=, 334.

Quiconque combat les loix, menace les gents de bien d’escourgees et de

la corde, =I=, 244.

Le pis que ie trouue en nostre estat, c’est l’instabilité: et que nos

loix ne peuuent prendre aucune forme arrestée, =II=, 508.

Il n’est rien subiect à plus continuelle agitation que les loix. Depuis

que ie suis nay, i’ay veu telle chose qui nous estoit capitale, deuenir

legitime; prenant vne essence contraire en l’espace de peu d’années de

possession, =II=, 372.

L’opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit par la

multitude des loix, brider l’authorité des iuges, en leur taillant

leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu’il y a autant de liberté et

d’estenduë à l’interpretation des loix, qu’à leur façon, =III=, 600.

Toutes choses se tiennent par quelque similitude. Tout exemple cloche.

Et la relation qui se tire de l’experience, est tousiours defaillante

et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout.

Ainsi seruent les loix; et s’assortissent à chacun de nos affaires, par

quelque interpretation destournée, contrainte et biaise, =III=, 610.

Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure

leur voye, nous en tenons vne autre. Non par desreglement de mœurs

seulement, mais par opinion souuent, et par iugement contraire,

=III=, 460.

Nous auons en France, plus de loix que tout le reste du monde ensemble;

et plus qu’il n’en faudroit à regler tous les mondes d’Epicurus: et si

auons tant laissé à opiner et decider à nos iuges, qu’il ne fut iamais

liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gaigné nos legislateurs

à choisir cent mille especes et faicts particuliers, et y attacher cent

mille loix? Ce nombre n’a aucune proportion, auec l’infinie diuersité

des actions humaines. La multiplication de nos inuentions, n’arriuera

pas à la variation des exemples. Adioustez y en cent fois autant: il

n’aduiendra pas pourtant, que des euenemens à venir, il s’en trouue

aucun, qui en tout ce grand nombre de milliers d’euenemens choisis et

enregistrez en rencontre vn, auquel il se puisse ioindre et apparier,

si exactement, qu’il n’y reste quelque circonstance et diuersité, qui

requiere diuerse consideration de iugement, =III=, 600.

Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpetuelle

mutation, auec les loix fixes et immobiles. Les plus desirables, ce

sont les plus rares, plus simples, et generales. Et encore crois-ie,

qu’il vaudroit mieux n’en auoir point du tout, que de les auoir en tel

nombre que nous auons, =III=, 602.

Il y a grand doute, s’il se peut trouuer si euident profit au

changement d’vne loy receüe telle qu’elle soit, qu’il y a de mal à la

remuer, =I=, 176.

La fortune nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente, qu’il

est besoin que les loix luy facent quelque place. Quand on resiste à

l’accroissance d’vne innouation qui vient par violence à s’introduire,

de se tenir en tout et par tout en bride et en regle contre ceux qui

ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut

auancer leur dessein, qui n’ont ny loy ny ordre que de suiure leur

aduantage, c’est vne dangereuse obligation et inequalité. Il est

encore reproché à ces deux grands personnages, Octauius et Caton, aux

guerres ciuiles, l’vn de Sylla, l’autre de Cæsar, d’auoir plustost

laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux

despens de ses loix, et que de rien remuer. Mieux vault faire vouloir

aux loix ce qu’elles peuuent, lors qu’elles ne peuuent ce qu’elles

veulent. C’est ce dequoy Plutarque loüe Philopœmen, qu’estant né pour

commander, il sçauoit non seulement commander selon les loix, mais aux

loix mesmes, quand la necessité publique le requeroit, =I=, 184.

Il y a ie ne sçay quelle douceur naturelle à se sentir louër, mais

nous luy prestons trop de beaucoup. Ie ne me soucie pas tant, quel

ie sois chez autruy, comme ie me soucie quel ie sois en moy-mesme.

Les estrangers ne voyent que les euenemens et apparences externes:

chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebure

et d’effroy. Ils ne voyent pas mon cœur, ils ne voyent que mes

contenances, =II=, 454.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 262 / 504 题