FORTUNE.

La fortune ne nous fait ny bien ny mal: elle nous en offre seulement

la matiere et la semence laquelle nostre ame, plus puissante qu’elle,

tourne et applique comme il luy plaist: seule cause et maistresse de sa

condition heureuse ou malheureuse, =I=, 474.

Il est malaisé és actions humaines, de donner regle si iuste par

discours de raison, que la Fortune n’y maintienne son droict, =I=, 656.

Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part

d’auctorité au sort, =I=, 76.

Les biens de la fortune tous tels qu’ils sont, encores faut il auoir le

sentiment propre à les sauourer. C’est le iouïr, non le posseder, qui

nous rend heureux, =I=, 486.

L’inconstance du bransle diuers de la fortune, fait qu’elle nous doiue

presenter toute espece de visages, =I=, 384.

On s’apperçoit ordinairement aux actions du monde, que la fortune,

pour nous apprendre, combien elle peut en toutes choses: et qui

prent plaisir à rabattre nostre presomption: n’ayant peu faire les

mal-habiles sages, elle les fait heureux: à l’enuy de la vertu. Et

se mesle volontiers à fauoriser les executions, où la trame est plus

purement sienne, =III=, 358.

Il semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier

iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser en vn

moment ce qu’elle auoit basty en longues années, =I=, 104.

C’est iniure et deffaueur de Fortune, de nous offrir des presents, qui

nous remplissent d’vn iuste despit de nous auoir failly en leur saison,

=III=, 498.

Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d’autant plus nous

engageons nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez, =III=, 498.

L’heur et le mal’heur sont à mon gré deux souueraines puissances. C’est

imprudence, d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rolle de

la fortune. Et vaine est l’entreprise de celuy, qui presume d’embrasser

et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son

faict, =III=, 356.

C’est chose vaine et friuole que l’humaine prudence: et au trauers de

tous nos proiects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient

tousiours la possession des euenements, =I=, 190.

Les euenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus

part, de la fortune: laquelle ne se veut pas renger et assuiettir à

nostre discours et prudence. Mais à le bien prendre, nos conseils et

deliberations en despendent bien autant; et la fortune engage en son

trouble et incertitude, aussi nos discours, =I=, 528.

I’ay veu de mon temps mill’ hommes soupples, mestis, ambigus, et que

nul ne doubtoit plus prudens mondains que moy, se perdre où ie me suis

sauué, =II=, 454.

Qu’on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font mieux

leurs besongnes: on trouuera ordinairement, que ce sont les moins

habiles. Il est aduenu aux femmelettes, aux enfans, et aux insensez, de

commander de grands estats, à l’esgal des plus suffisans Princes. Et

y rencontrent, plus ordinairement les grossiers que les subtils. Nous

attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence,

=III=, 356.

Ie suis homme, qui me commets volontiers à la Fortune, et me laisse

aller à corps perdu, entre ses bras. Dequoy iusques à cette heure i’ay

eu plus d’occasion de me louër, que de me plaindre. Et l’ay trouuée

et plus auisée, et plus amie de mes affaires, que ie ne suis. Il y a

quelques actions en ma vie, desquelles on peut iustement nommer la

conduite difficile; ou, qui voudra, prudente. De celles-là posez, que

la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement

à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas

assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu’il ne

nous appartient. Pourtant fouruoyent si souuent nos desseins. Il est

enuieux de l’estenduë, que nous attribuons aux droicts de l’humaine

prudence, au preiudice des siens. Et nous les racourcit d’autant plus,

que nous les amplifions, =III=, 594.

Ie trouue l’effort bien difficile à la souffrance des maux, mais au

contentement d’vne mediocre mesure de fortune, et fuite de la grandeur,

i’y trouue fort peu d’affaire, =III=, 322.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 229 / 504 题