CONVERSATION.

Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon

gré la conference. Et si i’estois à cette heure forcé de choisir, ie

consentirois plustost, ce crois-ie, de perdre la veuë, que l’ouyr ou le

parler, =III=, 322.

L’estude des liures, c’est vn mouuement languissant et foible qui

n’eschauffe point: là où la conference, apprend et exerce en vn coup,

=III=, 322.

L’vnisson, est qualité du tout ennuyeuse en la conference, =III=, 334.

Les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance des choses passees

demeure, et ont perdu la souuenance de leurs redites. I’ay veu des

recits bien plaisants, deuenir tres-ennuyeux, chascun de l’assistance

en ayant esté abbreuvé cent fois, =I=, 60.

Ie festoye et caresse la verité en quelque main que ie la trouue, et

m’y rends alaigrement; et pourueu qu’on n’y procede d’vne troigne trop

imperieusement magistrale, ie prends plaisir à estre reprins,

=III=, 336.

Les contradictions des iugemens, ne m’offencent, ny m’alterent: elles

m’esueillent seulement et m’exercent. Nous fuyons la correction, il s’y

faudroit presenter et produire notamment quand elle vient par forme de

conference, non de regence. A chaque opposition, on ne regarde pas si

elle est iuste, mais, à tort ou à droit, comme on s’en deffera. Au lieu

d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes, =III=, 334.

Il est malaisé d’attirer les hommes de mon temps à ceder. Ils n’ont pas

le courage de corriger, par ce qu’ils n’ont pas le courage de souffrir

à l’estre. Et parlent tousiours auec dissimulation, en presence les vns

des autres, =III=, 336.

La plus part changent de visage, de voix, où la force leur faut: et par

vne importune cholere, au lieu de se venger, accusent leur foiblesse,

ensemble et leur impatience, =III=, 366.

Quand on me contrarie, on esueille mon attention, non pas ma cholere:

ie m’avance vers celuy qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la

verité, deuroit estre la cause commune à l’vn et à l’autre, =III=, 336.

Il faut ne se formalizer point des sottises et fables qui se disent en

notre presence: car c’est vne inciuile importunité de choquer tout ce

qui n’est pas de nostre appetit. Contentons nous de nous corriger nous

mesmes, =I=, 244.

Aux disputes et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne

doiuent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont

riches d’vne suffisance estrangere. Il peut bien aduenir à tel, de dire

vn beau traict, vne bonne responce et sentence, et la mettre en auant,

sans en cognoistre la force, =III=, 360.

I’oy iournellement dire à des sots, des mots non sots. Ils disent vne

bonne chose: sçachons iusques où ils la cognoissent, voyons par où ils

la tiennent, =III=, 362.

Ces iugemens vniuersels, que ie voy si ordinaires, ne disent rien. I’ay

veu plus souuent que tous les iours, aduenir que les esprits foiblement

fondez, voulants faire les ingenieux à remarquer en la lecture de

quelque ouurage, le point de la beauté: arrestent leur admiration,

d’un si mauuais choix, qu’au lieu de nous apprendre l’excellence de

l’autheur, ils nous apprennent leur propre ignorance, =III=, 362.

Le silence et la modestie sont qualitez tres-commodes à la

conuersation, =I=, 244.

Faire à l’enuy parade de son esprit, et de son caquet, c’est vn mestier

tres-messeant à vn homme d’honneur, =III=, 334.

L’obstination et ardeur d’opinion, est la plus seuere preuue de

bestise, =III=, 364.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 195 / 504 题