CONDUITE (FORTUNE).

C’est vne absoluë perfection, et comme diuine, de sçauoir iouyr

loyallement de son estre. Nous cherchons d’autres conditions, pour

n’entendre l’vsage des nostres: et sortons hors de nous, pour ne

sçauoir quel il y faict. Si auons nous beau monter sur des eschasses,

sur des eschasses encores faut-il marcher de nos iambes, =III=, 702.

L’apreté et la violence des desirs, empesche plus, qu’elle ne sert à la

conduite de ce qu’on entreprend. Nous remplit d’impatience enuers les

euenemens, ou contraires, ou tardifs: et d’aigreur et de soupçon enuers

ceux, auec qui nous negotions, =III=, 492.

Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle nous sommes

possedez et conduicts. Celuy qui n’y employe que son iugement, et son

addresse, il y procede plus gayement: il feint, il ploye, il differe

tout à son aise, selon le besoing des occasions: il faut d’atteinte,

sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle

entreprise: il marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est

enyuré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité

beaucoup d’imprudence et d’iniustice. L’impetuosité de son desir

l’emporte. Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n’y preste

beaucoup, de peu de fruit, =III=, 492.

Le jeune doit faire ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages.

Et le plus grand vice qu’ils remerquent en nous, c’est que noz desirs

raieunissent sans cesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetis

et poursuites ne font que naistre, =II=, 588.

Ne pouuant regler les euenements, ie me regle moy-mesme: et m’applique

à eux, s’ils ne s’appliquent à moy, =II=, 486.

Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne s’altere

guere pour voir les hommes iuger de ses actions contre son merite,

=III=, 510.

Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde, comme

chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie,

=I=, 398.

I’ayme les malheurs tous purs, qui ne m’exercent et tracassent plus,

apres l’incertitude de leur rabillage: et qui du premier saut me

poussent droictement en la souffrance. L’horreur de la cheute me

donne plus de fiebure que le coup. Le ialoux, a plus mauuais conte

que le cocu. Et y a moins de mal souuent, à perdre sa vigne, qu’à la

plaider. La plus basse marche, est la plus ferme: c’est le siege de

la constance. Vous n’y auez besoing que de vous. Elle se fonde là, et

appuye toute en soy, =II=, 488.

Pour souffrir l’importunité des accidents contraires, ausquels nous

sommes subjects, ie nourris autant que ie puis en moy cett’ opinion:

m’abandonnant du tout à la Fortune, de prendre toutes choses au pis; et

ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment, =II=, 486.

I’aiguise mon courage vers la patience, ie l’affoiblis vers le desir,

=III=, 322.

Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongue guerre

du port, =II=, 490.

En tous deuoirs de la vie, la route de ceux qui visent à l’honneur, est

bien diuerse à celle que tiennent ceux qui se proposent l’ordre et la

raison, =III=, 514.

Qui ne participe au hasard et difficulté, ne peut pretendre interest à

l’honneur et plaisir qui suit les actions hazardeuses, =III=, 328.

Si ce qu’on a, suffit à maintenir la condition en laquelle on est nay,

et dressé, c’est folie d’en lascher la prise, sur l’incertitude de

l’augmenter, =II=, 490.

Celuy à qui la Fortune refuse dequoy planter son pied, et establir vn

estre tranquille et reposé, il est pardonnable s’il iette au hazard ce

qu’il a, puis qu’ainsi comme ainsi la necessité l’enuoye à la queste,

=II=, 490.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 184 / 504 题