=A propos de quelques vers de Virgile=, =III=, 179.--La vieillesse
est si naturellement portée vers les idées tristes et sérieuses que,
pour se distraire, elle a besoin de se livrer quelquefois à des
actes de gaîté; à l’âge où il est parvenu, Montaigne se défend de la
tempérance comme il se défendait autrefois de la volupté, 179.--Aussi
saisit-il avidement toutes les occasions de goûter quelque plaisir et
pense qu’il vaut mieux être moins longtemps vieux, que vieux avant
de l’être (PLATON), 181.--Ce qu’il y a de pire, dans la vieillesse,
c’est que l’esprit se ressent des souffrances et de l’affaiblissement
du corps, 185.--La santé, la vigueur physique font éclore les grandes
conceptions de l’esprit; la sagesse n’a que faire d’une trop grande
austérité de mœurs, elle est par essence gaie et sociable (PLATON,
SOCRATE, CRASSUS), 185.--Ceux qui se blessent de la licence des
écrits de Montaigne devraient bien plutôt blâmer celle de leurs
pensées. Pour lui, il ose dire tout ce qu’il ose faire et regrette
que tout ce qu’il pense ne puisse de même être publié; il est du
reste à présumer que la confession qu’il fait de ses fautes, aura
peu d’imitateurs (THALÈS, ORIGÈNE, ARISTON), 187.--Ce que les hommes
craignent le plus, c’est qu’une occasion quelconque mette leurs mœurs
à découvert; et pourtant, comment un homme peut-il être satisfait
d’être estimé, honoré, lorsqu’il sait qu’il ne mérite ni l’estime,
ni la vénération? Montaigne, qui va maintenant entrer dans le vif de
son sujet, appréhende que ce chapitre des Essais ne fasse passer son
livre du salon de ces dames dans leur boudoir (ARCHÉLAÜS, SOCRATE),
191.--Comment se fait-il que l’acte par lequel se perpétue le genre
humain, paraisse si honteux qu’on n’ose le nommer? Il est vrai que si
on tait son nom, il n’en est pas moins connu de tout sexe (ARISTOTE,
PLUTARQUE, LUCRÈCE), 193.--Pourquoi avoir voulu brouiller les Muses
avec Vénus? Rien n’inspire plus les poètes que l’amour, et rien ne
peint mieux ses transports que la poésie; pour s’en convaincre, il
ne faut que lire les vers où Virgile décrit avec tant de chaleur une
entrevue amoureuse de Vénus avec Vulcain, 193.--Le mariage diffère de
l’amour; c’est un marché grave, dicté par la raison, que l’on contracte
en vue de la postérité; les extravagances amoureuses doivent en être
bannies; au surplus, les mariages auxquels l’amour a seul présidé, ont,
plus que tous autres, tendance à mal tourner (ARISTOTE), 195.--L’amour
ne fait pas partie intégrante du mariage, pas plus que la vertu n’est
d’une façon absolue liée à la noblesse. Digression sur le rang en
lequel sont tenus les nobles dans le royaume de Calicut (ANTIGONE),
195.--Un bon mariage, s’il en existe, est une union faite d’amitié et
de confiance, qui impose des devoirs et des obligations mutuelles;
il n’est pas d’état plus heureux dans la société humaine (SOCRATE),
199.--Montaigne répugnait beaucoup à se marier, cependant il s’est
laissé assujettir par l’exemple et les usages à ce commun devoir; et,
tout licencieux qu’on le croit, il a mieux observé les lois du mariage
qu’il ne l’avait promis et espéré. Ceux-là ont grand tort qui s’y
engagent sans être résolus à s’y comporter de même, 201.--Différence
entre le mariage et l’amour; une femme peut céder à un homme, dont
elle ne voudrait pas pour mari (VIRGILE, ISOCRATE, LYCURGUE, PLATON),
203.--Nos lois sont trop sévères envers les femmes, on voit qu’elles
ont été faites par les hommes. Nous voulons qu’elles maîtrisent
leurs désirs plus ardents encore que les nôtres, que nous n’essayons
même pas de modérer (ISOCRATE, TIRÉSIAS, PROCULUS et MESSALINE, une
FEMME DE CATALOGNE et la REINE D’ARAGON, SOLON), 205.--Il n’y a pas
de passion plus impérieuse, et nous nous opposons à ce qu’elles en
tempèrent les effets ou reçoivent entière satisfaction; épousent-elles
un jeune homme, cela ne l’empêche pas d’avoir des maîtresses; un
vieillard, c’est comme si elles restaient vierges (le philosophe
POLÉMON, la vestale CLODIA LÆTA, BOLESLAS roi de Pologne et KINGE sa
femme), 209.--L’éducation qu’on donne aux jeunes filles, tout opposée
à ce qu’on exige d’elles, éveille constamment en elles ce sentiment:
elles n’entendent parler que d’amour; ce qu’on leur en cache, souvent
maladroitement, elles le devinent; aussi, leur imagination aidant, en
savent-elles plus que nous qui prétendons les instruire, et Boccace
et l’Arétin n’ont rien à leur apprendre (la FILLE DE MONTAIGNE),
209.--Du reste c’est l’amour, c’est l’union des sexes qui sont la
grande affaire de ce monde; aussi ne faut-il pas s’étonner si les plus
grands philosophes ont écrit sur ce sujet (SOCRATE, ZÉNON, STRATON,
THÉOPHRASTE, ARISTIPPE, PLATON, DÉMÉTRIUS DE PHALÈRE, HÉRACLIDE DU
PONT, ANTISTHÈNE, ARISTON, CLÉANTHE, SPHEREUS, CHRYSIPPE, l’école
d’ÉPICURE), 211.--Dans l’antiquité, les organes de la génération
étaient déifiés; aujourd’hui, comme alors, tout du fait de l’homme
comme de celui de la nature, rappelle constamment l’amour aux yeux de
tous (à BABYLONE, dans l’île de CHYPRE, à HÉLIOPOLIS, les ÉGYPTIENNES,
les MATRONES DE ROME, la CHAUSSURE DES SUISSES, les COSTUMES des hommes
et des femmes chez nous et ailleurs, un PAPE), 213.--Mieux vaudrait
renseigner de bonne heure la femme sur les choses de l’amour, que de
lui en faire mystère et de laisser son imagination travailler, ce qui
la porte notamment à des exagérations qui aboutissent à des déconvenues
lorsqu’elle est en présence de la réalité; en somme, dans toutes les
règles qu’il a édictées, l’homme n’a eu que lui-même en vue (PLATON,
les FEMMES de l’INDE, LIVIE, les LACÉDÉMONIENNES, S. AUGUSTIN),
215.--Il est bien difficile, dans l’état actuel de nos mœurs, qu’une
femme demeure toujours chaste et fidèle (S. JÉRÔME), 217.--Elles n’en
ont que plus de mérite, lorsqu’elles parviennent à se maintenir sages;
mais ce n’est pas en se montrant prudes et revêches qu’elles feront
croire à leur vertu. Ce à quoi elles doivent s’appliquer, c’est à
conserver leur réputation, ou, si elles l’ont perdue, à la rétablir.
L’indiscrétion des hommes est un grand tourment pour elles, 219.--La
jalousie est une passion inique dont elles ont également à souffrir,
etc.; le préjugé qui nous fait considérer comme une honte l’infidélité
de la femme n’est pas plus raisonnable. Que de grands hommes se sont
consolés de cet accident; les DIEUX du paganisme, VULCAIN entre autres,
ne s’en alarmaient pas. Chez la femme, la jalousie est encore plus
terrible que chez l’homme; elle pervertit en elle tout ce qu’il y a
de bon et de beau et la rend susceptible des pires méfaits (le berger
CHRATIS, LUCULLUS, CÉSAR, POMPÉE, ANTOINE, CATON, LÉPIDE, VULCAIN et
VÉNUS, OCTAVE et PAULIA POSTHUMIA), 223.--La chasteté est-elle chez
la femme une question de volonté? Pour réussir auprès d’elle, tout
dépend des occasions et il faut savoir oser (Montaigne était de ceux
qui n’osent guère); celles qui se prétendent sûres d’elles-mêmes, ou
n’ont pas été exposées à la tentation, ou se vantent; du reste ce que
nous entendons leur interdire à cet égard, est mal défini et peut se
produire parfois inconsciemment (les FEMMES SCYTHES, FATUA femme de
Faustus, la FEMME DE HIÉRON), 227.--C’est d’après l’intention qu’il
faut juger si la femme manque, ou non, à son devoir; qu’a-t-on à blâmer
chez celle qui se prostitue pour sauver son mari? à celle qui a été
livrée au libertinage avant l’âge d’avoir pleine connaissance? et puis,
quel profit retirons-nous de prendre trop de souci de la sagesse de
nos femmes (PHAULIUS D’ARGOS et le roi PHILIPPE, GALBA et MÉCÈNE, les
FEMMES DE L’INDE, le philosophe PHÉDON, SOLON)? 231.--Il vaut mieux
ignorer que connaître leur mauvaise conduite; un honnête homme n’en
est pas moins estimé parce que sa femme le trompe. C’est là un mal
qu’il faut garder secret, mais c’est là un conseil qu’une femme jalouse
ne saurait admettre, tant cette passion, qui l’amène à rendre la vie
intolérable à son mari, la domine une fois qu’elle s’est emparée d’elle
(PITTACUS, le SÉNAT DE MARSEILLE), 233.--Un mari ne gagne rien à user
de trop de contrainte envers sa femme; toute gêne aiguise les désirs de
la femme et ceux de ses poursuivants (un HÔTE DE FLAMINIUS, MESSALINE
et CLAUDE), 237.--Lucrèce a peint les amours de Vénus et de Mars
avec des couleurs plus naturelles que Virgile décrivant les rapports
matrimoniaux de Vénus et de Vulcain; quelle vigueur dans ces deux
tableaux si expressifs! Caractère de la véritable éloquence; enrichir
et perfectionner leur langue est le propre des bons écrivains; quelle
différence entre ceux des temps anciens et ceux du siècle de Montaigne
(VIRGILE, LUCRÈCE, GALLUS, HORACE, PLUTARQUE, RONSARD et la PLÉIADE),
239.--La langue française, en l’état, se prête mal, parce qu’on ne
sait pas en user, à rendre les idées dont l’expression comporte de
l’originalité et de la vigueur; ce qui fait qu’on a souvent recours à
l’aide du latin et du grec, alors qu’on en pourrait tirer davantage.
On apporte également trop d’art dans le langage employé dans les
questions de science (LÉON L’HÉBREU, FICIN, ARISTOTE, BAMBO, ÉQUICOLA),
243.--Montaigne aimait, quand il écrivait, à s’isoler et à se passer de
livres pour ne pas se laisser influencer par les conseils et par ses
lectures; il ne faisait exception que pour Plutarque (un PEINTRE, le
musicien ANTIGENIDE), 245.--Il a grande tendance à imiter les écrivains
dont il lit les ouvrages, aussi traite-t-il de préférence des sujets
qui ne l’ont pas encore été; n’importe lequel, un rien lui suffit (des
SINGES et ALEXANDRE, SOCRATE, ZÉNON et PYTHAGORE), 247.--Les idées les
plus profondes, comme les plus folles, lui viennent à l’improviste,
surtout lorsqu’il est à cheval; le souvenir qu’il en conserve est des
plus fugitifs, 249.--Revenant à son sujet principal, Montaigne estime
que l’amour n’est autre que le désir d’une jouissance physique; et,
considérant ce que l’acte lui-même a de ridicule, il est tenté de
croire que les dieux ont voulu par là apparier les sages et les fous,
les hommes et les bêtes (SOCRATE, PLATON, ALEXANDRE), 249.--D’autre
part, pourquoi regarder comme honteuse une action si utile, commandée
par la nature? On se cache et on se confine pour construire un homme;
pour le détruire, on recherche le grand jour et de vastes espaces
(les ESSÉNIENS, les ATHÉNIENS), 251.--N’y a-t-il pas des hommes, et
même des peuples, qui se cachent pour manger? chez les Turcs, des
fanatiques qui se défigurent? un peu partout des hommes qui s’isolent
de l’humanité? On abandonne les lois de la nature, pour suivre celles
plus ou moins fantasques des préjugés, 253.--Parler discrètement de
l’amour, comme l’ont fait Virgile et Lucrèce, c’est lui donner plus
de piquant; ainsi font les femmes qui cachent leurs appâts pour les
rendre plus attrayants; et les prêtres, leurs dieux pour leur donner
plus de lustre (VIRGILE, LUCRÈCE, OVIDE, MARTIAL), 255.--L’amour, tel
que le pratiquent les ESPAGNOLS et les ITALIENS, plus respectueux et
plus timide que chez les FRANÇAIS, plaît à Montaigne; il en aime les
préambules; celui qui ne trouve de jouissance que dans la jouissance
n’est pas de son école. Le pouvoir de la femme prend fin, dès l’instant
qu’elle est à nous (THRASONIDE), 257.--La coutume d’embrasser les
femmes lorsqu’on les salue, lui déplaît, c’est profaner le baiser; les
hommes eux-mêmes n’y gagnent pas: pour trois belles qu’ils embrassent
il leur en faut embrasser cinquante laides (SOCRATE), 259.--Il approuve
que, même avec des courtisanes, on cherche à gagner leur affection
afin de ne pas avoir que leur corps seulement (les ITALIENS, la VÉNUS
DE PRAXITÈLE, un ÉGYPTIEN, PÉRIANDRE, la LUNE et ENDYMION), 259.--Les
femmes sont plus belles, les hommes ont plus d’esprit en ITALIE qu’en
FRANCE; mais nous avons autant de femmes d’exquise beauté et d’hommes
supérieurs que les Italiens. La femme mariée est, chez eux, trop
étroitement tenue, ce qui est d’aussi fâcheuse conséquence que de
leur laisser trop de licence, 261.--Il est de l’intérêt de la femme
d’être modeste et d’avoir de la retenue; même n’étant pas sages,
elles sauvegardent de la sorte leur réputation; la nature d’ailleurs
les a faites pour se refuser, du moins en apparence, car elles sont
toujours prêtes; par ces refus, elles excitent beaucoup plus l’homme
(les SARMATES, ARISTIPPE, THALESTRIS et ALEXANDRE), 265.--Il y a de
l’injustice à blâmer l’inconstance de la femme; rien de violent ne
peut durer et, par essence, l’amour est violent; d’autre part, c’est
une passion qui n’est jamais assouvie, il ne faut donc pas leur savoir
mauvais gré si, après nous avoir acceptés, s’apercevant que nos
facultés, notre mérite ne sont pas ce qu’elles attendaient de nous,
elles se pourvoient ailleurs (la reine JEANNE DE NAPLES, PLATON),
265.--Quand l’âge nous atteint, ne nous abusons pas sur ce dont nous
sommes encore capables, et ne nous exposons pas à être dédaignés,
267.--Montaigne reconnaît la licence de son style, mais il tient à ce
que son livre soit une peinture exacte de lui-même; et, bien qu’aimant
la modestie, il est obligé par les mœurs de son temps à une grande
liberté de langage qu’il est le premier à regretter (THÉODORE DE BÈZE,
SAINT-GELAIS), 269.--Il est injuste d’abuser du pouvoir que les femmes
nous donnent sur elles en nous cédant; à cet égard, il n’a rien à se
reprocher: il tenait religieusement les engagements pris avec elles,
en observait toutes les conditions, souvent au delà et plus même
qu’elles n’eussent voulu, 273.--Même dans ses plus vifs transports, il
conservait sa raison. Il estime qu’en pareille matière, la modération
doit être de règle; tant qu’on reste maître de soi et que ses forces
ne sont point altérées, on peut s’abandonner à l’amour; quand viennent
les ans, l’imagination, substituée à la réalité, nous ranime encore (le
philosophe PANETIUS, AGÉSILAS, ANACRÉON, SOCRATE), 275.--Dans l’usage
des plaisirs, l’esprit et le corps doivent s’entendre et s’entr’aider
pour que chacun y participe dans la mesure où cela lui est possible,
comme il arrive de la douleur, 279.--L’amour chez le vieillard que n’a
pas encore atteint la décrépitude, ranimerait le corps, obligerait à en
prendre plus de soin, ragaillardirait l’esprit, ferait diversion aux
tristesses et aux chagrins de toutes sortes qui l’assaillent; mais il
ne saurait exiger un amour réciproque; surtout qu’il ne s’adresse pas
à des femmes hors d’âge. A dire vrai, l’amour sans limites ne convient
qu’à la première jeunesse (BION, CYRUS, MÉNON, l’empereur GALBA, OVIDE,
EMONÈS de Chio et le philosophe ARCÉSILAS, HORACE, HOMÈRE, PLATON, la
reine MARGUERITE de Navarre, SAINT JÉRÔME), 281.--On voit souvent les
femmes sembler faire de l’amour une question de sentiment et dédaigner
la satisfaction que les sens peuvent y trouver, 285.--En somme, hommes
et femmes ont été pétris dans le même moule, et un sexe n’est guère en
droit de critiquer l’autre (PLATON, ANTISTHÈNE), 287.