GUTENBERG, _prenant le verre_.

Merci, charmante enfant. (_Il va pour boire, Marguerite arrête son bras,

prend le verre et jette l'eau._) Que faites-vous?

MARGUERITE.

Attendez! Il ne sera pas dit qu'en ce jour de fête, un malheureux n'aura

pas trouvé la charité dans notre village.

_Elle va remplir un verre de bière, et l'apporte à Gutenberg._

FRIÉLO.

Ah! merci, merci, mademoiselle l'aubergiste; Dieu vous rendra cela en

paradis.

MARGUERITE, _à Gutenberg_.

Comme vous êtes pâle et fatigué! C'est le besoin... la faim, peut-être?

Nous avons aujourd'hui du jambon, du pain frais et du vin à discrétion.

Je vais vous servir tout cela; et comme l'a dit le petit, Dieu me rendra

en paradis, mon pain et mon jambon. (_Marguerite va prendre un plateau

contenant du vin et deux verres, qu'elle va porter à Gutenberg et à

Friélo._) Tenez, bonnes gens, buvez, mangez, et prenez des forces, pour

continuer votre route. (_À Meyer, qui s'est levé, pour regarder manger

Gutenberg._) Regarde, mon père, avec quel appétit ils font honneur à

notre repas.

MEYER, _avec humeur_.

Oui, oui, un repas qui ne coûte rien, c'est toujours bon; mais ce n'est

pas aussi agréable pour l'aubergiste. (_À Gutenberg._) Vous savez qu'on

attend votre place, quand vous aurez fini. Ainsi, dépêchez-vous, si

c'est possible.

MARGUERITE.

Ah! mon père, tu ne peux donc pas être bon pour les malheureux, une fois

dans ta vie!

LES BUVEURS, _criant et appelant_.

De la bière!... du vin!... De la bière, donc, Marguerite!

MARGUERITE, _allant aux buveurs_[B].

Voilà! voilà!

_Elle sort par la droite, et revient, avec de la bière._

MEYER, _qui est resté près de Gutenberg_.

Comme ça, mon vieux, vous courez les pays avec votre charrette? Et

qu'est-ce qu'il y a dans votre charrette?

GUTENBERG.

Un matériel d'imprimerie... une presse... une casse, des formes et des

caractères.

FRIÉLO.

Dans les villages que nous traversons, nous faisons connaître à ceux qui

l'ignorent l'art de l'imprimerie, nouvellement inventé en Allemagne.

Cela intéresse quelques personnes, qui nous donnent, en échange, un

morceau de pain... comme vous l'avez fait tout à l'heure, mon bon

monsieur Meyer.

GUTENBERG.

Tu n'ajoutes pas, Friélo, que l'inventeur de l'imprimerie, c'est moi!

que je m'appelle Jean Gutenberg, et que je suis gentilhomme de Mayence!

MEYER, _surpris_.

Vous êtes l'inventeur de l'imprimerie! vous êtes gentilhomme! (_À

part._) Pauvre diable! On a raison... sa cervelle est détraquée.

(_Haut._) Eh bien, Monseigneur, eh bien, mon gentilhomme, achevez votre

somptueux festin, moi, je retourne donner à boire à mes vilains.

_Il va à la table de droite._

CORNÉLIUS.

Eh bien, vous avez parlé à cet homme?... Que vous a-t-il dit?

MEYER.

Ah! des folies!... Il prétend être gentilhomme, s'appeler Gutenberg, et

être tout bonnement l'inventeur de l'imprimerie!

CORNÉLIUS.

Voyez-vous ça! J'ai, en effet, entendu parler, à Mayence, d'un certain

Gutenberg; mais il n'était pas gentilhomme, il était orfèvre. Quant à la

prétention de ce pauvre diable d'avoir inventé l'imprimerie, ce n'est

pas à moi qu'on contera de ces sornettes.

MARGUERITE.

Oh! non, monsieur Cornélius, ce n'est pas à vous! à vous, le maître

d'école du village, que l'on contera de ces sornettes!... Vous êtes si

savant, monsieur Cornélius!

_Elle le regarde avec admiration._

CORNÉLIUS, _avec importance._

Je connais sur le bout du doigt toute cette histoire, et si vous le

voulez, je vais vous la dire, pour votre instruction et celle de vos

enfants. (_Les buveurs quittent la table, et font demi-cercle autour de

lui._) Voyez-vous, l'imprimerie a eu trois pères: d'abord Laurent

Coster, l'imagier de Harlem, qui a imprimé quelques volumes avec des

caractères mobiles. Ensuite, le célèbre Jean Fust, qui a imprimé des

psautiers, des missels, les _Offices de Cicéron_ et autres ouvrages, et

qui est mort de la peste, à Paris. Enfin, Pierre Scheffer, qui a

perfectionné la manière de fabriquer les caractères, et qui fut tué à la

prise de Mayence, par les troupes de notre prince, Adolphe de Nassau.

Nous avons, dans nos écoles, des exemplaires de tous les ouvrages dont

je viens de vous parler et je puis vous les montrer. (_Il tire de sa

poche trois volumes._) Voici d'abord un des petits volumes de l'imagier

de Harlem: _Lettres d'Indulgence_. Voyez: _imprimé par Laurent Coster, à

Harlem_. (_Ils regardent le volume._) Voici l'un des volumes imprimé

par Fust, à Mayence (_Il leur montre le livre._) et qui porte:

_Imprimerie de Fust, à Mayence_. Voici enfin, la bible imprimée par

Scheffer, à Mayence. Aucun livre imprimé ne porte, que je sache, le nom

de Gutenberg. Montrez-moi un seul livre portant la mention: _Imprimé par

Gutenberg_ et je vous donnerai raison.

MARGUERITE.

Oui, montrez-lui un livre imprimé par Gutenberg... (_Le regardant avec

admiration._) Comme il parle bien!... comme il est savant!

MEYER.

Alors, ce vagabond qui se prétend gentilhomme... Attendez, je vais lui

dire son fait! (_Il va à Gutenberg, qui est toujours assis à la table de

gauche._) Vous savez, mon vieux, que vous n'êtes pas plus gentilhomme

que ma pantoufle, et vous n'avez rien inventé du tout!... L'imprimerie a

eu trois pères... on n'en a qu'un, d'habitude, mais l'imprimerie est une

si grande dame qu'elle peut se donner le luxe de trois papas. Donc

l'imprimerie a eu pour premier papa Laurent... Laurent... enfin, un

marchand d'images.

GUTENBERG.

Laurent Coster, l'imagier de Harlem!... Tu dis vrai.

MEYER.

Le second papa a été le célèbre Fust, qui, étant à Paris, a inventé la

peste... (_Marguerite le tire par la manche._) C'est-à-dire, qui est

mort de la peste à Paris.

GUTENBERG, _d'un air concentré._

Continue!

MEYER.

Et son troisième papa, c'est Scheffer, qui a fait le siège de Mayence,

(_Même jeu de Marguerite._) c'est-à-dire qui a été tué au siège de

Mayence.

GUTENBERG, _d'un air plus concentré._

Après?

MEYER.

Après, c'est tout... (_D'un air d'importance._) Montrez-moi un seul

livre portant la mention: _Imprimé par Gutenberg_, et je vous donnerai

raison. Par ainsi, vieux farceur, vous nous avez conté des contes, et ce

que vous avez de mieux à faire, c'est de détaler d'ici... Je ne vous

reproche pas mon jambon, ni ma bière, mais enfin...

GUTENBERG, _se levant et éclatant._

Qui a dit que je ne suis pas l'inventeur de l'imprimerie? Qui a dit que

Fust et Scheffer ne sont pas des imposteurs et des voleurs d'idées? Qui

a dit que Gutenberg est menteur et traître? (_Il lève son bâton. Les

buveurs reculent. Cornélius, Meyer, et Marguerite, s'écartent et vont à

l'extrême droite[C]._) Je suis ici au milieu de mes ennemis, des ennemis

de Mayence, ma patrie. Je suis au milieu de ces hommes barbares et

cruels, qui ont envahi, à main armée, notre malheureuse ville, et qui

l'ont saccagée. Je suis au milieu de ceux qui ont brûlé mes ateliers,

causé ma ruine et tué Pierre Scheffer! (_Il brandit son bâton._) Prenez

garde à vous, gens de Nassau, Gutenberg, Gutenberg, de Mayence, que vous

avez ruiné, volé, perdu à jamais, Gutenberg vous menace et vous brave.

_Ils s'écartent davantage[C]._

MEYER.

Prenons garde, il est complètement fou!

FRIÉLO.

Mon cher maître, calmez-vous; on ne vous veut aucun mal!

GUTENBERG.

Je ne resterai pas plus longtemps dans le pays de Nassau. Nous avons

laissé à l'hôtellerie, ma femme, ma chère Annette: cours, Friélo, va lui

dire que je veux partir tout de suite, et ramène-la.

FRIÉLO.

L'hôtellerie où nous avons laissé dame Annette, est près d'ici. Dans un

quart d'heure, je vous l'amène.

_Il sort._

NOTES:

[A] Gutenberg, Friélo.

[B] Friélo, Gutenberg, Meyer, Cornélius, Marguerite, buveurs au fond.

[C] Friélo, Gutenberg, Meyer, Cornélius, Marguerite.

SCÈNE III

Les Mêmes, _moins_ FRIÉLO.

MEYER.

Je savais bien qu'il avait un coup de marteau, mais je ne le savais pas

enragé. Flattons sa manie. (_Allant à Gutenberg et le saluant._)

Monseigneur, monseigneur de Gutenberg, mon digne gentilhomme, mon

prince, on est allé chercher la princesse, votre femme, pour vous

ramener en pompe, dans le palais de vos pères. (_À part._) S'il n'est

pas content!

_Gutenberg est tombé sur le banc des buveurs à droite, comme absorbé

dans ses pensées._

CORNÉLIUS.

Laisse ce pauvre homme! Nous n'avons rien à craindre de lui; il est

maintenant abattu et sans forces.

MEYER.

Il est certain que Sa Seigneurie n'est pas en ce moment dans une passe

brillante!

SCÈNE IV

Les Mêmes, FRIÉLO.

GUTENBERG, _se levant_.

Eh bien, Friélo, ramènes-tu Annette?

FRIÉLO.

Hélas, mon maître, malheur sur malheur! Je n'ai plus retrouvé dame

Annette à l'hôtellerie. Elle venait de partir, en chargeant l'hôtelier

de nous annoncer son départ.

GUTENBERG.

Et, a-t-elle dit, au moins, en quel lieu elle se rend?

FRIÉLO.

Non!

GUTENBERG.

Oh! dernier coup de la fatalité qui m'accable! Annette, ma femme, qui

dirigeait mes pas chancelants dans la carrière de la vie, Annette, mon

soutien, mon guide, elle me quitte, elle m'abandonne! Et pourquoi? Ah!

le courage aura fini par lui manquer. Elle se sera fatiguée d'un si

long, d'un si constant dévouement, et elle sera partie, en m'abandonnant

à ma triste destinée. Et comment la blâmer? Une telle abnégation, si

longtemps continuée, n'est pas dans la nature humaine. On s'épuise en

efforts, en dévouement, mais une heure vient où les forces vous

manquent, pour continuer le sacrifice. Et l'on part; et l'on livre à son

désespoir, à sa faiblesse, le triste compagnon de sa vie misérable. Ah!

Friélo, je ne survivrai pas à ce dernier coup!... Je voudrais mourir!

_Il retombe, accablé, sur le banc, les mains sur ses yeux._

SCÈNE V

Les Mêmes, MARTHA.

_Elle entre par le fond droite, et vient près de Gutenberg._

FRIÉLO.

Levez les yeux, maître, et vous verrez que Dieu ne vous a pas abandonné.

L'un de vos anges gardiens s'est envolé, mais l'autre vous est resté

fidèle.

MARTHA, _à Friélo_.

Oui, cher Friélo, je viens encore protéger et défendre ton maître. Mais

n'accusez pas Annette d'ingratitude et d'oubli. C'est elle qui, en

passant devant la succursale du couvent de Sainte-Claire, établie à

Wiesbade, m'a prévenue de son départ, m'en a expliqué les raisons, qui

n'ont rien que d'heureux, et m'a chargée de la remplacer auprès de

Gutenberg. J'ai pour mission de vous ramener tous deux à Mayence! (_À

Gutenberg qui, pendant la réplique précédente, a regardé avec surprise

Martha, cherchant à la reconnaître._) Vous avez entendu, messire Jean,

nous allons partir; je vous ramène à Mayence. Vous allez rentrer, et

pour ne plus la quitter, dans votre ville natale.

GUTENBERG[A].

Un ange est descendu du ciel, pour prendre par la main le vieillard

abattu sous les coups de l'infortune, pour l'arracher au désespoir et à

la mort. Mais pourquoi ce messager céleste prend-il la voix et les

traits enchanteurs de la jeune fille qui fut l'amour et la passion

sereine de ma jeunesse? Fille de Laurent Coster, enfant du maître vénéré

qui forma mon esprit et m'ouvrit la carrière, tu portes les habits des

saintes femmes vouées au culte de Dieu. C'est pour me dire, n'est-ce

pas, que tu vas me transporter dans les sphères célestes, et m'amener

aux pieds du Seigneur? (_Il se lève._) Merci à toi, noble envoyée des

divines phalanges. Je suis prêt à te suivre!... J'ai hâte de mourir,

pour que tu m'emportes sur tes blanches ailes, au sein de l'éternelle

clarté, dans l'infini des cieux!...

MARTHA.

Il ne me reconnaît pas! Une longue série de malheurs, la misère, les

souffrances de l'exil, ont altéré sa raison. C'est à nous de consoler,

d'apaiser, de rendre à elle-même cette âme meurtrie. Je ne faillirai pas

à cette dernière et suprême mission. Annette m'a chargée de ramener à

Mayence le pauvre Gutenberg. Partons, Friélo, et que Dieu nous conduise!

_Ils sortent, Gutenberg posant les bras sur les épaules de Martha et

de Friélo._

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Martha, Marguerite, Cornélius.

HUITIÈME TABLEAU

LE RETOUR À MAYENCE

_Même décor qu'au premier acte. On a seulement supprimé les deux

enseignes. Banc de pierre, à droite._

SCÈNE PREMIÈRE

ANNETTE, _puis_ HÉBÈLE.

ANNETTE, _sortant de la maison du Taureau-Noir_.

Mettez tout bien en ordre. Nettoyez les vitraux de la grande salle et

les cuivres des cuisines. Pour le reste, attendez mon retour.

_Elle descend en scène, et rencontre Hébèle, venant par le fond[A]._

HÉBÈLE.

Je viens d'apprendre ton arrivée, et j'accours te demander pourquoi tu

reviens seule, et où tu as laissé mon pauvre frère?

ANNETTE.

Depuis la ruine et l'incendie de notre imprimerie, à Mayence, nous

errions, Gutenberg et moi, à travers l'Allemagne, pauvres, malheureux,

et ayant souvent besoin de recourir à la charité publique. Mon mari

transportait avec lui son vieux matériel d'imprimerie, et nous vivions

de quelque semblant de travail, accordé par la pitié. Mais, le plus

souvent, nous ne rencontrions que des refus, des risées ou des menaces,

et les pierres du chemin auraient été tout aussi utiles à transporter,

que notre attirail d'imprimerie. Nous étions à Wiesbade lorsque j'appris

que Diether d'Yssembourg, venait d'être rétabli sur le trône

archiépiscopal de Mayence, redevenue, comme auparavant, ville libre de

l'Empire.

HÉBÈLE.

Oui, la mort du pape Pie II, en 1464, suivie de celle du comte Adolphe

de Nassau, a permis que les réclamations des habitants de Mayence

fussent écoutées par le Conseil de l'Empire, et, finalement, notre

bien-aimé Diether d'Yssembourg est revenu à Mayence, ramenant avec lui

nos libertés municipales.

ANNETTE.

Dès que cet heureux événement me fut connu, je m'empressai de quitter

Wiesbade, pour venir exposer à notre prince bien-aimé la situation

lamentable du créateur de l'imprimerie, de Gutenberg, qu'il a toujours

affectionné. En partant, je confiai mon mari aux soins dévoués de soeur

Martha, qui se chargea de le guérir et de le ramener à Mayence.

HÉBÈLE.

De le guérir!

ANNETTE.

Oui, le malheur, les persécutions répétées, le désespoir d'avoir tout

perdu dans l'incendie de son imprimerie, avaient un moment altéré sa

raison; mais les soins attentifs de Martha l'ont bientôt rendu à

lui-même. Le prince a écouté avec le plus vif intérêt le récit de ses

infortunes, et il a pris ses dispositions pour rendre toute justice à

Gutenberg, dès son retour. Je me rends à son palais; viens avec moi, je

te dirai en chemin mes projets et mes espérances.

_Elles sortent par le fond gauche._

NOTES:

[A] Annette, Hébèle.

SCÈNE II

GUTENBERG, _avec une barbe blanche_, MARTHA, FRIÉLO, _ayant chacun sur

l'épaule le bras de Gutenberg_[A].

MARTHA.

Dieu soit loué! nous voici enfin au terme du voyage! Nous avons été

assez heureux pour rendre à la santé, à la raison, le pauvre Gutenberg.

Friélo, je te le confie, et je rentre au couvent.

_Elle sort par la gauche._

FRIÉLO. _Il conduit Gutenberg près du banc de pierre à droite, et le

fait asseoir sur le banc._

Marcher un jour, marcher le lendemain, marcher encore, quel métier pour

des jambes qui n'ont plus vingt ans! Et dire que nous revenons aussi

pauvres que nous sommes partis!... et de plus, très fatigués!... Enfin,

voilà la maison du _Taureau-Noir_, et, j'espère bien, cette fois, que

nous allons nous y arrêter pour le reste de nos jours!

_Il entre dans la maison du Taureau-Noir_.

GUTENBERG, _seul_. _Il se lève et paraît rencontrer peu à peu les

lieux._

Je te salue, ô maison paternelle!... Plus de vingt ans se sont écoulés,

depuis le jour où, pour la première fois, je dis adieu à tes vieux

murs!... Pages envolées, de ma vie, que j'aime à vous relire en face de

ces lieux paisibles où s'écoula mon enfance! Je sens renaître ici tous

les souvenirs du passé, et, comme en un miroir fidèle, mon existence

entière se reflète à mes regards!... Mon départ de Mayence au milieu des

colères du peuple; mon séjour dans l'atelier de Laurent Coster, à

Harlem; mes veilles, mes longues études, et l'amour ingénu de Martha,

reviennent à ma pensée. Mais je vois aussi s'évanouir, l'un après

l'autre, tous mes rêves de bonheur! Mon cher Dritzen frappé de mort à

mes côtés, et le traître Fust, s'emparant de mon secret. Scheffer, tué à

son tour, et mes ateliers consumés par les flammes; enfin, ma vie

errante à travers l'Allemagne, et cette longue période, où, nouveau

Bélisaire, j'implorais la pitié et l'aumône des passants!... Avec quelle

émotion je revois les lieux où s'écoula ma jeunesse. Le nid de cigognes

que j'ai laissé au moment de mon départ, est encore suspendu à la

corniche de cette tour. Les petits, devenus grands, sont partis; mais

plus heureux que moi, ils sont plusieurs fois revenus, battant des

ailes, pour nourrir des générations nouvelles. Jeunesse, illusions,

amour et gloire, j'ai tout laissé sur la route épineuse de la vie...

Ainsi, la souffrance et le malheur sont, ici-bas, la récompense de ceux

qui se dévouent au progrès de l'humanité! Pendant que l'Europe entière

s'enrichit de ma découverte, je rentre brisé, sans ressources et sans

espoir, dans ma ville natale.

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Martha.

SCÈNE III

GUTENBERG, ANNETTE, FRIÉLO, HÉBÈLE, _Annette et Hébèle entrent par le

fond gauche_.

ANNETTE, _courant à Gutenberg_.

Je viens d'apprendre ton arrivée, et je ne me sens pas de joie.

_Elle l'embrasse[A]._

HÉBÈLE.

Mon bon frère! que je te presse à mon tour dans mes bras!

_Elle l'embrasse._

GUTENBERG.

Chère soeur jamais plus lamentable voyage, ni plus triste retour!

ANNETTE.

Oui, Friélo, m'a raconté vos dernières étapes. La misère, la tristesse,

les privations, ont été vos compagnons de route, depuis Wiesbade

jusqu'ici. Ton âme est abattue, ton corps est fatigué, ton visage est

vieilli, et tes habits sont usés; aucun cortège ne fête ton retour, ton

escarcelle est vide, et ta tête est blanchie par le travail et le

malheur. Mais tu as su rester digne, indépendant, loyal et sincère. Qui

donc pourrait se dire aussi riche que toi? Cependant, ne perds pas

courage; car si j'en crois mes pressentiments, l'heure qui t'apportera

la fortune, la gloire et le repos, n'est pas éloignée.

GUTENBERG.

Ah! ma pauvre Annette! Tu as conservé toutes les illusions de la

jeunesse. Mais moi, j'ai tant souffert que j'ai perdu jusqu'à

l'espérance. Si tes beaux rêves se réalisaient jamais, je ne serais plus

sur la terre, pour en jouir.

ANNETTE.

Et la devise de ta famille: _Rien ne me résiste!_ l'as-tu donc oubliée?

Cette devise est aussi celle de l'art que tu as fondé. C'est la devise

de la vérité, de l'intelligence et du courage... elle ne peut mentir!...

Apprends donc que si je t'ai quitté si brusquement à Wiesbade, c'est que

je venais de recevoir la nouvelle du retour de notre souverain, Diether

d'Yssembourg, dans sa bonne ville de Mayence, et que j'avais hâte de

rappeler au prince tes titres à sa reconnaissance.

GUTENBERG, _avec doute_.

Mais que peux-tu avoir obtenu?

NOTES:

[A] Hébèle, Gutenberg, Annette.

SCÈNE IV

Les Mêmes, Friélo, _arrivant en courant, par le fond, gauche_.

FRIÉLO[A].

Mon maître! mon cher maître! Je ne sais comment on a appris votre

retour; mais vos anciens ouvriers, les bourgeois, les seigneurs, tout

Mayence enfin, s'apprête à venir vous souhaiter la bienvenue[B]. Les

visages ont tous un air de fête qui vous réjouit le coeur. Cela m'a fait

pleurer. Je croyais qu'il n'y avait que le chagrin qui fît couler des

larmes. Il paraît que le bonheur produit le même effet. Enfin, je pleure

et ris tout à la fois.

_Il remonte au fond gauche._

ANNETTE, _pressant les mains de Gutenberg_.

Ce jour mémorable effacera tous les tristes souvenirs du passé!

FRIÉLO.

Voilà le peuple, avec ses habits de fête; voilà le Prince Électeur, avec

sa belle cape; voilà le docteur Conrad Hummer, Syndic de Mayence, avec

sa longue robe. Ah! doux Jésus, les larmes n'empêchent d'y voir clair!

C'est bête de pleurer comme ça, quand on est si content!

NOTES:

[A] Friélo, Annette, Gutenberg, Hébèle.

[B] Friélo, Gutenberg, Hébèle, Annette.

SCÈNE V

Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG, CONRAD HUMMER, Ouvriers Imprimeurs,

Peuple.

_Entrée générale par le fond gauche: Diether, Conrad, Soldats,

restant au fond._

PEUPLE _et_ OUVRIERS.

Vive Gutenberg! vive Gutenberg!

DIETHER D'YSSEMBOURG, _tenant un parchemin_[A].

Gutenberg, ta digne et vaillante épouse m'a raconté les malheurs qui

t'ont si longtemps poursuivi, et l'état de détresse où t'a réduit la

prise et l'incendie de notre bonne ville. Je sais que, depuis plusieurs

années, le créateur de l'imprimerie, vit, errant et malheureux à travers

l'Allemagne. Rétabli, comme par miracle, à la tête de notre cité, je

veux rendre justice au mérite de tous, et j'ai à coeur de reconnaître

les services que le plus illustre des enfants de Mayence a rendus à sa

patrie et à l'humanité... Gutenberg, malgré les tentatives que Fust et

Scheffer ont faites pour s'approprier ta découverte, je tiens à te

proclamer devant tous l'inventeur de l'imprimerie, et je t'assure, par

ce décret, une pension pour le reste de tes jours.

_Il donne le parchemin à Gutenberg._

GUTENBERG.

Ah! monseigneur!

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Je te nomme, en même temps, premier gentilhomme de mon palais. (_Il

prend un collier des mains de Conrad, et le passe au cou de Gutenberg,

qui a mis genou en terre._) Je ne connais personne qui soit plus digne

que toi de porter ces insignes, destinés à signaler, parmi mes

gentilshommes, celui que j'honore le plus.

GUTENBERG, _se relevant_.

N'est-ce point un rêve? Que de bienfaits, monseigneur!... (_Tendant la

main à Annette._) Je vois que tu as plaidé ma cause avec éloquence!

ANNETTE.

Je n'ai fait que demander justice pour toi!

NOTES:

[A] Friélo, Conrad, Diether, Gutenberg, Annette, Hébèle.

SCÈNE VI

Les Mêmes, MARTHA, _entrant par la gauche, deuxième plan_.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Quelle est cette religieuse?... Son visage inspire la sympathie... (_À

Martha._) Qui êtes-vous?

MARTHA.

Martha, soeur de Sainte-Claire, fille de Laurent Coster, l'imagier de

Harlem!

GUTENBERG.

Je vous remercie, Martha, d'être venue joindre à mon triomphe le

souvenir de mon vieux maître. (_En se découvrant._) Rendons tous ici

hommage à la mémoire de Laurent Coster. Aucun de nous ne doit oublier

que l'imprimerie a eu pour berceau l'humble imagerie de Harlem.

MARTHA.

Je suis heureuse de cet hommage rendu à la mémoire de mon père; mais ce

n'est pas pour cela que je me présente à notre souverain. Je suis soeur

du couvent de Sainte-Claire, mais je n'ai pas encore prononcé mes voeux:

je suis toujours simple novice. C'est pour cela que j'ai pu être envoyée

en mission en divers pays, tantôt à Paris, pour soigner les pestiférés,

tantôt à Mayence, ou dans le duché de Nassau, pour y panser les blessés

et prodiguer les secours de la religion aux victimes de la guerre. Mais

aujourd'hui, ma mission est terminée. Gutenberg est maintenant heureux

et honoré dans sa patrie. Les portes du cloître peuvent donc se fermer

sur moi. Je peux dire au monde et à ceux que j'ai aimés un éternel

adieu. Et je viens vous dire, à vous, prince de l'Église:

«Daignerez-vous placer, de vos propres mains, sur mon front, le voile

sacré?»

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Oui, Martha Coster, c'est avec bonheur que je présiderai la cérémonie de

votre prise de voile!

_Martha baise la main du prince._

GUTENBERG, _avec douleur_.

Hélas! ma chère Martha! Adieu! pour toujours!

_Martha lui donne la main, s'incline devant le prince, et sort, par

la gauche._

DIETHER D'YSSEMBOURG, _mettant la main sur l'épaule de Gutenberg_.

Et maintenant, messire Gutenberg, à mon palais! Je veux qu'aujourd'hui

même, vous y preniez le rang de mon premier gentilhomme!

LE PEUPLE _et_ LES OUVRIERS.

Vive Gutenberg!

GUTENBERG.

Non, mes amis, vive l'imprimerie, l'imprimerie mère du progrès, mère de

la science et de la liberté!

FIN

Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux · 第 6 / 6 段