Ce que tu m'as fait?... Il demande ce qu'il m'a fait! Mais tu as voulu,
traître, détruire mon corps et mon âme! Et cela pour la soif de l'or,
par l'appât du gain!... Parce que j'avais refusé de te livrer mon
invention, tu as ourdi contre moi le plus noir des complots. Tu as
envahi, la nuit, à main armée, mon tranquille atelier. Tu as fait
assassiner mon ami, le pauvre Dritzen, qui a expiré sous mes yeux. Et si
je n'ai pas succombé, comme lui, je le dois à un ange du ciel, qui est
apparu pour me défendre... Et n'ayant pu me tuer, tu as entrepris de
tuer ma découverte... Tu fabriques des livres, et tu viens, en plein
Paris, à la face du ciel, déclarer que les livres imprimés n'existent
pas, et que l'art de l'imprimerie est un mensonge! Ces livres que tu as
fabriqués à Mayence, avec tes ouvriers, qui étaient les miens, tu les
vends audacieusement comme des manuscrits... Voilà ton nouveau crime,
Fust! C'est pour cela que tu vas mourir.
_Il tire son épée. Les deux Zum rentrent par la gauche[B]._
FUST, _fléchissant les genoux, et s'asseyant sur le canapé_.
Qu'est-ce que j'éprouve donc?... Je respire à peine... une sueur glacée
couvre mon corps.
GUTENBERG.
Ah! tu trembles, tu pâlis, tu as peur de la mort!
FUST.
Tu ne me connais pas, Gutenberg. Ce n'est pas la crainte de ton épée, ce
n'est pas la peur de la mort, qui me fait pâlir et trembler.
GUTENBERG.
Qu'est-ce donc?
FUST.
Ce matin, j'étais allé porter, sur sa demande, quelques manuscrits au
médecin de l'Hôtel-Dieu, Mannoury. On m'a fait traverser, pour arriver à
lui, une salle pleine de malades. La souffrance, les cris de douleur et
d'agonie, remplissaient ce lieu funeste. «Quelle est donc la salle que
nous traversons?» ai-je demandé à l'homme qui me conduisait. Et il m'a
répondu. «C'est la salle des pestiférés.» J'ai reculé d'horreur, j'ai
perdu connaissance... En ce moment, venait derrière moi une civière,
emportant le corps d'une malheureuse victime de l'épidémie. Je suis
tombé à la renverse, sur ce corps glacé, et, j'en frémis encore, il m'a
semblé que ce cadavre m'enlaçait de ses bras de marbre, et qu'il me
donnait le baiser de la mort!... Je suis sorti, éperdu, à demi fou de
terreur, croyant toujours sentir sur mes lèvres le funèbre baiser du
pestiféré de l'Hôtel-Dieu... Et maintenant, tes menaces, tes
emportements, ta fureur, tout cela m'accable, m'oppresse. Je souffre, je
souffre horriblement et je sens que j'ai rapporté de l'hôpital, la
maladie terrible... la peste!...
_Il retombe sur le canapé._
ZUM.
La peste!...
LE PETIT ZUM.
Sauve qui peut!
_Ils sortent, avec les signes de la plus vive terreur._
FRIÉLO, _à Gutenberg_.
Viens donc, maître!...
_Gutenberg l'écarte du geste. Friélo sort, en courant._
GUTENBERG.
Étranges créatures que nous sommes! Tout à l'heure, je voulais tuer cet
homme, et maintenant que je le vois haletant, accablé, un pied dans la
tombe, je voudrais le sauver. (_Il remet son épée au fourreau.--À
Fust._) Tu le vois, seul je suis resté. Mon coeur s'amollit au spectacle
de tes souffrances, et je demeurerai près de toi, pour te faire donner
les soins qui te sont nécessaires.
FUST.
Béni sois-tu, Gutenberg! Malheur à moi de t'avoir méconnu, et de t'avoir
si longtemps poursuivi de ma haine! Pardonne-moi, je t'en supplie, mes
torts envers toi. Que je ne paraisse pas devant Dieu, chargé de ton
mépris et de ta malédiction.
GUTENBERG.
Du fond du coeur, je te pardonne! Que Dieu reçoive ton âme en son saint
paradis.
FUST, _à part_.
Ah! la vengeance! la vengeance! (_Haut._) Ce n'est pas assez de tes
paroles, ami Gutenberg. Je veux que tu me donnes le baiser du pardon...
Je veux, pour être bien sûr de tes sentiments, que tu me permettes de
t'embrasser... de t'embrasser comme un fils. (_À part._) Ah! qu'il
vienne! qu'il vienne, et que je lui rende le baiser mortel du pestiféré
de l'Hôtel-Dieu!
NOTES:
[A] Friélo, Gutenberg, Fust.
[B] Petit Zum, Zum, Friélo, Gutenberg, Fust.
SCÈNE VI
FUST, GUTENBERG, MARTHA. _Elle entre par le fond[A]._
GUTENBERG.
Eh bien! puisque tu demandes cette consolation suprême...
_Il fait un pas vers Fust, Martha l'arrête._
MARTHA.
Que fais-tu?... Ne comprends-tu pas que c'est la mort que ce misérable
t'offre dans son fatal baiser!...
GUTENBERG.
Serait-il vrai?... une dernière perfidie... Et j'allais en être
victime... Merci, Martha, vous m'avez sauvé une fois encore... Mais
comment vous trouvez-vous ici?
MARTHA.
On a demandé, au couvent de Sainte-Claire de Mayence, quelques
religieuses, pour aller soigner les pestiférés de Paris; et je suis
partie, avec quelques autres soeurs. Tout à l'heure, on est venu
chercher une religieuse, pour donner des secours à un mourant, et
j'accours. Je me charge de cet homme. Laissez-moi le conduire dans sa
chambre.
GUTENBERG.
Vous m'écartez de lui, et vous allez vous exposer vous-même à la
contagion?
MARTHA.
Oh! moi, c'est différent! Les filles de Dieu qui se dévouent aux malades
et aux mourants, ont fait d'avance le sacrifice de leur vie. Quand l'une
d'elles meurt, une autre la remplace. Sa mission est finie ici-bas; une
nouvelle soeur remplira son office. C'est à peine si l'on s'en aperçoit,
car c'est le même costume et presque la même personne, qui assiste le
malade... Dieu la voit, cela suffit!
GUTENBERG.
Tes paroles me remplissent d'admiration et de respect, Martha. Je ne
veux pas que seule tu t'exposes au danger. Laisse-moi prendre une part
des soins à donner à ce malade.
_Il passe derrière Martha, et fait lever et sortir, avec Martha, Fust,
qui se tient à peine.--Ils sortent par la droite, Fust regardant
Gutenberg avec un mélange d'admiration et du remords._
NOTES:
[A] Gutenberg, Martha, Fust.
SCÈNE VII
ANNETTE, SCHEFFER.
_La scène reste vide pendant quelques instants; puis Scheffer et
Annette entrent ensemble par le fond[A]._
SCHEFFER.
Quel bonheur pour moi, dame Annette, de vous voir ici! Vous avez donc
accompagné à Paris, Gutenberg?
ANNETTE.
Nous sommes arrivés ce matin, et Gutenberg n'a pas voulu tarder un
instant de se rendre chez Fust. Quant à moi, je suis restée quelques
heures à l'hôtellerie, pour prendre un peu de repos, et quitter ma
toilette de voyage... Et me voilà!... Que se passe-t-il ici? J'ai vu, en
arrivant, tous les visages renversés.
SCHEFFER.
La maison est, en effet, en proie à l'agitation, au vertige. Fust vient
d'être atteint de la peste; il est moribond.
ANNETTE.
Que m'apprenez-vous?
SCHEFFER.
Dame Annette, les moments sont précieux. Je ne trouverai peut-être pas
une autre occasion de vous voir, de vous parler sans témoin...
Laissez-moi donc vous dire ce qui remplit mon coeur...
ANNETTE.
Parlez!
SCHEFFER.
Voilà huit ans que je vous vis pour la première fois. J'étais alors,
vous le savez, calligraphe dans l'imprimerie de Gutenberg, au couvent de
Saint-Arbogast. Tous les jours, vous vous occupiez activement des
travaux de l'atelier, et tous les jours, j'admirais votre haute et
sereine intelligence; je m'enivrais de la douceur et de l'éclat de vos
regards.
ANNETTE.
Scheffer![B]
SCHEFFER.
Comment aurais-je pu rester insensible à votre beauté, au charme de
votre voix, aux mille perfections qui vous élèvent au-dessus des autres
femmes? J'étais désolé de vous voir, vous si belle, si jeune encore,
languir sous la froideur d'un époux usé par les soucis, plus encore que
par l'âge, et qui ne pouvait vous donner ni fortune ni amour.
ANNETTE, _avec force_.
C'est pour cela sans doute, que seul de tous nos ouvriers, tu sortis du
couvent? C'est pour cela que, dans la nuit même qui suivit ton départ,
les sbires du tribunal criminel nous surprenaient, pillaient nos
ateliers, massacraient le pauvre Dritzen, et consommaient notre ruine!
Ôte-toi de mes yeux! Tu n'es qu'un artisan de crime et de trahison.
SCHEFFER.
Ah! ne m'accusez pas. La fatalité a fait tout le mal. J'étais fou, fou
d'amour et de jalousie. Je ne pouvais plus vivre en vous voyant sans
cesse aux côtés de l'homme que je haïssais, parce qu'il était votre
époux. D'ailleurs, il était bien vrai que ma mère m'appelait, pour
recueillir son dernier soupir. C'est pour ce double motif que je
demandai à vous quitter. Le malheur voulut que Fust apprît ma sortie du
couvent. Il vint aussitôt me trouver, il m'accabla de questions, de
demandes, de promesses... Que vous dirai-je? J'avais la tête perdue et
de mon amour inavoué, et de la mort imminente de ma mère. Fust tira de
moi quelques paroles, quelques indications, qui lui étaient du reste,
bien peu nécessaires, avec sa résolution d'agir par la violence autant
que par la ruse... Il y a longtemps que j'ai expliqué tout cela à votre
époux, et qu'il m'a pardonné... Mais, je vous en supplie, dame Annette,
l'heure me presse, laissez-moi, sans perdre de temps, achever ce qu'il
me reste à vous dire... Fust vient d'être frappé de la maladie terrible
qui désole Paris. En le voyant près d'expirer, en songeant que sa place
va être libre dans l'imprimerie de Mayence, j'ai fait un rêve...
ANNETTE.
Un rêve?
SCHEFFER.
Oui, je rêvais au bonheur qui m'attendait si Gutenberg, à la place de
Fust, devenait mon associé dans l'imprimerie; s'il rentrait avec moi
dans ces ateliers, qui sont les siens, et dont l'a chassé la déloyauté
de son ennemi. Alors, et dans ce même rêve, dame Annette, je vivais sans
cesse près de vous, je m'enivrais de vos regards, de votre esprit. Vous
étiez la reine de ce monde de travailleurs et d'artistes; vous nous
inspiriez tous de votre ardeur, de votre ambition, de vos audaces... Et
tous, heureux et soumis, nous marchions ensemble à la gloire et au
bonheur.
ANNETTE.
Ce ne sont pas seulement des pensées coupables que tu exprimes là,
Pierre Scheffer, ce sont des pensées impies. Oublies-tu qu'il y a là
(_Elle passe et montre la chambre de Fust._)[C] un homme qui souffre et
qui meurt? Ce sont les dépouilles d'un mourant qui te préoccupent en ce
moment, et qui te dictent ces propositions déloyales... Mais tu te
trompes, Scheffer, et ton espoir n'est pour moi qu'une offense. Jamais,
jamais, entends-tu! je ne faillirai à mes devoirs!... Renonce donc à me
poursuivre des élans d'un amour coupable. Gutenberg fut ton protecteur
et ton maître, respecte sa femme.
SCHEFFER.
Croyez-vous donc que l'on commande à son coeur? Suis-je le maître de
vous oublier? Est-ce ma faute si votre seule présence, si votre voix
seule me troublent et m'enivrent? Quelle est la puissance qui pourrait
m'empêcher de tomber à vos pieds, et de vous répéter que mon coeur et ma
vie sont à vous à jamais?
_Il prend la main d'Annette, et se met à genoux._
NOTES:
[A] Scheffer, Annette.
[B] Annette, Scheffer.
[C] Scheffer, Annette.
SCÈNE VIII
SCHEFFER, ANNETTE, MARTHA, _sortant de la chambre de Fust_[A].
MARTHA, _qui a entendu les dernières paroles de Scheffer, à part._
Qu'ai-je vu?... Annette!... Scheffer!... Ah!... (_Scheffer se relève.
Haut, à Annette._) C'est vous, dame Annette, vous êtes arrivée dans un
triste moment.
ANNETTE.
Oui, Fust est en danger de mort. Comment se trouve-t-il?
MARTHA.
Plus d'espoir!... mais voici Gutenberg, que j'ai laissé près de lui.
SCÈNE IX
Les Mêmes, GUTENBERG, _entrant par la droite[B]._
ANNETTE.
Eh! bien?
GUTENBERG.
Tout est fini!
MARTHA.
À genoux, mes amis, et prions Dieu pour cette âme qui s'envole dans
l'éternité! (_Ils s'agenouillent._) Que la miséricorde céleste s'étende
sur celui que la grâce a touché à ses derniers instants: que Dieu
reçoive en son sein le pécheur repenti.
_Ils se relèvent._
SCHEFFER, _à Gutenberg_[C].
Puisque Dieu a jugé bon de rappeler à lui notre maître Fust, il n'y a
plus de raisons de laisser subsister entre nous la discorde et la haine.
Permets-moi donc, Gutenberg, de te dire: «Il y a, à Mayence, tout ce que
peuvent désirer tes justes ambitions. Là, s'exerce, dans toute son
ampleur, dans toute son activité, l'art auquel tu as voué ta vie.
L'imprimerie de Fust et Scheffer est veuve de l'un de ses chefs:
Gutenberg, veux-tu prendre la place de celui que Dieu vient de rappeler
à lui? Veux-tu concourir avec moi aux travaux qui nous illustreront
tous, en répandant dans le monde entier, les oeuvres de la science de la
littérature et des arts? Veux-tu rentrer en maître dans ces ateliers
d'où t'a banni un concours fatal de circonstances, que je déplore, et
auxquelles, tu le sais, je suis resté étranger?»
GUTENBERG.
Tes paroles sympathiques, cette proposition inattendue, l'horizon
nouveau que tu ouvres à ma pensée, tout cela m'éblouit, Scheffer.
Laisse-moi reprendre un moment mes esprits, et réfléchir à ton offre
amicale...
ANNETTE.
Et qu'est-il besoin de réflexions et de délais? Peux-tu te méprendre à
l'importance de l'offre généreuse que te fait l'amitié de Scheffer?
Peux-tu hésiter? Peux-tu faire attendre un moment ton acceptation? Où
trouveras-tu une occasion plus brillante et plus facile de te consacrer
au perfectionnement de l'art qui te doit sa naissance? (_À Scheffer._)
Oui, Scheffer, oui, j'en réponds pour lui, Gutenberg accepte avec
reconnaissance l'association que tu lui proposes.
GUTENBERG, _à Scheffer, en lui prenant la main_.
Eh! bien oui, j'accepte! Viens, ami; demain nous partirons pour Mayence.
_Ils sortent par la droite._
NOTES:
[A] Scheffer à genoux, Annette, Martha.
[B] Annette, Scheffer, Martha, Gutenberg.
[C] Annette, Martha, Scheffer, Gutenberg.
SCÈNE X
MARTHA, ANNETTE[A].
MARTHA.
Et moi, je dis, madame, que Gutenberg ne doit pas partir!
ANNETTE.
Il ne doit pas partir!... et pourquoi?
MARTHA.
N'insistez pas; je ne pourrai vous répondre. Seulement, dans l'intérêt
de tout ce qu'il a de plus sacré, de plus précieux au monde, que
Gutenberg n'habite jamais sous le même toit que Scheffer.
ANNETTE.
Mais, encore une fois, quel motif invoques-tu pour détourner mon époux
d'une carrière où tout l'appelle, son intérêt, ses goûts, l'avenir de
son art?
MARTHA.
Je n'ai rien à répondre.
ANNETTE.
Ainsi, tu viens te jeter au travers de nos projets, de nos plans
d'avenir, de fortune et de gloire, et tu ne veux donner aucune raison de
tes paroles!... Que veux-tu dire et que caches-tu sous tant de
réticences et de mystère?
MARTHA.
Je n'ai ni à me défendre, ni à accuser... Adieu, Annette.
_Fausse sortie._
ANNETTE, _prenant Martha par la main, et l'amenant au milieu du
théâtre_.
Soeur de Sainte-Claire, tu as aimé avant de prendre le voile, et celui
que tu aimais, c'était Gutenberg, celui qui est maintenant mon époux.
Pourquoi, je te le demande en secret, mes yeux dans tes yeux, mon regard
dans ton regard, pourquoi, ne veux-tu pas que Gutenberg retourne à
Mayence?... Est-ce parce qu'il ne t'y trouverait plus? Sous le voile de
la soeur Sainte-Claire sentirais-tu encore battre le coeur de l'imagière
de Harlem, et voudrais-tu être, comme autrefois, ma rivale d'amour?...
MARTHA.
Oui, j'ai aimé celui qui est aujourd'hui ton époux, et qui devait être
le mien; et depuis longtemps mon amour s'est transformé en une affection
profonde et douloureuse. Tu me demandes pourquoi je conseille qu'il ne
retourne pas à Mayence?... Je vais te le dire. C'est parce que son
honneur m'est plus cher que la vie, et que son honneur serait à la merci
de l'homme qui te poursuit...
ANNETTE.
De qui parles-tu?
MARTHA.
De Pierre Scheffer, qui t'aime, qui t'aime d'un amour insensé. Tu ne
l'ignores pas; car il te le disait tout à l'heure, et je l'ai vu à tes
pieds!
ANNETTE, _confuse et s'asseyant sur le canapé_.
Ah!
_Elle se cache la figure dans ses mains._
MARTHA.
Tu finirais par succomber à cet amour. C'est donc pour toi, Annette,
autant que pour Gutenberg, que j'ai parlé... Maintenant j'ai tout dit,
j'ai rempli mon devoir, j'ai agi selon ma conscience et mon coeur: le
reste à la grâce de Dieu!
_Elle sort par le fond, Annette tombe sur le canapé._
NOTES:
[A] Martha, Annette.
ACTE QUATRIÈME
CINQUIÈME TABLEAU
ARCHEVÊQUE ET SOLDAT
_L'intérieur de l'imprimerie de Scheffer et de Gutenberg à
Mayence.--Porte au fond.--À gauche de la porte, une presse.--À
droite de la porte, une armoire.--Au premier plan, à gauche, un
bureau.--Au premier plan, à droite, une table.--Au deuxième plan, à
droite, une fenêtre.--Portes latérales._
SCÈNE PREMIÈRE
ANNETTE, HÉBÈLE, FRIÉLO.
_Au lever du rideau, Annette range sur le bureau à gauche. Friélo
est devant la presse. Hébèle entre par la porte du fond, et va
ranger sur la table, à droite._
HÉBÈLE.
Quelle activité, aujourd'hui, chère Annette, dans l'imprimerie de
Gutenberg et de Scheffer! Tout le monde est occupé et tout le monde est
content.
ANNETTE.
Oui, leur association a merveilleusement réussi. Les livres qui sortent
de leurs presses font l'admiration de l'Allemagne, et Mayence est
justement fière d'avoir été le bureau de cet art.
HÉBÈLE.
On tire aujourd'hui la dernière feuille de la Bible. Mon frère a décidé
que le tirage de cette feuille serait fait avec quelque solennité, et
qu'un banquet fraternel réunirait ensuite tous les ouvriers de
l'imprimerie.
SCÈNE II
ANNETTE, HÉBÈLE, FRIÉLO, GUTENBERG, _ensuite_ Ouvriers imprimeurs, _en
habits de fête, des bouquets à la boutonnière[A]._
GUTENBERG, _à Friélo_.
Friélo, va prévenir les ouvriers que tout est prêt, et que nous les
attendons.
_Friélo sort par le fond._
ANNETTE.
Je présiderai au festin, et tu resteras ici, avec Scheffer. C'est bien
là ce qui est convenu?
GUTENBERG.
Parfaitement.
FRIÉLO, _précédant les ouvriers_.
Par ici, camarades.
_Les ouvriers entrent par la gauche, et se rangent des deux côtés du
théâtre._
GUTENBERG[B].
Mes amis, il ne manque plus qu'une feuille à notre Bible, et j'ai voulu
vous réunir, pour la faire tirer devant vous. (_On tire une feuille de
la presse, et Gutenberg la montre aux assistants, avec solennité._) La
voilà, cette dernière feuille! La Bible est achevée. L'éternelle lumière
de ce livre divin pourra désormais luire par tous les hommes. Remercions
le Seigneur qui a permis la création de l'imprimerie, et prions-le de
bénir les premiers ouvriers de cet art nouveau.
_Les hommes se découvrent et les femmes s'agenouillent, pendant que
Gutenberg montre la feuille de la Bible. Puis les femmes se
relèvent, Friélo prend la feuille des mains de Gutenberg, la plie et
la joint aux autres feuilles déjà pliées, pour en faire un volume._
ANNETTE.
Quel grand jour, que celui où tu as terminé le plus beau livre de ton
imprimerie, le chef-d'oeuvre qui fera vivre à jamais ton nom dans la
mémoire des hommes! Tes longs travaux, les recherches qui ont occupé ta
vie entière, sont ainsi récompensés. Tu trouvas le germe de cette
invention dans l'atelier de Laurent Coster, et tu as su le porter à sa
perfection. Aux ébauches de l'imagier de Harlem tu as substitué ce
chef-d'oeuvre, et le titre de créateur de l'imprimerie t'est justement
acquis.
GUTENBERG, _aux ouvriers_.
Et maintenant, mes amis, mes enfants, je veux qu'un banquet cordial
réunisse tous ceux qui ont contribué, par leur zèle, par leur
dévouement, par leurs labeurs, au succès de l'oeuvre que nous avons
accomplie. Les tables sont dressées dans la grande salle. Allons
célébrer, le verre en main, cette heureuse journée.
LES OUVRIERS.
Vive Gutenberg!
_Friélo ouvre la porte de droite, va aux ouvriers, les fait sortir et
les suit. Scheffer prend par la main Hébèle et la conduit à la porte de
droite. Gutenberg prend Annette par la main et lui fait signe de suivre
les ouvriers; Scheffer s'efface, pour la laisser passer._
NOTES:
[A] Annette, Friélo, Gutenberg, Scheffer, Hébèle.
[B] Annette, Gutenberg, Scheffer, Friélo, Hébèle, ouvriers au fond et
des deux côtés.
SCÈNE III
GUTENBERG, SCHEFFER[A].
GUTENBERG.
Les chers enfants! Quelle joie, quel orgueil ils éprouvent! Voilà des
instants qu'on n'oublie pas. (_À Scheffer._) Mais il ne faut pas que la
solennité de ce jour nous fasse perdre de vue les affaires. Travaillons,
ami Scheffer... On vient de me remettre, de la part de notre prince,
l'archevêque, ce manuscrit à composer!
SCHEFFER.
De la part du prince?... Ceci nous touche de près; car le sort de notre
ville et nos libertés municipales sont en jeu dans la situation critique
où se trouve notre digne souverain, Diether d'Yssembourg. Voyons de quoi
il s'agit. (_Il s'asseoit et lit._) «_À l'Empereur d'Allemagne, Frédéric
II, archevêque de Mayence, contre les attaques, violences et iniquités
de son voisin, le comte Adolphe de Nassau._» C'est une pièce que le
prince archevêque veut faire imprimer et publier, pour protester, devant
l'Europe, contre la guerre que lui a déclarée le comte de Nassau, et
pour réclamer de l'Empereur d'Allemagne, Frédéric II, des forces
militaires à opposer à celles de son ennemi.
GUTENBERG.
Et que dit notre cher souverain, dans sa protestation?
SCHEFFER, _parcourant des yeux le manuscrit_.
Il commence par rappeler la cause première du conflit armé qui règne
entre lui et le comte de Nassau.
GUTENBERG, _debout près de Scheffer, assis_.
La cause est assez connue, et d'ailleurs, fort singulière. C'est
l'archevêque de Mayence qui a le droit de convoquer les princes
d'Allemagne, quand il s'agit d'élire les empereurs; et c'est dans la
cathédrale de Mayence qu'a toujours lieu le couronnement de l'empereur
élu. Or, le pape Pie II, qui est bien le plus remuant, le plus intrigant
de tous les papes présents et passés, exigeait que notre prince électeur
s'engageât à ne jamais convoquer, sans son ordre à lui, le pape, le
collège électoral des princes d'Allemagne. Notre prince a répondu que si
le pape était maître à Rome, lui, Diether d'Yssembourg, était le maître
à Mayence; qu'il ne se mêlait point des querelles du pape avec les
Napolitains, les Toscans ou les Lombards, et qu'il entendait que le pape
n'intervînt point dans ses rapports avec les princes allemands.
SCHEFFER.
La réplique était juste, mais le pape Pie II, qui a passé sa vie à
batailler contre tous les souverains de l'Europe, et à se mêler à toutes
les intrigues des cours, n'était pas homme à s'arrêter devant les
protestations d'un archevêque. Par une bulle foudroyante, il a déposé
Diether d'Yssembourg, et institué à sa place, comme souverain de
Mayence, notre puissant voisin, le comte Adolphe de Nassau. (_Parcourant
les papiers._) Tout cela est rappelé dans cette pièce... Mais notre cher
souverain ajoute qu'il n'a pas voulu subir la décision pontificale. Il a
fait appel aux amis qu'il possède parmi les princes régnants de
l'Allemagne, et l'un d'eux, l'électeur Palatin, a mis à sa disposition
des armes et des troupes, pour les opposer à celles du comte de Nassau.
GUTENBERG.
Et de bonnes troupes, puisqu'il y a un an, le 14 septembre 1461, une
bataille rangée a eu lieu, sur les bords du Mein, près d'Heidelberg, et
que les soldats de Nassau ont été complètement battus par les nôtres.
(_Il se lève._) Victoire fâcheuse, peut-être, car le comte de Nassau,
furieux de sa défaite, et le pape, irrité d'une pareille résistance, ont
si bien manoeuvré qu'ils ont détaché de notre cause l'électeur Palatin.
Notre ancien allié nous a retiré ses troupes; de sorte qu'aujourd'hui,
nous en sommes réduits à nos propres forces, c'est-à-dire à la garde
civique, pour repousser les attaques des gens de Nassau.
SCHEFFER.
Tout cela est expliqué ici, et Diether d'Yssembourg conclut en demandant
à l'Empereur d'Allemagne, le prompt secours de forces militaires.
GUTENBERG.
Ce secours viendrait trop tard, car Adolphe de Nassau presse ses
armements; et comme nous n'avons, pour défendre la ville, que ses vieux
remparts et ses anciennes fortifications, je suis loin, ami Scheffer,
d'être rassuré sur le sort de Mayence.
_Il va au bureau à gauche._
SCHEFFER.
L'avenir me paraît, en effet, assez sombre pour nous. (_Il se lève et
frappe sur un timbre. Friélo entre par la droite, premier plan._)
Friélo, va porter ceci aux ateliers, et qu'on le compose sans retard[B].
FRIÉLO, _lisant le papier qu'on lui a remis_.