I.

«S'appeler don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez; avoir au juste

vingt-cinq uns, cinq pieds quatre pouces, deux beaux yeux, un air

martial rehaussé d'une magnifique paire de moustaches noires, plus le

grade d'enseigne de frégate dans l'armée navale de Sa Majesté catholique

(à raison de 50 piastres fortes par mois, ce qui ferait

incontestablement 600 piastres par an, si on nous payait); avoir titres

et qualités de créancier de la couronne pour trois années de cette

superbe solde; devoir, du reste, six fois autant; et d'autre part, être

la fleur des cavaliers d'Estramadure, la perle des manoeuvriers de

l'escadre, le rubis des académistes de toutes les Espagnes, et sans

contredit le plus amoureux des mortels jetés par le sort dans la cité de

la Havane, c'est, parbleu, bien quelque chose!...--C'est même un peu

plus que rien, attendu la ration que le manutentionnaire royal nous

délivre matin et soir.--Mais, pour tout blason, patrimoine, meubles et

immeubles présents et à venir, ne posséder que sa bonne mine et l'épée

d'un officier de fortune, si bien trempés que soient l'homme et la lame,

il faut, hélas! en convenir, ce n'est pas le Pérou! Non! me croira qui

voudra, les espérances ne sont pas belles, lorsqu'au résumé l'on n'a pas

un _maracedi_ vaillant à offrir à la fille unique de l'illustrissime don

Antonio Barzon, marquis de las Ermaduras y Famaroles, grand d'Espagne,

brigadier des années de sa Majesté, commandeur de ses ordres et

gouverneur général de l'île de Cuba et dépendances.--Il est vrai, par

exempte, que ledit seigneur est bien le père le plus brutal et le plus

maussade des hommes qu'ait produits notre chère patrie;--mais il est

encore plus vrai que je suis empressé, galant, bien fait de ma personne,

et fort amusant auprès des jeunes filles, surtout quand je les aime. A

quoi servirait une sotte modestie? De Pampelune à Cadix, de la Trinité

Espagnole à Mexico, Juana chercherait inutilement mon pareil. Or, sur

mon âme, je crois qu'elle le sait! Comment d'ailleurs expliquer

autrement sa tirade de ce soir en faveur des aventuriers, des

flibustiers et des corsaire?... Grave sujet livré à mes méditations, et

qui me décide à jouer quitte ou double le plus tôt possible.»

Tel est l'exorde et l'échantillon d'un long monologue que s'adressait

don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, au sortir du palais de son

excellence le gouverneur de la Havane.

Il était environ une heure du matin; les carrosses et les _rolantes_

roulaient à grand bruit dans les rues, éclairées seulement par les

torches des noirs esclaves qui accompagnaient leurs maîtres au logis. Ou

sait par quels motifs notre enseigne de frégate allait à pied et sans

escorte; aussi avait-il prudemment dégainé son sabre, suivant l'usage

des piétons; plus prudemment encore, il se tenait au milieu de la rue,

l'oeil et l'oreille au guet, surtout quand il s'agissait de traverser

quelque carrefour. D'épaisses vapeurs cachaient les étoiles, la lune

était nouvelle, et la police fort mal faite; autant de raisons pour ne

rêver que de l'esprit. Un bandit peu au fait des usages du Trésor royal

aurait pu espérer que la poche d'un officier de marine contenait, sinon

des quadruples et des doubles pistoles, au moins un nombre honnête de

gourdes et de piécettes à colonnes. Don Graviel tenait à n'exposer aucun

industriel nocturne à un triste mécompte, lui qui s'était vu dans

l'impossibilité de risquer un pauvre douro sur le tapis vert du

gouverneur. Cette cruelle nécessité l'avait rangé parmi les

infatigables: il n'avait pas manqué une seule danse havanaise, espagnole

ou française, pas un boléro, pas un fandango, pas un quadrille. Dona

Juanita lui en lit compliment:

«Je vous félicite, seigneur Badajoz, dit-elle, de votre brillante

ardeur, et je suis aise de vous voir renoncer au jeu.

--Comment pourrais-je chercher d'autres émotions lorsque j'ai le bonheur

d'être près de vous? Tous les trésors du monde ne valent pas un de vos

sourires, divine Juana; si j'avais les galions d'Espagne en mon pouvoir,

je les donnerais pour un de vos regards.

--Il fut nu temps, répondit Juanita en faisant allusion à une

conversation précédente, il fut un temps où les cavaliers ne se

bornaient pas à parler de galions dans les bals; ils savaient leur

courir sus en pleine mer.

--Si, pour vous plaire, il suffit d'être forban, j'y perdrai mon nom ou

je le serai avant huit jours,» répliqua don Graviel en retroussant sa

moustache.

Juana repart il d'un petit éclat de rire;

«Caramba! dit-elle, pour la rareté du fait, je vous mettrais volontiers

au défi, monsieur le matamore.

--Et je l'accepterais, aussi vrai que vous êtes la reine du bal et la

plus digne d'être adorée.

--Prenez garde qu'on vous entende, interrompit Juana en baissant la

voix; on croirait que je vous autorise à tant d'audace.

--Ne craignez rien, âme de ma vie, reprit don Graviel avec chaleur; on

me prendrait pour un fou d'oser parler ainsi à la fille du marquis de

las Ermaduras, et l'on ne se tromperait pas; je suis fou d'amour, fou à

lier! Je ne pense qu'à vous, je ne vis que de l'espérance de vous voir.

La nuit, à bord de la frégate, c'est à vous que j'adresse toutes mes

pensées, tous mes vieux, tous mes soupirs. J'ai fait en votre honneur

plus de cinquante sonnets que je ne vous offrirai pas, car ils ne valent

rien; mais j'ai fait aussi une petite romance que vous me permettrez de

vous apporter, n'est-il pas vrai, Juanita?

--Savez-vous, seigneur cavalier, murmura la jeune fille effrayée,

savez-vous que si mon père vous entendait, votre vie même serait en

péril?

--Et savez-vous, répliqua don Graviel, que lorsqu'on a résolu de se

faire forban, on se rit des colères de tous les gouverneurs du monde,

fussent-ils dix fois grands d'Espagne, et vingt fois plus sévères que

son excellence don Barzon?

--Comment? demanda Juanita.

--Ne faisiez-vous pas à l'instant l'éloge des aventuriers et des

corsaires? ne parliez-vous pas avec enthousiasme, il n'y a pas une

heure, des exploits des frères de la Côte? n'avez-vous pas soupiré en

disant: «Ah! si les Castillans d'aujourd'hui étaient gens de coeur, ils

prendraient leur revanche, et ce serait leur tour d'écumer la mer aux

dépens des ennemis!» Ces paroles, je vous jure, n'ont pas été perdues.

--Sérieusement? reprit la jeune fille d'un air moqueur.

--Sérieusement, Juana, comme je vous aime de l'amour le plus passionné!

--Silence donc! vous dépassez toutes les bornes ce soir; si vous

continuez, je ne danserai plus avec vous.

--Mille pardons, senorita, poursuivit l'enseigne d'un ton dégagé; ne

prenez pas votre mine boudeuse, vous savez que j'en raffole. Pour peu

une vous fronciez encore ce sourcil de madone, il n'y a pas

d'extravagances que je ne fasse... dût le seigneur don Barzon me couper

en quatre quartiers comme une pastèque!

--Vous êtes bien toujours le même, répliqua la rieuse jeune fille en

levant sur l'alférez ses grands yeux noirs; vous plaisantez quand vous

devriez être confus et repentant.

--En âme et conscience, si nous n'étions pas entourés de monde, je me

jetterais à vos pieds, j'implorerais à genoux mon pardon en portant à

mes lèvres cette jolie main que vous n'osez me retirer, car c'est à nous

d'aller en avant. Et, ma foi! j'aimerais encore mieux cette altitude que

celle dont il faut bien me contenter à présent.

--C'en est trop! taisez-vous! je l'ordonne!

--Quand je serai capitaine corsaire, vous serez, j'espère, moins cruelle

envers votre esclave.

--Peut-être, dit imprudemment la jeune fille, que la pantomime plaisante

de don Graviel désarmait malgré tous ses efforts pour lui imposer une

certaine retenue.

--Peut être! Je prends note de la réponse; d'ici à la fin de la semaine

il pourra être utile de vous la rappeler.

--Allons donc! trêve de menteries!

--Très-bien! dit légèrement don Graviel; à la messe de minuit, le jour

de Noël, vous verrez si je mens.

--Ah! c'est décidément le jour de Noël que vous passez capitaine

corsaire!

--Jusque-là permis à Votre Grâce d'en douter, mais alors...

--Alors, qu'adviendra-t-il, s'il vous plaît? demanda ironiquement la

jeune fille.

--Qui vivra verra!» répondit gravement don Graviel en la reconduisant à

sa place.

Puis comme les riches habitants, les dignitaires coloniaux et les dames

de la Havane se retiraient avec le cérémonial d'usage, le jeune alférez

s'esquiva discrètement, non sans avoir salué d'un amoureux regard la

charmante Juanita, qui fit semblant de ne l'avoir pas remarqué.

Après une multitude de digressions, don Graviel, qui poursuivait sa

route en brandissant son sabre, conclut en ces termes:

«Forban, corsaire, flibustier, soit! l'on ne peut être pendu qu'une

fois, et Juanita vaut bien qu'on en coure la chance!»

Le problème était loin d'être résolu, mais la détermination était prise;

restaient à trouver les moyens d'exécution. Or, le jeune enseigne

s'ingéniait à débrouiller un chaos de projets étranges, lorsqu'il crut

apercevoir dans l'ombre un individu caché sous un porche à peu de

distance du quai.

«Holà! cria don Graviel.

--Ah! c'est le lieutenant, dit avec humeur un homme qui remit dans sa

ceinture un énorme coutelas.

--Que diable faisais-tu là, maudit coquin? reprit l'officier; tu devrais

être au canot à m'attendre.

--Je vous attendais aussi, mon lieutenant; j'étais bien sûr que vous

passeriez par ici pour rallier l'embarcation.

--Mais enfin que faisais-tu sous cette porte cochère, maître Brimbollio?

--Rien, oh! rien du tout, seigneur Badajoz.

--Je parierais, brigand, que tu guettais l'occasion de dévaliser quelque

honnête bourgeois, Que signifie ce long couteau?

--Vous croyez donc qu'il y a des bourgeois honnêtes dans ce pays-ci? dit

le marin; ma foi, tant pis pour eux. S'il faut vous dire le vrai, je

cherchais le moyen de me procurer un peu de tabac. Être à la Havane, mon

officier, et n'avoir pas un misérable cigare à fumer une fois le temps,

ce serait capable de damner un saint du paradis. Si encore l'on nous

payait seulement un mois sur quatre, ou bien si l'on nous envoyait

croiser au large contre les Anglais, on prendrait patience.

--Camarade, dit l'officier qui se radoucit tout à coup, tu m'as l'air

d'avoir la conscience large.

--Sauf meilleur avis, mon lieutenant, le Trésor, qui ne nous paie pas,

doit l'avoir plus large encore. Je me serais contenté, je vous jure, de

la moindre chose, d'un demi-duro, d'une couple de piécettes, d'un real

au pis-aller. Il n'est pas défendu de demander l'aumône quand on est

pauvre.

--Oui! reprit don Graviel en riant, demander l'aumône un poignard à la

main, à deux heures de la nuit!

--C'est que les riches ont l'oreille et le coeur si durs!»

Maître Brimbollio était un vigoureux marin, taillé en Hercule, carré,

bronzé, velu, barbe et cheveux noirs tirant sur le roux, oeil fauve,

physionomie renfrognée; au demeurant excellent matelot et en possession

d'une grande influence sur le gaillard d'avant. Il faisait office de

second contre-maître à bord de la frégate la _Santa-Fé_, dont l'enseigne

don Graviel était quatrième lieutenant.

«Et tu aimerais, dis-tu, continua ce dernier, tu aimerais à appuyer la

chasse aux Anglais?

--Aux Anglais ou à d'autres, je n'ai pas de préférences. Si je parle des

Anglais, c'est parce qu'on est en guerre avec eux.

--Mais crois-tu que dans la frégate tu trouverais une quarantaine de

gaillards de ton avis?

--Je n'aurais qu'à lever le pouce pour en emmener cent cette nuit même.»

Don Graviel, pour toute réponse, lâcha un juron admirablement guttural.

«Oui, seigneur Badajoz, continua Brimbollio, d'un mot, d'un signe,

j'entraînerais les cent plus solides de l'équipage. Ah! mon Dieu! si

nous avions trouvé un officier pour nous commander, depuis longtemps

nous serions à courir bon bord avec ou sans la frégate: par malheur,

nous ne savons pas calculer le point, nous autres. Alors on se résigne,

on fait son petit service, et l'on attend.»

Chacun des deux interlocuteurs eût été bien aise de pouvoir lire sur les

traits de l'autre; mais il faisait nuit noire. Don Graviel en savait

assez, il restait sur ses gardes; maître Brimbollio s'était suffisamment

avancé.

[Illustration.]

«Si pour son mauvais destin, pensait-il, l'alférez Badajoz tourne contre

moi ce que je viens de lui dire, son indiscrétion lui coûtera cher!»

Un coup d'oeil jeté sur le coutelas fut le commentaire de cette agréable

réflexion, après laquelle le patron et l'officier embarquèrent dans le

canot.

La _Santa-Fé_ était mouillée fort loin de l'embarcadère; pour s'y

rendre, il fallait passer au milieu d'une foule de bâtiments marchands,

de négriers et de légers navires sur lesquels l'alférez laissait errer

des regards de convoitise. Il examinait surtout d'un oeil d'envie un

long brick-goélette ancré à l'écart. Le _Caprichoso_,--tel était son

nom,--avait l'avant effilé comme un poignard, le corps ras sur l'eau, la

mâture audacieusement inclinée sur l'arrière, le corsage noir, la

ceinture rouge. Il présentait on ne sait quelle analogie avec un reptile

ou un oiseau de proie, mais on aurait dit d'un dragon, d'un milan ou

d'une aigle de mer. La lueur phosphorescente de la marée montante qui se

brisait à son étrave permettait d'admirer la finesse de ses formes.

«Joli morceau de bois! murmura maître Brimbollio.

--Ses voiles sont-elles enverguées? demanda l'officier voix basse.

--Oui, capitaine,» répondit avec affectation le patron du canot.

L'enseigne tressaillit en s'entendant donner ce titre inaccoutumé.

Une demi-heure après, il faisait réveiller son ami Fernando Riballosa,

garde-marine, qui remplissait les fonctions de cinquième lieutenant sur

la _Santa-Fé_.

Fernando avait vingt-huit ans passés. À son début dans la carrière, il

s'était bercé de l'espoir de faire son chemin; comme tant d'autres, il

avait rêvé d'épaulettes d'amiral; plus tard, il s'était contenté de

désirer le grade d'enseigne de corvette; depuis six ans qu'il

n'ambitionnait plus rien, il occupait ses loisirs à pêcher à la ligne:

il fallait, comme on voit, qu'il eût passé par tous les désenchantements

du métier. C'était du reste un garçon plus froid que glace, tempérament

nervoso-bilieux qui défiait la fièvre jaune; maigre et sec, ne riant

jamais; il n'en était pas moins dévoué corps et biens au plus joyeux des

écervelés, c'est-à-dire à don Graviel Badajoz.

«As-tu peur d'être pendu? lui demanda brusquement celui-ci.

--Est-ce pour m'adresser cette sotte question que tu me fais monter ici

à pareille heure?

--Ma question n'est pas si sotte qu'elle en a l'air; réponds-moi

catégoriquement.

--Eh bien! non! dit le garde-marine. Après?

--C'est que j'ai un projet où tu figures en première ligne, et qui peut

mener droit à ta potence.

--Ah!

--Il ne s'agit de rien moins que de débaucher une partie de l'équipage,

de s'emparer du brick-goélette que tu vois là-bas, d'aller avec faire ta

course, et avant tout d'enlever la fille du gouverneur, dona Juanita de

las Esmaduras, dont je suis amoureux fou.

--Tiens! c'est drôle, dit Fernando.

--Veux-tu me donner un coup de main?

--Pour la goélette, oui; pour la fillette, non! que diable ferions-nous

d'elle à bord? Ne me parle pas des femmes, j'aime mieux les poissons,

ils sont muets.

--Je suis amoureux, te dis-je!

--Tant pis!

--Et je n'ai combiné toute cette affaire que pour parvenir à la conquête

de Juanita.»

Fernando haussa les épaules.

«C'est-à-dire que tu m'abandonnes!

--Tu m'insultes?

--Alors, tu consens à tout?

--Il le faut parbleu bien!

--Tu es un ami sans pareil!» s'écrie don Graviel enchanté, qui voulut se

jeter au col de Fernando.

L'autre le repoussa carrément. Quand un Espagnol est flegmatique, il

déconcerterait un Hollandais.

«As-tu un cigare? demanda le garde-marine.

--Hélas, non!

--Eh bien, bonsoir!

--Ne t'en va pas, reprit vivement Graviel; attends donc, causons un peu

de nos préparatifs.

--A quoi bon?

--Plaisante demande! Que diable! il faut un plan.

--Fais-le tout seul; tu donneras la consigne, j'exécuterai.»

Là-dessus Fernando retourna se coucher, et s'endormit du sommeil du

juste; quant à don Graviel, il ne put fermer l'oeil.

L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844 · 第 5 / 10 题