L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.
[Illustration.]
Nº 51. Vol. II.--SAMEDI 17 FÉVRIER 1844.
Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr, 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'Étranger.- --- 10 -- 20 -- 40
Sommaire.
Bernadotte, 1764-1844. Notice biographique. _Portraits de Bernadotte et
du prince Oscar_.--Histoire de la Semaine.--Courrier de Paris.
_Costumes, types et scènes de carnaval, sept dessins par
Gavarni_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Chronique
musicale.--Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Les Mystères de Paris.
_Portrait de M. Eugène Sue; costumes de Fleur-de-Marie, de Rodolphe, de
Rigolette, du Maître-d'École, du Chourineur et de Ferrand Frédéric
Lemaître; la rue des pères; la Maison Pipelet; le Pont d'Azatères; la
Patte-d'Oie_.--Académie des Sciences. Compte rendu des second et
troisième trimestre de 1843. (Fin.)--Don Graviel l'alférez. Fantaisie
maritime par M. G. de la Landelle. _Une Gravure_.--De la Chasse et du
Braconnage. _Cinq Gravures_.--Annonces.--Modes. _Costumes de
Cour_.--Caricature. _La Fabrique Cornet_.--Correspondance.--Échecs.
Solution du problème Nº 7.--Trois Rébus.
Bernadotte, 1764-1844.
NOTICE BIOGRAPHIQUE.
Bernadotte (Charles-Jean), aujourd'hui roi de Suède et de Norwége sous
le nom de Charles XIV, naquit à Pau dans le Béarn, le 26 janvier 1764,
d'une famille honorable de la bourgeoisie de cette ville. Son père
exerçait la profession d'avocat. A peine âgé du dix-sept ans, se sentant
peu de goût pour le barreau, blessé d'ailleurs des préférences marquées
que ses parents témoignaient à son frère aîné, il s'engagea
volontairement en qualité de soldat dans le régiment Royal-Marine, et il
se rendit à l'instant même à Marseille, où il s'embarqua pour la Corse.
[Illustration: Bernadotte, roi de Suède et de Norwége.]
Quand la Révolution française éclata, Bernadotte n'était encore que
sergent-major. Le 7 février 1790, il obtint le grade d'adjudant. Son
régiment se trouvait alors à Marseille, où le contre-coup des grands
événements de Paris commençait à se faire sentir. Un jour le peuple se
révolta au nom de la liberté; le colonel de Royal-Marine veut réprimer
l'insurrection par la force. Repoussé avec perte, il va payer de sa vie
son imprudente audace, quand deux jeunes gens, s'élançant devant lui,
lui font un rempart de leur corps et calment la foule exaspérée. Ces
deux jeunes gens étaient Bernadotte et Barbaroux. Ils s'embrassèrent
avec effusion sur le perron même de l'Hôtel-de-Ville, en se jurant une
amitié éternelle; mais ils ne devaient plus se revoir.
Bernadotte, comme Barbaroux, avait embrassé avec ardeur la cause de la
Révolution. En 1792, il était colonel; il servit à l'armée du Rhin sous
le général Custine et sous Kléber, et il s'y fit remarquer par sa
faconde, sa bravoure et ses talents militaires. D'abord il refusa
l'avancement qu'on lui offrit, mais, après la bataille de Fleurus (26
mai 1792), au gain de laquelle il avait puissamment contribué, Kléber le
força d'accepter sur le champ de bataille le grade de général de
brigade. Nommé peu de temps après général de division, il prit une part
active et importante aux campagnes de 1795, 1796 et 1797, sur les bords
du Rhin. Ses soldats paraissaient-ils hésiter, il les électrisait tout à
la fois par sa parole et par ses actions. Un jour il jeta ses épaulettes
dans les rangs ennemis: «Allons les reprendre!» s'écria-t-il: et tous
ceux qui l'avaient vu ou qui l'avaient entendu s'élancèrent sur ses pas
à la victoire. Il se distingua surtout au passage du Rhin à Neuwied (18
avril 1797). A la fin de cette campagne, le Directoire lui écrivait: «La
République est accoutumée à voir triompher ceux de ses défenseurs qui
vous obéissent.»
Peu de temps après la bataille de Neuwied, Bernadotte fut chargé de
conduire à l'armée d'Italie 20,000 hommes de l'armée de Sambre et Meuse;
c'était la première fois qu'il se trouvait face à face avec Bonaparte.
Dès qu'ils s'aperçurent, ils éprouvèrent l'un pour l'autre une secrète
antipathie. «Je viens de voir, dit Bernadotte en rentrant à son quartier
général, un homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut avoir l'air
d'en avoir cinquante, et cela ne me présage rien de bon pour la
République.» A en croire certains biographes, Bonaparte dit de lui que
c'était une tête française sur le coeur d'un humain. Les _messieurs de
l'armée_ d'Allemagne ne fraternisèrent pas d'abord avec les
_sans-culottes_ de l'armée d'Italie; mais quand il s'agit de battre
l'ennemi, toutes ces haines, toutes ces rivalités disparurent dans des
sentiments communs, l'amour de la gloire et la haine de l'étranger.
Pendant la mémorable campagne qui amena la paix de Campo-Formio,
Bernadotte se signala surtout au passage du Tagliamento et à la prise de
la forteresse de Gradisca. Chargé de présenter au Directoire les
drapeaux pris sur l'ennemi, il arriva à Paris quelques jours avant le
coup d'État du 18 fructidor. Il était porteur d'une lettre du général en
chef de l'armée d'Italie; cette lettre se terminait ainsi: «Vous voyez
dans le général Bernadotte un des amis les plus solides de la
République, incapable par principes comme par caractère de capituler
avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur.»
Seul de tous les généraux des armées républicaines présents à Paris,
Bernadotte avait refusé de jouer un rôle dans la révolution du 18
fructidor. Laissant faire Augereau, il alla rejoindre Bonaparte en
Italie; A peine arrivait-il à l'année, Bonaparte la quittait. Instruit
des dispositions malveillantes du Directoire à son égard, le général en
chef venait de signer le traité de pais de Campo-Formio, et il
retournait à Paris. Leur inimitié mutuelle n'avait fait que s'accroître.
En partant de Milan, Bonaparte, non content d'enlever à Bernadotte la
moitié des troupes qu'il commandait, lui enjoignit de rentrer en France
avec le reste. Mais le Directoire, heureux de cette rivalité naissante,
s'empressa de nommer le général disgracié commandant en chef de l'armée
d'Italie à la place de Berthier, qui exerçait cette fonction par
intérim. Il se rendait il son poste quand, à son grand étonnement, il
reçut un nouvel arrêté qui le nommait ambassadeur à Vienne.
Bernadotte n'était alors rien moins que diplomate. Dès qu'il fut
installé à Vienne, il se déclara l'ennemi du ministre Thugut, et il
engagea avec lui une lutte dans laquelle il eut le dessous. Il avait
choisi, pour arborer les couleurs nationales, le jour où les Viennois
célébraient l'armement des volontaires qui s'étaient levés contre la
France. Ameutée par Thugut, la populace abattit et déchira le drapeau
tricolore; l'ambassadeur exigea vainement une réparation. Le Directoire
le désavoua et le rappela à Paris. On a dit, mais nous ne pouvons rien
affirmer, que Bonaparte l'avait fait nommer ambassadeur à Vienne dans le
but de l'éloigner de l'Italie et dans l'espérance qu'il romprait
forcément, par quelque démarche imprudente, une paix trop longue pour
l'ambition du futur empereur des Français.
[Illustration: Oscar, prince royal de Suède.]
Tandis que l'expédition d'Égypte se préparait, Bernadotte, de retour à
Paris, y épousa la belle-soeur de Joseph, mademoiselle Désirée Clary,
fille d'un négociant de Marseille. Singulière destinée que celle de
cette jeune fille, née pour être impératrice ou reine! Quelques années
auparavant, Bonaparte, alors général d'artillerie en demi-solde, et sans
emploi, l'avait demandée à son père. Bien que sa passion fût partagée,
il essuya un refus, «Il y a bien assez d'un Bonaparte dans la famille,»
lui répondit M. Clary. Peut-être si, lorsqu'elle épousa le général
Bernadotte, mademoiselle Clary eût su qu'elle devait être un jour reine
de Suède et de Norwége, eut-elle hésité à contracter cette union; car,
si nous en croyons certaines indiscrétions, elle aimerait mieux être
simple bourgeoise à Paris que la femme ou la mère d'un roi à Stockholm.
La paix de Campo-Formio ne pouvait être qu'une trêve de courte durée; la
guerre ne tarda pas à se rallumer. Après l'assassinat des ministres
français à Rastadt, Bernadotte fut nommé, par le Directoire commandant
en chef du corps d'observation qui s'étendait de Bale à Dusseldorf.
Aucun engagement sérieux n'eut lieu à cette époque sur cette longue
ligne, où ses talents devenaient par conséquent inutiles. Aussi, quand
la révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799) eut remplacé les
directeurs Treilhard, Laréveillère-Lépaux et Merlin, par Gohier,
Roger-Ducos et Moulins, le nouveau Directoire le nomma ministre de la
guerre. Malheureusement il n'exerça pas longtemps ces fonctions, dont il
s'était acquitté avec autant de bonheur que de zèle. Au bout de deux
mois et demi, une intrigue le renversa. Sieyès, qui n'aimait plus les
républicains et qui ne pouvait lui faire adopter ses projets de
constitution, l'amena, dans une conversation, à exprimer le désir de
reprendre du service actif, dès que sa mission réorganisatrice serait
remplie. Le lendemain même, l'arrêté suivant, pris en secret par trois
directeurs, fut remis à Bernadotte: «La démission donnée par le citoyen
général Bernadotte de ses fonctions de ministre de la guerre est
acceptée.»--«Je reçois à l'instant, citoyens directeurs, répondit
Bernadotte, votre arrêté d'hier, par lequel vous acceptez, une démission
que je n'ai pas donnée...» Et il terminait sa lettre en demandant son
traitement de réforme: «J'en ai, disait-il, autant besoin que de repos.»
Un mois après la _démission_ de Bernadotte, la révolution du 18 brumaire
était accomplie. Un moment, Bernadotte avait manifesté l'intention de
défendre la constitution de l'an III; mais pendant qu'il haranguait
quelques républicains, Bonaparte agissait et se nommait premier consul.
D'abord Bernadotte accepta la place de conseiller d'État, et se chargea
de pacifier l'Ouest, et d'empêcher les Anglais de débarquer à Quiberon;
mais il n'était pas franchement rallié au nouveau pouvoir. «Des
documents _importants_ que j'ai eus sous les yeux, dit _l'homme de
rien_(l), et qui seront un jour publiés dans un beau livre, me
permettent d'affirmer positivement que non-seulement Bernadotte a
conspiré pour le renversement du premier consul, mais encore qu'il s'est
efforcé à plusieurs reprises et vainement de pousser à une résolution
Moreau, toujours indécis, toujours faible, toujours mécontent, et par
conséquent toujours compromis. Une fouis même, à un bal chez Moreau, à
la suite d'une longue conversation inutile, il s'écria; «Vous n'osez
prendre la cause de la liberté, eh bien! Bonaparte se jouera de la
liberté et de vous; elle périra malgré nos efforts, et vous serez
enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu.» Bernadotte était bon
prophète; quelques mois après, Moreau partait pour l'exil; Bernadotte se
tirait d'affaires, il devenait maréchal, prince suédois, et, onze ans
plus tard, tous deux se retrouvaient, sous la même bannière, aux
conférences de Trachenberg.»
Note 1: _Galerie des Contemporains illustres_, par un Homme de
Rien, Tome III.
Napoléon empereur avait pardonné à Bernadotte ses conspirations contre
le premier consul. En 1804, il le nomma maréchal de l'Empire; mais,
désirant l'éloigner de la France, il lui confia, en remplacement du
maréchal Mortier, le commandement en chef de l'armée de Hanovre. La vie
militaire de Bernadotte, sous l'Empire, est si connue, et cette notice
doit se renfermer dans des bornes tellement étroites, que nous nous
contenterons de rappeler quelques dates. S'étant réuni, en 1805, aux
Bavarois contre l'Autriche, Bernadotte fut créé prince de Ponte-Corvo
après la bataille d'Austerlitz, dans laquelle il avait eu le bonheur
d'enfoncer le centre de l'armée ennemie. Le 9 octobre de la même année,
il défit, à Schleitz, un corps de 10,000 Prussiens; le lendemain, il
triomphait avec Lannes au combat de Saafeld, où périt le prince Louis de
Prusse.--La _Biographie des Contemporains_ l'accuse d'avoir _lâchement_
abandonnée Davoust, pendant que Napoléon battait Hohenlohe à Iéna. «Il
répara, ajoute l'auteur de l'article, sa honteuse conduite à Hall, dont
il s'empara.» Parvenu ensuite jusqu'à Lubeck, il prit cette ville
d'assaut, importante victoire suivie de la capitulation de Magdebourg.
De Lubeck il se dirigea vers la Vistule, pénétra en Pologne, sauva, près
de Thorn, par une combinaison hardie, le quartier général de l'Empereur
et la division du maréchal Ney, remporta une nouvelle victoire à
Braumberg, et reçut une blessure grave à la tête en repoussant deux
colonnes russes à Spandau.
A la paix de Tilsitt, Napoléon confia au prince de Ponte-Corvo le
gouvernement des villes hanséatiques. «Cette époque de sa vie, a dit un
de ses biographes, est la plus honorable, celle, dont l'éclat s'effacera
jamais: une sage administration propre à réparer les maux de la guerre,
sa modération, son humanité sa justice, l'intégrité la plus pure,
inspirèrent aux peuples qui étaient sous son commandement, et surtout
aus habitants de Hambourg, la plus haute estime pour le général
français, et lui valurent bientôt la confiance la plus illimitée et le
prix le plus flatteur dont les hommes puissent honorer leurs
semblables.» Bernadotte se disposait à envahir la Suède pour réduire à
la raison le fou couronné qui, seul, au milieu de le paix générale,
voulait soutenir la guerre contre la France, lorsque les Suédois
déposèrent enfin Gustave IV, et élurent à sa place son oncle le duc de
Sudermame, sons le nom de Charles XIII (10 mai 1809) A cette nouvelle,
le prince de Ponte-Corvo suspendit les hostilités; Napoléon le blâma,
mais la Suède garda un profond souvenir de sa modération. Sa conduite
antérieure envers un corps détaché de l'armée suédoise, fait prisonnier
le 6 novembre 1806, avait déjà depuis longtemps rendu son nom populaire
dans ce pays, dont il devait bientôt devenir le souverain.
Le 17 mai 1809, Bernadotte battait les Autrichiens au pont de Linz; le 6
juillet, il commandait l'aile gauche de l'armée française à la bataille
de Wagram. A en croire ses panégyristes, sa conduite fut irréprochable;
selon Napoléon, il fit lit que des fautes. Incompétents pour nous
prononcer sur une pareille question, nous n'osons ni le condamner ni
l'absoudre; mais nous le blâmerons de s'être permis, après la victoire,
contre tous les usages reçus, d'adresser une proclamation particulière
au corps d'armée qu'il commandait, et d'avoir, en outre, dans cette
inconvenante proclamation, altéré l'évidence des faits par ces paroles:
«Vos colonnes vivantes sont restées immobiles comme l'airain;» car les
troupes saxonnes s'étaient laissé enfoncer sous ses ordres. A dater de
ce moment, l'inimitié secrète qui avait éloigné Napoléon de Bernadotte
éclata ouvertement. Le prince de Ponte-Corvo revint à Paris, et le
conseil du gouvernement l'envoya è Anvers pour contenir et repousser les
Anglais débarqués à Walcheren; mais Napoléon lui retira bientôt ce
nouveau commandement, et l'exila dans sa principauté. Malgré cet ordre,
Bernadotte vivait à Paris au milieu de sa famille, lorsque deux
officiers suédois vinrent lui annoncer que la nation suédoise, par la
voix de ses représentants, réunis en diète solennelle à Orebro, le 18
août 1810, l'appelait à la succession du roi régnant Charles XIII.
Le prince de Ponte-Corvo s'empressa d'accepter avec joie et avec
reconnaissance la couronne qu'on lui offrait, et qui lui était d'autant
plus précieuse qu'il ne la devait qu'à ses talents et à ses vertus.
Seulement, avant de prendre un parti décisif, il voulut obtenir
l'autorisation de l'Empereur. «Élu du peuple, lui répondit Napoléon, je
ne puis m'opposer au choix des autres peuples.» Malgré cette réponse,
l'Empereur retardait l'envoi des lettres d'émancipation. Une dernière
entrevue eut lieu entre les deux ennemis.--La discussion fut orageuse.
«Eh bien! allez donc, s'écria enfin Napoléon; que nos destinées
s'accomplissent!» En indemnité de la principauté de Ponte-Corvo et de
ses dotations en Pologne, Bernadotte reçut la promesse du paiement de
trois millions du francs; mais il ne toucha réellement que le tiers de
cette somme.
Leurs destinées s'accomplirent en effet. Napoléon mourut à
Sainte-Hélène, et l'Empereur exilé dictait ses Mémoires à son fidèle ami
le comte de Las Cases, il s'exprimait en ces termes en parlant du roi de
Suède:
«Bernadotte a été le serpent nourri dans notre sein. A peine il nous
avait quittés, qu'il était dans le système de nos ennemis, et que nous
avions à le surveiller et à le craindre. Plus lard, il a été une des
grandes causes actives de nos malheurs, celui qui a donné à nos ennemis
la clef de notre politique, la tactique de nos armées; celui qui leur a
montré le chemin du sol sacré. Vainement dirait-il pour excuse qu'en
acceptant le trône de Suéde, il n'a plus dû être que Suédois; excuse
banale, bonne tout au plus pour le vulgaire des ambitieux. Pour prendre
femme on ne renonce pas à sa mère, encore moins est-on tenu à lui percer
le sein et à lui déchirer les entrailles. On dit qu'il s'en est repenti
plus lard, c'est-à-dire quand il n'était plus temps et que le mal était
accompli. Le fait est qu'en se retrouvant au milieu de nous il s'est
aperçu que l'opinion en faisait justice; il s'est senti frappé de mort.
Alors ses yeux se sont dessillés; car on ne sait pas, dans son
aveuglement, à quels rêves n'auront pas pu le porter sa présomption et
sa vanité...
«Et un Français a eu en ses mains les destinées du monde! s'il avait eu
le jugement et l'âme à la hauteur de sa situation, s'il eût été bon
Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la
puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, être sur
Saint-Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cédé à des
ressentiments personnels, à une sotte vanité, à de toutes petites
passions; la tête lui a tourné, A lui ancien jacobin, de se voir
recherché, encensé par les légitimes, de se trouver face à face, en
conférence politique et d'amitié avec un empereur de toutes les Russies,
qui ne lui épargnait aucune cajolerie. On assure qu'il lui fut encore
insinué alors qu'il pouvait prétendre à une de ses soeurs en divorçant
d'avec sa femme; et d'un autre côté, un prince français lui écrivait
qu'il se plaisait à remarquer que le Béarn était le berceau de leurs
deux maisons! Bernadotte! sa maison!...
«Dans son enivrement, il sacrifie sa nouvelle patrie et l'ancienne, sa
propre gloire, sa véritable puissance, la cause des peuples, le sort du
monde. C'est une faute qu'il paiera chèrement. A peine il avait réussi
dans ce qu'on attendait de lui, qu'il a pu commencer à le sentir. Il
s'est même repenti, dit-on, mais il n'a pas encore expié. Il est
désormais le seul parvenu occupant un trône. Le scandale ne doit pas
rester impuni, il serait d'un exemple trop dangereux.»
A ces terribles accusations, qu'ont répondu les panégyristes de
Bernadotte? Que Napoléon s'était montré injuste et dur envers la Suéde,
et que le prince royal avait dû venger les injures de sa nouvelle
patrie. Mais les mauvais procédés de M. Alquier, l'ambassadeur de
France, les exigences blâmables de Napoléon, et l'imprudente occupation
de la Poméranie par les troupes françaises, ne nous semblent pas, quant
à nous, des justifications suffisantes. En homme politique et en saine
morale, Bernadotte fut coupable. Dans l'intérêt bien entendu de la
Suède, il ne devait pas s'allier avec la Russie; celui de son honneur
exigeait qu'il ne portât jamais les armes contre cette France sur
laquelle il écrivit ou il débita toujours de si belles phrases. Et qu'on
ne l'oublie pas, ce fui lui, l'ex-général républicain, qui, ligué avec
les alliés, nous empêcha de prendre Berlin, qui nous fit perdre la
bataille de Leipzig, et qui se montra, aux conférences de Trachenberg,
l'ennemi le plus dangereux de la France, Il avait poursuivi jusqu'au
Rhin ses anciens compagnons d'armes... Un moment il s'arrêta sur les
bords de ce fleuve, où il retrouvait de si glorieux souvenirs. Enfin il
le franchit, et, en 1814, après l'abdication de Napoléon, il vint à
Paris avec les souverains alliés. L'accueil qu'il y reçut le détermina à
regagner promptement sa nouvelle patrie. Ses futurs sujets
l'accueillirent avec les plus vifs transports de joie, et le portèrent
en triomphe à son palais.--De ces deux réceptions si différentes, à
laquelle fut-il le plus sensible?
Soyons juste envers Bernadotte. «La détermination dont nous venons de
résumer les conséquences coûta cher au coeur de Charles-Jean, dit
l'ancien instituteur du prince Oscar dans l'_Abrégé de l'histoire de
Suède_ qu'il vient de publier; nous en avons été témoin et nous ne
pouvons le taire; quels vifs regrets il éprouva en prenant les armes
contre son ancienne pairie! Que de combats se livrèrent dans son âme
entre ses premières affections et ses devoirs récents! on le sait, et
l'histoire doit le dire, ces combats agissant sur son physique, lui
causèrent une maladie dangereuse; pendant laquelle on l'entendit
implorer la mort et refuser les remèdes qui lui étaient présentés! Que
de ménagements, que de prières même n'employa-t-il pas pour prévenir
cette lutte terrible!» Une détermination honorable est-elle donc si
pénible à prendre?
Lorsque le prince royal apprit la nouvelle du débarquement de Napoléon à
Cannes, il dit à son fils, en présence de son instituteur: «Vois, Oscar,
ce que c'est que la gloire militaire! aussi, depuis César, c'est le plus
grand homme qui ait paru sur la terre!...» Du reste, pendant les
Cent-Jours, Bernadotte, occupé à réunir solidement la Norwége à la
Suède, jusqu'alors séparées, refusa de se mêler en rien des affaires
intérieures de la France. «Faire la guerre à une nation contre laquelle
nous n'avons maintenant aucuns griefs, écrivait, au représentant de la
Suède au congrès de Vienne, le comte de Lowenhelm, ne serait-ce pas
s'interdire les avantages d'un système que nous prescrivent à la fois
notre position géographique, nos relations commerciales et notre
organisation politique? Il ne s'agit que de replacer les choses dans leur
état primitif, en partant du traité de Paris, qui a terminé la guerre
entre la France et la Suède, et mis fin à la coalition.»
Le 5 février 1818 mourut le roi Charles XIII, et Bernadotte fut proclamé
sans opposition roi de Suède et de Norwége, sous le nom de Charles XIV
Jean. Il signa devant le conseil d'État l'acte d'assurance et de
garantie exigé par la constitution; puis il se fit couronner roi le 11
mai à Stockholm et le 7 septembre à Drontheim. «Au sacre célébré à
Stockholm, dit M. Lemoine, on eut lieu de remarquer une particularité
ingénieuse et touchante. A chacun des degrés qui conduisaient à un trône
fort élevé où le nouveau souverain devait recevoir l'hommage et le
serment des États et des fonctionnaires publics, on lisait sur des
écussons les noms de ses principales victoires, et ces noms semblaient
indiquer que c'étaient là les titres de sa grandeur et comme les degrés
qui l'avaient conduit au trône.» Malgré l'origine populaire de son
autorité, tous les souverains de droit divin s'empressèrent de lui
adresser leurs compliments de félicitations sur son avènement au trône.
«Le règne de Charles XIV, a dit un de ses biographes, comptera dans les
annales de la Suède parmi les plus heureux: sauf des difficultés
toujours renaissantes avec les Norwégiens, peuple rude, ombrageux,
pourvu d'une constitution distincte de celle de la Suède, et dont
l'assemblée nationale (Storthing) se met souvent en opposition avec les
idées et les plans de Charles XIV, nul orage n'est venu troubler les
jours du Béarnais-Suédois, qui est peut-être en ce moment le plus
populaire des rois de l'Europe, dont il est le doyen d'âge. Sur ce
trône, gagné au grand jeu des destinées, il a développé des qualités
qu'on n'eût pas attendues d'un soldat. La Suède a vu sous ses auspices
l'agriculture, mise en oubli, naître, prospérer et fleurir, le commerce
tiré d'une langueur mortelle, le crédit public restauré, l'industrie
expirante rendue à la vie et encouragée; de nombreux travaux d'utilité
publique ont été exécutés sur plusieurs points du royaume; une large
route, creusée à travers les Alpes scandinaves, est venue lier
physiquement la Suède et la Norwége; et l'immense canal de Gothie, qui
unit la mer Baltique à la mer du Nord, gigantesque entreprise
aujourd'hui accomplie, restera comme un monument impérissable des
grandes pensées de Charles XIV. Malheureusement, sous le point de vue
intellectuel et politique, le progrès est moindre... Ajoutons toutefois
que Charles XIV, bien qu'imbu au fond en matière de gouvernement des
principes de l'école impériale, n'est pas l'homme le moins libéral de
son royaume. Il lui est arrivé quelquefois de prendre lui-même
l'initiative d'innovations généreuses. A ses goûts de harangueur, qui
datent de l'an II, Charles XIV joint aussi, depuis qu'il est roi, un
goût assez prononcé pour la petite guerre de journaux; ne pouvant plus
se servir de son épée, il se bat avec sa plume contre les journalistes
de l'opposition...»
L'opposition, fort nombreuse d'ailleurs, est devenue plus vive d'année
en année. On reproche surtout à Bernadotte d'aimer passionnément le
pouvoir absolu, et de se conformer avec une stricte exactitude aux plus
absurdes coutumes de l'étiquette. L'héritier présomptif, le prince
Oscar, est, selon l'usage, le chef de l'opposition. On raconte à ce
sujet une curieuse anecdote: il y a deux années, Charles XIV, trouvant
que son fils jouait trop bien son rôle, et n'osant pas l'en blâmer
ouvertement, recommanda à tous les ministres du royaume de prêcher «sur
le commandement de Dieu relatif au respect que les enfants doivent à
leurs parents.»
Bernadotte et mademoiselle Désirée Clary n'ont eu qu'un fils,
Joseph-François Oscar, actuellement prince royal et duc de Sudermame. Il
est né à Paris, le 1 juillet 1799; il a reçu une éducation soignée et
paraît donc d'évidentes qualités; il s'est surtout occupé de la réforme
pénitentiaire, et il a même publié un ouvrage remarquable qui a été
traduit en français sous ce litre: _Des Peines et des Prisons_. Marié le
19 juillet 1823 à la fille aînée d'Eugène de Beauharnais, il en a eu
cinq enfants, quatre princes et une princesse, dont l'aîné, le duc de
Seame, est né le 3 mai 1826.
Benjamin Constant avait tracé le portrait suivant de Bernadotte:
«Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les
manières, de très-fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la
conversation, en font un homme remarquable, courageux dans les combats,
hardi dans les propos, timide dans les actions qui ne sont pas
militaires, irrésolu dans ses projets....»
Charles XIV a été frappé, le 20 janvier dernier, d'une attaque
d'apoplexie; il entrait ce jour-là dans sa quatre-vingtième année. Les
dernières nouvelles de Stockholm annoncent que les médecins conservent
peu d'espoir de le sauver.
Histoire de la Semaine.
Les séances publiques de la Chambre des Députés; ont été remplies cette
semaine par la discussion fort laborieuse du projet de loi sur la
chasse. La plaie du braconnage, ses fâcheux effets pour l'agriculture,
ses dangers pour la société tout entière, qu'effraient et qu'affligent
trop souvent les crimes nombreux que commettent contre les personnes les
hommes qui se livrent habituellement à cette nature de délits, ont été
bien haut et à plusieurs reprises signalés par les conseils généraux. En
présence de réclamations aussi instantes et aussi fondées, une loi et
une pénalité nouvelle sont devenues indispensables. La projet nouveau
a-t-il été assez étudié? Ne s'y est-on pas trop peu occupé du
braconnage, et trop préoccupé du droit de propriété, qui n'était
nullement menacé et ne réclamait peut-être pas de garanties nouvelles?
C'est ce que la Chambre des Députés a paru croire, en écoutant avec
faveur dans la discussion générale des critiques prononcées par des
orateurs du centre comme des extrémités, et en ne passant à la
discussion des articles que pour admettre des amendements qui modifient
essentiellement le projet primitif. Si cette discussion aboutit en
définitive, ce dont nous doutons, un projet nouveau lui aura donc été en
quelque sorte substitué à l'autre. Il renfermera des dispositions
meilleures sans doute, mais bien probablement il manquera d'ensemble et
sera une preuve nouvelle qu'il ne faut pas laisser à la Chambre le soin
d'improviser une loi.
La proposition sur les incompatibilités a été déposée samedi dernier par
M. de Rémusat. Lundi les bureaux se sont réunis pour prononcer sur la
question de savoir si la lecture publique en serait ou non autorisée.
Trois bureaux ayant voté pour qu'il en fût donné connaissance à la
Chambre, la lecture, aux termes du règlement, en a été faite mardi par
l'honorable député de la Haute Garonne, et, sur sa demande, la
discussion pour la prise en considération a été fixée au mercredi 21.
Les statisticiens de la Chambre calculent que dans le vote des bureaux
175 voix se sont montrées favorables à la proposition et que 200 lui ont
été contraires. Nous ne savons si le débat public modifiera ces
chiffres, qui n'ont donné au ministère qu'une majorité plus faible
encore que dans le vote sur l'ensemble de l'adresse; mais ce qui paraît
bien probable c'est que la discussion sera vive et la lutte chaudement
engagée. Ce qui s'est passé dans les bureaux ne le fait que trop
pressentir. Si l'on doit déplorer l'état d'animation auquel, dans cette
circonstance, sont arrivées les opinions, on doit applaudir du moins à
un mode de voter en usage dans les chambres anglaises, qui s'est
introduit déjà dans les bureaux de la Chambre et qui un peu plus tard,
nous l'espérons, sera adopté par le règlement pour les séances
publiques, le vote par division. La représentation nationale y gagnera
beaucoup en dignité, en bonne réputation. Sans doute ce mode pourra
mettre a découvert quelques jeux doubles assez bien joués jusqu'ici,
mais en en rendant le retour impossible pour l'avenir et en donnant à
chacun la responsabilité, c'est-à-dire l'honneur comme les charges de
ses opinions, il relèvent le caractère et éclairera la religion souvent
surprise de l'électeur.
La Chambre des Pairs a nommé sa commission pour l'examen du projet sur
la liberté de l'enseignement, et ses choix, comme la discussion qui les
a précédés, ont prouvé qu'elle entendait apporter l'attention la plus
sérieuse à ce complément de la Charte de 1830, vainement tenté en 1836
et en 1841, et ne pas vouloir, pour sa part, se laisser attribuer un
retard nouveau, si cette loi en avait encore un à subir contre toute
attente.
Une autre question dont on attend également la solution avec impatience,
c'est celle des chemins de fer, et du parti que le gouvernement adoptera
définitivement pour mener à fin le réseau tracé en 1842. La loi votée à
cette époque, au milieu de tous les vices qu'on lui peut reprocher, a eu
un mérite et a rendu un service également incontestables; elle a rétabli
la confiance en des entreprises qui promettent à l'industrie et au pays
tout entier d'immenses avantages, confiance qu'avaient profondément
ébranlée les tristes résultats de spéculations mal conçues. Mais cela
fait, et aujourd'hui que l'État a dépassé de beaucoup et sur toutes les
lignes la part de coopération et de dépenses qu'il avait acceptée par la
loi de 1842, aujourd'hui qu'il a acquis et fait poser des rails nombreux
sur la ligne du Nord, sur celles d'Orléans à Tours et de Chalon à Dijon,
doit-il appeler des compagnies à recueillir le fruit des peines qu'il
s'est données et des avances qu'il a faites et qui ne lui incombaient
point, en leur abandonnant, par des baux de longue durée, des
entreprises dans lesquelles elles ne se seront engagées que quand il n'y
aura plus eu que des bénéfices de bourse à recevoir? Voilà ce que s'est
demande le nouveau ministre des travaux publics avec une sollicitude qui
est une preuve de son patriotisme et de son bon esprit. Soit que l'État
demeure chargé de l'exploitation des chemins de fer, soit que, menant à
fin les travaux de pose de rails et d'ensablement de la voie il afferme
cette exploitation par des baux de courte durée qui trouveront une
grande concurrence de preneurs, il y a là pour la chose publique des
avantages auxquels il serait d'une mauvaise administration de renoncer,
et pour les services de l'État comme celui de la poste aux lettres par
exemple, des facilités que lui refusent obstinément les compagnies pour
lesquelles les sacrifices les plus grands, nous ne voulons pas dire les
plus inexplicables, ont été faits. Nous faisons donc des voeux pour que
l'opinion de M. Dumont prévale, pour que ses efforts l'emportent dans le
conseil.
Il serait bien impossible de donner en ce moment l'état au vrai de
l'Espagne. Ou a dit à la tribune de notre Chambre des Députés que la
fièvre que ce pays ressentait depuis plusieurs années était une fièvre
de croissance. S'il en est ainsi, de tant et de si violents accès il ne
pourra sortir qu'un géant.
A Alicante, à Murcie, à Carthagène, l'insurrection a pris le dessus;
mais des dépêches nous ont appris qu'elle avait été maltraitée dans une
sortie de la première de ces villes, et comprimée dans quelques
localités voisines de cette même place. Pendant ce temps-là le ministère
déclare l'Espagne entière en état de siège et expédie des ordres que la
dépêche suivante du ministre de la guerre au capitaine général Roncali
met à même de bien apprécier:
«Excellence, S. M. a appris avec la plus grande satisfaction la conduite
loyale qu'ont tenue, pendant la nuit du 29 au 30 du mois passé, le
commandant d'Alcoy et les gardes nationaux. Conformément à la
communication adressée, à V. E., d'ordre de S. M., le 1er du courant, S.
M. _veut que les révoltés qui ont été pris à la suite de la tentative
avortée à Alcoy soient fusillés après que leur identité aura été
reconnue_, V. E. me rendra compte d'avoir exécuté cet ordre sans aucune
espèce de considération ni de ménagement, afin que j'en instruise S. M.
V. E. ne devra pas être arrêtée par des craintes de représailles de la
part des révoltés d'Alicante; car bien que S. M. vit avec douleur que
quelques personnes fussent victimes de la fureur des partis, elle
reconnaît que la défense des lois et de la vindicte publique doit être
une vérité, persuadée qu'_un peu de sang, versé avant que les passions
s'enveniment_ empêcherait qu'il n'en soit versé davantage par la suite;
et ceux qui, par malheur ou par incurie, seraient victimes, doivent s'y
résigner, en pensant que leur sacrifice est un grand service rendu à la
patrie.
«Madrid, le 3 février 1844. MAZAREDO.»
Les ministres capables d'écrire de pareils ordres ne pourraient-ils du
moins n'en pas laisser peser la responsabilité sur cette enfant qu'on a
prématurément assise sur le trône, qui à coup sûr est bien étrangère aux
volontés cruelles qu'on lui prête ici, et dont le nom devrait être
réservé pour les actes de clémence, si jamais il peut venir dans la
pensée de pareils conseillers de la couronne d'en présenter à la
signature royale? Du reste, il n'en faut pas douter pour l'avenir de
l'Espagne, personne ne croira aux formules de M. Mazaredo, et il ne se
trouvera pas, dans toute la Péninsule, un Espagnol assez injuste pour
faire retomber sur Isabelle l'odieux de pareilles mesures et d'un
semblable langage.
Cette situation des affaires et des esprits en Espagne ne détourne pas
l'ex-reine-régente, Marie-Christine, de se rendre auprès de sa fille. Il
est impossible que les impressions que cette princesse a dû recueillir à
Paris sur l'attitude prise par le gouvernement de Madrid, ne la portent
pas à faire entendre des conseils d'une modération moins cruellement
dérisoire que celle dont se targue le ministère Bravo.
La défense présentée par O'Connell était aussi modérée que l'attaque
avait été vive. L'homme de parti sentait bien qu'il n'avait pas besoin
de se montrer agitateur dans cette occasion et que ce qu'il importait à
la cause du rappel, c'est que toutes les manifestations auxquelles on
s'était livré, et qui étaient incriminées, ne fussent pas condamnées
pour le passé, et rendues ainsi impossibles pour l'avenir. Il s'est donc
renfermé complètement dans la question de légalité et a été, par calcul,
aussi froid qu'un professeur de procédure. Après l'accomplissement
d'autres formalités, le jury est entré dans la salle de ses
délibérations et en a rapporté un verdict prononçant la culpabilité sur
certains chefs, se taisant sur certains autres, résolvant les questions
relatives à quelques accusés et gardant le silence sur d'autres
coinculpés. Le chef de la cour a dû inviter le jury à se retirer de
nouveau et à revoir et compléter ses réponses. Mais ceci se passait le
samedi soir 10, et l'heure fatale de minuit avant sonné sans que les
jurés eussent accompli leur tâche, ils ont été condamnés, attendu la
solennité du dimanche, jour où une audience ne saurait être tenue dans
les trois royaumes, à demeurer enfermés jusqu'au lundi matin. On a eu le
soin de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'ils n'eussent
point trop à souffrir de se voir ainsi cloîtrés et pour qu'ils pussent,
mais toujours sans sortir, satisfaire à leurs devoirs religieux.--Le
lundi 12, à neuf heures du matin, l'audience a été ouverte, et le jury
est venu lire un verdict de culpabilité sur tous les chefs contre tous
les prévenus, à l'exception de M. Tierney, qui n'a été déclaré coupable
que sur deux chefs seulement. L'avocat de la couronne a demandé
l'ajournement de la Cour, et, le premier jour de sa réunion prochaine,
le gouvernement pourra requérir l'application de la peine qui résultera
de cette déclaration du jury. Après en avoir entendu la lecture,
O'Connell est moulé en voiture et s'est rendu dans la salle des séances
de l'Association nationale, qu'il devait présider ce jour-là. Dès le
matin, il avait adressé une proclamation au peuple d'Irlande pour qu'il
demeurât calme, en lui donnant l'assurance que ce verdict serait _de la
plus haute utilité à la cause du rappel_. Le _Morning-Advertiser_ dit
qu'il n'est pas probable que le jugement soit rendu avant le 15 avril.
O'Connell va se rendre à Londres pour siéger à la Chambre des Communes
et prendre part au vote sur la motion de lord John Russell.
L'Angleterre est toujours vivement préoccupée du mouvement de la grande
ligue pour la réforme complète des lois sur les céréales. Aux
associations organisées dans ce but, on s'efforce d'opposer des
associations pour le maintien de la législation existante. D'un côté se
rangent les districts manufacturiers, les radicaux, les chartistes; de
l'autre, les torys et les principaux habitants des pays où l'agriculture
domine.
Des deux parts on lève des souscriptions dont le produit atteint des
chiffres considérables. Une collecte faite dans un meeting de la ligue à
Birmingham a donné 21,000 fr. Dans une réunion de douze cents membres de
l'antiligue tenue à Devizes, on a recueilli 30,000 fr.--Dans une des
dernières séances du Parlement, le gouvernement, sur une motion de M.
Baring, a communiqué le compte général des recettes et des dépenses de
la Grande-Bretagne pendant l'exercice 1843. La somme totale du revenu a
été de 1,340,862,000 fr., dans laquelle est comprise l'indemnité obtenue
du gouvernement chinois. L'intérêt de la dette consolidée absorbe à lui
seul 728,817,000 fr., la marine en a coûté 168,454,000, l'armée de terre
152,927,000; l'artillerie et le génie, qui forment un article à part
dans le budget, 18,723,000 fr. L'excédant du revenu sur la dépense a été
d'environ 36,804,000 fr.
Un banquet de trois cents couverts a été offert par le maire et la
corporation de Douvres au président et aux directeurs de la compagnie du
chemin de fer de cette ville à Londres. Les municipalités de Calais et
de Boulogne y avaient été invitées. Des tostes ont été gracieusement
échangés, et le _Morning-Herald_, qui rapporte les speechs qui les ont
accompagnés, a le soin d'ajouter: «Le banquet a été excellent; les vins
ont été parfaits.» Un convoi spécial emmenant les directeurs est parti
de Douvres à dix heures du soir; il est arrivé à Londres à une heure
trente-cinq minutes.--Il a été vivement question, au Parlement, de
contraindre les compagnies de chemins de fer à disposer, pour les
classes pauvres, des moyens de transport moins inhumains, surtout par la
saison d'hiver, que ceux qui sont en pratique aujourd'hui. L'ignoble
spéculation des wagons découverts est fort menacée.
Les dernières nouvelles de New-York sont du 21 janvier. Dans la Chambre
des Représentants, le comité du commerce avait déposé son rapport sur un
bill tendant à exempter de tout droit le colon importé du Texas dans les
États de l'Union. Avis a été donné que, lorsque le bill relatif au
territoire de l'Orégon serait soumis à la discussion, un amendement
serait présenté à l'effet de demander l'annexation du Texas aux
États-Unis.--M. Van Buren, qui semblait avoir quelque chance pour la
présidence, par les efforts que fit son parti dans les élections à
l'ouverture du congrès, est menacé aujourd'hui par une coalition
formidable, et paraît devoir être vaincu dans la lutte. Le parti
démocrate est tellement divisé que bien probablement M. Clary sera
nommé. --Nous avons déjà dit qu'une proposition avait été faite pour
l'occupation et la fortification de l'Orégon. C'est M. Hughes qui l'a
déposée. On pense que Benton, Van-Buren et les démocrates du Nord
pousseront de toutes leurs forces à quelques actes vigoureux
relativement à ce territoire. Les vanburenistes sont encore dépassés par
les partisans du président Tyler. Ceux-ci disent, dans leur journal
_Madisonian_ que la guerre est nécessaire pour vivifier le
patriotisme.--Il faut attribuer à ces nouvelles et à la position
qu'elles font, aux réflexions qu'elles inspirent au gouvernement
anglais, la modération du langage récemment tenu à la Chambre des Lords
par lord Aberdeen relativement au droit de visite et à la reprise de la
négociation avec la France pour la révision des traités de 1831 et de
1833.
Une énorme quantité de neige a couvert les Alpes Suisses et la plaine à
une grande distance. Des avalanches redoutables ont, le 1er février,
porté l'épouvante et la ruine dans le village de Netstall (Glaris) et
dans le canton d'Uri. Une maison a été emportée près de Goeschenen dans
la profondeur de la vallée. Les deux familles qui l'habitaient étaient
depuis quelques instants de retour de l'église lorsque la montagne de
neige est venue les envelopper et les ensevelir. Ou a retrouvé les
cadavres dispersés, loin les uns des autres, d'un père, d'une mère et de
deux enfants; on était à la recherche des corps des autres victimes.
Dans l'Oberland bernois, dans l'Oberland saint-gallois, d'autres
désastres semblables ont jeté la même consternation. «En général,
écrit-on, la quantité de neiges qui couvre les Alpes est prodigieuse; il
y a des endroits où, durant trente heures, elle n'a pas discontinué de
tomber à gros flocons. Si le dégel survenait brusquement, de grands et
incalculables malheurs affligeraient ces contrées et celles que
traversent les cours d'eau qui y prennent naissance.»
M. le duc de Montpensier se rend en Algérie pour prendre part à une
expédition que prépare le commandant de la province de Constantine, son
frère, M. le duc d'Aumale.--M. le prince de Joinville va s'embarquer à
Toulon, et faire appareiller une escadre pour être à même d'offrir
l'intervention de la France dans le démêlé entre la Sardaigne et la
régence de Tunis.
_L'Illustration_ rendait compte dernièrement d'un bon catalogue
d'autographes. La vogue est aujourd'hui à ces curiosités recherchées
avec avidité par les propriétaires de collections. Une lettre de La
Fontaine, de trois pages, vient d'être adjugée moyennant 550 fr.; une de
Galilée a été payée 399 fr.; de madame de Sévigné, 222 fr.; de Fénelon,
307 fr.; de Descartes 105 fr. On a vendu 70 fr. une lettre de
mademoiselle Clairon, qui prouve que l'illustre tragédienne traitait
avec dédain les règles de l'orthographe: «_Cher amis tu ma rendu la vie;
je conte taler remercier._» Quant à un prétendu autographe de Molière,
fort pompeusement annoncé à grand renfort de trompettes, il a été mis
sur table à 500 fr., et n'a trouvé de preneur que le libraire même qui
faisait la vente, et qui en aura été quitte pour se faire immédiatement
rembourser par le vendeur, comme font du matin au soir ces messieurs
qu'on remarque sur les boulevards auprès des marchands de chaînes de
sûreté, et qu'on appelle _allumeurs_.
La Cour de cassation, qui doit voir avec une double peine mourir un de
ses membres, et pour la perte qu'elle fait, et pour le successeur que
les exigences politiques font donner la plupart du temps au défunt, la
Cour de cassation vient de rendre les derniers devoirs à M. Legouidec,
un de ses plus anciens conseillers.--L'émigration polonaise a vu un vide
bien pénible se former dans ses rangs. M. Fr. Wolowski, ancien nonce à
la diète de Pologne, vient de mourir.
Courrier de Paris.
De quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n'est encore de bal, de
concerts et de danses? Vous seriez bien singuliers de vous en étonner.
Qu'est-ce qui occupe toute, la ville, sinon le bal? Quelle est la grande
affaire du moment, sinon la danse? Il ne s'agit pas de savoir comment va
l'Orient ou l'Occident, le Nord ou le Midi; si la Chine accueille note
ambassade ou si l'Espagne continue à s'égorger; si l'Irlande se lève à la
voix d'O'Connell ou si le glaive turc décime les chrétiens du Liban.
Bagatelles! Le bal d'hier, le bal d'aujourd'hui, le bal de demain, voilà
la grande nouvelle! Dans le temps héroïque où Napoléon couvrait l'Europe
de soldats, le Courrier de Paris n'apportait que des bulletins de
bataille; aujourd'hui, dans notre siècle de galop et de polka, que
pouvez-vous en attendre? Des bulletins de contredanses.--Chaque saison a
ses fleurs et ses fruits: le printemps a le lilas et la rose, et toutes
les familles odorantes qui peuplent les parterres; l'automne a ses
grappes mûries et ses pommes dorées suspendues aux arbres du verger; les
fruits et fleurs de l'hiver sont la valse et la danse: ils naissent et
s'épanouissent en serre-chaude sous le feu des lustres et des ardentes
prunelles. La saison ne finit qu'en avril. Il faut donc vous attendre,
jusque-là, à recevoir de temps en temps, par mon ministère, la
mercuriale de ce produit et de cette denrée d'hiver.
Dieu merci! le Paris dansant ne chôme pas. A peine un bal est-il fini,
qu'un autre recommence; à peine a-t-on jeté des cris d'admiration pour
celui-ci, que celui-là vous contraint de crier encore plus fort au
prodige.--«Il est impossible de rien voir de plus splendide,» disait la
foule élégante et charmée qui sortait des magnifiques salons de l'hôtel
Lambert. Le lendemain, le bal donné par M. La Riboissière, dans son
immense palais de la rue de Bondi, et le bal de l'ancienne liste civile,
animant de son éclat, les magnifiques salons du _Casino-Paganini_, sans
faire oublier la nuit merveilleuse de l'hôtel Lambert, lui disputaient
le prix de l'élégance et de la splendeur.--Nous n'avons rien de
particulier à dire de la fête de M. de La Riboissière, si ce n'est qu'on
y remarquait surtout les notabilités de la pairie de 1830, et
l'aristocratie de la révolution de Juillet. Le bal de la liste civile en
a fait, en quelque sorte, la contre-partie. M. de La Riboissière avait
convié le présent; le bal de la liste civile a invité le passé. Examinez
ces agréables danseurs, suivez des yeux ces valseurs vernis et gantés:
chacun d'eux représente un regret et une espérance.--Le noble faubourg
était sorti de ses noirs hôtels héréditaires, pour assister à cette fête
dédiée à la vieillesse ou à la pauvreté des serviteurs de l'antique
monarchie exilée; les blanches duchesses, les fines marquises, les
comtesses et les baronnes pur sang y brillaient, les unes par la
jeunesse, par les fraîches parures et par la beauté; les autres par
l'éclat des noms et la vénérable authenticité de la race, --Parmi les
hommes politiques, nous avons aperçu M. Berryer, M. le duc de Valmy et
M. de la Rochejacquelin, et au premier rang des voyageurs de
Belgrave-Square, M. le comte de La Ferronnais et M. le duc de Rohan. Peu
à peu, le bal s'échauffant à la lueur des lustres étincelants, les
opinions se sont mises en danse et ont disparu dans l'enivrement de la
valse tourbillonnante; alors il n'y a plus eu d'autre parti que le parti
des aimables tête-à-tête, des élégantes conversations et du
plaisir.--Tout le monde a lutté de bonne grâce et de dévouement dans
cette nuit aristocratique; et pour ne citer qu'un trait de cette
courtoisie générale, M. Perregaud, propriétaire voisin du
_Casino-Paganini_ a fait jeter bas un vaste mur de son hôtel, pour faire
un plus libre passage aux équipages nombreux et bruyants qui se
croisaient en tous sens, à la grande douleur des oreilles délicates de
la rue de la Chaussée-d'Antin.
[Illustration: Hussard et Hussarde, par Gavarni.]
[Illustration: Le Galop, par Gavarni.]
Mais il y a bal et bal: toutes les danses ne ressemblent pas à ces
danses coquettes, toutes les valses à ces valses délicates et
distinguées même dans leur plus vive ardeur, dans leur plus grand
abandon; demandez plutôt au bal de l'Opéra ce qu'il en pense. C'en est
fait! le bal de l'Opéra a jeté, comme on dit, son bonnet par-dessus les
moulins, semblable à ces bons et joyeux compères qui finissent par se
moquer du qu'en-dira-t-on, et se livrent, à la face du prochain, aux
éclats de leur plus grosse joie; le bal de l'Opéra ne garde plus de
ménagements; il s'est fait débardeur, le plus ardent, le plus intrépide,
le plus infatigable, le plus bruyant, le moins anacréontique des
débardeurs. Véritable danseur d'enfer, ses nuits se passent dans les
emportements de l'haletante _cachucha_, dans l'effroyable flux et reflux
du galop infernal. Le foyer a tout à fait abdiqué son galant privilège;
ce n'est plus le lieu d'asile des mystérieux tête-à-tête et des fines
causeries, mais une espèce de voie publique trop étroite pour contenir
la foule qui s'y presse et s'y entasse bêtement, sans grâce, sans but et
sans plaisir. --Passez du foyer dans la salle, c'est autre chose; là le
coup d'oeil est à la fois effrayant et splendide, éblouissant et
diabolique: on se croirait convié à une noce de démons. Les costumes
bizarres, les masques grotesques, les cris effrénés, le délire de ces
nuits étincelantes de mille feux, ressemblent en effet, à s'y méprendre,
à quelque furieuse fête de damnés. On ne danse pas autrement à l'hôpital
des fous, ou sur une terre d'anthropophages, autour des idoles que les
naturels du pays encensent par des cris et des rondes échevelées.--Que
diraient, je vous le demande, les petits marquis et les petites
duchesses d'autrefois, nation mouchetée et mignarde, qui venait d'un
pied leste et fin, d'une voix traîtresse et douce, animer ces nuits
d'Opéra de ses piquantes médisances, de ses guet-apens amoureux, de ses
furtives trahisons? que diraient-ils en se retrouvant tout à coup au
milieu des propos violents et du tumulte brutal de ces horribles bals?
madame la marquise s'évanouirait et demanderait des sels; M. le
chevalier s'échapperait en pirouettant sur son talon rouge, s'écriant:
«Holà! oh! Lafleur! holà! Dubois! holà! Labranche! où sommes-nous? Qu'on
me délivre de ces forcenés!» Oui, le vice raffiné, la corruption
parfumée de ces petits messieurs, s'enfuiraient aux énergiques éclats de
l'orchestre de Musard, en se bouchant les oreilles d'épouvante.
Le bal de l'Opéra est, à l'heure où je parle, dans son plus chaud accès
de fièvre; c'est que le carnaval touche à sa fin; c'est que le mercredi
des cendres, ce croque-mort des jours de folies, creuse déjà la fosse où
le mardi gras doit être porté en terre par les débardeurs éplorés. Dans
quelques jours tout sera dit, Musard n'aura plus qu'à monter sur son
pupitre pour prononcer l'oraison funèbre du carnaval de 1844.
Gavarni, pressentant cette mort prochaine, a voulu sauver quelques
traits de ce carnaval bientôt expiré; le carnaval ne mourra pas du moins
sans nous laisser un souvenir de sa figure et de sa personne, grâce au
spirituel crayon qui vient de le croquer avant son dernier soupir, pour
les menus plaisirs des lecteurs de l'_Illustration_. Sans doute, ce
n'est pas là le carnaval tout entier; il serait difficile, cher lecteur,
de vous l'envoyer sous bande et à domicile. Essayez un peu de mettre
l'Opéra et son bal colossal dans la boîte du porteur de _l'Illustration_
et de le glisser sous votre porte ou sous votre chevet pour vous
divertir à votre réveil; je vous en défie, tout habile homme que vous
êtes, ô lecteur mon ami! Or, à défaut du carnaval en personne,
acceptez-en ces échantillons; d'une part, ce commis marchand déguisé en
Albanais pour rire; de l'autre, ce clerc d'huissier affublé des ailes,
des pattes, des plumes, du bec d'un oiseau fantastique. Voici un hussard
qui certes n'a pas fait ses premières armes dans le régiment des
hussards de la mort; son uniforme n'annonce ni de terribles coups de
sabre ni de sanglantes batailles; au tuyau de poêle qui lui sert de
coiffure, à son dolman orné des glands et des cordons de ses rideaux, on
devine que mondit hussard sort de l'école militaire des bals masqués, et
qu'il ne connaît que la manoeuvre professée de minuit à six heures du
matin, sous le commandement du capitaine général Musard; ce n'est certes
pas sa sabretache, si semblable à un cabas, qui dira le contraire et
convertira mon héros nocturne en César ou en Napoléon.
[Illustration: Un turc par Gavarni.]
[Illustration: Mascarade par Gavarni.]
Dans l'année de Musard, un hussard n'est au grand complet qu'à condition
d'avoir la femme-hussard pour compagne; c'est la consigne; aussi Gavarni
n'y a pas manqué; il connaît trop bien la loi du carnaval pour lui faire
un tel affront. Voici donc la femme-hussard dans son élégant costume,
aigrette au front, éperons aux jambes. Vraiment, hussard mon ami, tu
n'es pas malheureux; oh! quel galop tu vas danser avec ta gentille
_hussarde_!
Le galop commence en effet, mais Gavarni a cru devoir y mettre des
ménagements; de même que toute vérité n'est pas bonne à dire, tout galop
n'est pas bon à montrer. Ne montre donc, ô Gavarni! que juste ce qui se
peut voir; ménage notre jeunesse et notre candeur. Bien! nous pouvons
risquer les deux yeux: ce débardeur qui se dandine en s'appuyant sur
l'épaule de son voisin, ce malin, ce grenadier, ce lancier polonais, ces
figures burlesques, et cette pantomime qui les accompagne, tout ce
carnaval n'a rien qui me paraisse devoir en arrêter l'impression, connue
disaient les visas des censeurs d'autrefois: la fille permettra la vue
de cet innocent galop à sa mère.--Mais assez danser et galoper comme
cela; passons à d'autres exercices.
[Illustration: Le Galop, par Gavarni.]
L'Académie française ne donne pas de bal, mais elle livre des batailles
à toute outrance; le dernier combat académique a été des plus acharnés;
_l'Illustration_, dans son dernier numéro, en a déjà donné un rapide
bulletin. Deux fauteuils, comme on sait, étaient le prix de la victoire,
l'un occupé naguère par l'honnête M. Campenon, l'autre par notre
regrettable et illustre Casimir Delavigne; la lutte: n'a pas été vive
autour du fauteuil de Campenon: du premier coup, M. Saint-Marc Girardin
l'a emporté et s'y est assis, laissant M. Alfred de Vigny et M. Émile
Deschamps de huit à dix voix en arrière; la succession de Campenon ne
demandait pas un plus grave engagement: c'était un héritage de rimes
bucoliques, et les pipeaux champêtres invitent aux innocents combats.
L'ombre pastorale du poète aurait souffert d'une bataille plus ardente
et plus prolongée; elle préfère, sans doute, cette simple escarmouche
terminée au premier choc, et presque aussi douce qu'un duel entre
Mélibée et Tityre, sous la voûte d'un hêtre, au son de la musette.
Pour Casimir Delavigne, c'était autre chose; l'auteur des _Messéniennes_
et du _Paria_ avait droit à une plus vaillante mêlée; le clairon martial
et la lyre héroïque retentissent dans les poésies de Casimir Delavigne,
chantant la liberté, célébrant les faits illustres, ou gémissant sur un
mode tragique et sombre; tout, dans ses rimes épiques, respire les
passions sérieuses et profondes.--Les candidats académiques semblaient
s'être échauffés à l'ardeur du poète; ils se sont pris corps à corps,
décidés à combattre avec acharnement pour savoir à qui reviendrait sa
dépouille. Trois champions,--on l'a vu--ont tenu bon jusqu'à la dernière
extrémité: M. Alfred de Vigny, M. Sainte-Beuve et M. Vatout; sept fois
ils sont revenus à la charge, l'un contre l'autre, épuisés, haletants,
mais se défendant toujours, et aucun d'eux ne voulant battre en retraite
devant son rival. Parmi ces trois adversaires acharnés, M. Sainte-Beuve a
gardé constamment l'avantage, M. Vatout l'a suivi de plus près, et M.
Alfred de Vigny, le noble poète, n'est venu que sur les talons de M.
Vatout, comme pour attester, une fois encore, que dans ces pugilats
littéraires ce n'est pas toujours l'athlète le plus richement et le plus
élégamment armé d'esprit et de génie qui a pour lui les juges de camp ou
les dieux.--L'Académie, lasse de ces sept assauts inutilement livrés par
M. Vatout à M. Sainte-Beuve, par M. Alfred de Vigny à M. Vatout;
l'Académie les voyant tous trois debout après cette terrible journée,
sans que l'un eût pu décidément tuer les deux autres; l'Académie, qui,
d'ailleurs, sentait le besoin de refaire ses forces, a fini par déserter
les bancs pour aller dîner.
[Illustration: Un homme-Oiseau, par Gavarni.]
L'affaire recommencera dans deux mois, et comme dans cette mémorable
séance du 8 février, deux fauteuils seront offerts à l'ambition des
concurrents: ce fauteuil de Casimir Delavigne, si vivement disputé et
qu'on croirait imprenable, et celui de Charles Nodier, encore vierge de
toute attaque; durant ces deux mois, M. du Vigny, M. Sainte-Beuve, M.
Vatout, auront le temps de reprendre haleine et d'affiler leurs armes
émoussées. Mais les Académies et les flots sont changeants; qui sait
si M. Vatout, qui voguait hier à la surface, demain ne fera pas un
plongeon; M. du Vigny et M. Sainte-Beuve sont, en effet, les deux
talents vraiment littéraires que l'Académie devrait sérieusement
adopter. Elle se ferait honneur par ces deux choix, en faisant justice à
deux hommes d'un mérite incontestable et incontesté; mettez donc l'un
dans le fauteuil de Delavigne, et que l'autre fasse son nid dans celui
de Charles Nodier! on battrait des mains de tous côtés. Or l'Académie
est peu habituée à recueillir, pour prix de ses suffrages particuliers,
le suffrage universel. Ce sera du fruit nouveau pour elle.
Il est vrai que la question se complique; au lieu de deux écrivains
distingués, de deux rares esprits poursuivant le double héritage de
Delavigne et de Nodier, l'Académie française en comptera, dit-on, un
troisième. M. Mérimée, l'auteur si ingénieux et si correct de tant du
petits romans exquis, s'est décidé à se livrer un flux et reflux
académique; M. de Vigny et M. Sainte-Beuve l'auront pour adversaire dans
la prochaine rencontre.--Du Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Vatout, voilà
les quatre candidats appelés à tenir le haut bout dans cette nouvelle
mêlée; d'autres encore rodent aux portes, pour tâcher de se faufiler
dans un moment de confusion et de trouble, et de se glisser au fauteuil
par un tour d'escamotage; nous ne les nommerons point, de peur de les
compromettre. Mais l'histoire de l'huître et des plaideurs est d'une
application tout académique; plus d'une fois, deux tiers champions, se
battant à qui aurait le fauteuil, ont été tout surpris de voir un
monsieur qui flânait paisiblement par là s'y installer à leur barbe: M.
Casimir Bonjour a des chances.
Le trait suivant de moeurs conjugales vient faire diversion aux intérêts
académiques; c'est précisément dans le voisinage de l'Institut que le
fait s'est passé, non loin du quai Voltaire.--M. et madame A.... ne
brillent point par un excès de tendresse réciproque; plus d'une fois ils
ont donné à leurs voisins des preuves de l'incompatibilité de leur
humeur; ou accusé M. A.... d'être un peu bourru, et madame d'avoir des
crises de nerfs par trop fréquences; quand monsieur gronde, madame
s'évanouit, et quand madame s'évanouit, monsieur tempête de plus belle;
de sorte que les colères de monsieur et les crises de madame arrivant
tous les jours, plutôt deux fois qu'une, c'est véritablement un ménage
diabolique.--Vendredi dernier, madame A.... se plaignit de violentes
douleurs d'entrailles: «C'est ce monstre, s'écria-t-elle, qui m'aura
empoisonnée!» le mot monstre désignait naturellement son mari. Aussitôt
l'alarme de se répandre, dans la maison; M. A.... rentra sur ces
entrefaites: «Ah! monsieur, lui dit son portier, en arrivant à lui tout
effaré; savez-vous ce qui arrive?--Non!--Madame se plaint d'être
empoisonnée! et devinez qui elle accuse?--Pas davantage! --Vous,
monsieur.--Moi! répliqua le mari, du plus beau sang-froid du monde, moi!
Eh bien! qu'on la fasse ouvrir!»
Fragments d'un voyage en Afrique (2),
(Suite.--Voir t. II, p. 338 et 374.)
[Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]
Des chevaux tout sellés furent mis à notre disposition, et nous nous
joignîmes au cortège de l'émir, qui était composé d'environ huit cents
hommes, y compris les cinq cents cavaliers réguliers qui forment sa
garde ordinaire. Ces cavaliers ne quittent jamais sa personne, pour
laquelle ils ont montré, dans certaines circonstances, le dévouement le
plus absolu. Au milieu des réguliers je remarquai un kalifat qui portait
l'étendard de l'émir; cet étendard est tout simplement un petit carré de
toile qui a la forme des guidons de nos régiments; elle est de couleur
bleue, avec un yatagan rouge au milieu.
Nous franchîmes au galop la distance qui séparait le douair
d'Abd-el-Kader des douairs de son armée. En arrivant, nous la trouvâmes
rangée en bataille dans la plaine. L'interprète, qui marchait à nos
côtés, et devant lequel je n'avais pas jugé à propos de faire parade de
ma connaissance de la langue arabe, m'expliquait ce qui se passait
autour de moi; puis, me montrant avec ostentation les bataillons qui se
déroulaient devant nous en longues spirales.
«Tu vois, me dit-il, les corps commandés par les lieutenants de mon
maître: ici sont les troupes de Sidi-Mohammed-el-Berkany, kalifat de
Médéah; là, le kalifat de Milianah, Ben-Oulil, a établi son camp.
Presque à l'extrémité de la plaine se trouve l'artillerie, composée en
grande partie de déserteurs chrétiens. En reportant ton regard vers
l'ouest, tu retrouveras les milices de Sidi-Mustapha, frère
d'Abd-el-Kader, et du scheik Ben-Salem, dont le terrible yatagan a tant
fait tomber de têtes ennemies; puis les fantassins de Sidi-al-Kraroubi,
premier ministre, enveloppant comme dans un réseau de fer cette armée
formidable; enfin, et comme un vaste cercle qui circonscrit tous les
autres, les cavaliers irréguliers, fournis par toutes les tribus,
fourmillent le long de la vallée. Regarde autour de toi, sur les crêtes,
des monts, sur les plateaux que tu peux découvrir, dans les gorges
étroites, partout il y a des hommes dévoués, dont l'indépendance est le
premier besoin, et qui ne négligeront rien pour la reconquérir.
--Ton maître est donc bien puissant? m'écriai-je.
--Son bras s'étend sur toute l'Algérie; il gouverne à la fois les
provinces auxquelles tant de beys commandaient jadis. Le descendant
d'Ismaël est inspiré de Dieu, et la lumière céleste illumine son âme.
Comment veux-tu que les Arabes résistent à l'entraînement qu'il leur
inspire? Le serviteur du Prophète réunit donc sous sa bannière tous les
Arabes indépendants. Ce que tu aperçois d'hommes et de chevaux ne
constitue que la moitié des ressources de mon maître; il y ajouterait au
besoin les vaillants soldats de Ben-Thamy, les deux mille cinq cents
combattants de Bou-Hamidy, et la foule innombrable des volontaires dont
tu ne vois ici qu'un faible détachement.»
Nous arrivions, en cet instant, au milieu de la plaine; Abd-el-Kader et
sa suite se placèrent sous l'ombrage de quelques arbres qui étendaient
leurs rameaux protecteurs à quelques pieds du sol, et, tandis que
l'armée se disposait à évoluer en notre présence, l'émir me fit dire
qu'il avait à causer avec moi.
Je m'approchai, non sans crainte, du tertre sur lequel se trouvait
l'émir; mais ma timidité ne tint pas devant son sourire, et ce fut avec
toute l'aisance dont j'étais susceptible que je vins prendre place à ses
côtés.
Après les saints d'usage, que les Arabes prolongent indéfiniment, et
tandis que l'armée défilait à quelques pas de nous, j'expliquai à
Abd-el-Kader mes vues et mon traité de commerce. Quelques avantages que
je lui fis entrevoir le séduisirent, et il m'accorda sur-le-champ son
appui.
La revue se termina enfin; je pris congé de mon protecteur, et je
rentrai en ville avec le seul de mes compagnons de route qui fût resté à
mon service, le fidèle Ben-Oulil.
Depuis ce jour, j'eus souvent l'occasion de voir Abd-el-Kader, qui ne
cessa de me témoigner le vif intérêt qu'il portait à la réussite de mes
desseins. J'obtins même de lui un sauf-conduit revêtu de son sceau; et,
après un assez long séjour à Milianah, je fis mes préparatifs pour un
long voyage à travers des populations inconnues.
J'avais le droit d'exploiter, sans exception, tous les points du
territoire arabe; et là où j'opérais, il n'était permis à personne de me
faire concurrence. L'émir en avait fait publier l'ordre dans tous les
marchés. Médéah fut le lieu où j'établis le centre de mes opérations;
cette ville me convenait d'autant mieux, qu'elle était plus rapprochée
des possessions françaises, et que ses laines et celles de la province
sont d'une qualité supérieure à toutes les autres.
Le traité que j'avais conclu fut exécuté malgré les obstacles que
m'opposèrent le bey et les notables de la ville. On me soumit au
contrôle du chef; mais, chaque fois que j'étais menacé d'un acte
arbitraire, j'écrivais à l'émir, qui me rendait toujours justice.
J'allai dans l'intérieur des terres, afin d'obtenir des laines à des
prix modiques. Je passai deux mois au milieu des tribus arabes,
assistant à tous les marchés, sans avoir eu à supporter la moindre
injure. C'était, au contraire, à qui me livrerait ses produits, et ils
se battaient quelquefois pour m'offrir l'hospitalité. L'empressement
avec lequel j'étais accueilli partout paraîtra d'autant plus
extraordinaire, que je n'avais pour toute escorte que mon juif Ben-Oulil
(un juif est la plus triste des recommandations en Afrique). Jamais le
moindre incident fâcheux ne troubla mon repos, et pourtant je parlais
sans cesse aux Arabes de ma patrie, de la valeur de nos soldats, de la
supériorité de nos armes. Loin d'exciter leur colère, j'étais écoulé
avec intérêt; je leur faisais désirer d'être gouvernés par cette nation
qu'ils nomment, dans leur métaphorique langage, la sultane des nations.
C'est avec la même sécurité que je visitai successivement des lieux qui
touchent au désert: le Ziben, Ghronat et Boural. Je parcourus les
aghalicks des Beni-Bonyacoub, Tittery, Douaier, Habedy, où les
populations me parurent pencher du côté de la France; mais la crainte
que leur inspire l'émir est plus forte que leur désir. Plus tard (en
1840) ils furent, comme tous les Arabes, appelés à la guerre sainte.
Force leur fut de marcher; mais ils combattirent avec tant de mollesse,
qu'Abd-el-Kader les frappa d'une contribution de cent mille houdjous.
Dès que j'eus écoulé mes laines, je me rendis à Tekedempt. Là, je
trouvai les ouvriers français qui étaient venus fonder une manufacture
d'armes. Je me liai d'amitié avec l'un de mes jeunes compatriotes, et
nous nous mîmes à visiter la place, qui allait devenir bientôt la
capitale de l'empire arabe.
Tekedempt est d'une importance incontestablement supérieure à toutes les
villes de l'intérieur de l'Afrique. Située non loin du désert, au milieu
de montagnes élevées, elle semble inexpugnable à l'émir. Un fort assez
mal bâti, peu considérable (il a cent mètres de tour environ) auquel on
travaille depuis quatre ans, élève à peine à quelques pieds du sol ses
murs inachevés. L'intérieur du fort a été divisé en magasins et en
casernes; quatre canons de 1 sont placés sur une esplanade à l'entrée du
fort; en dehors est un grand hangar où l'on met l'orge. Comme celui de
Tazza, le fort de Tekedempt possède des cachots où les prisonniers ne
sont pas trop maltraités.
L'Hôtel des monnaies d'Abd-el-Kader est aussi à Tekedempt. On y frappe
de petites pièces en cuivre d'une valeur conventionnelle de trois
liards, et qui ont tout au plus la valeur intrinsèque du tiers. L'émir
n'a jamais frappé de monnaies d'or ni d'argent, mais il a mis en
circulation quelques pièces blanchies auxquelles il a donné une valeur
assez élevée. Les outils dont on se sert à la monnaie proviennent de
France.
La ville Tekedempt est non seulement le dépôt particulier de Mascara,
mais encore le dépôt général de l'Arabie indépendante. L'émir y
entretenait constamment cinq cents chameaux et deux cents mulets
affectés aux transports de la guerre. D'immenses approvisionnements y
sont amoncelés; c'est là qu'aboutissent les caravanes chargées d'armes
et de poudre qu'expédie le Maroc, et qu'on distribue à toutes les places
de l'intérieur, suivant les besoins du moment.
A côté du fort principal est un fortin à demi ruiné; c'est là qu'ont été
établis les ouvriers, envoyés par le gouvernement Français. A droite, au
fond de la vallée et sur les bords d'un ruisseau, a été bâti un bel
édifice qui devait leur servir d'atelier. Les travaux s'exécutent à
l'aide d'une machine hydraulique. Durant mon voyage à Médéah, j'appris
que la fabrication des fusils avait commencé et qu'on en livrait trois
par jour à l'émir. On avait désigné, sur la demande des ouvriers, une
cinquantaine d'Arabes, pour faire l'apprentissage du métier; car, à
l'expiration de leur engagement nos compatriotes devaient rentrer dans
leurs foyers. Abd-el-Kader les payait fort mal. Le chef de ces ouvriers,
M. Guillemin, avait été assassiné; un second était mort de la fièvre;
les autres ont revu la France.
Tekedempt possède une garnison de deux cents réguliers, une compagnie,
de canonniers et quatre pièces de petit calibre, réparées par nos
ouvriers. A trois cents pas du fort s'élèvent une multitude de cabanes
en chaume et en maçonnerie. L'émir engagea les habitants à bâtir des
maisons; ceux-ci ne tenant pas compte de l'invitation, il s'avisa de
mettre le feu à leurs huttes, et renouvela trois fois la plaisanterie.
Les arabes obéirent alors et se mirent à jouer de la truelle. Une
mosquée brille au milieu de la ville. Tous les dimanches il s'y tient un
grand marché; les tribus y apportent leurs récoltes; on y vend des
raisins de Médéah et de Milianah à un prix excessif. De hautes montagnes
enserrent Tekedempt; la Mina l'arrose de ses eaux bienfaisantes. La
rivière est três-dangereuse pendant l'hiver, qui est ordinairement
rigoureux dans cette contrée. L'été s'y distingue, au contraire, par des
chaleurs excessives, d'où naissant des fièvres mortelles.
Les lions y sont nombreux et portent leurs ravages jusqu'aux portes de
la ville. Dès que le soleil se couche, on entend rugir ces animaux qui
mettent la population en émoi et enlèvent des ânes sous le fort même.
Les hyènes et les panthères rôdent aussi en grand nombre aux alentours.
Du reste, les jardins de Tekedempt sont charmants, et le sol de la
province est fertile.
Le gouverneur, Hadji-Adb-el-Kader-Bou-Krelekra est un homme dans la
force de l'âge, petit et vigoureux; ses traits sont loin d'annoncer le
talent qu'il possède. Il est beau-père de Mouloud-Ben-Aratch. Son
influence sur les indigènes est très-étendue; tous prennent les armes à
son appel, et il n'a qu'à se montrer pour qu'on lui paie l'impôt.
Abd-el-Kader lui a fait don de la maison qu'il habite. Il assiste aux
_conseils d'État_, et jouit d'un grand crédit auprès de l'émir. Quoique
sous les ordres du kalifat de Milianah, il commande en souverain dans
son district, Krelekra ne va jamais à la guerre et ne quitte point son
gouvernement: il est moins fanatique que les autres chefs et bon diable
au fond, quoique un peu brusque.
On remarque, tout près de la ville, une montagne colossale et taillée à
pic d'un côté, tandis que l'autre a la forme d'une scie; c'est
l'Ouenseris: elle a donné son nom à la tribu qui l'habile. Vers le
milieu de la pente, est une grande caverne d'où l'on extrait 80 pour
cent de plomb et 2 pour 100 d'argent. Les Ouenseris ont le monopole de
l'exploitation; ils retirent le métal en allumant de grands feux dans la
caverne et en le faisant fondre; ils fabriquent beaucoup de balles avec
ce plomb.
(La suite à un prochain numéro.)
Chronique musicale.
La Société des Concerts, qui a repris ses belles séances au
Conservatoire, a débuté cette année par une oeuvre, sinon nouvelle, du
moins inconnue à Paris. C'est une symphonie de M. Mendelshon-Bartholdy,
laquelle passe, en Allemagne, pour une des productions les plus
remarquables de ce maître. Elle atteste, en effet, un grand savoir, un
sentiment très-délicat de l'harmonie, une habileté de contre-pointiste,
que peu de musiciens vivants pourraient égaler, que nul ne pourrait
surpasser peut-être. Les détails ingénieux y abondent, et les fines
nuances, et les piquantes dispositions d'orchestre; seulement il nous
semble que la pensée première n'est pas toujours au niveau de tout ce
savoir-faire, et qu'à cette oeuvre si habilement travaillée
l'inspiration manque quelquefois. Sans cela. M. Mendelshon devrait être
placé sur le même rang que Haydn, Mozart et Beethoven, ces rois de la
symphonie. M. Mendelshon occupe du moins le premier degré au-dessous
d'eux, et c'est encore une place assez élevée pour satisfaire les plus
ardentes ambitions.
Deux autres morceaux inconnus ont été essayés dans les deux premiers
concerts. Ce sont deux choeurs de Beethoven. L'un, intitulé sur le
programme _le Calme de la Mer_, ne répond guère à ce titre, sauf
quelques détails. C'est une composition bruyante, violente, tourmentée.
L'effet vocal est dur et peu harmonieux. On est tout surpris de n'y
rencontrer aucune de ces grandes pensées, aucun de ces élans de passion
qui sont comme le cachet du génie de Beethoven.
L'autre est, sous tous les rapports, digne de ce grand homme. C'est un
choeur composé pour un drame allemand intitulé _les Ruines d'Athènes_.
Souvent, de l'autre côté du Rhin, on intercale dans une oeuvre poétique,
ou même dans une pièce en prose, quelques morceaux de musique vocale ou
instrumentale; on sait que les Allemands ne trouvent la musique de trop
nulle part. Cela même s'est fait quelquefois en France, et notamment à
l'ancien Odéon, où l'on représenta, il y a quinze ans, un ouvrage
intitulé la _Prise de Missolonghi_, pour lequel Hérold avait composé une
ouverture et des choeurs d'une beauté remarquable. Le morceau intercalé
dans _les Ruines d'Athènes_ est une marche instrumentale au milieu de
laquelle le choeur intervient de la manière la plus originale et la plus
imprévue. On dirait une population enivrée d'enthousiasme, qui mêle tout
à coup ses acclamations à un chant de triomphe. Rien de plus neuf et de
plus saisissant que la pensée première de cette composition, laquelle
est exécutée d'ailleurs avec cette vigueur de main, cette largeur de
développements, cette riche sobriété de détails, cette habileté
souveraine, cet éclat et cette puissance qui ont élevé si haut la gloire
de Beethoven.
Les autres morceaux exécutés dans ces trois premiers concerts, qu'ils
soient de Beethoven, de Mozart, de Haydn ou de Weber, sont connus depuis
longtemps, et nous sommes dispensés d'en parler. Mais nous devons
remarquer une innovation fort inattendue qui a signalé la dernière
séance. On y a exécuté le début de l'introduction du _Moïse_ français.
Il semblait jusqu'ici que la Société des Concerts ne jugeât point
Rossini digne de son attention. On avait bien vu, une fois ou deux, le
nom de cet homme illustre inscrit sur son programme, mais c'était sans
tirer à conséquence, et on eût dit une concession faite au talent de
quelque cantatrice en renom. Il y a deux ans, par exemple, il avait été
permis à madame Viardot de faire entendre le rondeau final de
_Cenerentola_ Cette faveur était accordée non au mérite de l'auteur,
mais à la brillante exécution de son interprète. Aujourd'hui, c'est tout
autre chose; c'est bien à Rossini lui-même que la salle de la rue
Bergère vient d'ouvrir ses portes. Quoiqu'il soit vivant, et qu'il porte
un nom italien, Rossini vient d'être admis enfin au rang des grands
maîtres de l'art, et nous félicitons sincèrement la Société des Concerts
de cet acte de justice.
Elle n'a pas eu lieu de s'en repentir: l'introduction de _Moïse_ a
produit un effet immense. Les vastes proportions de ce morceau,
l'élévation des idées, la magnificence du style, l'éclat de
l'instrumentation, ont fait sur l'auditoire une impression profonde. Ce
succès encouragera sans doute la Société des Concerts à ne plus négliger
désormais cette mine si opulente, qui est tout entière à sa disposition.
Trois exécutants se sont fait entendre dans ces trois séances. Dans la
première, M. Belke, premier trombone de la musique de sa majesté
prussienne. C'est un artiste d'un talent remarquable, qui engage
fièrement la lutte avec son instrument rebelle, et qui réussit presque
toujours à le dompter. Mais à quoi bon ces batailles sans but et ces
stériles exploits? Le trombone ne paraît-il pas un peu prétentieux quand
il lutte avec le galoubet, et ne ressemble-t-il pas au géant Polyphème
faisant l'aimable auprès de Galathée, que ses tendres attentions mettent
en fuite?
M. Dorus a prouvé pour la centième fois, ce qui est déjà connu de tout
le monde, et n'est contesté par personne, savoir qu'il n'aurait point de
rival sur la flûte, si M. Tulou n'existait pas.
Mademoiselle Louise Maliman a exécuté dans le troisième concert un
concerto de Beethoven pour piano et orchestre. Elle a montré une
netteté, une fermeté, un aplomb que l'on rencontre rarement chez les
maîtres les plus expérimentés, et mademoiselle Maliman n'a pas dix-huit
ans! Telle est déjà la perfection de son exécution, la rigoureuse
précision de ses allures, la pureté de son goût, l'élégante simplicité
de son style; tel est enfin son respect pour le texte qu'elle exécute et
pour les intentions du maître qui l'a écrit, qu'on peut sans hésiter
ranger son talent au nombre des plus sérieux, des plus solides de ce
temps-ci.
Tel est aussi le caractère du talent de M. Charles Dancla, élève de
Baillot, et également recommandable comme violoniste, ou violiniste, et
comme compositeur. M. Dancla a donné dernièrement un concert où il a
fait entendre plusieurs morceaux de sa composition, des études pour le
violon d'une très-habile facture, une ballade vocale d'un style tort
distingué, un trio pour piano, violon et violoncelle, et un fragment de
quatuor. Tout cela atteste à la fois de l'imagination, du goût et
beaucoup de savoir. Dans cette séance, M. Charles Dancla était assisté
de mademoiselle Laure Dancla, sa soeur, et de MM. Arnaud et Léopold
Dancla, ses deux frères. Charmant et touchant spectacle que celui de ces
quatre jeunes artistes, enfants de la même mère, vivant ensemble,
travaillant ensemble, et s'appuyant l'un sur l'autre le long de ce
chemin raboteux et escarpé qui mène à la renommée!
Le second concert de M. Berlioz a eu lieu le 3 février dernier. La
seconde partie était composée des quatre morceaux de la symphonie
dramatique où l'auteur s'est efforcé de traiter à sa manière ce
magnifique sujet de _Roméo et Juliette_, qui a déjà inspiré tant de
poètes, de peintres et de musiciens. C'est une composition instrumentale
où interviennent parfois des voix humaines, comme dans la dernière
symphonie du Beethoven. Cette oeuvre paraît généralement moins
heureusement inspirée que la _Symphonie fantastique_ et la symphonie
d'Harold, sauf toutefois le _Scherzo_ connu sous le nom de _Scherzo de
la reine Mab_, lequel est l'ouvrage le plus singulier, le plus bizarre,
le plus piquant, le plus fantastique et le plus curieux peut-être qu'ait
jamais enfanté le cerveau d'un musicien. L'auteur y a pris pour thème la
célèbre tirade de Mercurio, dans la cinquième scène du premier acte de
_Romeo and Juliet_: La reine Mab est la sage-femme des fées; elle n'est
pas plus grosse que l'agate qui orne le doigt d'un alderman; son char
est une noisette creusée par un écureuil ou par un vieux ver;--ce sont
là, de temps immémorial, les carrossiers des fées.--Les roues de ce char
sont faites de longues pattes d'araignée;--la couverture, d'ailes de
sauterelles;--les traits, des fils d'araignée les plus déliés;--son
fouet et composé d'un os et d'une membrane de grillon; son cocher est un
petit moucheron habillé de gris....--En cet équipage, elle vient galoper
chaque nuit à travers le cerveau des amoureux, qui alors rêvent d'amour;
elle se pose sur les genoux des courtisans, et ils rêvent de faveurs
royales;--sur les doigts des avocats, et ils rêvent d'honoraires;--sur
les lèvres des grandes dames, et elles rêvent de baisers, etc., etc.»
Voilà ce que M. Berlioz a voulu traduire par des combinaisons
d'intonations, de rhythme et de sonorités.--A-t-il réussi complètement?
nous n'oserions l'affirmer. Devait-il raisonnablement se flatter de
réussir, et la musique peut-elle revêtir d'une forme distincte et
appréciable ces bizarres caprices de l'imagination, auxquels toute la
précision du langage parlé ne suffit pas toujours à donner un sens? nous
ne le pensons pas. Mais M. Berlioz n'en a pas moins produit une oeuvre
fort remarquable, pleine d'effets inattendus, de dispositions
instrumentales toutes nouvelles; une oeuvre, enfin, qui n'est, sous
aucun rapport, celle d'un musicien ordinaire.
L'ouverture du _Carnaval romain_ est un morceau tout neuf, ou du moins
que son auteur faisait entendre pour la première fois. Ici nous n'avons
rien, ou presque rien à critiquer, et nous avons beaucoup à applaudir.
Mélodies simples et parfaitement distinguées, travail harmonique,
combinaisons instrumentales, tout est d'un homme supérieur. Ce morceau
est écrit d'un bout à l'autre avec une verve, un feu, une fougue
singulière; il a électrisé l'auditoire, qui l'a redemandé tout d'une
voix, et nous regrettons que les bornes de cet article ne nous
permettent pas d'en donner une analyse détaillée.
Quant aux autres compositions nouvelles que M. Berlioz a fait, ce
soir-là, connaître au public, n'en parlons pas... Et qu'importe à un
général d'être battu dans une escarmouche, pourvu qu'il reste vainqueur
en bataille rangée?
On nous annonce, du fond de la Russie, des succès bien brillants aussi
et des victoires bien éclatantes. C'est madame Viardot qui est le
triomphateur; l'armée moscovite suit son char avec enthousiasme, et
vient de lui décerner, par souscription, une couronne d'or rehaussée de
pierres précieuses. Voilà ce qu'on peut appeler, sans métaphore et sans
hyperbole, d'impérissables lauriers.
Théâtres.
THÉÂTRE DE LA. PORTE-SAINT-MARTIN: _Les Mystères de Paris_, roman en
cinq actes et onze tableaux, par MM. Eugène Sue et Dinaux, décors de MM.
Devoir, Philastre et Cambon.
Enfin le voici, ce fameux drame si impatiemment attendu!--Le
verrons-nous ou ne le verrons-nous pas? disait-on depuis deux mois; et
puis, c'était la censure qui le taillait, le mutilait, lui portait des
coups mortels. Comment fera-t-il pour marcher après de telles entailles?
Pourra-t-il vivre encore? Ne sera-t-il pas réduit à l'état d'un moribond
qui n'a plus que le souffle? Et cent questions de cette espèce qui
témoignaient de la curiosité publique et de l'importance que les
gourmets et amateurs de sensations fortes et de denrées épicées,
mettaient à voir le roman de M. Eugène Sue assaisonné en drame et servi
sur le théâtre. Enfin, la censure a lâché sa proie; mardi dernier,
l'affiche portait bien positivement ces mots écrits en lettres
majuscules: «Aujourd'hui, première représentation des _Mystères de
Paris_».
Non, jamais événement ne causa une plus vive émotion; dès l'après-midi,
le boulevard Saint-Martin était encombré d'une foule immense; une queue
formidable et bruyante s'agitait aux portes du théâtre en replis
tortueux; toutes les avenues étaient obstruées, et les passants, étonnés
de cette affluence, s'arrêtaient sur les dalles du boulevard en formant
un vaste amphithéâtre de curieux ébahis; au bureau de location, on se
disputait les stalles et les loges; supposez la salle vaste comme la
place du Carrousel, tout au plus aurait-elle suffi à contenir et à
satisfaire les tumultueux amateurs qui se succédaient par douzaines,
demandant une stalle ou une loge. On aurait coté les billets à cinquante
francs, que les acheteurs n'auraient pas reculé. A voir cette multitude
se ruant de tous côtés, on pouvait craindre que le théâtre ne s'écroulât
sous ses violents efforts; il semblait que la représentation dût être
pleine de trouble et de cris; il n'en a rien été; sauf le flux et le
reflux inévitable dans une telle circonstance, je veux dire la
bourrasque des applaudissements luttant contre tes sifflets, cette
soirée, ou plutôt cette nuit (le drame a fini à une heure du matin),
s'est accomplie très-honorablement, sans hurlements et sans blessures; à
vrai dire, le public était, en général, ganté et verni, et les plus
jolies femmes, les plus brillantes toilettes donnaient au théâtre
Saint-Martin un éclat d'élégance et de coquetterie auquel il n'est pas
tous les jours accoutumé.
Mais silence! ouvrons les yeux, prêtons l'oreille, la toile se
lève.--Nous voici dans la rue aux Fèves, rue sombre et tortueuse,
lugubrement éclairée par des réverbères au reflet sinistre et blafard; à
droite, le fameux cabaret du _Lapin-Blanc_, lieu d'asile fréquenté par
tous les bandits de la cité; cette décoration est d'un effet original et
saisissant; on la doit au pinceau de Devoir; ce n'est pas le seul éloge
que nous aurons à faire de cet habile artiste.
Dans cette terrible rue aux Fèves, nous retrouvons déjà tous les
principaux personnages du roman; le prince Rodolphe protégeant
Fleur-de-Marie, la pâle Fleur-de-Marie aux mains féroces de la Chouette
et du Maître-d'École; le Maître-d'École, Jacques Ferrand. Rigolette et
le Chourineur.--Jacques Ferrand médite ses assassinats et ses ténébreux
complots; ce n'est plus à Cécily qu'il en veut, mais à Fleur-de-Marie;
il la couve des yeux, il la convoite, il faut à tout prix qu'il
assouvisse cet amour forcené; oui, l'or et Fleur-de-Marie, voilà tes
deux passions de Jacques Ferrand. Le Maître-d'École est l'instrument de
Jacques Ferrand dans ces infâmes entreprises; il est également prêt pour
le rapt, pour le vol et pour le meurtre; il vient de frapper le
malheureux client de Jacques Ferrand, et voici qu'il se retourne contre
Fleur-de-Marie et l'accable de menaces et de violences; mais le prince
Rodolphe et le Chourineur veillent sur l'infortunée; la Goualetise se
réfugie sous la protection du prince, tandis que le Chourineur, armé de
ses deux poings et de son bras de fer, tient le Maître-d'École en
respect; pour cette fois, Fleur-de-Marie échappe aux griffes de la bête
féroce.
En sortant de la rue aux Fèves, nous entrons dans la maison Pipelet. Je
vous présente la tendre madame Pipelet et son gros chéri M. Pipelet,
portier et savetier tout à la fois, l'infortuné Pipelet, victime de
l'infâme Cabrion. Cabrion est son cauchemar; il le poursuit, il lui tire
le nez, il lui enlève sa perruque, il joue avec lui des scènes de
Méphistophélès et le magnétise. Plaignez Pipelet!--Mais ce n'est pas
tout que de rire; Cabrion, Rigolette et Pipelet ne sont pas toujours là.
L'orchestre joue un air farouche et lamentable: c'est Jacques Ferrand,
c'est le Maître-d'École qui reviennent; le Maître-d'École menaçant
toujours Fleur-de-Marie, et Jacques Ferrand prenant la pauvre fille à
son service, véritable vautour planant sur sa proie et n'attendant que
le moment de tomber sur elle et de la dévorer. Plus loin je reconnais
l'honnête Germain et le malheureux Morel, l'ouvrier lapidaire; Germain,
l'ami de Rigolette; Morel, pâle, triste, succombant sous le faix du
travail et de la misère. Qui sauvera Morel? qui donnera du pain à la
vieille mère, privée de la raison, à ses enfants amaigris, à sa femme
minée par la maladie? Hélas! pour surcroît d'infortune, un bandit vient
de voter au lapidaire un diamant de trois mille francs qu'un joaillier
lui avait remis pour le tailler. C'en est fait de Morel; s'il ne meurt
pas du faim, il mourra de désespoir. A qui s'adressera le pauvre diable?
A Jacques Ferrand, qui passe pour un si honnête homme.
Ici Jacques Ferrand joue une de ces horribles scènes d'hypocrisie
auxquelles il est habitué: il prête cinq cents francs à Morel. Le brave
homme! s'écrie-t-on. Oui, mais, attendez: Morel a signé une obligation à
trois mois déchéance; dans trois mois il ne paiera pas, et Jacques te
philanthrope le fera mettre en prison. N'a-t-il pas besoin de se défaire
de ce pauvre Morel, qui a, sans le savoir, entre les mains, la preuve,
d'un assassinat autrefois commis par Penaud.
En public, Jacques Ferrand joue admirablement l'homme de bien, mais,
seul, il jette le masque. Voyez-le comptant son or d'un oeil cupide et
sanglant; entendez-le raillant ses victimes et supputent les
épouvantables bénéfices que lui rapportent ses crimes: puis, quand il a
enfoui sa cassette, Jacques reprend son air bénin, sa voix de sainte
nitouche, et fait venir Fleur-de-Marie. Mais comme sa voix tremble!
comme la passion perce sous ce masque d'hypocrisie! Fleur-de-Marie
commence à éprouver de funestes pressentiments! Il ne faut rien moins
qu'une seconde intervention du Chourineur et de Rodolphe pour la sauver
encore de la concupiscence de Jacques et de la férocité du
Maître-d'École.
Pénétrez maintenant dans cette épouvantable mansarde. Une femme livide,
des enfants malades, une folle, un malheureux désespéré; c'est
l'intérieur de la famille Morel. Germain, le bon Germain, apporte mille
francs à cette misère pour l'arracher aux poursuites des huissiers. Le
protêt, en effet, vient disputer à cette famille affamée ce grabat qui
lui reste et ce dernier morceau du pain. Le protêt, c'est Jacques
Ferrand qui l'envoie; et quand Germain offre ses mille francs,
«Monsieur, je vous arrête, dit Jacques Ferrand; vous avez volé cela dans
ma caisse!» Germain proteste de son innocence, Rigolette défend Germain,
Morel se désespère; mais qu'importe! on traîne Morel et Germain en
prison, et Jacques Ferrand, profilant de ce désordre, fait disparaître
cette preuve d'un de ses forfaits qu'il poursuivait dans Morel.
Ainsi le drame s'engage dans tous les noirs mystères, dans toutes les
douleurs, dans tous les crimes du roman.
Fleur-de-Marie, sauvée par Rodolphe, s'est retirée à la campagne dans un
pays charmant; là elle est heureuse, là elle recouvre la santé et la
paix de l'âme. Les beaux sites, ces vertes pelouses la ravissent; tout
le monde l'aime, tout le monde la bénit, tout le momie la respecte.
C'est un ange, dit-on, mais le Maître-d'École et Jacques Ferrand ne
sont-ils pas toujours sur ses traces? Le Maître-d'École la retrouve,
l'épie et n'attend que l'heure de la ressaisir; c'est peu! La pauvre
Fleur-de-Marie est reconnue par une fermière dont le mari a été
assassiné dans la rue aux Fèves; elle a vu Fleur-de-Marie parmi les
bandits et la croit leur complice. «La voilà! s'écrie t-elle, c'est la
Goualeuse!» Et Fleur-de-Marie est chassée honteusement par ces honnêtes
villageois qui tout à l'heure l'adoraient et la bénissaient.
Elle s'enfuit; le Maître-d'École, qui la guette, la happe au passage.
L'infortunée retombe entre ses horribles mains; et d'ailleurs Jacques
Ferrand n'est pas loin. O Rodolphe! ô mon brave Chourineur! que
faites-vous? Venez, il est temps; venez au secours de Fleur-de-Marie!
Rodolphe ne vient pas, et le Chourineur est en prison. Le brave homme
s'est fait mettre à la Force pour un crime imaginaire, afin de veiller
sur le malheureux Germain. Ceci nous procure l'occasion d'assister à un
intérieur de prison: les visages féroces et repoussants, la violence, le
crime, les haillons, les sombres et sanguinaires complots, rien n'y
manque. Le Chourineur arrive à temps, en effet, pour sauver Germain de
la fureur de ces horribles bandits qui veulent le tuer, attendu son
honnêteté et son innocence; c'est un espion, pensent-ils. Sans le
Chourineur, c'en serait fait de Germain; mais notre brave terrasse les
plus vigoureux et fait peur aux plus hardis. Après quoi, on nous donne
le spectacle d'une évasion de prisonniers; le Maître-d'École, qui s'est
laissé prendre, est du nombre.
(Illustration: Fleur-de-Marie; mademoiselle Grave.)
(Illustration: Rodolphe; M. Clarence.)
(Illustration: Rigolette: mademoiselle Amant)
(Illustration: 1er Tableau.--La Rue aux Fèves.)
(Illustration: M. Eugène Sue.)
(Illustration: 2e Tableau.--La Maison de la rue du Temple.)
(Illustration: 3e Tableau.--Le Pont d'Austère.)
Dès qu'il est libre, il rejoint avec ses complices Jacques Ferrand au
pont d'Asnières. Cette décoration du pont d'Asnières est d'une rare
beauté, d'un pittoresque merveilleux; elle est encore de M. Devoir. Là
le Maître-d'École retrouve Fleur-de-Marie, et cette fois il a résolu de
s'en défaire; mais le Chourineur vient à passer, descend sous l'arche du
pont, et vient au secours de Fleur-de-Marie. Le Maître-d'École recule
devant ce terrible Chourineur, qui, saisissant Fleur-de-Marie, la jette
sur sa barque et rame à tours de bras. La barque chavire: Au secours!
Fleur-de-Marie va se noyer. Non pas; le Chourineur la saisit et l'élève
d'une main vigoureuse au-dessus des eaux, tandis que de l'autre il se
cramponne de toutes ses forces à un anneau de fer attaché à une des
arches du pont. On crie, on accourt; un batelier arrive avec sa nacelle;
le Chourineur y jette Fleur-de-Marie évanouie. Quant à lui, il se
précipite au milieu des flots et s'échappe à la nage. Ce tableau a
produit un grand effet.
(Illustration: Le Maître-d'École: M Rancourt.)
(Illustration: Jacques Ferrand: M. Frédéric-Lemaître.)
(Illustration; Le Chourineur et Tortillard; M. Jemans, Mademoiselle
Lerry.)
(Illustration: 11e et dernier Tableau.--La Patte-d'Oie.)
N'avez-vous pas reconnu ce batelier? C'est Jacques Ferrand, Jacques qui
prend tous les costumes et tous les visages. Ainsi Fleur-de-Marie est en
son pouvoir. Jacques emporte sa victime à l'île des Ravageurs. Il y
trouve le Maître-d'École et sa bande; alors il se fait un horrible pacte
entre eux: Ferrand livrera à ces bandits Rodolphe, qui va quitter la
France avec trois millions; il ne s'agit que de s'embusquer sur la route
où le prince doit passer, et puis on l'assassinera. «C'est bien! dit le
Maître-d'École.--J'y mets une condition, réplique Jacques Ferrand: tu
m'abandonneras Fleur-de-Marie.--Marché conclu.» Il reste seul en effet
avec la pauvre fille; et maintenant sa passion ne se contient plus;
l'infâme supplie et menace; Fleur-de-Marie résiste: «Eh bien! tu
mourras!» Et il se prépare à la frapper: garde à toi, Ferrand! voici le
Chourineur; une lutte affreuse commence entre ces deux hommes; enfin le
Chourineur, frappé d'une balle au bras, succombe à la douleur de sa
blessure; Ferrand le terrasse, le charge de liens, et met le feu à la
chaumière pour étouffer le Chourineur dans les flammes; après ce
monstrueux exploit, il s'échappe.
Le Chourineur sera-t-il rôti? Non pas: nous le retrouvons à la
Patte-d'Oie, debout et ferme sur ses jarrets, attendant le passage de
Rodolphe, qu'il veut sauver du poignard du Maître-d'École, et Ferrand,
qu'il surveille pour le livrer à la justice; les gendarmes sont avertis
et sur leurs gardes.
Tandis que tous ces événements s'accomplissaient, le prince Rodolphe
retrouvait dans Fleur-de-Marie la fille qu'il avait perdue et qu'il
croyait morte; maintenant le bonheur commence pour Fleur-de-Marie; elle
a un père, un bon et généreux père! Et sa mère, l'ambitieuse Sarah
Mac-Grégor? Sa mère vient d'expirer en demandant pardon au prince et à
Fleur-de-Marie, que cette marâtre avait abandonnée; le poignard du
Maître-d'École a mis fin à la vie et aux remords de Sarah.
Mais revenons à la Patte-d'Oie, c'est là que le drame se dénoue. Nous
avons encore à louer ici un admirable décor de M. Philastre et Cambon,
dignes associés de M. Devoir; une forêt, des allées à perte de vue, de
longues haies d'arbres se perdant à l'horizon, un ciel chargé d'azur et
de nuages légers; l'effet est superbe et au-dessus de toute idée.
Jacques Ferrand et le Maître-d'École arrivent avec leurs complices;
alors se passe une terrible scène; le Maître-d'École demande à Ferrand
la moitié du trésor qu'il a enfoui dans la forêt; Ferrand refuse;
furieux, le Maître-d'École l'entraîne dans une sombre cabane: on entend
un cri; Ferrand sort à tâtons, et les yeux sanglants; le Maître-d'École
l'a privé de la vue: il a appliqué à Ferrand le châtiment de
l'aveuglement qu'il subit lui-même dans le roman de M. Sue. Dans cette
atroce situation, le malheureux Ferrand gémit, se désespère,
s'agenouille, demande pardon à Dieu; cependant, le Chourineur et les
gendarmes le saisissent, lui, le Maître-d'École et les autres assassins,
tandis que Fleur-de-Marie et Rodolphe passent dans une élégante calèche,
escortés de Rigolette, de Germain, de Morel, et de tous les heureux
qu'ils ont faits et qui les bénissent.
Tel est à peu près ce drame; nous disons à peu près, car il est
impossible d'entrer dans tous les détails de cette monstrueuse pièce,
dont la représentation a duré six heures. Maintenant qu'en dire? Que les
auteurs ont besoin d'ôter le superflu des premiers actes, et que cette
sage opération faite, les _Mystères de Paris_ obtiendront, à la
Porte-Saint-Martin, une longue vogue de curiosité due à la popularité du
livre, à la singularité du drame, aux terreurs qu'il excite, à la
magnificence des décors, qui sont d'une grande hardiesse, d'une grande
nouveauté, et enfin, au talent de Frédéric Lemaître. N'oublions pas
mademoiselle Grave, Rancourt, Clarence et Eugène Grailly.
Académie des Sciences.