Note sur le _rhombus_

Ce mot, fort mal expliqué par les lexicographes et les commentateurs, a

occasionné tant de singulières méprises, qu'on me pardonnera peut-être

d'en épargner de nouvelles aux traducteurs à venir. M. Noël lui-même,

dont la saine érudition est rarement en défaut, n'y voit qu'une sorte de

roue en usage dans les opérations magiques; plus heureux toutefois dans

cette rencontre que son estimable homonyme, l'auteur de l'_Histoire des

pêches_, qui, trompé par une conformité de nom fondée sur une conformité

de figure, a regardé le _rhombus_ comme un poisson, et qui fait honneur

au turbot des merveilles de cet instrument de Sicile et de Thessalie.

Lucien, cependant, qui parle d'un _rhombos_ d'airain, témoigne assez

qu'il est question d'autre chose que d'un poisson. Perrot d'Ablancourt a

traduit «un miroir d'airain», parce qu'il y avait en effet des miroirs

faits en rhombe, et que la forme se prend quelquefois pour la chose dans

le style figuré. Belin de Ballu a rectifié cette erreur pour tomber dans

une autre. Théocrite fait dire à une de ses bergères: «Comme le

_rhombos_ tourne rapidement au gré de mes désirs, ordonne, Vénus, que

mon amant revienne à ma porte avec la même vitesse.» Le traducteur latin

de l'inappréciable édition de Libert approche beaucoup de la vérité:

_Utque volvitur hic aeneus orbis, ope Veneris,_

_Sic ille voluatur ante nostras fores._

Un globe d'airain n'a rien de commun avec un miroir. Il est fait aussi

mention du rhombus dans la seconde élégie du livre second de Properce,

et dans la trentième épigramme du neuvième livre de Martial, sauf

erreur. Il est presque décrit, dans la huitième élégie du livre premier

des Amours, où Ovide passe en revue les secrets de la magicienne qui

instruit sa fille aux mystères exécrables de son art; et je dois le

secret d'une découverte, d'ailleurs bien insignifiante, à cette

réminiscence:

_Scit bene [Saga] quid gramen, quid torto concita rhombo_

_Licia, quid valeat, etc._

_Concita licia, torto rhombo_, indiquent assez clairement un instrument

arrondi chassé par des lanières, et qu'on ne saurait confondre avec le

_turbo_ des enfants de Rome, qui n'a jamais été d'airain, et qui ne

ressemble pas plus à un miroir qu'à un poisson; les poètes n'auraient

d'ailleurs pas cherché pour le désigner le terme inusité de rhombus,

puisque _turbo_ figurait assez honorablement dans la langue poétique.

Virgile a dit: _Versare turbinem_, et Horace: _Citamque retro solve

turbinem_.

Je ne suis toutefois pas éloigné de croire que, dans ce dernier exemple

où Horace parle des enchantements des sorcières, il fait allusion au

_rhombos_ de Thessalie et de Sicile, dont le nom latinisé n'a été

employé qu'après lui.

On me demandera probablement ce que c'est que le _rhombus_, si on a pris

la peine de lire cette note, qui n'est pas destinée aux dames et qui est

de fort peu d'intérêt pour tout le monde. Tout s'accorde à prouver que

le _rhombus_ n'est autre chose que ce jouet d'enfant dont la projection

et le bruit ont effectivement quelque chose d'effrayant et de magique,

et qui, par une singulière analogie d'impression, a été renouvelé de nos

jours sous le nom de DIABLE.

Smarra ou les démons de la nuit: Songes romantiques · 第 13 / 20 题