L'ouvrage singulier dont j'offre la traduction au public est moderne et
même récent. On l'attribue généralement en Illyrie à un noble Ragusain
qui a caché son nom sous celui du comte Maxime Odin à la tête de
plusieurs poèmes du même genre. Celui-ci, dont je dois la communication
à l'amitié de M. le chevalier Fedorovich Albinoni, n'était point imprimé
lors de mon séjour dans ces provinces. Il l'a probablement été depuis.
Smarra est le nom primitif du mauvais esprit auquel les anciens
rapportaient le triste phénomène du cauchemar. Le même mot exprime
encore la même idée dans la plupart des dialectes slaves, chez les
peuples de la terre qui sont le plus sujets à cette affreuse maladie. Il
y a peu de familles morlaques où quelqu'un n'en soit tourmenté. Ainsi,
la Providence a placé aux deux extrémités de la vaste chaîne des Alpes
de Suisse et d'Italie les deux infirmités les plus contrastées de
l'homme; dans la Dalmatie, les délires d'une imagination exaltée qui a
transporté l'exercice de toutes ses facultés sur un ordre purement
intellectuel d'idées; dans la Savoie et le Valais, l'absence presque
totale des perceptions qui distinguent l'homme de la brute: ce sont,
d'un côté, les frénésies d'Ariel, et de l'autre, la stupeur farouche de
Caliban.
Pour entrer avec intérêt dans le secret de la composition de Smarra, il
faut peut-être avoir éprouvé les illusions du cauchemar dont ce poème
est l'histoire fidèle, et c'est payer un peu cher l'insipide plaisir de
lire une mauvaise traduction. Toutefois, il y a si peu de personnes qui
n'aient jamais été poursuivies dans leur sommeil de quelque rêve
fâcheux, ou éblouies des prestiges de quelque rêve enchanteur qui a fini
trop tôt, que j'ai pensé que cet ouvrage aurait au moins pour le grand
nombre le mérite de rappeler des sensations connues qui, comme le dit
l'auteur, n'ont encore été décrites en aucune langue, et dont il est
même rare qu'on se rende compte à soi-même en se réveillant. L'artifice
le plus difficile du poète est d'avoir enfermé le récit d'une anecdote
assez soutenue, qui a son exposition, son noeud, sa péripétie et son
dénouement, dans une succession de songes bizarres dont la transition
n'est souvent déterminée que par un mot. En ce point même, cependant, il
n'a fait que se conformer au caprice piquant de la nature, qui se joue à
nous faire parcourir dans la durée d'un seul rêve, plusieurs fois
interrompu par des épisodes étrangers à son objet, tous les
développements d'une action régulière, complète et plus ou moins
vraisemblable.
Les personnes qui ont lu Apulée s'apercevront facilement que la fable du
premier livre de L'_Âne d'or_ de cet ingénieux conteur a beaucoup de
rapports avec celle-ci, et qu'elles se ressemblent par le fond presque
autant qu'elles diffèrent par la forme. L'auteur paraît même avoir
affecté de solliciter ce rapprochement en conservant à son principal
personnage le nom de Lucius. Le récit du philosophe de Madaure et celui
du prêtre dalmate, cité par Fortis, tome I, page 65, ont en effet une
origine commune dans les chants traditionnels d'une contrée qu'Apulée
avait curieusement visitée, mais dont il a dédaigné de retracer le
caractère, ce qui n'empêche pas qu'Apulée ne soit un des écrivains les
plus romantiques des temps anciens. Il florissait à l'époque même qui
sépare les âges du goût des âges de l'imagination.
Je dois avouer en finissant que, si j'avais apprécié les difficultés de
cette traduction avant de l'entreprendre, je ne m'en serais jamais
occupé. Séduit par l'effet général du poème sans me rendre compte des
combinaisons qui le produisaient, j'en avais attribué le mérite à la
composition qui est cependant tout à fait nulle, et dont le faible
intérêt ne soutiendrait pas longtemps l'attention, si l'auteur ne
l'avait relevé par l'emploi des prestiges d'une imagination qui étonne,
et surtout par la hardiesse incroyable d'un style qui ne cesse jamais
cependant d'être élevé, pittoresque, harmonieux. Voilà précisément ce
qu'il ne m'était pas donné de reproduire, et ce que je n'aurais pu
essayer de faire passer dans notre langue sans une présomption ridicule.
Certain que les lecteurs qui connaissent l'ouvrage original ne verront
dans cette faible copie qu'une tentative impuissante, j'avais du moins à
coeur qu'ils ne crussent pas y voir l'effort trompé d'une vanité
malheureuse. J'ai en littérature des juges si sévèrement inflexibles et
des amis si religieusement impartiaux, que je suis persuadé d'avance que
cette explication ne sera pas inutile pour les uns et pour les autres.