Réponse à une enquête

(_Opinion_ du 25 octobre 1913)

«_Les Jurés jugés par eux-mêmes._»

Sans doute ces questions sont «dans l’air». J’ai passé les dernières

semaines de cet été à mettre au net mes souvenirs de Cour d’Assises, qui

commenceront prochainement à paraître en revue, puis en volume.

J’ai cru que le simple récit des affaires que nous avions été appelés à

juger serait plus éloquent que des critiques. L’enquête de l’_Opinion_,

pourtant, m’engage à tâcher de formuler celles-ci.

Que parfois grincent certains rouages de la machine-à-rendre-la-justice,

c’est ce qu’on ne saurait nier. Mais on semble croire aujourd’hui que

les seuls grincements viennent du côté du jury. Du moins on ne parle

aujourd’hui que de ceci; j’ai dû pourtant me persuader, à plus d’une

reprise--et non pas seulement à cette session où je siégeais comme

juré--que la machine grince souvent aussi du côté des interrogatoires.

Le juge interrogateur arrive avec une opinion déjà formée sur l’affaire

dont le juré ne connaît encore rien. La manière dont le président pose

les questions, dont il aide et favorise tel témoignage, fût-ce

inconsciemment, dont au contraire il gêne et bouscule tel autre, a vite

fait d’apprendre aux jurés quelle est son opinion personnelle. Combien

il est difficile aux jurés (je parle des jurés de province) de ne pas

tenir compte de l’opinion du président, soit (si le président leur est

«sympathique») pour y conformer la leur, soit pour en prendre tout à

coup le contre-pied--c’est ce qui m’est nettement apparu dans plus d’un

cas, et ce que, dans mes souvenirs, j’ai exposé sans commentaires.

Il m’a paru que les plaidoiries faisaient rarement, jamais peut-être (du

moins dans les affaires que j’ai eues à juger) revenir les jurés sur

leur impression première--de sorte qu’il serait à peine exagéré de dire

qu’un juge habile peut faire du Jury ce qu’il veut.

* * * * *

L’interrogatoire par le juge... peut-être une autre enquête de

l’_Opinion_ soulèvera-t-elle plus tard cette question délicate. N’ayant

pas assisté à des séances de Cour criminelle en Angleterre, je ne puis

pressentir si peut-être l’interrogatoire par les avocats et le ministère

public, ne présente pas des inconvénients plus graves encore... en tout

cas ce n’est pas à cela que vous m’invitez à répondre aujourd’hui.

* * * * *

Mon opinion sur la composition du jury?--C’est que cette composition est

extrêmement défectueuse. Je ne sais trop comment avait pu se recruter

celui dont je me trouvais faire partie, mais à coup sûr, s’il était le

résultat d’une _sélection_, c’était d’une sélection à rebours[9].--Je

veux dire que tous ceux qui, dans les villes ou dans les campagnes,

eussent pu paraître mériter en être, semblaient avoir été soigneusement

éliminés--à moins qu’ils ne se fussent faits récuser.

[9] L’un des jurés de ma session savait à peine lire et écrire; sur

ses bulletins de vote le _oui_ et le _non_ étaient si malaisément

reconnaissables que plus d’une fois on dut le prier de répondre à

neuf oralement.

Mais vous-même? me dira-t-on.--Si je n’avais pas insisté auprès du maire

de ma commune chargé de dresser les premières listes, pour qu’il y

portât régulièrement mon nom depuis six ans, je suis bien assuré qu’il

ne m’aurait pas proposé--_par peur de me déranger_. Encore craignais-je

après avoir reçu ma citation, d’être récusé, en qualité

_d’intellectuel_, soit complètement, soit successivement pour chaque

affaire.

(On me l’avait fait craindre, et je me souvenais que mon père, nommé

juré, avait été systématiquement éliminé, en tant que juriste, chaque

fois que son nom était sorti de l’urne.)

Il n’en a rien été. Et comme certains de mes collègues se faisaient

fréquemment récuser, j’ai pu siéger dans un grand nombre d’affaires, et

assister plus d’une fois aux perplexités, au désarroi, à l’affolement du

jury.

Je n’étais pourtant pas de cette affaire où les jurés, après avoir

répondu de telle manière que la Cour dût condamner l’accusé aux travaux

forcés à perpétuité--épouvantés du résultat de leur vote, se réunirent

aussitôt après séance et, précipités d’un excès dans un autre, signèrent

un recours en grâce pur et simple.

* * * * *

On a proposé que le chef du jury soit désigné, non par le sort, comme

actuellement (premier nom sorti de l’urne) mais, dans la salle de

délibérations, par un vote--comme il advient parfois. Et je crois que ce

serait là une réforme très heureuse. Car j’ai vu, dans certains cas, tel

chef de jury contribuer par ses indécisions, ses incompréhensions, ses

lenteurs, au désordre qu’un bon chef de jury pourrait au contraire

empêcher. (Il est vrai d’ajouter que le plus incapable était aussi bien

celui qui était le plus fier de sa place et le moins disposé à la

céder).

Ce n’est pas que pour être un bon juré une grande instruction soit

nécessaire, et je sais certains «paysans» dont les jugements (un peu

butés parfois) sont plus sains que ceux de nombre d’intellectuels; mais

je m’étonne néanmoins que les gens complètement déshabitués de tout

travail de tête, soient capables de prêter l’attention soutenue qu’on

réclame ici d’eux, des heures durant. L’un d’eux ne me cachait pas sa

fatigue; il se fit récuser aux dernières séances; «sûrement je serais

devenu fou», disait-il. C’était un des meilleurs.

Aussi bien je crois que l’opinion du juré se forme et s’arrête assez

vite. Il est, au bout de deux ou trois quarts d’heure, sursaturé--ou de

doute, ou de conviction. (Je parle du juré de province).

En général, ici comme ailleurs, la violence des convictions est en

raison de l’inculture et de l’inaptitude à la critique.

Si donc on est en humeur de réforme, il me semble que la première

réforme devrait porter sur la formation des listes de recrutement des

jurés, de sorte que l’on portât sur celles-ci, non les plus desœuvrés et

les plus insignifiants, mais les plus aptes. Il faudrait également que

ces derniers tinssent à honneur de ne pas se faire récuser.

* * * * *

J’ai entendu proposer ces derniers temps, que le jury soit appelé à

délibérer avec la Cour et à statuer avec elle sur l’application de la

peine. Oui peut-être... Du moins est-il fâcheux que les jurés puissent

être surpris par la décision de la Cour et penser: nous aurions voté

différemment si nous avions pu prévoir que notre vote allait entraîner

peine si forte--ou si légère.

Il faut dire surtout que les questions auxquelles le juré doit répondre

sont posées de telle sorte qu’elles prennent souvent l’aspect de

traquenards, et forcent le malheureux juré de voter contre la vérité

pour obtenir ce qu’il estime la justice.

Plus d’une fois j’ai vu de braves paysans, décidés à ne pas voter les

circonstances aggravantes, devant les questions: le vol a-t-il été

commis la nuit... avec effraction... à plusieurs (ce qui précisément

constitue les circonstances aggravantes) s’écrier désespérément:

«J’pouvons tout d’même pas dire que _non_.» Et voter ensuite les

_circonstances atténuantes_, au petit bonheur, en manière de palliatif.

Si les questions ne peuvent être posées différemment (et j’avoue que je

ne vois pas bien comment elles pourraient être posées)--il serait bon

que, au début de la première séance, les jurés reçussent quelques

instructions qui pourraient prévenir leur incertitude, leur angoisse et

leur désarroi.

* * * * *

On a proposé que la feuille des questions fut remise à chacun d’eux, sur

copie séparée, avant l’ouverture de la séance; cette mesure me paraît

présenter de sérieux avantages--et je ne vois pas quels inconvénients.

Je proposerais aussi que dans certains cas, un plan topographique fut

remis à chacun des jurés, lui permettant de se représenter plus aisément

le théâtre du crime: Dans telle affaire d’agression nocturne, où je fus

appelé à siéger, la conviction des jurés dépendait uniquement de ceci:

l’accusé était-il assez près d’un réverbère et suffisamment éclairé,

pour que Madame X, de sa fenêtre, ait pu le reconnaître? Quelques

témoins, appelés à la barre, placèrent le réverbère l’un à cinq mètres,

l’autre à vingt-cinq, du lieu précis de l’agression. Un troisième alla

jusqu’à prétendre qu’il n’y avait pas de réverbère du tout à cet endroit

de la rue... N’eût-il pas été bien simple de faire dresser par la

gendarmerie un plan des lieux?

* * * * *

Monsieur Bergson demande que chacun des jurés soit tenu de motiver et

d’expliquer son vote... Evidemment; mais il ne m’est pas du tout prouvé

que le juré le plus malhabile à parler soit celui qui sente et pense le

plus mal. Et réciproquement, hélas!

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE SIX

JANVIER MIL NEUF CENT QUATORZE PAR

«L’IMPRIMERIE SAINTE CATHERINE»

QUAI ST. PIERRE, BRUGES, BELGIQUE.

Souvenirs de la Cour d'Assises · 第 15 / 15 题