Considérée d’abord comme un simple délit, l’affaire que nous eûmes à
juger ce jour-là, avait déjà passé devant le tribunal correctionnel du
Havre; l’un des accusés, protestant contre sa condamnation à deux ans,
fit appel. C’est Yves Cordier, cordonnier; il comparaît en compagnie de
C. Lepic et de Henri Goret, ses complices; des deux filles Mélanie et
Gabrielle. Ils sont accusés tous les cinq d’avoir entraîné le marin
Braz, après l’avoir soûlé, de l’avoir «passé à tabac» et dépouillé de
l’argent qu’il portait sur lui. Ce marin, reparti en voyage, n’a pu
répondre à la citation, non plus qu’il n’avait pu comparaître, lorsque
l’affaire était passée en correctionnelle. Il avait déposé sa plainte
sitôt après l’agression; puis, ayant recouvré son argent, l’avait
retirée peu de jours après, avant de se rembarquer à nouveau. Si
l’affaire suivait son cours c’était, à proprement parler, malgré lui.
Cordier est un grand gars de dix-huit ans, un peu épais, blond, aux yeux
bleus, au visage ouvert et qu’on imagine volontiers souriant; on dirait
un marin; il a gardé la grosse vareuse cachou de la prison; il pleure
continûment; par moments, il se tamponne le visage avec un mouchoir à
carreaux qu’il roule en boule dans sa main droite; la main gauche est
enveloppée d’un linge.
Lepic est un journalier du Havre; son état-civil lui donne vingt-cinq
ans; il a ce qu’on appelle: une sale tête; pommettes saillantes; énorme
moustache, nez pointu; on n’est pas étonné d’apprendre qu’il a déjà été
condamné sept fois pour vol. Il tient une petite casquette entre ses
mains; d’affreuses mains, noueuses et, l’on dirait, mal dessinées. Il
n’a pas de linge; ou, s’il en a, ne le montre pas. Près de lui, Henri
Goret paraît fourvoyé. Cette espèce de fils de famille, ne semble pas de
la même classe sociale que les autres; il a du linge, lui, et même un
protège-col; une petite cravate à nœud droit; son visage aux moustaches
naissantes serait presque joli s’il n’était avili, abruti; sa voix est
frêle, fausse et voilée; il ne sait que faire de ses grosses mains
gourdes. Le père de Goret tient un débit de boissons et une sorte
d’hôtel borgne près du grand bassin. Henri Goret n’a pas vingt ans; il a
épousé une putain qui s’est fait flanquer en prison peu de temps après
le mariage.--N’importe! Henri se présente assez bien; certainement la
décence, et j’allais dire la distinction de sa tenue, prédispose en sa
faveur les jurés; elle accuse la roture et le dénuement des deux autres.
Passons au récit de «la scène de violences dont sont impliqués ces
individus», comme dit le _Journal de Rouen_ (16 Mai):
* * * * *
C’est le 4 octobre 1911, au soir, que Cordier fit la connaissance de
Lepic. Ce dernier, sans doute, eut vite fait de comprendre à quel
complaisant débonnaire il avait affaire. Ensemble ils s’en vont aux
Folies. La représentation finie, ils commencent à vadrouiller par les
rues. Ils croisent deux marins, Braz et Crochu. Crochu est ivre-mort,
difficile à traîner; Braz interpelle les deux autres et leur demande
s’ils ne connaissent pas un logement où l’on puisse coucher le soûlard.
Tous trois emmènent Crochu rue de la Girafe, chez Lestocard. On le
laisse là, et Braz, reconnaissant de l’aide que lui ont prêtée Lepic et
Cordier, offre à ceux-ci une consommation.
Ils ressortent, bras dessus, bras dessous de chez Lestocard, et ne se
quitteront pas de sitôt. Place du Vieux Marché, ils rencontrent deux
femmes, les filles Gabrielle et Mélanie; les emmènent. Il est deux
heures du matin. Place Gambetta, c’est Cordier qui offre une
consommation. Puis ils retournent place du Vieux Marché; au café Fortin
Braz paye une nouvelle tournée. A ce moment se joint à eux le jeune
Goret. Il était là, dans le café, près du comptoir; lui n’est pas ivre.
Quand les autres sortent, il sort aussi. J’admets que Braz, déjà très
ivre, ne l’ait pas beaucoup remarqué.
Il est alors près de quatre heures du matin. Braz voudrait bien aller se
coucher, mais les autres l’entraînent. Ils errent au hasard tous les six
et atteignent la rue Casimir Delavigne. Braz n’en peut plus; il voudrait
qu’on le laissât. «Il est temps de s’aller coucher maintenant». Mais
Lepic ne l’entend pas ainsi; il prétend l’entraîner hors la ville.
--«Viens-t’en donc! J’ai un jardin là-haut, auprès du fort de
Tourneville. Nous cueillerons des roses. J’te vas donner un bouquet que
t’en garderas longtemps le souvenir.» (déposition de la fille
Gabrielle.)
En vain Gabrielle tire le marin par la manche; elle voudrait le retenir;
mais il n’est plus en état de rien entendre, ou du moins d’entendre
raison. Tous repartent et commencent à monter la longue côte.
Une fille se penche vers l’autre:--Ça ne va-t’y pas se gâter?... Pour
sûr ils vont lui faire son affaire.
--Non, répond l’autre; il y a toujours des soldats près du fort.
Braz est entre Lepic et «celui qui a la main en écharpe» (déposition de
Braz).--Cette «main en écharpe» l’a beaucoup frappé.--Les filles
suivent, puis Goret à quelque distance en arrière.
C’est à cinq heures, c’est-à-dire immédiatement avant l’aube (5
octobre), qu’ils descendent dans le fossé du fort; sous quel prétexte?
je ne sais. Les deux filles restent en haut.
Que se passe-t-il alors? Il est malaisé de l’établir. Le marin n’est
plus là pour le raconter; de plus, au moment de l’agression, il était
ivre et il est vraisemblable qu’il n’ait pu se rendre que vaguement
compte de la manière dont on l’attaquait et du rôle particulier de
chacun de ses agresseurs. Nous n’aurons donc, pour nous éclairer, que le
témoignage des intéressés. Or, chacun des accusés proteste de son
innocence; du moins cherche-t-il à restreindre le plus possible sa part
de responsabilité. (Lepic, plus catégorique, niera même avoir été de la
partie: on s’est trompé; ça n’est pas lui.)
* * * * *
On procède à l’interrogatoire de Cordier:
C’est sans doute un bien méchant gars: il a déjà subi trois
condamnations pour vol; il n’avait que quatorze ans la première fois; il
est rendu à ses parents; il recommence; de nouveau on le renvoie à sa
famille; à la troisième fois on le confie à une colonie disciplinaire.
Mais il prend en telle horreur ce régime, qu’il s’enfuit et retourne
près de sa mère. Madame Cordier est la veuve d’un marin; elle tient une
maison de blanchissage et emploie plusieurs ouvrières. Yves Cordier est
le dernier de cinq enfants. Le puîné est au régiment; les autres sont
placés, mariés, font une honnête carrière; toute la famille est
honorablement notée. Le cadet, celui qui nous occupe, semble
particulièrement aimé; et non seulement de sa mère et de ses frères,
mais également par les voisins. Ses patrons donnent de lui de bons
témoignages; on nous lit une lettre d’un de ceux-ci, qui parle avec
éloge de «sa conduite et sa probité» et demande à le reprendre à son
service. C’est chez lui que Cordier reprenait déjà du travail deux jours
après sa première libération[6].
[6] Je ne donne ici que les renseignements qui nous furent fournis par
la Cour, et non ceux que je pus, de mon côté, recueillir ensuite.
Il est à remarquer que la déposition de Cordier et celles des deux
filles concordent point par point. D’après leur récit, Goret aurait
brusquement sauté au cou du marin par derrière et aurait roulé à terre
avec lui. Puis, tandis que Lepic le baillonnait, Goret l’aurait fouillé
et aurait passé à Cordier l’argent qu’il trouvait dans les poches. Cet
argent, Cordier le repassait presque aussitôt après à Lepic. Goret
donnait encore au marin deux derniers coups de pied sur la nuque, et
l’on repartait.
Chacun allait de son côté; mais rendez-vous était pris pour se retrouver
un peu plus tard, dans une chambre, rue du Petit Croissant, chez Goret
même, et se partager l’argent.
C’est là que la police, aussitôt prévenue par le marin, les arrêta.
* * * * *
Le Président bouscule l’interrogatoire des deux filles. Il appert que
les témoins «de moralité douteuse» ne jouissent pas d’un grand crédit
dans son esprit; et cela est tout naturel. Malheureusement, ici nous
n’avons que ceux-ci pour nous instruire. Gabrielle, pressée de
questions, qui se succèdent sans qu’elle ait le temps d’achever ses
réponses, et qui sent que le Président ne lui fait point crédit, se
trouble. Elle ne peut guère placer que des monosyllabes, répondre que
par oui ou par non. Elle veut dire (c’est du moins ce qu’il me semble)
que Cordier n’a pas participé à l’agression, et n’a fait que recevoir
l’argent que les autres lui passaient. Si vous croyez que c’est
facile!... Évidemment tout cela a été déjà élucidé à l’instruction: cet
interrogatoire, pour le juge qui a étudié l’affaire, ne peut et ne
_doit_ apporter rien de nouveau; mais pour le juré, tout est neuf: il
cherche à se faire une opinion; il s’inquiète et doute si peut-être
l’affaire n’a pas été bouclée trop vite, et l’opinion que s’en est faite
le Président.
Le Président.--Est-ce Cordier qui lui mettait la main sur la bouche?
La fille Gabrielle.--Non, mon Président.
Le Président.--Alors c’est lui qui a porté les coups.
La fille Gabrielle.--Non, mon Président.
Le Président.--Enfin, l’un frappait, l’autre baillonnait, le troisième
fouillait. Braz dit que c’est Cordier qui l’a frappé; vous dites que
c’est Cordier qui l’a fouillé. Il y a eu sans doute quelque confusion
dans la lutte et par conséquent dans les témoignages aussi. Il ressort
de tout cela que la responsabilité des trois accusés a été engagée au
même degré, et c’est ce qui paraît évident. Fille Gabrielle, vous pouvez
vous rasseoir.
La fille Gabrielle est la dernière interrogée; on va passer aux
plaidoiries. Alors le Président, selon l’usage, se tournant vers «celui
qui a la main en écharpe»:
--Vous n’avez rien à ajouter au rapport du témoin?
Cordier, qui sent que tout va finir, en sanglotant:
--Monsieur le Président, j’dis la vérité, j’l’ai pas touché.--Puis dans
un élan pathétique, du plus fâcheux effet:--Je l’jure sur la tombe de
mon père...
Le Président.--Mon enfant, laissez donc votre père tranquille.
Cordier, continuant.--... pas même du bout du doigt...
* * * * *
Pour Cordier, non plus que pour les autres, aucun témoin à décharge n’a
été cité. On a bien donné lecture de la lettre d’un des patrons de
Cordier; mais pourquoi n’entendons-nous pas sa mère?--Parce que Yves
Cordier n’a pas voulu qu’elle fût appelée; il s’est même refusé à donner
son adresse.
Le Président.--Pourquoi n’avez-vous pas voulu donner l’adresse de votre
mère?
Cordier ne répond pas.
Le Président.--Alors vous refusez de nous dire pourquoi vous n’avez pas
voulu donner l’adresse de votre mère?
Hélas! mon Président, est-ce donc si difficile à comprendre? ou
n’admettez-vous pas que Cordier ait pu vouloir épargner une honte à sa
mère? Si vous pouviez voir la pauvre femme, comme j’ai fait ensuite,[7]
sans doute vous ne vous étonneriez plus.
[7] «Je ne me refuse aucunement à vous donner l’adresse de ma mère,
m’écrivit peu de temps après Cordier, de la prison--car, si je ne
l’ai donnée au juge, c’était pour ne pas qu’elle se présente au
Palais.»
Je suis consterné, épouvanté, de sentir que l’interrogatoire va se clore
et que le cas particulier de Cordier va demeurer si peu, si mal éclairé.
Car je ne sais presque rien de lui, mais il m’apparaît déjà que ce
garçon n’a rien de féroce, rien d’un bandit. Il ne me semble même pas
impossible qu’il ait accompagné le marin, poussé par une sorte de
sympathie vague... Ne saurais-je inventer nulle question, puisque, juré,
j’ai le droit d’en poser, qui puisse jeter ici quelque lueur, et
m’éclairer moi-même--car peut-être que je m’abuse et qu’Yves Cordier,
après tout, ne mérite point la pitié. Cette question, je n’aurai plus le
droit de la poser, dès que les plaidoiries auront commencé. Je n’ai plus
qu’un instant, et déjà l’avocat de Cordier se lève... Alors, d’une voix
étranglée, le cœur battant, je _lis_ ceci, que je viens d’écrire,
craignant sinon de ne pouvoir trouver mes mots et achever ma phrase:
--Monsieur le Président, pouvons-nous savoir quelle somme a été prise à
la victime et dans quelle proportion le partage s’est fait ensuite entre
les accusés?
Le Président procède à un court interrogatoire et nous apprenons: que 92
francs ont été soustraits à Braz;--que, sur cette somme, 5 francs ont
été donnés à chacune des deux femmes pour acheter leur silence;--que
Cordier a reçu 10 francs, qu’il remettait aussitôt après aux agresseurs;
et que, du reste de la somme, soit 72 francs, Lepic et Goret ont gardé
chacun la moitié.
Ah! s’il m’était permis de tirer des conclusions et, d’après ces
chiffres précis, de chiffrer précisément la part de responsabilité de
chacun!... L’avocat de Cordier, du moins, le fera-t-il?--Non. Sa
plaidoirie du reste est solide, habile; mais il ne peut faire que
Cordier n’ait un casier judiciaire déjà chargé. Il ne peut faire non
plus que Cordier, peu de temps après son arrestation, ou plus
précisément, je crois: après la première instruction--n’ait écrit au
Procureur la lettre la plus absurde, la plus folle:
«Je ne connais ni Lepic, ni Goret, y disait-il. Ils n’étaient pas là.
C’est moi seul qui ai fait le coup, avec un de mes amis du port. Je ne
regrette qu’une chose: c’est de ne pas avoir achevé le marin.»
Lettre manifestement écrite sous la pression de Lepic, dira l’avocat
défenseur, et sans doute sous ses menaces. (Lepic chercha également à
intimider les deux femmes en les menaçant de son couteau «catalan».)
N’a-t-on pas persuadé à Cordier que, en tant que mineur, il ne risquait
guère et ne pourrait être condamné sévèrement?
Cette lettre, du reste, l’accusation, tout en la relevant, n’en tient
pas grand compte. Il arrive parfois, souvent même, que le Procureur
reçoive de la prison semblables «aveux» destinés parfois à éclairer la
justice, parfois à l’égarer; lettres écrites, parfois même, sans but et
sans raison, dans le désœuvrement de la geôle. N’importe! cette lettre,
dans l’esprit des jurés, est du plus déplorable effet. J’ai moi-même le
plus grand mal à me l’expliquer par le peu que l’instruction m’a révélé
du caractère (et de l’absence de caractère) de Cordier.
Après la première plaidoirie de la défense, le tribunal demande une
suspension de séance et nous allons dîner.
* * * * *
Quand, deux heures après, nous rentrons au Palais, l’avocat de Cordier
_n’est plus là_. Certes, je n’irai pas jusqu’à dire que les avocats des
deux autres accusés ont _profité_ de cette absence, mais pourtant, comme
ce n’est qu’en chargeant Cordier qu’ils pouvaient décharger leur client,
la présence du défenseur de Cordier n’aurait pas été inutile. Cordier
restait tout abandonné à la discrétion des deux autres.
Et ce n’est pas seulement par là que Cordier eut à pâtir de passer en
jugement le premier. Sans doute, si elle s’était d’abord déchargée sur
Lepic, la sévérité des jurés se serait montrée moins intransigeante. Ce
fut Goret qui, passant troisième, profita de la réaction; du reste, son
linge, sa tenue, son air fourbe, avaient favorablement impressionné le
jury.
Nous ne fûmes pas plutôt dans la salle de délibération qu’un long,
maigre «primaire» à cheveux blancs, sortit de sa poche un papier où il
avait consigné toutes les charges contre Cordier, et principalement ses
condamnations précédentes. En vérité ce furent celles-ci qui
l’emportèrent et dictèrent le nouveau jugement. Tant il est difficile
pour le juré de ne pas considérer une première condamnation comme une
charge et de juger le prévenu en dehors de l’ombre que cette première
condamnation porte sur lui.
En vain, un autre juré donna lecture de la lettre d’un des autres
patrons de Cordier, extrêmement favorable à celui-ci--lettre qui n’avait
pas été versée au dossier et que je ne sais qui venait, je ne sais
comment, de lui remettre tandis que nous passions dans la salle de
délibération--ce que je croyais formellement interdit...
--Tout ça, c’est des bandits, reprenait un autre juré. Faut en
débarrasser la société.
C’est ce qu’on fit dans la mesure du possible. Cordier fut condamné à
cinq ans de réclusion et dix ans d’interdiction de séjour. Goret, à
l’heure où j’écris ces lignes, est relâché depuis trois mois.
* * * * *
Cette nuit je ne puis pas dormir; l’angoisse m’a pris au cœur, et ne
desserre pas son étreinte un instant. Je resonge au récit que me fit
jadis au Havre un rescapé de la Bourgogne: Il était, lui, dans une
barque avec je ne sais plus combien d’autres; certains d’entre ceux-ci
ramaient; d’autres étaient très occupés tout autour de la barque à
flanquer de grands coups d’aviron sur la tête et les mains de ceux, à
demi noyés déjà, qui cherchaient à s’accrocher à la barque et
imploraient qu’on les reprît; ou bien, avec une petite hache, leur
coupaient les poignets. On les renfonçait dans l’eau, car en cherchant à
les sauver on eût fait chavirer la barque pleine...
Oui! le mieux c’est de ne pas tomber à l’eau. Après, si le ciel ne vous
aide, c’est le diable pour s’en tirer!--Ce soir je prends en honte la
barque, et de m’y sentir à l’abri.
Avant de rentrer me coucher, j’avais longtemps erré dans ce triste
quartier près du port, peuplé de tristes gens, pour qui la prison semble
une habitation naturelle--noirs de charbon, ivres de mauvais vin, ivres
sans joie, hideux. Et dans ces rues sordides, rôdaient de petits
enfants, hâves et sans sourires, mal vêtus, mal nourris, mal aimés...
Mais Cordier, lui, est fils d’une honnête famille; il a eu de bons
exemples sous les yeux. Si on lui tend la perche, peut-être qu’on
pourrait le sauver.
Le lendemain matin, je m’en vais trouver son avocat et lui soumets le
projet de requête que voici (il s’agit, du reste, d’une demande non de
recours en grâce, mais simplement de diminution de peine):
_Attendu_
_Que le seul témoignage contre l’accusé Cordier est celui de la
victime, M. Braz, ivre au moment où elle a été attaquée;_
_Que du reste M. Braz, marin, reparti en voyage, n’a pu être atteint
par la citation et par conséquent être entendu à l’audience;_
_Qu’il ressort néanmoins de sa première déposition qu’il a été attaqué
par derrière et qu’il n’a pu voir l’agresseur.--_
_D’autre part,_
_Attendu_
_Que la déposition de Cordier concorde entièrement avec celles des
filles Gabrielle et Mélanie, seuls témoins de l’agression, et qu’il
ressort de leurs dires que Cordier n’a point pris part à l’attaque,
mais s’est contenté de recevoir l’argent de la victime, que Goret et
Lepic, les deux agresseurs, lui tendaient;_
_Qu’il ressort de ces dépositions que Goret, beaucoup moins ivre que
les autres, n’ayant participé à aucune des précédentes «tournées»,
suivait le groupe par derrière, à l’insu de Braz, jusqu’au moment où
il a bondi sur lui; que Lepic entraînait le marin avec une intention
précise; et qu’il semble que Cordier, faible de caractère, presque
incapable de résister à l’entraînement et de plus complètement ivre,
n’ait fait que suivre._
_Que ceci trouve, du reste, confirmation dans le fait que, lors du
partage, Goret et Lepic se réservant la forte somme, ont jugé
suffisant de lui donner 10 francs, comme ils avaient remis 5 francs à
chacune des deux filles, pour prix du silence._
_Attendu_
_Que la déclaration de Cordier recueillie au cours de l’instruction,
dont se sont servis les avocats défenseurs des autres accusés, et le
ministère public: «C’est moi seul qui ai fait le coup avec un autre
camarade; ni Lepic, ni Goret n’étaient là; je ne regrette qu’une
chose, c’est de ne pas l’avoir achevé», est manifestement inspirée par
la crainte de Lepic, dangereux repris de justice--qui, de même, a
cherché à intimider les deux femmes--et qu’il n’y a pas lieu par
conséquent de tenir compte de cette déclaration._
_Attendu_
_Que si Cordier était coupable (du moins dans la mesure qu’on l’a dit)
il est hors de vraisemblance qu’il eût cherché à reporter son affaire
devant une autre juridiction, comme il a fait lorsque la
Correctionnelle du Havre lui a infligé une peine de deux ans._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’avocat, obligeamment, m’indique telle modification de forme qu’il
croit devoir y apporter, insiste sur le rapport du médecin légiste qui
estime que Cordier est «d’une intelligence au-dessous de la moyenne,
qu’il s’exprime avec une certaine difficulté, que sa mémoire lui fait
parfois défaut» et conclut à une responsabilité atténuée. Puis il
m’indique la marche à suivre pour la faire signer, approuver du
Procureur général et envoyer à qui de droit.
Une sorte de timidité, la crainte aussi de ne rien obtenir en demandant
trop, le sentiment de la justice--car malgré tout je ne puis considérer
Cordier comme innocent--me détournent de demander le recours en grâce
tout simple. Je me rends compte peu après que je ne l’eusse pas plus
malaisément obtenu. Plusieurs jurés en effet ont médité sur cette
affaire; la nuit leur a porté conseil; ils sont prêts à approuver ma
requête, et je n’ai point de peine à recueillir les signatures de huit
d’entre eux. Un des autres, un énorme fermier rougeoyant, plein de
santé, de joie et d’ignorance, comme on parle devant lui de la maladie
d’un prisonnier et de l’absence de soins par quoi sa maladie aurait
empiré:
--S’il crève c’est autant de gagné pour la société. A quoi bon les
soigner? s’écrie-t-il. Faut leur dire ce que répondait le médecin, à
l’autre qui voulait se faire couper son doigt pourri:--«Pas la peine,
mon garçon! tombera bien tout seul.»
Je dois ajouter que cette boutade n’amène les rires que de quelques-uns.
Les deux autres qui se refusèrent à signer donnèrent cette raison:
qu’ils avaient voté suivant leur conscience et qu’on aurait par trop à
faire s’il fallait revenir sur chaque affaire jugée.
Evidemment: mais j’eusse été tout de même curieux de connaître le
dossier des deux précédentes condamnations de Cordier. S’il fut jugé
alors comme nous l’avons jugé hier...[8]
[8] Aussitôt que j’eus un jour libre, j’allai au Havre et rendis
visite à la mère du condamné. J’eus quelque mal à la retrouver, car
la pauvre femme avait dû changer d’adresse pour fuir les propos et
les regards injurieux des voisins. Dès qu’elle comprit pourquoi je
venais, elle m’entraîna dans une petite pièce écartée où les
ouvrières qu’elle emploie ne pussent pas nous entendre.
Elle sanglote et peut à peine parler; une de ses filles
l’accompagne, qui complète les récits de la mère:
--Ah! Monsieur, me dit celle-ci, ça a été une grande misère pour
nous quand mon autre fils (le puîné) a été pris par le service. Il
était de bon conseil et Yves l’écoutait toujours. Quand il s’est
échappé de la colonie, il n’a plus osé habiter à la maison, par
crainte qu’on ne le reprenne. C’est alors que, sans domicile, il a
commencé de fréquenter les pires gens qui l’ont entraîné et perdu.
Tous les renseignements que je recueille ensuite sur Yves
Cordier--de sa mère, de sa sœur, de son dernier patron, de son frère
que je vais voir à la caserne--confirment entièrement l’opinion qui
commençait à se former en moi:
Yves Cordier est sans jugement; de tête faible et déplorablement
facile à entraîner. Bon à l’excès, disent-ils tous: c’est dire
aussi: sans résistance. Son désir d’obliger autrui va jusqu’à la
manie, jusqu’à la sottise. C’est pour un camarade «qui en avait
besoin» qu’Yves Cordier aurait volé une vieille paire de chaussures,
son premier vol.
Quand, à la colonie pénitentiaire, sa mère, usant de la permission,
lui apportait des friandises: «Si c’est pour lui que vous apportez
ça, Madame, lui disait le gardien, c’est pas la peine; il donne tout
aux autres et ne gardera rien pour lui.»
A la colonie, sur les conseils d’un camarade, il se fit tatouer le
dos de la main gauche. Un autre camarade lui persuada, aussitôt
après, que ce tatouage apparent pourrait le gêner dans la vie, et
Yves, docile à ce nouveau conseil, appliqua sur le tatouage un
emplâtre de sel et de vitriol qui lui mangea la chair jusqu’à l’os
(et c’est pourquoi, le jour du délit, il avait sa main en écharpe).
--Ce garçon avait seulement besoin d’être dirigé, me dit enfin son
patron cordonnier, qui me parle de lui en termes émus et ne demande
qu’à le reprendre à son service...
Quelque temps après j’obtins satisfaction de ma requête: La peine de
Cordier est réduite à trois ans de prison.
Mais hélas! après la prison ce sera le bataillon d’Afrique. Et au sortir
de ces six ans, qui sera-t-il... _que_ sera-t-il?...