CE QUE DISAIT LA FLAMME....

On vient d'apporter au logis des Bernard le merisier de chauffage et les

vivres dont ils avaient tant besoin. Au moment où l'un de leurs voisins,

inopinément; tomba chez eux comme un rayon chaleureux de la Providence,

ils constituaient une famille alanguie par la misère, déchue jusqu'aux

échelons extrêmes du délabrement, à la veille d'être étranglée par les

spasmes de la faim. Ils étaient des gens si timides et si fiers, qu'ils

avaient résolu de ne pas gémir devant leurs semblables et qu'ils se

laissaient mourir, plutôt que de forfaire à leur serment de ne jamais

implorer l'aumône...

Ils dépérissaient et s'engourdissaient tous, le père, la mère et les six

enfants, ils se rapprochaient de l'agonie quand les voisins, d'une façon

ou de l'autre, apprirent l'histoire lamentable. Tout près de la mansarde

où elle avait eu lieu, parmi un essaim touffu de travailleurs, le

docteur Fontaine occupait un bureau, de pratique médicale. Depuis un

mois, à travers les âmes des humbles, la confiance au jeune médecin

gonflait, la rumeur des éloges éclatant vers lui grossissait Les

voisins des Bernard, eux aussi, n'ignoraient pas qu'il prodiguait son

intelligence et son coeur aux gueux comme aux ouvriers fort _à l'aise_

et coururent à lui... Aussitôt, le soir, il s'est lancé à travers la

nuit, les rafales étouffantes et les âpres soufflets d'un ouragan de

neige...

Tandis que les Bernard, enfin secoués hors de leur léthargie, s'abattent

sur le pain, le fromage et les fruits, goulûment, comme sur une proie

des oiseaux carnassiers, avec de petits cris de brutes affamées, que

leurs doigts raidis par le froid se détendent à faire les gestes avides,

Jean Fontaine s'introduit au milieu d'eux. Pour ne pas irriter les

miséreux farouches, les voisins ne leur avaient délégué que l'un d'entre

eux, celui qui avait déniché tout ce malheur horrible. A l'instant,

celui-là, un travailleur lui-même, attise le feu qu'il vient de faire

jaillir au sein d'un poêle malingre, dévoré par la rouille. Les yeux

de Jean s'appesantissent de larmes au tableau d'inénarrable dénûment,

d'assouvissement féroce. L'homme est si hâve et décharné, la femme est

si jaune et amincie, les enfants, quatre garçons et deux petites filles,

si pâles et chétifs! Jean regarde les faces terreuses, les chevelures

désordonnées, les bouches gourmandes, les yeux baignés d'une volupté

stupide, les haillons, les quelques meubles et ustensiles vieillis,

misérables. Un long frisson de miséricorde empoigne le jeune homme, un

désir intense de bonté l'embrase. Ils n'ont pas encore dit une parole

de reconnaissance ou de joie, les pauvres êtres affolés par la rage

d'apaiser leur faim: Jean attend qu'elle éclate de leur cerveau

reprenant connaissance de la vie...

La flamme, à l'intérieur du poêle, palpite et s'agrandit. Plus vive, la

chaleur se déverse, inonde la pièce qui dégèle. Avec des cris de bêtes

satisfaites encore, d'un instinct puissant de revivre, les Bernard se

traînent jusqu'au brasier. Jean la voit briller et sourire, jusqu'au

milieu de la petite ouverture, la flamme souple et bienfaisante. Il se

laisse éblouir, subjuguer par elle. Joyeuse étrangement, d'une voix

ardente, elle tient un langage, et c'est confus, grave et tendre, et

cela malgré lui l'attire...

Il fait, écho d'une âme lointaine à la jubilation du voisin, orgueilleux

de son dévouement, du bien-être qu'il ramène à tous ces gens terrassés

par la douleur. Il s'est écrié:

--Bonté du ciel! Que ça fait du bien de les voir! Pensez-vous? Monsieur

le docteur, si vous les aviez vus quand on les a trouvés, le coeur vous

aurait fendu. Regardez-moi cela, ils ressuscitent, ils sourient: que

c'est bon d'être charitable!

--C'est un devoir et un grand bonheur! dit Jean, vaguement.

--Comment te sens-tu, Bernard? Es-tu assez fort pour me répondre?

interroge le voisin.

Un sourire, en effet, se répand sur le visage du père, un feu vif a

tressailli aux profondeurs de son regard. Cette flamme, comme celle du

brasier, fascine Jean, le bouleverse d'un attendrissement mystérieux...

Il ajoute lui-même pour que Bernard, le gueux s'apprivoise:

--Nous sommes vos amis... N'aie pas honte!... Nous savons que ce n'est,

pas de ta faute. Je suis médecin, je comprends tout...

--Bien vrai? dit enfin Louis Bernard, les prunelles démesurées, mais

d'où l'hébétude enfin se retirait.

--N'ai-je pas bien deviné, mon ami? répéta Jean, c'est la maladie qui

t'a découragé... Sur ton visage, j'aperçois beaucoup de vaillance...

Tu es brave, si brave, qu'au jour de la misère noire tu n'as pas voulu

qu'on allât mendier...

Un coloris soudain transforma les traits de l'ouvrier, son front,

s'érigea fier comme celui d'un roi. Jean ne se lassait pas de contempler

la flamme à chaque instant plus radieuse, plus attirante un fond des

yeux adoucis par le martyre, électrisés d'espérance. Qu'elle est

mystérieuse, l'auréole ceignant la tête difforme et salie!

Louis Bernard s'est exclamé, vibrant:

--Oh! monsieur! que vous êtes bon de ne pas me croire un lâche! J'avais

toujours espérance... Je voulais me remettre au travail, je n'ai pas

pu... Dans ma famille, on ne quête pas, voyez-vous... Il faut que ce

soit des gens comme vous deux pour que je ne me fâche pas!...

Et il narra la simple et affligeante histoire. La mère, échevelée,

maigre à vous figer de peur, sembla revivre elle-même, accumula des mots

de souffrance et de gratitude. Les enfants, sauvages d'abord, idiots

et muets, s'éveillèrent à l'exubérance, parlèrent, se lancèrent avec

allégresse des taquineries, des éclats de rire. Sur les visages des

garçons et des petites filles, Jean contempla une lueur chaude qui tour

à tour fulgure et se voile un peu. Il sent combien les sons de leurs

gorges vibrent de joie ardente. Il revient au rayon d'orgueil et de

vitalité, plus frémissant que tout à l'heure, dont les yeux de Louis

se sont allumés. Il regarde la physionomie de l'épouse se ranimer,

s'irradier vite, s'embellir de confiance et de tendresse. De nouveau, il

se laisse retenir, émouvoir par la flamme du poêle vaillante

et bonne. Elle s'est fortifiée, elle s'est épandue, elle est devenue

profonde. La rumeur de sa chanson, de ses éclats d'ardeur n'est-elle pas

triomphale? Jean l'écoute d'un ravissement de tout lui-même on se mêlent

du rêve et de la méditation lucide. Ce qu'elle module ainsi, ce qu'elle

exalte, en un rythme large et chaud, n'est-ce pas la résurrection à

la vie de tout une famille de la race, le renouveau de l'amour et de

l'ambition en l'âme d'un foyer? C'est par elle, par la générosité des

frères, que renaissent le nimbe d'allégresse vibrant, aux joues des

petits, la flambée d'intelligence et d'amour dont pétille le sang du

père, le brasier de tendresse revenu au coeur de la mère. Et, n'est-ce

pas elle encore, cette ivresse dont Jean tressaille, exulte, est

consumé, l'ivresse d'accroître la vigueur, la beauté, la puissance,

l'espoir de la race? Il faut raviver l'énergie, l'orgueil de ces

gens-la, pour qu'en déborde autant de force et de bonté que possible.

Jean Fontaine longuement s'attache à la flamme intense aux yeux des

garçons et des petites filles: qui peut deviner ce que fourniront à leur

race les intelligences qu'on ranime, les coeurs dont on réchauffe l'élan

vers l'effort, et la bonté? Oh! qu'il est heureux, Jean Fontaine, en

face de la vie qu'il soutient, qu'il accélère, qu'il accumule, d'avoir

été fidèle au rêve de sacrifice, de compassion infinie!...

Quand le récit des époux Bernard est achevé, Louis devient la proie

d'une confusion bizarre et conclut avec modestie:

--C'était fou, monsieur le docteur, de m'entêter comme cela! Mais je ne

pouvais faire autrement...

Jean, les yeux lourds de larmes, ne peut rien répondre à l'ouvrier fier:

il écoute, navré de bonheur, la flamme qui chante la folie de l'héroïsme

éternel de France... ................................................

Des pleurs de miséricorde très doux roulent nombreux sur les joues

de Lucile Fontaine. Jean a fini d'évoquer le tableau de misère, de

dépeindre avec un accent de victoire la restauration du foyer déchu...

L'émotion de la jeune femme bientôt se déplace, elle pense de la famille

renaissante à l'époux fort, et magnanime. Le coeur entier de Lucile

frémit de lui appartenir. D'un long regard creusé d'une tendresse

éperdue, elle admire, elle caresse. Il semble qu'un rayonnement nouveau,

plus pur qu'à l'ordinaire, resplendisse au front de Jean ce soir. Elle a

beau se rappeler toutes les nuances de lumière dont le visage énergique

s'illumine, elle est sûre qu'un enthousiasme plus beau le transfigure.

Les yeux de l'époux s'égarent en une vision de douceur: elle n'ose la

détruire et garde un silence d'amoureuse...

La pièce où leurs rêves vivent d'amour n'est, pas vaste. Il est modeste

en sa parure de meubles, de cadres et de bibelots, mais il émane d'eux

comme un parfum d'extase. Lucile a transfusé pour ainsi dire, son âme

de femme qui aime en chacune des humbles choses, et toutes elles

tressaillent d'une joie subtile et profonde. Jean qui souffre d'avoir

tourmenté son père et d'en attendre encore le pardon, a fait ouvrir à

l'un des murs une cheminée comme il y en avait une au foyer paternel,

une cheminée à la façon de jadis. Elle n'est pas élevée, elle n'est pas

large, elle est modique, mais elle ressemble pour la forme et l'âme à

celle qu'il n'oublie pas...

Tandis que l'ouragan se lamente au dehors et que les tourbillons en

vagues sifflantes déferlent, qu'un froid tranchant pénètre jusqu'à la

moelle des passants, des bûches rougeoient au fond de la cheminée. La

flamme lance, déroule ses plis riches de pourpre et d'or. Comme une

draperie mouvante, une clarté rose ondule, colore mollement l'espace

et les traits des époux... Jean la regarde se déployer et frémir, se

souvient d'une autre flamme, de celle qui chante au poêle des Bernard

l'héroïsme et la fraternité... Alors que Lucile, enivrée d'un rêve

sublime, a l'hallucination que le feu de l'âtre l'embrase elle-même...

Une intuition subtile et brusque enfin l'éveille: Jean, trop longtemps,

demeure loin d'elle. N'a-t-il pas assez livré de lui-même à la famille

des gueux? Elle désire que son coeur s'éloigne d'eux pour lui revenir:

elle a un besoin indicible qu'il ne batte plus que pour elle seule...

--Je commence à être jalouse, dit-elle, avec un reproche voilé d'exquise

tendresse.

--Jalouse? questionne Jean, avec une raillerie très affectueuse Je ne te

comprends pas, Lucile...

--A te voir sourire; je sais que tu as compris. Tu veux que je parle,

n'est-ce pas? Je connais tes ruses!

--Puisque mon sourire a parlé le premier...

--Ah! Jean! c'est habile autant qu'il y a moyen de l'être, mais tu ne

m'échapperas pas, tu m'entends! dit-elle, beaucoup plus gaie.

--Nous allons bien voir. Et d'abord, c'est à ton tour de parier...

--J'ai dit tant de choses déjà...

--Je ne m'en souviens plus.

--Jean! s'écria Lucile, avec une protestation vive de tout son être.

Comme il fallait peu de chagrin pour la faire beaucoup souffrir! Jean

eut le remords de sa plaisanterie malicieuse:

--Tu fus jalouse, en effet, dit-il avec finesse.

Un cri profond d'amour se précipite des lèvres de la jeune femme:

--Jalouse, oui, jalouse! Ton coeur était si loin de moi!

--Quelle erreur! nos coeurs ne s'éloignent jamais l'un de l'autre.

--Je les veux plus près encore!...

--Regardons-nous longtemps, Lucile...

Après le regard où longtemps ils se redisent, leur union douce et

merveilleuse, Jean continue:

--N'est-il pas vrai que nous ne sommes jamais loin l'un de l'autre?...

--Tu ne regretter rien, mon Jean béni? dit-elle, avec tant de gratitude,

qu'il en a le coeur bien faible d'ivresse.

--Je t'aime! s'écrie-t-il, Je ne t'ai jamais aimée comme ce soir! Il me

semble que tous les jours, dans l'avenir, je ne t'aurai jamais aimée

autant qu'à ceux qui viendront. Rêvons ensemble, veux-tu? Comme tu avais

tort d'être jalouse de la flamme! C'est elle que tu haïssais, n'est-ce

pas? Regarde comme elle est chaleureuse, comme elle est tendre, comme

elle est certaine! Elle enveloppe, elle illumine, elle inspire, elle

chante! Ecoute les sons joyeux, la mélodie profonde. Tu l'entends, ma

Lucile bien aimée? Mon langage est presque celui d'un enfant, mais il

est grave et mystérieux comme le vrai bonheur. Comme elle est forte,

comme elle est suave, la flamme de notre foyer! N'en sois pas jalouse,

elle se réjouit de notre amour. Ecoute-la bien, c'est de nos âmes

qu'elle tressaille. Plus je l'entends, plus j'écoute l'harmonie de ton

âme. Et ton âme, n'est-ce pas la mienne? Sans la lumière si douce reçue

de la tienne, qu'est-ce que la mienne serait devenue? Quand je contemple

ainsi la flamme, ne sois pas jalouse, ma Lucile bénie, j'y vois tes

grands yeux noirs s'éclairer ou s'approfondir... Je songe à leur

franchise, à leur ardeur si bonne... N'est-ce pas ton âme qui m'a rendu

brave et content de vivre? Comme je t'aime! Comme je suis heureux!

Sans toi, je n'aurais jamais eu le courage d'aimer le peuple. Si je me

dévoue, si je suis fort et si j'ai pitié, si je réchauffe des coeurs et

ranime des volontés, si j'ajoute à ma race de la vie et de l'amour, si

je sens croître en moi le désir et la puissance d'être utile, je le dois

à la tendresse qui brûle au fond de tes beaux yeux noirs... Ne sois pas

jalouse de la flamme, elle s'émeut de nos âmes, elle chante l'amour, le

nôtre, celui de la race, de la patrie...

Lucile, à travers un sanglot, balbutie:

--Les bûches ne durent pas longtemps, mais la flamme vit toujours...

Des larmes aux yeux des époux jaillirent, ils ont cru entendre la

flamme éveiller le premier cri de l'enfant qu'ils désirent...

..............................................

Une longue aspiration d'air soulève la poitrine de Gaspard Fontaine.

Beaucoup de chagrin s'amasse en lui, l'oppresse, et bien des fois le

coeur du vieillard ne peut tout le contenir, s'ouvre s'ouvre d'un grand

soupir qui diminue la souffrance. On dirait, en effet, qu'il n'est plus

le même, qu'en peu de mois il a faibli, qu'il est humilié, le fier

parvenu, qu'il va s'écrouler bientôt, le robuste homme d'affaires. Comme

il a les traits amincis par du songe et de la peine, comme il a le

regard lointain, lourd de sagesse et de repentir!

--Pourquoi n'as-tu rien a me dire? implore Yvonne Desloges. J'ai besoin

de ta force.

Elle a triomphé de l'orgueil, elle vient de révéler sa déception, le

martyre de ne plus être aimée...

Gaspard, enfin, d'une voix bouleversée que Jean n'avait jamais entendue,

murmure:

--Quand on n'a plus de joie soi-même, est-on capable d'en fournir aux

autres?

--Tu penses à Jean, mon père? Oh! pardon! s'écrie la jeune femme,

impulsive.

--Comme je l'aimais, sans le savoir! Quand il est parti, je ne le lui ai

pas dit, mais cela m'a déchiré! La colère a tenu bon, c'est elle qui

m'a empêché de le retenir. Eh! bien, je n'ai pas cessé d'en avoir

du chagrin, mais du chagrin... à tel point que je voudrais toujours

pleurer! Il est si bon, si ardent, si affectueux, mon Jean! Il me

ressemble, tu sais: c'est, de l'énergie, du caractère! Et puis, je lui

ai fait du mal: il doit souffrir, n'est-ce pas?

--Nous souffrons tous, mon cher papa...

--C'est vrai... Pardon, ma petite fille! Tu m'apprends ta peine, je me

fâche: tu m'arrêtes, tu ne veux pas que je me fâche. Tu veux endurer

sans te plaindre. Qu'est-ce que tu veux que je fasse, que je te dise? Je

suis rude, je n'ai pas le don de guérir ces choses-là, moi. Qu'est-ce

que tu veux, ma pauvre Yvonne? Viens me voir, souvent, si cela te fait

du bien. Nous... serons tristes ensemble...

Ils redescendent au fond de leur être si désolé. Tandis que la flamme,

au sein de l'âtre, palpite et s'égaye, Elle ne se lasse pas d'être

claire, d'être orgueilleuse. Elle s'élance, elle s'élargit, elle

s'incline comme des fleura de pourpre à la brise, elle s'agite comme des

drapeaux. Comme elle est heureuse de vivre! Elle crépite d'allégresse et

d'exubérance, elle module un air de triomphe.

Au dehors, l'ouragan traverse lea plaines d'Abraham d'une énorme

clameur. Yvonne et Gaspard se sentent l'Ame plus glacée, plus lugubre,

quand des gémissements plus aigus les ébranlent d'un frisson. Ils

s'empressent alors, d'un élan instinctif, de revenir à la flamme douce

et gaie. Le père, à la voir aussi bienfaisante, aussi généreuse, éprouve

une sensation inconnue d'apaisement et de bonté... C'est comme si

la douleur au plus intime d'elle-même s'en allait très loin, calme,

bénigne, lorsqu'Yvonne entend la flamme vivre et lui murmurer de

l'espérance...

Gaspard, hélas! avec une maladresse cruelle, suggère de la consolation:

--Ça durera peut-être pas, l'indépendance de ton mari?

Farouche, elle réplique:

--Il ne m'aimera jamais!...

--Tu le vois bien que je ne peux rien faire!

--Main oui, puisque nous sommes tristes ensemble...

De la cheminée vient une chanson grave et tendre qui berce, endort peu à

peu leur tristesse...

--Il est si facile de te guérir, mon père! dit Yvonne timide.

--Tu yeux que je le fasse revenir à moi?

Une gêne durcit le visage du père, quelque chose d'agressif a fait la

voix sèche. Yvonne en a du malaise à travers les nerfs et devient plus

humble encore:

--J'ose à peine dire oui...

--Plus tard...

--Mais pourquoi?

--Tu le sais bien! J'ai de l'indulgence, de la bonté, ce soir. Tous tes

jours, le remords me serre au coeur, mais il y a des heures--j'ai honte

de t'avouer cela--quand je me retrouve au milieu de mes affaires, dans

le train de la besogne, de la distraction, quand je redeviens Gaspard

Fontaine le millionnaire et que je me sens moins son père, il y a des

heures où j'ai souvent contre lui de la fureur sourde et de la rancune.

Cela diminue, mais il en reste encore. Mais oui, c'est le premier jour

où je ne l'ai pas offensé, pas du tout! Ah, j'espère que c'est fini!

comme ça fait du bien!...

--Ce sera demain...

--Plus tard... Je le reverrai quand j'aurai plus souffert, quand j'aurai

le droit de ne plus Rougir...

--Eh! bien, moi, je le verrai demain! Je ne l'ai vu qu'une fois depuis

son mariage, j'ai refoulé le besoin d'aller vers lui, je lui aurais tout

dévoilé: quelle honte! Ah non, je ne peux pas lui confier ma douleur!

--Vas-y, ma fille! comme il va te guérir, lui!

Un éclat de joie plus intense, plus victorieux, jaillit de la flamme.

Elle s'anime davantage, il semble qu'elle exulte...

Une rafale stridente hurla, remplit la maison d'effroi et de plaintes.

Mais la flamme ne s'effraya pas, continua le chant de bonheur...

--Qu'as-tu, mon père? s'écria Yvonne, terrifiée d'une angoisse confuse.

Gaspard, une main rivée à la poitrine, l'autre crispée sur le bras

gauche du fauteuil, se tenait droit comme un arbre rigide, une stupeur

fixe aux prunelles.

--Ne t'inquiète pas, mon enfant, dit-il bientôt, avec une douceur

étrange. Attends un peu que ce soit plus clair en ma tête... Au bruit de

la rafale, une pensée m'a saisi, m'a fait peur, m'a bouleversé, me fait

comprendre une foule de choses... Eh bien, oui, ma petite Yvonne, sous

nos pieds, autour de nous, c'est la plaine d'Abraham. Il m'a semblé

entendre les gémissements innombrables des morts. Ils m'ont accusé, ils

m'ont ordonné. Comme il a raison, mon Jean! C'est pour nous qu'ils ont

aimé jusqu'à la mort! Je comprends ce que Jean voulait, ce qu'il a fait:

il faut de l'amour toujours...

Yvonne, comme en rêve, murmure:

--Pourvu que la flamme ne s'éteigne pas aux foyers de la race, les

ouragans sifflent en vain pour la détruire...

Yvonne et Gaspard se remémorent l'enthousiasme de Jean. L'une sent que

les tâches magnanimes engourdiront son martyre; l'autre veut être digne

de son fils, veut agir, veut aimer... Tous deux ainsi se laissent

pénétrer par l'éloquence de la flamme. Elle ne se lasse pas de rire et

de chanter, la flamme allègre et bonne. Elle est large, elle est forte,

elle verse des lueurs de rêve, de mystère et de clarté profonde. Comme

elle est ancienne, la flamme canadienne-française, comme elle vibre de

puissance et d'héroïsme! Sur les plaines d'Abraham, elle veille, elle

est plus grande, elle est plus radieuse, parce que l'âme des braves

l'attise, parce qu'elle est immortelle...

Ce que disait la flamme · 第 28 / 32 题