UN ADONIS QUÉBÉCOIS

Quelle miroitante lumière encadre l'amour d'Yvonne et de Lucien! Ballons

de verre fin, strié de ciselures, douze globes la déversent à flots

riches et comme veloutés. Tout le vaste salon flambe. Des éclats

fugitifs s'allument dans la brocatelle soyeuse des rideaux. Les cadres,

semés le long des murs blancs comme la neige au soleil, ont des moulures

dorées qui chatoient, L'acajou du piano, un massif New Scales Williams,

se moire de tendres reflets. Sur le teck noir de la table principale

et le noyer des fauteuils, des clartés plus vives rutilent. Des lueurs

fauves courent sur les plis d'une portière en soie turquoise de Lyon.

Deux larges glaces rayonnent de profondeurs troublantes. Le tapis seul,

un d'Aubusson couleur d'olive moucheté d'ocré brune, repose l'oeil de

tout ce luxe étincelant.

Le luxe, ici, palpite et domine. Le souci du clinquant jaillit de toutes

parts. Une Jeanne d'Arc, un bronze de tenue superbe d'ailleurs, est trop

lourde sur le piano qu'elle écrase. La porcelaine japonaise des vases

où des palmes très-belles enfoncent leurs tiges, aveugle de teintes

criardes. Au milieu d'un ameublement plagié du style Louis XV, la

physionomie orientale d'un fauteuil grimace. Une console de marbre rouge

antique supporte une horloge de chêne écroulant sous les pendentifs.

Trop pesante de même sur une table aux pieds grêles, cette lampe d'or

coiffée d'un abat-jour en cristal de verrière écarlate. Des paysages

délicats sont emprisonnés dans l'épaisseur des cadres. Trop de bibelots,

coûteux, fort jolis, mais importuns, fascinent l'oeil, suspendus à

la muraille ou debout sur la console et les tables. Il émane, de

l'ensemble, une harmonie somptueuse où, parfois, le mauvais goût montre

la tête et pose.

Yvonne, douée d'un sens plus affiné des nuances, avait prié son père

d'enlever telle chose, de remplacer telle autre. Gaspard Fontaine, si

autoritaire qu'il fallait ne pas le contredire, opposa toujours que

telle chose valait tant, que telle autre se vendait fort cher aussi,

qu'elles étaient les plus dispendieuses en leur espèce et, par

conséquent, d'un choix irréprochable. Il fallait, surtout, ne pas

badiner sur les tableaux qu'il s'enorgueillissait d'avoir payé «les

yeux de la tête». «Des toiles de maître! disait-il aux visiteurs, aux

parents. Regardez-moi cela, n'est-ce pas beau? N'ai-je pas bien fait de

placer un peu d'argent comme ça? On a beau être du peuple, on a du goût

pareillement... Des chefs-d'oeuvre, m'a-t-on dit, celui-ci vient d'un

Français, celui-là d'un Belge, d'un van... van... j'oublie toujours le

reste de son nom qui finit par osch... ou otch, quelque chose dans ce

genre-là... Cet autre est d'un Espagnol. Tenez, voyez cette admirable

scène de campagne, le tableau que je préfère... Parlons-en, voilà du

coloris, des choses nettes, qui se détachent, des choses qu'on voit!

N'êtes-vous pas de mon avis?» Hélas! elle était vilaine, cette peinture

où les tons gras saillaient avec trop de violence. Le sourire élogieux

des connaisseurs dissimulait à peine une raillerie. Tout ce que cette

croûte avait de faux et d'exagéré, Jean voulut en convaincre son père,

le détourner de ce béguin ridicule. «Ce sont des experts qui me l'ont

vendue, répondait-il, agacé, elle me coûte plusieurs mille piastres.

Elle est ancienne, elle est superbe, quoi que tu en dises... Regarde ça

briller, c'est de l'expression, de la vraie nature, ça m'impressionne,

enfin!» Elle représentait un coucher de soleil excessivement rouge dardé

sur une ville fantasmagorique et pas toujours bien équilibrée. Jean

insistait respectueusement. Le père s'indignait, terminait le débat

par un mot acerbe: «Tu ne connais rien là-dedans, bon!» Et la croûte

demeurait chef-d'oeuvre.

Sinon un chef-d'oeuvre artistique, c'est une merveille de ressemblance

que le portrait de Gaspard Fontaine, là même, impérieux, drapé

d'orgueil. Ce visage reflète quelque chose d'empoignant, de supérieur,

il frémit de vigueur, d'énergie tendue, d'inflexible volonté. Les yeux,

surtout, sombre, incisifs, lancés vers l'avenir, font éclater une

passion d'agir impétueuse. Le crâne, en partie nu comme l'aubier dont on

a séparé l'écorce, élargit le front dominateur. De cet homme, une force

attirante déborde, et on le déclarerait issu de noble lignée, sans le

désordre des sourcils, la structure disgracieuse du nez, la carrure

massive du menton, la ligne pâteuse des épaules.

Tout prés de celui-là, moins grands, moins envahisseurs, les portraits

d'Yvonne et de Jean s'illuminent d'un sourire. Les autres portraits

de famille ne sont pas là. Le pieux usage de grouper ensemble, en une

cohorte d'honneur, les anciens et les vivants n'est pas reconnu dans le

salon moderne de Gaspard Fontaine, et on a l'impression d'une race qui,

sans aïeux, étale une bizarre fierté de n'en pas avoir.

Lucien Desloges, d'une voix modulée comme les suaves notes du

violoncelle, complimente la jeune fille, à l'instant même.

--Je ne me lasse pas de contempler cette image, dit-il. Oui, ma

charmante Yvonne, c'est tout vous, toute votre grâce... Vous vivez...

Vous revivez... On ne peut pas être plus naturelle, plus vous-même...

--Vous flattez bien, trop bien peut-être...

--Trop? Jamais assez!

--Allons!

--Mais oui, puisque je réclame le bonheur de vous le redire toujours,

que vous êtes ravissante, la plus ravissante, que...

--Ah! vous allez trop loin, vous exagérez, Lucien!

--Je vous rends justice, je vous dois ce que je dis!

--Êtes-vous bon juge, êtes-vous désintéressé? plaisante-t-elle, voilant

le mieux possible un ravissement profond d'être adulée aussi gentiment.

--Je ne suis pas votre juge, mais bien votre esclave! Oui, vous le

savez, je suis votre esclave, votre chose, votre...

--Je suis confuse!...

--Oui, rougissez, ma douce Yvonne, rougissez, vous êtes si gentille

quand vous devenez rouge comme... comme un rayon du couchant!

Tout le visage de Lucien enfle de vanité repue à ce mot spirituel dont

il vient de faire l'aumône à son amie. N'est-ce pas une trouvaille

subtile, un compliment inédit? Ces choses lui sont coutumières,

d'ailleurs, spontanées, merveilleusement faciles, et son imagination

se prélasse en une atmosphère de charme et de finesse. Il se rappelle

beaucoup d'autres saillies heureuses, inconnues avant lui, qu'il est

seul à prodiguer au milieu de la banalité québécoise. Il lui arrive même

d'oublier Lavedan, son cher, son incomparable Lavedan, qu'il boit et

dévore en même temps; il oublie de lui rendre grâces d'avoir aiguisé

sa verve par l'éblouissante inspiration de ses dialogues ou de ses

chroniques.

Après une flatterie d'aussi rare envolée, Lucien Desloges se recueille.

C'est légitime. Les yeux mouillés d'extase, il prolonge en lui-même

la saveur pénétrante de ce qu'il a dit. Une volupté lui en monte au

cerveau. Comme il est intelligent, comme il a l'âme nuancée, multiple,

insondable! Il répand sur Yvonne un sourire oblique et plein de

largesses. Qu'elle doit être heureuse d'avoir mérité les faveurs et les

exubérances d'un tel causeur, d'un esprit si fertile!

Il ne se trompe guère. Elle est réellement émue, s'abandonne à l'habile

magnétisme qu'il diffuse. Qu'il soit magnifique, nul n'en doute. On ne

s'habille pas mieux à Québec. C'est bien la plus récente coupe d'habit

que le génie des tailleurs ait mise au jour--il y a trois semaines,

parait-il--, ce gilet svelte sous lequel un corps dodu palpite.

Le tissu gris pommelé se marie d'une façon exquise, au visage vermeil

encore tout chaud d'un massage frénétique. Au milieu des cheveux lustrés

par l'huile et, polis comme des blocs sculptés d'ébène, une raie court,

avec une rectitude séduisante. Le front est un peu mesquin, mais si

rose, de ligues si douces! Une actrice convoiterait, les sourcils d'un

velours sombre et rare. Quand Lucien Desloges fait le relevé de ses

charmes au miroir, il a le coeur bien triste d'offrir à tous un nez

aussi peu classique. Ce nez s'épate volontiers à la base, s'alourdit

à la pointe extrême, et; ce n'est, pas joli, pas du tout gracieux. Il

pardonne plus gaîment à sa mâchoire d'avoir trop de charpente. Mais

l'amertume fond, dès qu'il médite sur la fascination de la bouche et des

yeux. Ceux-ci, quelque chose de subtilement profond, d'insaisissable,

tour à tour agonisants et frissonnants d'éclairs, ne peuvent que semer

le vertige en l'âme des femmes qui s'y égarent. Pas une d'elles,

d'ailleurs, n'a des lèvres plus ténues, plus soyeuses, mieux ondulées

pour la caresse, que les siennes. Le revue de ses forces de conquérant

se termine par le défilé des sourires et des profils. Tourné vers la

droite, le faciès enchante; vers la gauche, il est plus irrésistible

encore. Mais les profils sont le plus souvent incompris: les sourires,

voilà, ils sont plus accessibles, palpables, tout le monde leur rend

hommage. Aussi, a-t-il un faible pour ceux-ci, a-t-il plus confiance en

eus pour entraîner l'admiration hésitante. Au miroir donc, il essaye la

portée de ses sourires. Gradués avec un art très fin, depuis le sourire

humide et voilé jusqu'au sourire large et gazouillant, ils enveloppent,

ils enlacent, ils étreignent, ils font défaillir.

Ainsi, rien de plus mystérieusement charmeur que le sourire félin dont

il caresse Yvonne, en ce moment. Il lui tend son profil de gauche à la

contemplation. Une fossette ombrée serpente quelque part dans la joue.

Les lèvres remuent de frémissements. Quelle scintillante cravate! Elle

est irréprochable, moulée comme un rêve de souplesse et de légèreté: les

couleurs ne s'harmonisent pas tout-à-fait bien, mais l'éclat en est si

foudroyant! Moins toutefois que les feux de ce diamant beaucoup moins

riche qu'il n'en a l'air! Qui jamais saura combien il a fallu de

remaniements pour donner au mouchoir, voltigeant près du coeur, cette

allure de grâce ailée? On dirait qu'il s'envole. Plus que cela, le beau

Lucien tout entier plane, vaporeux, nimbé d'aisance lumineuse. Les

pantalons, dont les plis sont rigides, bouffent et le soulèvent, les

chaussettes pâles sont une vision de nuages teintés d'aurore, les

souliers bouclés semblent ne pas toucher In terre, c'est un jeune dieu

moderne, un Apollon de la mode.

Yvonne, attirée par les dons éclatants de Lucien, ne pénètre pas ce

qu'il y a d'irrémédiablement fade et vide au fond de son âme. Il est si

bien aguerri aux joutes de la conversation mondaine, si façonné à l'art

de paraître, il possède un tel flair de se fournir la culture propre à

ses ambitions superficielles, qu'il en impose à beaucoup de gens par une

faconde audacieuse et joliment peignée. Il a ces ornements de façade

qui masquent la pénurie de l'intérieur. Son intelligence grouille

d'étincelles agiles, mais dans les profondeurs que les sensations fortes

et les hautes pensées seules illuminent, la nuit est opaque, aucune

flamme n'irradie. Il est incapable de se déprendre de lui-même: une

chose n'est précieuse que par le surcroît de vanité qu'elle apporte; une

idée n'a pas de valeur intrinsèque, elle ne vaut que par l'originalité

savoureuse dont il l'expose. Il s'écoute réfléchir, il s'écoute

monologuer, il s'écoute faire des réparties merveilleuses, il en jouit

infiniment, d'une volupté indicible.

Yvonne, bien qu'elle ait conscience d'une fatuité réelle chez Lucien,

n'en découvre pas toute l'insolence et toute retendue. Elle n'en voit

que suffisamment pour n'être pas offusquée, on plutôt, devenue plus

humble, plus servile, à mesure qu'il faisait sa conquête, elle ne

déteste pas qu'il s'estime supérieur, elle a même fini par le croire

supérieur en quelque sorte. L'auto-suggestion du jeune homme, sans cesse

rayonnante, lui a communiqué une partie de son ardeur, a dérouté les

premiers soupçons, ruiné la première impression qu'elle avait eue

d'affronter un être hâbleur et volage, amolli ses résistances à

l'admirer pour autre chose que l'harmonie de son extérieur.

C'est qu'elle aime et qu'une femme grandit ceux qu'elle aime, les

hausse au faîte de son orgueil. Et cela, contre l'évidence même, contre

l'opinion de tous, contre les obstacles de sa conscience elle-même.

C'est qu'Yvonne aime Lucien Desloges plus sérieusement, plus absolument

qu'elle ne se l'avoue. Quand il est près d'elle, un trouble intense la

dévore, elle subit une puissance qui l'attire et l'effarouche ensemble.

Des élans qu'apaise une timidité soumise, ne s'étouffent qu'après avoir

broyé son coeur.

Précisément, au cours du silence qu'ils ont maintenu, affolée par les

caresses de la voix, la vie chaleureuse du teint, l'aimant du sourire,

elle a étranglé dans sa gorge un cri d'amour. Ce n'était pas le moment

d'être expansive, a-t-elle deviné assez tôt. Quelque chose de plus

intime l'a retenue aussi, quelque chose d'un peu vague, d'un peu

agaçant, d'un peu inavouable, comme si, dans l'ardeur de son âme, un

ferment de honte eût grouillé. Le doute qu'avaient suscité en elle, il

y a quelques heures, l'attaque et les insinuations de Jean, revient à

l'assaut. Si impérieux qu'il fût, ce doute, à l'origine de la causerie

que les deux jeunes gens ont eue ce soir, il a reculé sous la pression

de l'habitude à goûter le charme de Lucien, il a battu en retraite, il

avait presque disparu. Mais, à l'embuscade, il attendait, le moment de

reprendre l'offensive, il envahit derechef l'esprit d'Yvonne, il menace.

L'inquiétude la plus bizarre tourmente la jeune fille. Abandonnant

l'attitude humble, prostrée, dont elle inclinait mollement toute

elle-même vers son ami, elle se redresse d'un mouvement rapide et, ses

yeux dérobant leur enquête et leur angoisse, elle fouille les replis

de ce visage fraîchement rasé, pour y trouver une issue vers les

profondeurs de l'âme sur lesquelles ils vont peut-être s'entr'ouvrir.

S'il n'est qu'un bellâtre, incapable de tout, si ce n'est d'amorcer le

coeur des femmes, vers quel avenir de tristesse et d'humiliations

se hasarde-t-elle? L'énigme n'est pas de celles que l'on résout à

l'improviste: chaque seconde rend plus nécessaire la reprise de la

conversation, et Lucien doit ignorer le trouble dont elle est remuée.

Pourquoi tant de compliments? Sont-ils feinte ou conviction? Quel

outrage, s'il accumulait les mensonges! Non, non, elle est plus

intelligente que cela, elle aurait dépisté la fourberie moins tard! Elle

se rassure, mais elle est sur le qui-vive, elle a confusément peur...

Lucien renoue l'entretien...

--Ainsi, votre promenade a été charmante, cet après-midi. Vous vous en

êtes donné à coeur joie...

--Je me suis grisée!

--De quoi?

--Mais vous le savez bien! de grand air, de purs arômes, de poésie...

Comment faire autrement, quand le soleil est doux, que la campagne est

radieuse?... Enfin, je voudrais pouvoir dire cela dans votre langage,

avec des expressions d'un choix, d'un pittoresque...

--Vous ne raillez pas, j'espère!

--Quelle méprise, Lucien! Je suis à dix lieues de la chose!

--Ce n'est peut-être pas assez loin!...

Et, fier de cette boutade, il eut un éclat de rire où jasaient des

roucoulements. Yvonne sourit, le mot lui avait plu, la faisait se

repentir d'une malice impulsive.

--Je suis méchante, n'est-ce pas? dit-elle, adoucie.

--Vous! méchante Vous avez donc eu l'intention de vous moquer de moi?

--Que vous êtes susceptible! Je désirais vous taquiner, m'amuser un peu.

Fantaisie de jeune fille, pas autre chose!

--La susceptibilité, fi, quelle horreur! Je n'aime pas trop de

fantaisie, Yvonne, de cette fantaisie qui pique...

Elle avait rougi beaucoup, et cela durait, malgré elle. Trop nerveux

pour en être le témoin, il calmait sa propre frayeur. Yvonne, rire

de lui? C'était folie de l'en soupçonner! Une jeune fille sensée le

méconnaître et narguer le charme de sa phrase, l'agilité de son esprit?

Cela tombait de soi-même, croulait! Et pourtant, une note de persiflage,

comme à la sourdine, avait grincé dans la voix de la jeune fille. Sa

fatuité, aux abois, se cabre.

Yvonne répète, enjôleuse:

--C'est une plaisanterie, vous dis-je...

--Il y a fantaisie et fantaisie, celle qui est amusante et celle qui ne

l'est guère!

--Vous doutez de moi?

--Je n'ai jamais douté de vous, Yvonne!

--C'est habile, c'est gentil, mais ce n'est pas répondre!

--Je ne veux pas vous offenser, je préfère m'être berné moi-même...

--Soyez tranquille, je ne suis pas susceptible, moi!

--Et moi, je le suis?

--Parlez, nous verrons!

--Si je ne parle pas?

--Je croirai que vous l'êtes, Lucien!...

--Je ne puis parler, sans avouer que je l'ai été, au moins quelques

secondes...

--Et cela vous indigne? Quel orgueil! Péché avoué est déjà pardonné!

--Dites-moi franchement, Yvonne, j'ai fait erreur, n'est-ce pas? Vous

n'avez pas voulu me ridiculiser? J'avais cru percevoir, dans le son de

votre voix, une raillerie, presque du sarcasme... Si la chose eût été

réelle, vous comprenez que ce ne serait guère divertissant pour moi.

Ce langage qui est le mien, il est naturel, vous savez, il n'est pas

apprêté, il est...

--Délicieux!

--Franchement, là?...

--Le plus délicieux que j'entende!

--Oh! c'est trop! mais... mais j'ose espérer qu'il n'est pas... banal.

--Banal? Le dire, c'est l'avoir supposé! Il ne faut pas faire de telles

suppositions! Ainsi, vous avez supposé que je...

--Que vous... que vous...

--Que je? suggère-t-elle finement.

--Que vous caricaturiez ma phrase.

--Oh! l'horrible soupçon! Votre phrase? Elle est d'une souplesse,

d'un équilibre, d'une grâce!... Enfin, vous parlez comme vous dansez,

adorablement!...

--C'est trop d'enthousiasme, Yvonne, dites-moi seulement qu'elle n'est

pas ordinaire...

--Extraordinaire, je l'avais oublié!

--Je ne voulais pas dire cela, j'insinuais qu'elle n'est pas commune,

pas tout le monde...

--Je vous l'ai déjà dit, la plus délicieuse, la plus mélodieuse que

j'entende! Elle me ravit!

--Il y a, dans votre accent, quelque chose d'inhabituel que je n'aime

pas. Plus vous me rassurez de votre... de votre...

--Admiration?...

--Si vous voulez, oui... Plus vous m'en rassurez, dis-je, moins je me

sens positif. Vous n'êtes pas tout-à-fait vous-même, ou plutôt, quelque

chose s'additionne à vous, quelque chose de fugitif, d'insaisissable qui

n'y fut jamais auparavant.

--Ce n'est pas la première fois que nous badinons ensemble, Lucien! Je

ne dois plus être capable de vous étonner! Vous connaissez tous les

caprices de ma tête...

--Elle est jolie, votre tête, peignée avec un art si vaporeux!

--Ce n'est pas moi qui l'ai peignée!...

--Mais c'est à vous qu'elle appartient!

--Vous avez toujours le dernier mot spirituel, c'est entendu! Je vous

admire!...

--Encore ce persiflage, Yvonne! Tout-à-l'heure, mes compliments, bien

accueillis, vous faisaient merveilleusement sourire. Votre sourire...

--Qu'est-ce qu'il était?

--Une fleur vermeille où vos yeux, profondeurs du calice, distillaient

le parfum de votre âme!

--Charmant! mais quelle fleur, s'il vous plaît?

--Vous êtes inconcevable, vous m'abasourdissez!

--Ah! Ah! je vous... je vous intrigue, hein? Quelle mine! mais il ne

faut pas prendre la chose austèrement!...

Le salon vibra d'un éclat de rire perçant et gamin. Lucien, morose,

demeura coi.

--Il faut oublier ce vilain quart d'heure! s'écria la jeune fille,

surprise d'elle-même, de son audace. Allons! ne suis-je pas la même?

Pourquoi aurais-je modifié mon humeur à votre égard? Pardonnez-moi ces

espiègleries! Pourquoi seraient-elles méchantes?...

--Oui, pourquoi? Tout de même, on a beau connaître les femmes... Quelles

habiles comédiennes!... J'ai eu peur...

--De quoi?

--De ce ramage d'oiseau-moqueur.

--Me voici devenue un oiseau. Tour à tour une fleur et un oiseau: quelle

charmante métempsycose que la religion des amoureux!

--L'idée est juste, Yvonne, puisque je vous aime depuis les âges

lointains de la métempsycose, depuis toujours!...

Bien qu'elle eût, encore un peu la tentation d'esquiver ce compliment

fort lourd de fadeur, elle n'y put succomber. La voix de Lucien, quand

elle avait cette résonance câline et chaude, attendrissait la jeune

fille. Elle est ressaisie par sa croyance à un Lucien meilleur, plus

cultivé, plus profond, plus viril qu'on le croit. L'injustice des jaloux

le persécute, le profane. En somme, elle a été détestable, ce soir,

perfidement ingrate. Alors qu'il étale son amour eu un si joli langage,

elle s'en gaudit, elle qu'il aime. Capable d'une telle bassesse,

peut-elle exiger qu'il soit parfait? Elle a honte d'elle-même. La pitié

surabonde en elle, fait remonter l'amour à pleins bords de son

coeur. Jean redoute Lucien Desloges sans le connaître, sans avoir pu

l'approfondir. A-t-il, comme elle, eu la révélation du Lucien intime,

entrevu cette âme plus loyale qu'il ne le craint, correspondu avec cette

intelligence plus riche qu'il ne l'appréhende, entendu battre ce coeur

moins vil qu'il ne l'affirme? Le remords d'Yvonne creuse davantage: elle

regarde son ami avec beaucoup de tendresse et lui dit, contristée:

--Mon ami, vous avez tout oublié, n'est-ce pas?

--Mais je ne comprends pas... vous auriez.

--Je m'accuse!

--Vous vous accusez?

--De m'être moquée de vous. C'est stupide, en faire l'aveu, quand vous

n'y songiez plus. Eh bien! il le faut, pour vous demeurer loyale. La

dissimulation me pesait. Tenez, je me sens plus à l'aise, maintenant!

--Tout ce que vous avez dit de mon langage, alors?...

--Je fus méchante!

--Mais c'est la première fois qu'il vous arrive de vous payer ma tête

aussi...

--Impudemment, oui, je le confesse!

--La première fois que vous raillez mon langage, Vous pensiez donc, au

fond, qu'il est maniéré, faux, alambiqué?...

--Là, vous allez trop loin encore! J'ai cru, un moment, un seul, un

déplorable moment, que vous vous écoutiez parler, rien de plus...

Tranquillisez-vous, je vous en prie, j'ai été sotte, affreusement sotte.

Allons! déridez-moi ce front barré d'orages... Noir? Pourquoi pas? vous

n'êtes plus gentil du tout: la rancune, je l'exècre!

--Une fois, c'est trop avoir douté de la franchise et du naturel de ma

phrase! Vous m'avez blessé!

--Je vous répète que j'en ai de la peine, Lucien! Je n'ai pas voulu vous

offenser, ou plutôt, je l'ai voulu, mais sans le vouloir...

--Cette explication n'est-elle pas étrange?

--C'est idiot, oui. Et pourtant, c'est exact, c'est, tout ce que j'en

peux dire. Mon coeur se révoltait, mon humeur m'entraînait. Mon coeur ne

voulait pas, mon esprit, voulait. Est-ce plus clair?

--Je ne comprends guère pourquoi votre esprit a voulu, pourquoi votre

humeur fut si impulsive!

--Ne suis-je pas une impulsive? Vous me l'avez redit cent, mille fois!

--Impulsive contre moi? Ce n'est pas le motif de votre persiflage à mon

égard. On vous a aigrie contre moi, quelqu'un se glisse entre

nous, quelqu'une vous insinue d'adroits mensonges! Une jalouse,

probablement...

--Une jalouse? dit-elle, impuissante à contenir un malaise bizarre dont

son âme est subitement inondée.

--Pourquoi cette exclamation violente?

--Croyez-vous que vous ne puissiez rendre une femme heureuse qu'en

rendant les autres malheureuses?

Ahuri, Lucien ne sait que répondre. Avec de grands yeux béants de

gazelle surprise, il interroge Yvonne; cette brusquerie le déconcerte,

il ne veut pas croire, demeure stupide. Yvonne n'eût pas sitôt donné

libre cours à cette boutade amère qu'il lui semblât, avoir dit la chose

en rêve. Elle a parlé d'un élan de toute elle-même instantanément, sans

réfléchir, sans prévoir. D'où vient cette révolte? De quelles sources

intimes a-t-elle jailli? Comment se fait-il qu'elle n'a pas même eu la

pensée d'endiguer ce flot de malice? Des contradictions se mêlent dans

sa pensée tumultueuse. Elle se réjouissait que d'autres jeunes filles

fussent jalouses d'elle, et plus elles en sèment le témoignage par leurs

sarcasmes, plus son amour pour Lucien pousse des racines tenaces. Et

maintenant, elle est indignée qu'il se croie adoré par d'autres femmes

qu'il désespère? C'est vrai: pourquoi le blâmer de s'en être aperçu? Eh

bien, oui, il est impertinent d'affirmer qu'il est témoin de sa vogue,

il est énervant de suffisance et de fatuité, voilà. C'est trop fort! à

la moindre boutade, il grince des dents. A coup sûr, il regorge trop de

lui-même. Et cependant, il ne diffère pas de ce qu'il est toujours. Le

ressentiment d'Yvonne contre Jean s'avive: c'est lui qui a rompu la

tranquillité de son amour et dont les réticences ont exaspéré ses nerfs

avant le dîner. Lucien est le même, c'est elle qui ne le voit plus qu'à

travers le clair-obscur troublant que lui a dépeint son frère. Malgré

elle, son esprit lutte, oscille entre la foi la plus invincible et les

doutes qui tout-à-coup l'empoignent. Qu'ils sont affreux, ces doutes,

et, qu'ils irritent! Qu'il a été maladroit, ce Jean, cet intrus dans son

bonheur! Avait-elle besoin de ces conseils incommodes? Sans eux et sans

lui, elle n'aurait pas, sans avoir eu le temps de soupçonner même leur

indélicatesse et leur gravité, proféré de telles paroles difficiles

à reprendre. L'amour est souvent à la merci des querelles anodines:

celle-ci pourrait dénouer la tendresse qu'ils ont l'un pour l'autre...

Il faut que, par des flatteries et des sourires, elle répare, elle fasse

oublier...

Toutes ces réflexions d'Yvonne, alors que le silence entre eus

s'alourdit, ne diminuent pas la perplexité de Lucien. Il n'y comprend

rien il est comme hébété. Quel est le mystère de cette humeur

tracassière? Est-elle réellement jalouse? Mais elle n'a pas de motif

soutenable de l'être, il ne se reproche aucune manoeuvre infidèle

qu'elle puisse lui jeter à la figure. Il n'a jamais été aussi constant,

aussi religieusement assidu auprès d'une jeune fille, il éprouve même

une certaine confusion de s'être laissé emmitoufler de la sorte. En

aurait-elle assez de lui? Elle serait la première jeune fille qu'il eût

lassée! D'ordinaire, il se fatigue, ce n'est pas lui qu'on rejette avec

un peste de prince ennuyé! Un rival louvoyait-il dans ses eaux? Un

rival! Quelle ignominie! Elle n'aurait pas la témérité d'accueillir un

rival, après les serments d'amour, composés d'un langage aussi délicat,

et pur, qu'il a modulés avec la musique la plus langoureuse de sa voix!

Tout son être se rebelle contre cela: il n'a eu des rivaux que pour les

occire. Son langage? Il est vrai que, badine et gouailleuse, elle en a

nargué la saveur et la flexibilité. Que se passe-t-il donc en elle?

Tant d'échappatoires épuisent son indulgence. Il ne veut pas être dupe

davantage, elle n'a plus qu'à fournir une explication limpide. Si elle

passe outre et dissimule encore, elle ne devra qu'à elle-même de le

perdre sans retour et d'en gémir désespérément. Une femme, à laquelle il

fait l'honneur de l'aimer, n'a pas le droit de le ravaler à la besogne

des bouffons!

Il menace donc:

--Yvonne, soyez franche! je le veux!

--Je le regrette!

--Que je le veuille?

--Non, que je l'aie dit!...

--Et moi qui m'illusionnais encore de l'espoir que vous n'aviez pas été

sérieuse!

--Pardon, Lucien, de mon étourderie. Elle fut si peu volontaire.

--Je vous ai presque suppliée de ne pas éluder mes questions... Je

croyais qu'elle était finie, votre...

--Insolence! je le mérite!

--Non, votre badinage mordant qui méprise...

--Cela, je ne le veux pas, Lucien! Je ne vous méprise pas, je vous...

admire.

--Pourquoi venez-vous d'hésiter?

--J'allais vous dire davantage, une chose beaucoup plus douce que

l'admiration toute seule. J'ai cru qu'il valait mieux... museler mon

coeur.

--Vous croyez, en m'attendrissant, disperser l'orage. Eh bien, je vous

parle à coeur large ouvert! Vous êtes la première jeune fille auprès

de laquelle j'insiste. D'ordinaire, quand une jeune fille essaye de

me faire danser comme une marionnette au gré de sa fantaisie, je

l'abandonne, je la proscris de ma mémoire! Je l'ignore à tel point

qu'elle me semble n'avoir jamais existé! Je n'ai jamais été dupe d'une

femme, je ne le serai pas de vous! Je vous le déclare sans violence,

mais avec la fermeté que je dois à mon honneur que vous offensez! On ne

badine pas avec la dignité d'un homme, fût-on la plus jolie femme de

Québec!

--Vous envisagez la chose avec trop de colère et un honneur trop

minutieux, répondit Yvonne, irritée par cette explosion de fureur

outrée.

--C'est fort bien, Mademoiselle Fontaine, nous allons faire nos adieux!

Puisque vous ne cédez pas, nous nous séparons à jamais! Quand c'est

fini, je suis impitoyable!

Et il se lève, le visage roide et majestueux. Yvonne a l'intuition qu'il

ne ment pas, qu'il a l'orgueil bête, irréductible. C'est pour ne plus

revenir qu'il s'en ira! Est-il impossible de l'asservir, toutefois? Si

elle en faisait l'expérience hardie? Mais ce n'est pas de l'amour, cette

bouderie puérile, et elle aime Lucien au point de lui sacrifier le désir

profondément féminin de courber l'homme sous le joug dans une querelle

d'amour.

--Lucien! ne partez pas! s'écrie-t-elle, affectueuse.

--Vous vous expliquez, alors?...

--Interrogez, je vais répondre...

--Pourquoi êtes-vous si différente, si acariâtre, ce soir?

--Je n'ai pas changé à votre égard, Lucien! Je pense de vous toutes les

jolies choses d'auparavant...

--Pourquoi, s'il vous plaît?

--Je ne puis vous satisfaire, parce que vous grossissez ma faute. Vous

en faites boule de neige: la chicane, je ne l'ai pas voulue. Rien en moi

n'a voulu vous être désagréable!

--Vous ne serez donc pas franche! Je vous croyais la plus loyale des

jeunes filles! Il n'y a que des femmes moins déloyales les unes que les

autres, il n'y a pas de femmes vraiment, sans cesse loyales! Elles sont

toutes comédiennes!

--Elles vous ont ainsi trompé? insinua-t-elle, adroitement.

--Me tromper, moi? Jamais, je suis... j'ai toujours flairé la ruse

féminine. Et vous ne me trompez pas, Yvonne, je vous le répète

solennellement!... Je vous demande une justification!

--Je vous ai déjà fait apologie aussi nettement que j'en suis capable!

Mon humeur voulait, mon coeur ne voulait pas!... Je ne puis trouver

autre chose!

--C'est précisément la cause de cette humeur maussade qu'il me faut!

--Eh bien... oui... il y a quelque chose, on m'a influencé contre vous,

et j'avais les nerfs si mauvais...

--Qui donc? vous me devez cela!

--Qui?...

--Oui, savoir lequel éclaircira tout!

--Il est préférable que je ne dise pas son nom!...

--Vous l'avez cru?

--N'insistez pas, je ne suis pas préparée à tout vous dire, ce soir! Si

vous m'aimez, Lucien, n'exigez pas, soyez généreux! Demain, un autre

jour, il n'y aura plus de mystère entre nous. Je me sens trop nerveuse,

trop triste... Je vous garde mon amour, mais j'ai besoin de réfléchir.

Vous ne pouvez me refuser, il se passe en moi des choses qui torturent.

Vous êtes bon, vous comprenez, dites?...

--Mais...

Une résonance de pas très fermes, escaladant les degrés de pierre

au-dehors, fige le reste de sa phrase. Des plis d'amer désappointement

se creusent entre les beaux sourcils de Lucien. D'un geste presque

rageur, sa main gauche étreint le bras du fauteuil où il s'agite. Yvonne

croit entendre la démarche de son père.

--C'est toi, papa? demande-t-elle, heureuse de la diversion qu'il

apporte.

--C'est moi, Jean!

--Ah! murmure-t-elle, confuse, le coeur battant plus fort.

L'invitera-t-elle à venir? N'est-il pas dangereux qu'ils se rencontrent,

tous les deux? Si elle n'appelle pas Jean, Lucien va peut-être le

soupçonner d'être l'adversaire, le délateur. Il faut qu'il vienne.

--Jean, tu ne montes pas immédiatement? dit-elle, frémissante.

Un silence grave longuement tombe...

Ce que disait la flamme · 第 9 / 32 题