LES AILES A TERRE

La montre de Jean indique six heures. Des nuances d'or s'égrènent dans

l'azur au-dessus des montagnes. Des souffles tièdes, inconstants,

folâtrent dans l'air: et quand ils effleurent les tempes du jeune homme,

il a l'âme plus apaisée. Le calme a détendu les nerfs si vibrants tout

à l'heure, une ivresse délicate les engourdit. Le chemin Saint-Louis

gonfle d'une poussière pâle et soyeuse. Depuis quelques minutes, pas

une voiture n'a soulevé les molécules grises en flots d'ombre. Les

chrysanthèmes là, de leurs aigrettes pourpres ou rosées, dominent les

géraniums glauques ou liserés de neige. Les feuilles des érables et

des bouleaux échangent de fines mélodies à la sourdine. Trois enfants

vagabondent sur la pelouse de la cour voisine, leurs habits de toile

mauve ont la fraîcheur de l'herbe et leurs chuchotements faiblissent

comme des murmures.

Yvonne Fontaine et son père ne tarderont pas à revenir. Jean leur

communiquera-t-il son projet? Que diront-ils de cette vocation inopinée?

Leur vanité en sera-t-elle éblouie? Il n'a pas le loisir d'être perplexe

davantage, il reconnaît ce long bêlement d'un cornet d'alarme. C'est une

coquetterie de son père: il aime qu'un tel charivari partout l'annonce.

Le chauffeur a des ordres précis: la sirène aigre ne cesse guère de

geindre, et tout le inonde sait que Gaspard Fontaine passe.

L'automobile roule sur des panaches blanchâtres comme volait sur les

nuages le char fantastique des dieux. Il ralentit sa course fière, et

l'on dirait qu'il vient se poser au bord de la route. Une main gantée de

soie vive se démène; un sourire illumine une voilette orangée, la jeune

fille est radieuse de revoir son frère. Le visage rubicond du chauffeur

brille de joie sereine, les vernis scintillent, les cuivres flamboient,

la machine halète et se repose.

En un tour de main, Yvonne déclenche la porte. Elle fait jaillir,

coquettement, son visage hors de la voilette. C'est un épanouissement de

rose lumière! Le sourire ne s'alanguit pas, il éclate en une flambée

des joues replètes, des lèvres avides et molles, des dents nerveuses,

immaculées. Le tout charme, intrigue, éblouit. Quelle délicatesse! quels

frissons de vie! quelle volupté d'être jolie! quelle neige empourprée

d'aurore! un poème de l'exubérance! un sonnet gracieux et palpitant de

la fraîcheur! Lemay l'eût intitulé: «Un rayon de mon pays!» Et il aurait

eu raison: gouttelette claire où le soleil avait mis un peu de lui-même

en un grouillement d'or!

Quelques instants lui suffirent à franchir l'allée de sable. Le

mouvement de tout le corps un peu grêle est sûr, hardi, facile, un beau

geste de force exquise.

Les yeux dilatés, complètement rieuse, elle raconte à Jean les joies de

l'expédition.

--Quelle température délicieuse! Le plus joli petit voyage! Au ciel, de

l'azur partout, de la lumière à s'en étourdir pour une semaine! Dans les

champs, de l'herbe exquise et souriante! Les arbres dodelinaient leur

tête comme pour nous saluer. Quand j'étais bien certaine que personne

ne me voyait, je leur agitais mon mouchoir, et ils répondaient. C'était

idiot, mais cela me faisait plaisir. Aux maisons, les grands, les

petits, les vieilles, les beaux garçons nous contemplaient avec des

yeux larges comme les fenêtres ou les portes. Papa jouissait de leur

ébahissement, se renversait la tête comme un roi mérovingien. Que

j'étais heureuse de le voir si content! L'automobile filait à perdre

baleine, la gazoline crépitait, la sirène hurlait, la poussière montait

comme une auréole à l'arrière et j'ouvrais la poitrine toute grande pour

y recevoir l'air pur de l'espace!...

--Tu ne m'as toujours pas dit où tu avais laissé père? demanda Jean,

habitué à ces déluges d'enthousiasme.

--Mais c'est lui qui m'a abandonnée! Tu vois, 'automobile repart: il

nous le donnera bientôt. Une affaire pressante, à dit papa: il est

arrêté chez le notaire... Tu aurais dû venir avec nous! Tu as perdu

beaucoup, je te l'assure. Je suis positive qu'il n'a pas bougé d'ici, le

grand frère sérieux...

--Mais oui, j'ai fait une longue promenade, pas aussi longue que la

tienne, mais une promenade tout de même, réplique-t-il, le visage

attristé de Lucile Bertrand lui revenant à la mémoire.

--Où donc? raille-t-elle, les yeux brûlants de malice. Tu avais l'humeur

de tes jours de rêverie, quand nous sommes partis. Et c'est assez

difficile de t'en arracher, les racines sont profondes!...

--J'ai parcouru deux milles au moins...

--Où donc es-tu allé? La moquerie flambe sur son visage. On dirait

que tu joues avec moi comme un grand'père avec sa toute petite-fille.

Aurais-tu rendu visite à Berthe Gendron? C'est qu'elle ne te déteste pas

le moins du monde. Tu l'effarouches un peu, elle aime cela...

Yvonne éclata d'une rire joyeux, où il y avait trop d'artificiel, une

préoccupation de ne laisser ignorer aucun des charmes du visage. Elle

excellait à décocher la taquinerie: c'était des flèches mignonnes,

barbelées d'ironie à peine méchante. Elle amusait beaucoup, la société

de Québec lui en était reconnaissante et ne pouvait se passer de son

gazouillis étincelant.

--Voudrais-tu me convertir à l'amour? s'était hâté de répondre Jean.

Ce n'est pas la meilleure prédication... Berthe Gendron n'est pas

l'argument irréfutable; je n'aurai jamais la foi, si tu n'en as pas

d'autre...

--Oh! Monsieur l'incontentable, mais elle est ravissante!...

--Une créature d'un raffinement exquis, je m'incline...

--Alors? tu n'as plus qu'à aimer... Cela va tout seul, à grandes

enjambées. On se laisse faire, on est rendu, c'est divin...

--C'est la dernière confidence d'une amie qui t'a si bien renseignée? tu

deviens rouge comme un oeillet!... Serait-ce ta propre expérience que tu

me lances tout-à-coup, à bout portant? Mais non, j'en saurais quelque

chose, tu n'aurais pas oublié de me faire partager un peu de cette joie

merveilleuse...

La perspicacité de Jean ne fait pas erreur, elle a déniché un réel

secret d'amour. Yvonne, que la vie mondaine s'était asservie plus

étroitement chaque jour depuis deux ans, avait peu à peu retiré son âme

à l'intimité qui jadis unissait le frère à la soeur. Elle chérissait

encore l'ami de son enfance lumineuse, le confident toujours sympathique

de ses premiers rêves de jeune fille, mais plus distraitement, avec

moins d'impétueuse tendresse. Seul à voir naître la séparation morale

entre eux, Jean fut le seul à en souffrir. Il ne s'en plaignit pas

auprès d'elle, assuré qu'elle ne serait pas conquise par la frivolité.

Elle avait un coeur trop affamé de jouissances élevées pour que cette

effervescence de plaisir demeurât longtemps sa raison de vivre. Le

tourbillon de la vogue s'apaiserait, et elle reviendrait à elle-même, au

besoin des épanchements fraternels, au souci d'un avenir qui ne fût

pas uniquement oisif et superficiel. Ainsi tranquillisé par le ferme

caractère de sa soeur, harcelé d'ailleurs par les craintes de l'examen,

Jean ne fit pas à Yvonne le reproche de le délaisser, de presque

l'oublier. Inconsciente de la chose, elle avait perdu la coutume

d'aller, aux heures où le désenchantement fait descendre le vide au fond

de l'être, quérir auprès du frère le mot qui relève et le sourire qui

pacifie.

La séduction aguerrie de Lucien Desloges avait agi sur elle, dès le

premier jour où, présentés l'un à l'autre, ils s'étaient donnés à une

longue causerie entraînante. Ce jeune homme avait un passé bien garni

d'amour. Yvonne en fut avertie, plus que cela, notifiée par des

chuchotements d'amies. Aux unes qu'elle redoutait, elle affirma que

l'attraction du beau Lucien ne l'avait pas étourdie; aux autres, dont

elle se croyait l'égale, elle déclara nettement qu'elle était capable

d'avironner sa barque sans qu'on vînt se mettre au gouvernail. Elle ne

s'en amusa que davantage à tenter la mise en cage de l'oiseau vagabond.

Quelques jeunes filles, mordues au vif par la jalousie, éclatèrent en

commérages d'indignation, remirent à flots les aventures de Lucien que

l'oubli avait submergées. Yvonne, son orgueil de femme aiguillonné,

résolut de se faire aimer...

C'est elle, à force de feindre l'amour, qui fut domptée par l'amour.

Elle en est positive, elle aime Lucien Desloges. Il y a déjà plusieurs

semaines qu'elle s'en faisait l'aveu irrésistible, lorsque, le dimanche

précédent, il a fait sa déclaration avec une suavité impeccable. Elle y

a cru de tout l'élan de sa vanité assouvie: fière de son triomphe, elle

ne vit, depuis lors, que pour se réjouir et papillonner.

Plusieurs fois, cependant, elle a été sur le point d'initier Jean à

son bonheur. Un scrupule invincible l'en a toujours dissuadée. Elle a

pressenti qu'il ne lui pardonnerait pas cet amour tramé sans lui, à la

dérobée du conseil fraternel. Ce qu'il vient de lui dire la confirme

dans son inquiétude. Elle doit ne pas différer la confidence: plus

celle-ci tardera, plus elle sera pénible. Pour que les reproches

qu'elle attend soient moins rigoureux, elle va préparer son frère à la

révélation de l'intrigue sentimentale. Une pensée lui surgit qu'elle

accueille d'emblée: n'est-ce pas beaucoup la faute de Jean si elle est

devenue moins familière avec lui? L'étude ne l'a-t-il pas trop guindé?

Sa physionomie ne s'est-elle pas comme figée d'une couche de glace? Ce

n'est plus elle qui est blâmable d'avoir maintenu Jean loin de sa joie

merveilleuse, comme il l'appelle, mais lui qui doit s'accuser d'avoir,

par ses airs de philosophe, éloigné les effusions anciennes.

Il est si intelligent que l'évidence va lui percer les yeux! Aussi, lui

répond-elle, insinuante et câline.

--Aurais-tu deviné juste, que tu ne peux me gronder? Je me serais mariée

que tu ne t'en serais pas même aperçu. On aurais fait le repas de noces

le plus assourdissant que tu n'aurais rien entendu. Il n'y avait que

l'étude, pour toi, cette année. L'autre jour, j'ai lu...

--Tu as eu le temps de lire? Quel tour de force! interrompit-il d'une

voix légèrement ironique.

--Eh! bien, je n'ai plus d'examens à passer, moi, et je ne suis pas

toujours grave comme un jour lugubre d'automne, fit-elle vivement.

--Tu ne te fâchais pas comme cela autrefois, ma petite Yvonne...

--Autrefois, tu ne me piquais pas au vif. Tu me blesses, je crie que ça

fait mal, voilà tout... Dusses-tu t'évanouir encore de surprise, je te

répète que j'ai lu dans un magazine américain...

--Ah! je ne m'étonne plus!...

--Veux-tu que je te dise ce que je pense?

--Je l'exige!

--Eh bien, tu n'es pas charmant, quand tu railles ainsi... plus que

cela, tu me fais de la peine... et...

--Vrai? c'est l'Yvonne d'autrefois que je retrouve? Ton coeur est bien

là, toujours secoué de battements affectueux? Je croyais qu'on l'avait

changé ou refroidi. La vie mondaine t'a prise presque totale, il faut ne

pas y être expansive et le coeur se dessèche à ne jamais jaillir... La

source du tien n'est pas encore tarie, puisque j'ai entendu couler une

larme. La solitude aigrit souvent: me pardonnes-tu d'être barbare?...

--J'ai lu, dans un magazine américain, souligna-t-elle, d'une voix

tendre et qui pardonnait, que les brahmines hindous se renferment si

profondément dans leurs songes qu'ils semblent ne plus être que des

statues, oui, du marbre pendant... la médecine, il n'y avait plus que la

médecine ici-bas pour toi! Comment faire des confidences à la statue de

la médecine?

Elle plaisante du bout des lèvres, mais un remords grandit au fond

d'elle-même, et Jean, à la façon dont elle esquive son regard et

détourne le soupçon qu'il a formulé, comprend qu'elle essaye de fuir

sa curiosité. Il saura, il attendra qu'elle-même se démasque. Il lui

répugne de pénétrer en son âme de force. Est-il vrai qu'elle aime?

Avec quelle adresse elle aurait muré son coeur! Un bataillon entier

d'admirateurs l'assiègent, tous gratifiés des mêmes sourires pour leurs

prouesses de toilette ou leurs assauts d'esprit. Lucien Desloges est le

plus prodigue d'égards, de compliments et de menus cadeaux. Elle ne peut

s'être éprise de ce jeune homme brillant, mais désoeuvré, amolli,

dont l'intelligence chôme et le coeur s'est usé le long d'un chemin

accidenté. A vingt ans, certaines jeunes filles se croient déjà

embrasées, lorsque l'aube de l'amour seule commence à luire: tout au

plus, Yvonne laisse-t-elle éclairer son imagination par un premier rayon

d'amour. Cela ne fait pas nécessairement monter dans l'âme le soleil de

la grande passion. Elle hésite, mais elle va tout lui dire, comme jadis

elle racontait ses fredaines de pensionnaire.

Peu absorbantes, ces réflexions rapides lui ont permis de suivre

l'entretien.

--La science ne tarit pas le coeur, a-t-il dit. Je puis l'aimer sans que

ma tendresse pour toi y perde en vigueur et en sincérité...

--Des reproches? Je t'ai négligé, c'est vrai, mais tu en es responsable!

Tu n'as pas cessé d'être le bon, l'incomparable frère que je respecte et

que j'adore. Mais la médecine grave et sèche t'a métamorphosé. Parfois,

tu as le visage si austère que tu me rappelles ces formidables savants

qui ont de grosses lunettes, le crâne reluisant...

--Et la science!...

--Mais tu en as de reste, tu en as trop, puisque tu m'effrayes...

--Autant que cela, vraiment? voilà l'unique raison d'être moins

expansive? L'étude m'a sculpté la physionomie en forme d'épouvantail?

Allons, ma petite Yvonne, trêve de badinages, et soyons francs. Tu ne

m'as pas fait de confidences, tout simplement parce que tu n'en avais

pas à me faire. La vie mondaine l'a si bien enchaînée, que ton âme n'en

a plus assez grand de libre pour réfléchir et rêver...

--Depuis quand est-il nécessaire de rêver?...

--Tu ne l'ignorais pas, il y a si peu longtemps encore: depuis qu'il y

a des coeurs larges et de l'infini pour les remplir, répond-il,

machinalement. Ta question m'attriste beaucoup... Rappelle-toi les

années où tu n'aurais pas songé à me la poser...

--Je n'ai donc plus de coeur!...

--Tu en as moins, petite soeur! Tu m'as un peu désillusionné. J'espérais

que tu livrerais moins de toi-même aux choses mondaines, que tu les

subirais plutôt qu'elles ne te prendraient si vite et ne te garderaient

si longtemps. Cela m'a fait beaucoup de peine... Je me souviens des

états d'âme--pardonne-moi ce mot prétentieux qui est juste--des états

d'âme délicieux que tu me racontais presque tous les jours. Souvent,

ta pensée errait dans le rose, enveloppée d'une poésie subtile et

charmante. Parfois, des mirages bleus, fantômes lointains de bonheur,

se profilaient à l'horizon de ton être. Plus rarement, ta physionomie

s'estompait de mélancolie: des ombres furtives peuplaient ton

imagination de noir et des paroles infiniment tendres m'arrivaient comme

une larme de ton coeur. Ton âme entière, rayon de soleil et lueur de

crépuscule tour à tour, se reflétait dans la mienne. La poésie vivait

près de moi, frémissante, pure, nécessaire... Un jour, cette chose à

laquelle je n'avais pas songé, cette chose caressante et presque fatale,

la vogue t'a souri, fascinée, emportée loin de moi. Que j'en ai été

malheureux! C'était de l'égoïsme, à coup sûr, mais j'avais peur qu'on te

changeât, que même on t'enlevât, si peu que ce fût, du charme naturel et

spontané que j'aimais en toi. Je savais que ta personnalité originale,

indépendante et fière, ne serait pas détruite par le grand vent de joie

superficielle qui allait passer, j'espérai qu'elle n'en serait pas même

ébranlée! Yvonne, ma petite Yvonne, tu m'as déçu... Tu n'es plus la

même!...

--Plus la même? Tu serais joliment embarrassé de le prouver!

interrompt-elle, avec moins d'assurance que n'en laisse paraître le défi

de son accent gouailleur.

--Oui, tu n'es plus la même, Yvonne... Tu veux que je précise? que

j'accuse?...

--N'est-ce pas que ce n'est pas facile et que les mots n'accourent pas à

ton esprit?...

--Ce n'est pas le motif de mon hésitation. C'est que je n'ai peut-être

pas le droit de me plaindre. Souvent, on exige trop des êtres qu'on

chérit, on les accuse d'amertumes dont on devrait inculper l'égoïsme

seul. Eh! bien, je le devine, je le sens, je l'affirme, tu n'es plus

la même, et précisément parce que tu ne t'en es pas même aperçue. Ton

sourire triomphe: tout est là, pourtant, dans ce fait pénible que tu

ignores ce que tu es devenue après avoir oublié ce que tu étais. La

plus délicate fleur de ton âme, imperceptiblement, d'émotion frivole en

émotion frivole, s'est effeuillée... Tu veux que je définisse? Comment

préciser les nuances? Tu viens de sourire: ton sourire est plus

charmeur, plus savant, mais il a perdu sa plus douce lumière, ce

rayon qu'il m'apportait de l'au-delà de ton être. Tes yeux sont plus

malicieux, plus caressants, mais il n'y monte plus ces tendresses

profondes, ces reflets de l'idéal inondant l'âme. Ta voix est plus

chaude et plus enjôleuse, mais je n'y entends plus filtrer la source

mystérieuse et pure...

--En somme, me voici, devenue un monstre de perversion raffinée, je ne

sais plus quelle odieuse coquette! essaye-t-elle de badiner.

--Je ne dis pas cela, Yvonne, je dis que tu es à la veille de te

ressaisir... La frivolité n'aura servi qu'à te faire mieux savourer les

émotions supérieures de la vie. Tu n'es pas celle qu'assouviraient les

joies futiles, impuissantes. Ton coeur impulsif réagira, s'attendrira

des espérances d'autrefois... N'est-il pas vrai que tu n'es plus la même

qu'à la surface et que la soeur d'il y a deux ans vit encore? Allons,

regarde-moi avec tes yeux naturels, pas ceux du bal ou de la promenade,

mais ceux que tu ouvres sur ton âme vraie de jeune fille...

--Je suis la même, te dis-je, murmure-t-elle, ses yeux incapables

d'affronter le limpide regard de Jean. Elle est vaincue, elle sent qu'il

a raison. La jeune fille qu'elle était, celle que, d'une voix douce et

presque tremblante, son frère vient d'esquisser, lui apparaît comme

lointaine, étrangère à elle-même et déchue du trône où elle régnait. Que

l'évolution s'est faite vertigineusement! Pour la première fois, elle

se demande comment les phases de cette évolution intime ont pu être si

insensibles, comment cette mentalité nouvelle s'est infiltrée avec aussi

peu de violence et sans provoquer la moindre résistance de son être.

Plus Jean a ressuscité les souvenirs, plus elle a vu se creuser la

différence entre l'Yvonne mondaine et l'Yvonne d'auparavant. L'orgueil

de ne pas l'admettre et le besoin de l'avouer se querellent dans son

âme. Voilà pourquoi, sur la défensive encore, elle élude la réponse

habile de Jean.

--Si tu étais la même, tu aurais autre chose à me dire, et tu le dirais

autrement, a-t-il insinué avec tendresse.

--Que veux-tu que je te dise de plus?...

--Mais tu devrais le savoir mieux que moi! Une parole profonde

jaillissant du meilleur de toi-même, un cri impulsif de ton vrai coeur,

enfin, une preuve que tu m'as compris, qu'on ne m'a pas ravi mon Yvonne

affectueuse et sincère!...

--Je puis, sous certains rapports, ne plus être la même, mais je t'aime

toujours! s'écrie-t-elle, avec une spontanéité charmante, où il n'y

a pas assez d'abandon toutefois. Le voici, le cri du coeur!... Et

maintenant, je vais te prouver ma confiance. Je ne sais pas comment

te faire cet aveu, c'est comme si j'avais un tout petit peu honte de

moi-même. Eh! bien, oui, je t'aime encore, mais d'une autre façon, et il

me semble que je ne t'aime pas autant... Tant de choses m'ont distraite

de toi. Presque tout ce que tu as dit, c'est vrai; ou plutôt, je crois

que tout est vrai. Je suis une autre Yvonne: comment est-elle née en

moi-même, comment y a-t-elle grandi, comment y est-elle si vivante, si

impérieuse? Je l'ignore... Depuis que tu m'as fait entrevoir ce que je

suis devenue, j'essaye de me rendre compte, de trouver les causes. Je

n'ai qu'une excuse, l'ensorcellement a été complet: j'en ai subi la

puissance, à chaque jour, sans repos, sans révolte. Tous ces jolis

rêves, bleus, gris ou roses dont tu parlais, ils revinrent moins souvent

d'abord, puis ne me rendirent que des visites rares et courtes, un jour

ils partirent pour ne plus revenir. Ce n'est pas leur faute, je les

recevais moins bien chaque fois, distraite, un peu dédaigneuse... Et

moi, qui les aimais tant, qui leur ouvrais toute la profondeur de mon

âme, pourquoi n'ai-je pas souffert de les perdre?...

--Mais tu ne les as pas perdus! Ils vont revenir, ils reviennent! Le

regret, c'est le désir...

Ce n'est plus eux qu'Yvonne caresse, l'amour de Lucien Desloges les a

bannis, leur a fait succéder en son imagination qu'ils subjuguaient,

des ambitions autres, fiévreuses, éblouissantes. Riches tous deux, ils

régneront dans la société québécoise. Leur salon sera le plus rutilant,

le plus à la mode, le plus rempli de gens cossus et de personnages

retentissants. Ils engloutiront tous leurs rivaux sous l'avalanche du

faste et des extravagances. C'est le rêve de Lucien, du luxe ici, du

luxe là, du luxe à foison et partout, chatoyant, raffiné, le plus

récemment inventé. Il faut qu'on le recherche, qu'on le célèbre et qu'on

l'envie. Sa femme sera la plus exquise, la plus magnifiquement attifée.

Elle étendra sa gloire mondaine, en sera le rayon le plus délicat. La

beauté d'Yvonne si éclatante l'avait frappé: l'auréole des cheveux d'or

lumineux, la flamme intense des yeux rieurs, le rose satiné des joues,

l'ivoire des dents si pur entre les lèvres pourpres et flexibles, tout

le visage réalisait pour lui le type de la femme étincelante. La jeune

fille, désireuse de plaire et secrètement avertie par son intuition

féminine, lui déroba ce qu'elle gardait encore d'idées graves et

d'impulsions généreuses, ne lui ouvrit que ses trésors de grâce et

d'esprit. Avec la fatuité roublarde et sûre des conquérants de femmes,

Lucien s'imposait à elle, refermait sur sa volonté frêle un cercle

toujours plus aveuglant de magnétisme et de séduction. Petit à petit,

fort habilement, devinant il ne savait quelle hostilité sourde à son

influence, il insinua l'avenir de munificence qu'il désirait. Dosée de

manière à envenimer la coquetterie de la jeune fille, cette inoculation

de vanité mondaine a désorganisé l'Yvonne sérieuse, et voici qu'elle est

prête à épouser Lucien Desloges, à s'engouffrer avec lui dans un abîme

de vogue et de parures.

Oui, elle aime Lucien Desloges. Ne seront-ils pas heureux, fêtés,

admirés, craints, resplendissants, roi et reine de la société de Québec?

Que cet amour est dissemblable, toutefois, de celui que dessinaient

les rêves ranimés par Jean, à l'instant même! Ils vont revenir, ils

reviennent, dit-il: non, ils furent les délices de l'inexpérience et

d'une fade ingénuité. La vie réelle a dénoué les attaches qui les

reliaient au meilleur de son être, les a proscrits. L'onde enivrante de

la vogue a rempli son coeur, l'a presque submergé. Elle n'a plus d'autre

rêve que celui d'éblouir par la toilette, la beauté, le luxe. Lucien

Desloges est le héros du palais magique édifié par son imagination

effervescente. L'émotion de Jean l'a attendrie quelques minutes: un

sursaut, d'orgueil la secoue, elle rougit d'appréhender le blâme de son

frère, elle va lui proclamer son amour avec fierté! Elle préférerait,

tout de même, ne pas lui avoir celé la chose aussi longtemps.

--Ces rêves, lui répond-elle, ils furent ceux de la jeune fille

romanesque, ignorante de la vie dont tout le monde se contente. Je n'ai

plus l'âge de les avoir.

--Vingt ans? C'est l'âge de ne plus avoir de hautes illusions? Tu

badines!...

--Je suis sérieuse! Il faut envisager la vie telle qu'elle est, ne

pas la badigeonner de fard sentimental, en un mot, ne pas habiter les

nuages!...

Douloureusement surpris, il n'interrompt plus ce dédaigneux reniement

d'un idéal qu'il avait cru inséparable d'elle. Il est impossible que

ces paroles froides et presque cyniques soient l'écho des profondeurs

d'elle-même. La surface de l'âme est seule agitée de remous frivoles,

mais il est temps qu'ils se calment, avant que les sources vives n'en

soient atteintes. La langage d'Yvonne s'enhardit:

--Je me suis étonnée un peu de la transformation que j'ai subie. Je la

comprends, mon frère, elle devait avoir lieu. Je ne pouvais être naïve

toujours... A mes premières sorties, j'ai dit tout ce que je pensais.

On m'a regardée avec compassion, on eût pitié de ma candeur, de mes

épanchements trop vifs. Pour ne pas être sotte, j'ai fait plier bagage à

toute ma poésie, je l'ai enfouie dans un coin de mon âme et l'ai priée

de se taire... Marthe Gendron, surtout, me fut précieuse. Un jour nous

causions, elle, quelques amies et moi, de l'une des premières _comédies

musicales_ que j'aie entendues. J'osai dire que la valse principale

en était disgracieuse, trop échevelée, de mauvais goût. Elles se

récrièrent: c'était divin! Lorsque nous fûmes seules, elle et moi,

Berthe me conseilla de toujours mettre une sourdine à mes impressions.

«Il faut dire comme tout le monde ou à peu près comme tout le monde, et

cela n'empêche personne de penser comme il veut!» conclut-elle. Vexée

avant d'avoir réfléchi, j'avouai enfin qu'elle me rendait un joli

service. Après cela, je maîtrisai mes impulsions... Et maintenant, il

faut que je te dise quelque chose...

--Oui, tu les as refoulées, mais tu ne les as pas étouffées! Comme le

disait ton amie Marthe, en faire étalage n'est pas à la mode, mais tous

demeurent libres de les laisser vivre en eux-mêmes. Elles palpitent

encore en ce coin de ton âme où elles s'alimentent, où elles manquent un

peu d'air, voilà tout...

--Mon coeur n'est plus à elles, il appartient à Lucien Desloges, celui

que j'aime. Et Lucien ne se préoccupe guère d'habiter les nuages!

dit-elle, à brûle-pourpoint, croyant qu'il vaut mieux brusquer la

confidence et ne pas justifier, par un plaidoyer préliminaire, les

reproches que d'ailleurs elle se sent l'énergie de braver.

--Lucien Desloges! Tu aimes et c'est lui! s'écrie Jean, et son visage se

contracte d'une pâleur soudaine.

--Oui j'aime! Tu avais bien deviné tout-à-l'heure...

--Tu aimes! et je n'en savais rien...

Il y a un chagrin si réel et si frémissant dans la manière dont il a dit

cela, qu'Yvonne cède au besoin d'une excuse.

--Oh! pardonne-moi, il y a si peu longtemps que je le sais moi-même!

--Mais il y a des mois que ce Lucien Desloges te poursuit, te harcelle!

--Je ne veux pas te mentir, je n'ignorais pas qu'il me faisait la cour.

--Alors, ma petite Yvonne?...

--Je le laissais faire, tout simplement, je croyais ne rien lui donner

de moi-même...

--Et tu lui as tout donné?

--Je l'aime! affirme-t-elle, orgueilleuse de son amour et provocante.

C'est comme si le silence, tout-à-coup, élevait une muraille entre eux.

Yvonne attend que son frère le brise et, de tous ses nerfs crispés se

prépare à ne pas laisser battre son amour en brèche. Tandis que Jean

souffre, amèrement, profondément, d'une blessure aiguë. D'abord, sa

douleur est confuse, un brouillard de larmes lui enveloppe le coeur. Les

choses tristes dont elle est mélangée, finissent par ne plus accourir

pêle-mêle à son cerveau, se précisent chacune avec son relief

d'amertume, avec sa force déprimante. Ainsi, la foi qu'il gardait au

solide caractère d'Yvonne, s'effondre: puisqu'elle aime ce jeune homme

superficiel et vain, il ne reste rien de la jeune fille jadis assoiffée

de hautes affections. Ces belles aspirations dont l'ardeur la

transfigurait, elle en a comprimé l'essor en elle-même; et ces rêves

dont la pureté l'ennoblissait, elles les a rejetés comme des jouets

stériles d'imagination. Il en est convaincu d'une certitude poignante,

cette destruction d'idéal en elle est surtout l'oeuvre de Lucien

Desloges. Il est des âmes d'hommes viles dont la fourberie, patente

aux yeux des autres hommes, échappe étrangement aux femmes qu'elles

ensorcellent. Un éclat factice d'intelligence miroite dans la causerie

mielleuse du beau Lucien. Un fluide subtil de corruption habilement

dosée glisse de son regard, se répand sur son visage, imprègne toute sa

personne. Selon l'expression d'Yvonne, il n'a pu se faire aimer d'elle

qu'après l'avoir fait descendre des nuages, jusqu'à, son niveau

terrestre d'idéal. Yvonne, l'esclave d'un farceur d'amour! Il pressent

que celui-là est plus fort en elle que lui, son frère, le Jean trop

guindé, trop solennel, à la physionomie rébarbative de savant. Quelle

excuse pitoyable d'avoir, en masquant l'intrigue d'amour, trahi les doux

souvenirs d'union fraternelle! Ce redoutable acte de la vie d'une

jeune fille, le don d'elle-même à un homme pour toujours, elle a pu

l'accomplir sans en faire part au Jean de son enfance, au témoin de ses

rêveries de jeune fille! Une déchirure intime lui fait mal, il éprouve

l'angoisse d'une tendresse meilleure qui agonise entre elle et lui.

Il écrase, un moment, sous la pensée d'avoir perdu l'amie supérieure,

extrêmement bonne et franche, qu'il croyait inséparable de son avenir.

L'amour, comme elle en concevait la sublime ivresse, n'aurait pas

amoindri leur vieille intimité de jeunesse; l'amour, tel que le lui ont

nécessairement distillé les sourires languides et les roucoulements

doucereux de Lucien Desloges, ne peut exister, sans avoir détruit les

plus délicates, les plus fortes attaches fraternelles. Ce lourd silence

n'en est-il pas la preuve? Du regard soupçonneux, des traits vibrants,

des lèvres contractées pour l'attaque, ne le défie-t-elle pas comme une

ennemie? Il sait qu'elle va repousser l'antagonisme qu'elle devine, et

cependant, il faut que, malgré elle, il tente de l'arracher au mensonge,

à la désillusion fatale, il cherche des paroles souples, celles qui ne

froisseront pas trop une sensibilité irascible. Peut-être la victoire

de Lucien n'est-elle pas aussi décisive... peut-être Jean n'aura-t-il

qu'une exaltation passagère à combattre... Oh! qu'il serait heureux d'en

libérer Yvonne!...

--Tu en es bien sûr, tu l'aimes? dit-il, avec beaucoup de tristesse.

--Oui, je l'aime! affirme-t-elle, arrogante.

--Beaucoup?

--Que veux-tu dire par beaucoup?

--Comme tu voulais aimer?...

Interdite, elle n'ose répondre sur-le-champ. Si elle disait oui, elle

a conscience, qu'elle mentirait au plus intime d'elle-même, Cet amour

n'est pas celui vers lequel montaient les plus purs élans de son âme. Il

a quelque chose de plus âpre, de plus énervant, de moins suave, de moins

ailé. C'est l'amour, tout de même, la joie d'avoir dompté un coeur

d'homme jusque-là rebelle, l'orgueil de le garder, une griserie spéciale

et capiteuse de vivre.

--Je l'aime! redit-elle, enfin.

--Tu ne veux pas répondre, Yvonne. C'est lui qui est la cause de tout.

Il nous a presque séparés, je n'ose plus te dire ma petite Yvonne...

--Si je te dis non, je sais que tu vas l'attaquer: je ne veux pas que tu

l'accuses!

--Est-ce bien l'amour, si tu ne l'aimes pas comme tu désiras aimer?

Souviens-toi de ton rêve: «Ah! que je l'aimerai, disais-tu, nous

monterons ensemble là-bas, toujours plus haut, toujours plus seuls, où

il n'y aura que du grand bonheur!» Te sens-tu devenir meilleure auprès

de lui?

--C'est bon pour les petites filles romanesques, ce que tu dis là. Je

suis une femme raisonnable, cela n'empêche pas d'aimer... J'aime Lucien,

te dis-je. Il est beau, toutes les jeunes filles me l'envient, oui,

celles même qui jasent le plus contre lui. Il cause avec un brio

superbe; il n'en est pas un qui puisse lui donner la réplique. Il a

souvent des mots d'esprit définitifs!... Il excelle partout. Il valse à

me rendre folle, il s'habille en artiste! Il adore tout ce que j'adore,

le théâtre, les concerts, le café!... Tous lui font la cour, je

suis fière de l'avoir conquis, et puis, il y a une autre raison, la

meilleure, c'est qu'il m'aime et qu'il n'en a pas aimé d'autres avant

moi!... Entends-tu bien cela, je suis la première qu'il aime, je le

sais! Il a pu faire des bêtises, il n'aimait pas! Maintenant qu'il

m'aime, je le tiens!... et je le garde! Il est plus précieux que des

rêves d'ingénue!.... Tu n'es qu'un sentimental! Allons, chevalier qui

retardes, avoue que je n'ai pas tort!...

--Le sentimental, voilà l'ennemi!... Ça ne vaut pas le peine de

m'entendre, Yvonne, je ne suis qu'un sentimental, un ignorant de la vie,

je n'ai pas le droit de vouloir ton bonheur! C'est très bien, je ne

parlerai pas... Aime-le, ton Lucien! mais n'oublie pas que l'idéal se

vengera. Je te le prédis sans colère, avec beaucoup de chagrin. Un

instant, j'ai pensé que tu n'étais plus la même totalement. Je me

trompais: il est des aspirations que rien ne peut faire mourir en l'être

qui vécut d'elles un jour. Quoi que tu dises, elles sont encore là, dans

ton coeur! Lucien ne les comprendra pas, il les a en horreur, parce

qu'elles le dépassent et qu'un vaniteux méprise tout ce qui lui est

supérieur! Tu l'aimeras d'un amour qu'il étouffera par des sarcasmes, et

ce sera bien triste... Ou tu aimeras un autre homme, entre lequel et

toi le devoir mettra sa grande ombre, et ce sera le martyre... Ou si tu

n'aimes, jamais, l'ennui finira par te miner l'âme comme la tuberculose

ronge le corps; et de toutes les vengeances de l'idéal, c'est la plus

cruelle, parce qu'il vaut mieux souffrir qu'être las de vivre!... Ne

m'écoute pas, ma petite Yvonne, je suis un sentimental, un marchand de

lune, je suis l'ennemi de ton bonheur!...

--Pourquoi être si défiant de Lucien? fait Yvonne, en proie à une sourde

inquiétude. Il y avait, dans le langage de son frère, tant de conviction

passionnée, de logique irrésistible qu'un doute poignant la bouleverse,

mais le courage de son amour ne la déserte pas.

--Oui, pourquoi l'accuser? Tu ne le connais guère! Tant de calomnies

mijotent dans la rue, il y a des cancans si impitoyables, si lâches!

Je t'assure qu'on se trompe, qu'on ignore ses qualités dont je suis

certaine, qu'il me rendra heureuse!...

--Les vraies qualités, celles qui prolongent le bonheur?...

--Oui, répond-t-elle faiblement, après un bref silence, les yeux

baissés.

--C'est fort bien, Yvonne, je n'insiste pas, tu es libre...

Jean se cramponne à l'espoir que ce doute, empreint sur le visage

d'Yvonne et balbutié par ses lèvres indécises, agira sur la pensée où il

s'est implanté comme un germe de fructueux retours sur elle-même.

Elle interroge son frère, humblement.

--Pourquoi lui être hostile? Accuse-le, je le veux, pour le défendre!...

--Tu l'aimes... J'ai peur, en l'accusant, de te blesser, de te faire de

la peine... Ce que j'ai dit ne suffit pas: je n'ai plus rien à dire...

--Je t'en prie!

--Je ne le peux pas!

--Eh bien, tu m'en fais de la peine!

--Chère petite soeur, va! Pourquoi l'as-tu connu, ce...?

--Ce...?

--Ce!... cet indigne de toi!

--Jean!

--Ne te soucie pas de moi, Yvonne, je ne suis qu'un sentimental! dit-il,

avec un sourire mouillé de tristesse.

Et Jean, malgré les ruses de sa soeur, ne voulut pas lui dire ce qu'il

pensait de Lucien Desloges, tout ce qu'il en appréhendait...

Un cornet d'alarme beugla au coin de l'avenue des Érables. Gaspard

Fontaine revenait, souriant comme le dieu de l'abondance...

Ce que disait la flamme · 第 7 / 32 题