De tous les genres de littérature cultivés au Canada, c'est celui de la
fiction qui rapporte le moins. Aussi, faut-il avoir le culte des lettres
poussé jusqu'à la passion pour s'y livrer. A vrai dire, il n'y a que
dans le journalisme qu'on ait réussi à vivre chez nous la plume à la
main. Et encore, si l'annonce ne venait pas à la rescousse, la pauvrette
aurait une existence bien précaire.
L'histoire vit plus longtemps que le roman sans payer davantage, non
à cause de sa valeur supérieure au point de vue du style mais il se
trouve, d'une génération à l'autre, un petit nombre d'individus disposés
à s'instruire sur les choses de leur pays, et c'est ce qui assure à
l'histoire une certaine pérennité. Il est dans la destinée du roman
canadien de lutter contre un ennemi formidable: l'oeuvre des Balsac, des
Daudet, des Bourget et autres... La vogue de nos romans s'est montrée,
pour cette raison, bien transitoire. Qui demande encore, à la
Bibliothèque du Parlement, _Charles Guérin _, _L'Intendant Bigot_, _Le
Chevalier de Mornac _, oeuvres de valeur assurément. Ils ne sont guère
recherchés que par les bibliophiles et les bouquinistes, en général plus
familiers avec les titres de leurs trésors qu'avec le fond. Le roman
canadien le plus lu est encore _Les anciens Canadiens_ de M. de Gaspé.
Cette oeuvre du vieux conteur conserve un grand attrait, grâce à ses
reflets d'histoire de notre pays qui lui prêtent leur charme.
Certains qui ne sont pas du métier prétendent qu'un écrivain devrait
se contenter, pour prix de son effort, de la gloire que procurent
les lettres. Il faut bien souvent se résigner au Canada à cette
compensation. Cependant, n'est-on pas fondé à répondre comme l'autre:
travailler pour acquérir une renommée flatteuse, ç'a m'irait très-bien,
s'il ne fallait pas payer mon dîner trois cent soixante-cinq fois par
année.
Il convient donc de marquer un bon point aux Canadiens qui se livrent
à la littérature d'imagination, comme M. Hector Bernier qui, malgré sa
jeunesse, vient de signer de son nom un deuxième volume. Et il faut
qu'il ait une vocation littéraire sincère pour revenir devant le public
après l'abattage auquel avait donné lieu son début: _Au large de
l'Écueil_. Par contre, plusieurs littérateurs de Montréal et de Québec
ont encouragé son effort. Y a-t-il eu, dans ce conflit d'appréciations,
excès de part et d'autre?
Entre la critique outrancière et les guirlandes de roses passées au cou
du jeune auteur, c'est l'avenir qui décidera... Le malheur est que, dans
ces sortes de partages de voix discordantes, les jeunes écrivains sont
portes à écouter celles qui flattent le plus. Nous ne pouvons faire ce
reproche à Hector Bernier qui a beaucoup travaillé ce second volume.
Ce qui demeure tout à l'honneur de M. Bernier, c'est la haute
inspiration qui, comme une brise tonifiante, souffle à travers son
oeuvre. C'est quelque chose, c'est même beaucoup au regard de la
pourriture que sert trop souvent au public le roman, du jour, pour
la plus grande délectation d'un trop grand nombre de lecteurs à la
recherche de viande creuse ou malsaine.
Dans son dernier roman, M. Bernier engage la, jeunesse canadienne à
cultiver, à développer dans son âme l'amour de notre race. Telle est
la pensée maîtresse de: _Ce que disait la flamme._ Monsieur Bernier y
invoque la renaissance de l'orgueil national chez les jeunes Canadiens,
avec un louable enthousiasme...
En suivait le développement de la fiction de M. Bernier, on ressent
l'ardente sincérité qui l'anime dans la poursuite de son rêve d'un
relèvement patriotique. Le coeur de la jeunesse canadienne devrait
s'aimanter vers le pôle magnétique de la patrie et tout son effort
tendre à la rendre glorieuse et prospère. Que de nobles choses lui
sourient alors au travers des ombres vaporeuses et dorées d'une avenir
qu'on voudrait prochain! Il faudrait des sacrifices pour donner corps à
ces grandes conceptions. Qu'importe, la jeunesse n'est-elle pas appelée,
par la générosité de ses sentiments, à la hauteur des plus sublimes
réalisations?
Les considérations psychologiques abondent dans le récit de M. Bernier.
Il faut lui savoir gré de ne pas trop appuyer ici et de suggérer les
conclusions au lieu de les exposer longuement. Toute son affabulation
s'amène dans un style pénétré de lumière et de couleurs. Amiel s'est un
jour avisé de formuler un axiome, sujet depuis de bien des gloses: «Un
paysage est un état de l'âme». Comprenez par cette phrase de l'écrivain
genevois que la nature paraît belle ou laide selon l'état de votre
esprit. La vision est la résultante de la subjectivité. «O montagnes
odieuses!» clamait Victor Hugo après la mort de sa fille. «Superbes
collines!» chantait un autre poète au bras de sa fiancée. Monsieur
Bernier applique la formule d'Amiel sans la connaître probablement:
selon que la vie est douce ou cruelle à ses personnages, il choisit un
cadre en harmonie avec leurs émotions.
Et quel plus merveilleux décor que Québec où la scène se passe.
Plusieurs pages au cours du récit ont arrêté et retenu notre attention,
notamment celle où Jean Fontaine, tente de ramener sa soeur à une
conception élevée de la vie. C'est là un morceau d'une belle tenue
littéraire, fortement pensé et qui touche parfois à la haute éloquence.
Par malheur, il plaira plus au lecteur qu'il n'a touché l'héroïne du
roman. Il est quelques jeunes filles trop uniquement intéressées par les
calculs émotionnants du bridge et les hallucinations du tango. Yvonne
Fontaine l'une d'elles, trouve bien plus en harmonie avec ses sentiments
certaines banalités amoureuses que les appels de Jean.
A remarquer aussi la démonstration émue où M. Bernier rappelle
l'importance pour la race canadienne de travailler au rapprochement des
riches et des pauvres afin de prévenir par ce moyen la lutte funeste des
classes, source de tant de misère en Europe.
L'oeuvre de M. Bernier comptera dans les lettres canadiennes. On sort de
cette lecture réconforté et sous le charme d'une impression salutaire.
Le roman n'est pas sans certains défauts sur lesquels il ne convient
pas d'insister, car ils viennent de l'exubérance, de la jeunesse et se
corrigeront avec le temps. «Non offendar parvis maculis».
Maintenant qu'il a jeté d'une façon brillante son nom au vent de
la renommée, qu'il s'arrête un temps pour se livrer à l'étude des
classiques, qu'il se défie de la production trop facile. Il y a chez
notre jeune ami l'étoffé d'un écrivain, et, s'il suit nos conseils, les
qualités que révèlent ses premiers romans s'affirmeront avec éclat.