Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intéressée dans les
pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une oeuvre
périodique, destinée à former des volumes de bibliothèque; nous
contrevenons aujourd'hui, pour la première fois, à cette habitude, et
nous déclarons sincèrement à nos lecteurs que, bien loin de céder en
cela à la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce magnifique
atlas, fondement et illustration de toute grande bibliothèque, c'est
nous-même qui avons prié M. Le Chevalier, dans l'intérêt de la science
et des lettres, de permettre la mention de ce monument exceptionnel dans
notre recueil.
Nous l'avons fait dans une double intention.--Premièrement, pour
répandre par notre publicité de famille l'ouvrage géographique le plus
nécessaire à toutes les études élémentaires ou transcendantes des
savants ou des ignorants en cette matière.--Secondement, pour servir et
pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherché pendant
toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre récompense
que l'utilité, l'utilité souvent ingrate, mais qui finit toujours par
être appréciée à la mesure de ses services.
Les services que rend la géographie à la civilisation de l'esprit sont
immenses. Sans géographie l'histoire n'existe pas, la politique est
aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni défendre, la paix ignore sur
quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut
construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut
se servir de ses boussoles, le commerce s'égare sur les océans, inhabile
à découvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit
emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connaît ni la route,
ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les moeurs, ni les
philosophies, ni les religions. Les littératures, au lieu de se
contrôler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent
dans l'isolement réciproque, qui perpétue les préjugés, les antipathies,
l'ignorance mutuelle. L'humanité tout entière, qui tend à l'unité pour
que chacune de ses découvertes profite à l'ensemble, manque de ce grand
instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit
l'homme,--on peut même dire qui grandit la terre elle-même, car, sans la
passion géographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, où
serait l'Amérique? Et sans les géographes, successeurs et émules de
Colomb, où serait l'Australie, germe d'un cinquième monde?
Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel
atlas.
La politique est de plus en plus la passion de ce siècle; elle doit
être aujourd'hui, par nécessité, la science de tout le monde. Les
événements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus à
la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec
connaissance de cause ces événements, sans en connaître la scène et les
acteurs?
Nous avons une armée en Chine, nous avons une expédition en Cochinchine;
nous portons une escadre d'observation sur les côtes septentrionales des
États-Unis d'Amérique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous
avons une armée en Syrie, nous en avons une au coeur de l'Italie, à
Rome; nous avons une expédition française à Taïti, route égarée où ne
passe aucune voile et qui ne mène à aucun but français sur l'immensité
de ces mers futures; nous avons un établissement armé dans un coin des
Indes orientales, triste et impuissant mémento d'un empire qui n'est
plus qu'un comptoir.
Eh bien! qu'est-ce que la Chine? où est-elle? Qu'est-ce que cette
prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en
monarchie et en démocratie combinées sous le gouvernement de la
capacité, tant de siècles avant qu'Alexandre essayât de fonder son
empire de découvertes et d'aventure en Asie, tant de siècles avant que
l'empire romain s'avançât jusqu'en Thrace ou en Perse?
Quels sont nos droits, quels sont nos intérêts et notre politique dans
la coopération sans titre et sans but que nous apportons à la
destruction de cette antique, vénérable et civilisatrice unité humaine
du plus vaste et du plus inoffensif empire que la terre ait jamais
porté? Pourquoi prêtons-nous une main complaisante, et peut-être
meurtrière, à l'Angleterre, qui va chercher des consommateurs d'opium de
plus dans ces régions, vendre la mort, en vendant des vices, et se
préparer des sujets de plus dans l'extrême Orient?
La géographie seule vous répondra et rectifiera d'un coup d'oeil sur
l'atlas, aussi bien que d'un retour de conscience, la puérile manie
d'aller brûler et dévaster un palais impérial merveilleux, musée du
monde antérieur à Pékin!
Que penseriez-vous d'un peuple civilisé qui jetterait ses manuscrits aux
flammes, et ses médailles à la fournaise, pour prouver sa civilisation?
Qu'est-ce que la Cochinchine? qu'est-ce que le Japon, et quelle vaine
manie d'expédition, sans possessions et sans intérêt, vous pousse à
aller bouleverser à coup de boulets français ces fourmilières pacifiques
et industrieuses, à la voix de quelques propagandistes agitateurs du
monde, qui veulent imposer des moeurs européennes à des peuples qui
vivent de dogmes asiatiques?
Qu'est-ce que la Syrie, où des rixes endémiques entre des fragments de
populations aussi concassées que les cailloux d'une mosaïque, ne peuvent
vous appeler à leur aide sans que leurs voisins à leur tour n'appellent
aussi à leurs secours d'autres nations protectrices de l'Occident, pour
que la domination donnée aux uns ne devienne pas à l'instant la
servitude des autres, pour que les victimes d'aujourd'hui deviennent les
massacreurs de demain?
Ouvrez l'atlas, comptez ces deux cent cinquante mille Maronites, peuple
innocent, religieux, cultivateur, guerrier; groupés autour de leurs
moines laboureurs, sous la protection ottomane, dans leurs milliers de
couvents, de villages, de cavernes, autour de leurs cénobites, le
croissant y a toujours respecté la croix, malgré les calomnies insignes
et intéressées de quelques agitateurs européens, qui prêchent la guerre
à ces chrétiens de la paix.
Comptez quarante mille Druses, véritables Helvétiens du Liban, peuple
fier, industrieux, sédentaire, vivant immémorialement en fraternité avec
les Maronites dans le même village, et en parfaite harmonie, malgré leur
culte différent, toutes les fois que des médiations étrangères ne leur
mettent pas les armes à la main pour défendre leur part de nationalité
dans les mêmes montagnes.
Comptez les Grecs de la côte, les juifs de Samarie, ceux de Jérusalem,
les Mutualis, amis ou ennemis de tous leurs voisins; les Ansériés, tribu
nomade, se glissant entre les groupes plus enracinés dans ces rochers,
les Bédouins du désert, insaisissables par leur éternelle mobilité, les
Arméniens, ces Génevois de l'Orient, tisseurs de tapis, brodeurs de
soie, changeurs d'espèces monnayées, banque vivante de tout l'Orient,
peuple qui s'enrichit d'industrie honnête, parce que l'industrie est
travail, et que le travail règle et conserve les moeurs; peuple plus
épris d'ordre que de liberté, qui ne trouble jamais l'État par ses
turbulences, comme les Grecs de Stamboul, qui n'intrigue point avec
l'Europe et qui ne demande à l'empire ottoman que la liberté de son
christianisme et la sécurité de son commerce.
Comptez enfin les Arabes de Damas, reste du peuple des kalifes, race
active, chevaleresque, fanatique, séditieuse d'habitude, torride de
sang, toujours prête à prendre la torche, le poignard ou le fusil, et
dont la capitale est en frémissement continuel contre les garnisons
turques, qui ne la contiennent qu'en lui sacrifiant tous les dix ans la
tête de leur pacha.
Voilà la Syrie; à moins de la dépeupler, d'y détruire une race par
l'autre et d'y appliquer le mot de Tacite: _solitudinem faciunt_, que
voulez-vous faire? Une intervention française à perpétuité n'y
appellerait-elle pas une intervention anglaise, un champ d'intrigue et
de bataille à perpétuité; et cela pour quoi? Pour quelques centaines de
villages qui feront battre pour leurs questions de couvents et de bazars
des centaines de mille hommes européens s'entr'égorgeant sur leur flotte
et sur leur champ de bataille? Ne vaut-il pas mieux cent fois imposer
la responsabilité de l'ordre dans le Liban aux Ottomans, qui depuis
mille ans l'ont laissé chrétien, et le rendre libre et prospère en
prêtant force au Grand Seigneur, libéral, quelquefois faible, jamais
sciemment oppresseur?
J'ai vu moi-même ce Liban, admirablement gouverné sous la suzeraineté du
Sultan par l'émir Beschir, malheureusement sacrifié en 1840 à notre
inintelligent engouement pour Méhémet-Ali d'Égypte, le démolisseur de
l'empire dont il avait reçu lui-même un empire. La solution que propose
aujourd'hui le gouvernement français à l'Europe est évidemment, à mon
avis, la meilleure: l'unité des Maronites et des Druzes sous la
vice-royauté héréditaire de la famille de l'émir Beschir, famille à la
fois maronite, arabe, druse, chrétienne, musulmane, hébraïque,
éclectique, résumant en elle toutes les religions qui se disputent la
montagne, et prenant ses soldats dans chaque tribu pour imposer à toutes
l'ordre, l'égalité et la paix.
Qu'est-ce que cette Italie, enfin, que vous avez héroïquement purgée de
ses envahisseurs étrangers, par deux victoires, mais que vous laissez
conquérir aujourd'hui par des envahisseurs d'un autre sang qui
l'incorporent à une monarchie ambitieuse et précaire, au lieu de
l'affranchir dans la liberté, et de la fortifier par une confédération,
république de puissances, où chaque nationalité garde son nom et prête
sa main à la ligue universelle des races diverses et des droits égaux?
Ouvrez l'atlas, voyez cette magnifique péninsule, s'avançant avec ses
archipels entre deux mers, avec ses ports, ses commerces, ses navires,
ses capitales maritimes, Gênes, Venise, la Spezia, Ancône, Naples,
Messine, Palerme, Syracuse; sa magnifique frontière tyrolienne, alpestre,
apennine, navale, indispensable par son indépendance à votre sécurité.
Voyez tout ce Péloponèse italien livré par votre imprévoyance à son
petit roi, votre favori du jour, maître absolu demain d'un empire
presque égal au vôtre, incapable de protéger cette péninsule, ces îles,
ces ports, ces mers contre les Germains ou contre les Anglais, mais
assez puissant pour subir l'alliance obligée de vos ennemis naturels.
Est-ce que l'atlas ne vous dit pas, par toute la configuration du globe,
que si l'Italie monarchisée, au lieu de dépendre d'elle-même, dépend
des caprices d'un roi cisalpin, et que si ce roi la possède, au lieu de
la couvrir, la France diminue de trente millions d'hommes son poids sur
la terre et sur la mer, et que l'Angleterre gagne tout ce que la France
perd au midi et à l'orient?
Enfin regardez sur l'atlas l'Autriche, autrefois dominatrice,
aujourd'hui réduite à des proportions peut-être trop exiguës dans le
midi de l'Allemagne, éventrée par la Prusse, disloquée par la Hongrie,
agitée par la Gallicie, inquiétée par la Bohême, tiraillée par vingt
nationalités éteintes qui veulent vivre seules sans avoir la force de
vivre, appuyée sur son armée seule dont les contingents peuvent être à
chaque crise rappelés par leurs provinces natales, et réfugiée sur le
Tyrol, son dernier boulevard, réduite par son rôle à être empire de
montagne, à être demain ce qu'était hier le faible monarque de Piémont.
Regardez plus haut, voyez dans cette Allemagne méridionale ce grand vide
laissé par l'Autriche sur la carte politique du monde occidental:
qu'est-ce qui le remplira, si vous avez l'imprévoyance de décomposer
l'Autriche, votre boulevard? Et quelle alliance aurez-vous à opposer au
lacet de la Prusse, complice toujours prête de l'Angleterre, et
avant-garde de la Russie coalisée contre vous?
Sera-ce cette petite Macédoine moderne, qu'on appelle le Piémont, auquel
vous livrez si aveuglément aujourd'hui l'Italie; le Piémont, puissance
radicalement disproportionnée à son ambition; monarchie de complaisance,
à qui vous faites un rôle plus grand que sa taille dans le drame
géographique de l'Europe; puissance trop faible pour constituer l'Italie
et pour la défendre, si vous consentez à lui annexer monarchiquement
toute cette péninsule; puissance trop forte, si vous la laissez former
contre vous un bloc de trente millions d'habitants sur votre frontière
du midi et de l'est; excroissance ou chimérique ou périlleuse qui change
complétement la situation défensive de la France en changeant la
géographie des puissances contiguës?
La géographie vous le dit: ce qu'il faut à l'Italie, c'est
l'indépendance et une confédération de ses divers États, régis librement
chacun chez eux par des nationalités distinctes, et régis extérieurement
par une diète souveraine. La confédération, c'est l'affranchissement de
l'Italie sans danger et avec honneur pour la France; la monarchie du
Piémont, c'est pour l'Italie changer de maître, et c'est pour la France
changer de voisins et de frontières; c'est-à-dire qu'une Italie
nouvelle, devenue monarchique, est mise à la disposition de
l'Angleterre; une France nouvelle commence. L'ancienne France suffisait
à elle-même et au monde; l'histoire change avec la géographie.
Il ne manque plus à nos périls qu'une république helvétique changée en
monarchie militaire des cantons suisses, et une confédération germanique
changée en unité monarchique allemande sous le joug de la Prusse contre
nous. Unifiez l'Italie sous des baïonnettes piémontaises, soulevez la
Hongrie et la Bohême, agitez la Styrie et la Croatie, livrez la Saxe à
la Prusse, faites de la Bavière et du Wurtemberg des vassalités forcées
de Berlin, et vous aurez achevé, vous, Français, engoués par des mots
qui sonnent le tocsin de vos périls futurs, la circonvallation de la
France par ses ennemis! Une carte de l'Europe vous éclairerait plus sur
ce que vous faites que toutes les fanfares piémontaises de vos
publicistes illusionnés par leur imprudente générosité.
Avec du coeur on fait de nobles imprudences; avec des mots on soulève
des peuples, c'est vrai; mais avec des mots on ne refait pas des
frontières! Ouvrez cet atlas et réfléchissez; il est temps encore de
réfléchir.
En parcourant d'un oeil attentif toutes ces belles cartes réunies par un
lien historique, dans cet atlas si admirablement groupé pour mettre
l'univers en relief sous vos mains comme dans une exposition plastique
du monde à toutes ses grandes époques, où tout ce qui est
essentiellement mobile dans la configuration des empires parut un moment
définitif, on sait tout de l'homme et tout de la terre politique; on
marche à travers les lieux et les temps avec un interprète qui sait
lui-même toutes les langues et tous les chemins. Des écailles tombent de
vos yeux à chaque nouvelle mappemonde dessinée par le compas des grands
géographes. Géographie sacrée des Hébreux, géographie maritime des
Phéniciens, géographie d'Alexandre qui efface les limites sous les pas
de ses Grecs et de ses phalanges, de ses Ptolémée; géographie des
Romains, qui font l'Europe et qui refont une Afrique et une Asie Mineure
avec Strabon; géographie de Charlemagne, qui refait la moitié du globe
chrétien avec les décombres du paganisme; géographie de l'Angleterre,
qui fait une monarchie navale et commerciale avec les pavillons de ses
vaisseaux; géographie de Napoléon, qui promène ses bataillons de Memphis
à Madrid et à Moscou, conquérant tout sans rien retenir, et qui, de
cette géographie napoléonienne de la conquête sans but, ne conserve pas
même une île (Sainte-Hélène) pour mourir chez lui, après tant d'empires
parcourus, en ne laissant partout que des traces de sang français versé
pour la gloire; géographie actuelle, qui se limite par l'équilibre des
droits et des intérêts, qui élève contre l'ambition d'un seul la
résistance pacifique de tous, et qui ne se dérange un moment par une ou
deux batailles que pour se rétablir bien vite par la réaction naturelle
de la liberté et de la paix.
Tout cela passe successivement sous vos yeux comme un panorama parlant
du globe, qui vous dit la biographie complète du globe, des temps, des
races, des idées, des religions, des empires, par où l'humanité a passé,
passe et passera avant de tarir, en faisant ce petit bruit que les
historiens profanes appellent gloire, civilisation, puissance, et que
les philosophes appellent néant! Car la géographie, surtout, enseigne la
sagesse, cette saine appréciation des choses mortelles; et, quand on
voit dans l'_Atlas géographique et historique_ ces grands déserts qui
furent des empires, ces vides immenses qui ne pouvaient jadis contenir
leur population, et qui débordaient en colonies inépuisables pour aller
peupler des continents nouveaux; quand on voit la place de ces
fourmilières de peuples marquée seulement par un nom à déchiffrer sur un
monolithe couché dans le sable, on se demande si c'était, pour ces
torrents d'hommes engloutis, la peine de naître, de vivre, de combattre
et de mourir sur la terre, et on se répond avec tristesse: Non,
l'humanité n'est que l'ombre d'un nuage qui passe sur ce petit globe,
encore trop grand et trop permanent pour elle, entre deux soleils, et,
quand elle a été, c'est comme si elle n'avait pas été! Vaut-il la peine
d'écrire son histoire? Vaut-il la peine de dessiner sa trace? Vaut-il la
peine de conserver les dix ou douze grands noms en qui elle se résume
pendant deux ou trois mille ans, et qu'elle perd même en poursuivant sa
route dans le brouillard de la distance?
Encore une fois, non, elle n'en vaut pas la peine, si on considère
seulement l'humanité au point de vue de son passage rapide sur ce globe.
Deux points suffiraient sur ce globe géographique, comme pour marquer sa
naissance dans l'inconnu, et sa disparition dans l'oubli.
Considérée comme existence visible, comme occupant sous le nom d'empire,
de république, de race, de tribu, de nation, telle ou telle place dans
l'espace et dans le temps, elle ne vaut pas plus que cela: car tout ce
qu'elle remue n'est que poussière, tout ce qu'elle crée n'est que néant,
tout ce qu'elle laisse après elle n'est qu'éblouissement, puis nuit
profonde.
Mais si l'on considère de l'humanité son âme, son intelligence, sa
moralité, sa destinée évidemment supérieure à cette vie et à cette mort
entre lesquelles elle s'agite, sa connaissance de Dieu, l'hommage
qu'elle rend à ce maître suprême de ses destinées individuelles ou
collectives, la transition entre le fini et l'infini dont elle paraît
être le noeud par sa double nature de corps et de pensée, sa conscience,
faculté involontaire, révélation, non de la vérité, mais de la justice,
son instinct évidemment religieux, son inquiétude sacrée qui lui fait
chercher son Dieu, avant tout créature sacerdotale, chargée spécialement
par l'Auteur des êtres de lui rapporter en holocauste les prémices de ce
globe, la dîme de l'intelligence, la gerbe de l'autel, l'encens des
choses créées, la foi, l'amour, l'hymne des créations muettes, la parole
qui révèle, le cri qui implore, l'obéissance qui anéantit le néant
devant l'Être unique, le chant intérieur qui célèbre l'enthousiasme, qui
soulève comme une aile divine l'humanité alourdie par le poids de la
matière, et qui la précipite dans le foyer de sa spiritualité pour y
déposer son principe de mort et pour y revêtir d'échelons en échelons sa
vraie vie, son immortalité dans son union à son principe immortel! voilà
ce qui grandit démesurément à la proportion des choses infinies cette
petite fourmilière inaperçue sur ce petit globe à peine aperçu lui-même
dans cette poussière de mondes lumineux que l'astronomie nous dévoile à
travers la nuit! Voilà la géographie de l'âme, qui donne seule de
l'importance à cette géographie terrestre, et qui fait suivre d'un oeil
curieux les routes, les stations, les progrès, les bornes, les
catastrophes des empires, conduisant par des voies visibles l'humanité
au but invisible, mais ascendant, non de sa grandeur ici-bas, mais de sa
grandeur ailleurs, c'est-à-dire de sa moralité!
L'homme est petit par ce qu'il fait, il n'est grand que par ce qu'il
pense; ne mesurez pas le globe par son diamètre, mesurez-le par la masse
de pensées qui en est sortie. Cette pensée est plus vaste que la
circonférence de toutes ces sphères flottantes qu'aucun de vos chiffres
ne peut calculer.
Vous voyez que la géographie, bien comprise, est aussi un cours
d'intelligence et de théologie. Les mondes ne sont-ils pas les
caractères de l'imprimerie divine avec lesquels l'Infini écrit ses
leçons à l'intelligence de ses créatures, le catéchisme de l'infini?
Si j'étais père de famille, au lieu d'être un solitaire de l'existence
entre deux générations tranchées par la mort, du passé et de l'avenir de
ce globe, qui n'a plus pour moi que le tendre et triste intérêt du
tombeau; ou si j'étais un instituteur de la jeunesse, chargé de lui
enseigner le plus rapidement et le plus éloquemment possible ce que tout
homme doit savoir du globe et de la race à laquelle il appartient, pour
être vraiment intelligent de lui-même, je suspendrais un globe terrestre
au plancher de ma modeste école, et j'expliquerais, avec ce miraculeux
démonstrateur de l'astronomie, le second Herschel, la place et le
mouvement de notre globule au milieu des espaces et des mouvements de
cette armée des astres, qui exécutent, chacun à son rang et à son heure,
la divine stratégie des mondes.
Je tapisserais ensuite les murailles blanches de ma pauvre école avec
les cartes de l'atlas Le Chevalier; je mènerais par la main mes petits
astronomes et mes petits géographes d'abord devant le globe, puis devant
ces cartes où ce globe se décompose en surfaces planes sur lesquelles
sont gravées, époque par époque, les superficies terrestres qui furent,
ou qui sont, ou qui seront des empires humains. À chacune de ces
superficies géographiques j'appliquerais la partie de l'histoire qui lui
donne sa signification, son caractère, sa corrélation avec les peuples
voisins, avec les temps, avec les idées, les religions, la politique de
telle ou telle date du globe.
Quand nous aurions achevé ensemble ce tour du globe, cette chronologie
des choses humaines, dans ma chambre de vingt pieds carrés, parcourue
lentement en une année de stations devant ces cartes, et que les volumes
de l'histoire lue sur place joncheraient à nos pieds le plancher de
notre école, semblable à un navire qui aurait fait la circumnavigation
du globe et du temps, j'appellerais un à un mes petits géographes,
compagnons de notre navigation sur place; je leur demanderais d'être à
leur tour les pilotes de notre longue et universelle expédition sur tant
de mers, de côtes, de fleuves, de montagnes, de terres inconnues; de
nous dire où nous en sommes de cet itinéraire géographique entrepris
ensemble et accompli en une année d'études aussi variées
qu'intéressantes. Quel est ce continent? Quel est ce climat? Quels sont
les animaux, les fruits, les céréales, les commerces? Quelle était la
langue, quelle est la religion, les lois, les moeurs, la politique, les
dynasties ou les républiques? Par qui fondées, par qui déclinantes, par
qui remplacées? Quelle renommée ont-elles laissée sur leurs ruines?
Quels sont les deux ou trois grands hommes qui ont signalé leur
existence dans ces régions, par ces hautes vertus ou par ces exécrables
crimes qui font vénérer à jamais ou détester les prodiges de bien ou les
monstruosités de mal qui honorent ou déshonorent notre espèce? Comment
ces nations taries se sont-elles perdues comme des fleuves absorbés dans
des nations nouvelles? Quelle place occupent-elles aujourd'hui dans la
mémoire des hommes? Par qui ont-elles été remplacées?
En un mot, la main d'un enfant, grâce à cet atlas mnémonique du monde,
nous décrirait le cours du temps, et sa voix nous raconterait jusqu'à
nos jours les destinées universelles de la terre; vous auriez cherché à
faire un simple géographe, et vous auriez fait un historien, un
moraliste, un philosophe, un politique, un théologien universel, un
homme enfin embrassant d'un coup d'oeil toutes les faces de l'humanité.
Notre cours de géographie serait devenu naturellement et nécessairement
un cours d'humanité tout entière. Sur ces océans de continents,
d'empires, de royaumes, de provinces, d'îles, de mers, de fleuves, de
montagnes, de plaines, votre boussole serait le compas qui a dessiné cet
atlas, et le doigt d'un enfant, vous en enseignant les lignes, vous
enseignerait l'univers!
Quel père de famille ne voudra se procurer ce merveilleux instrument de
science que l'atlas de MM. Dufour et Le Chevalier a créé, pour abréger
le globe et pour l'éclairer sur toutes ses faces, afin que les lieux
racontent les choses, que les choses rappellent les hommes, que les
hommes retracent leur histoire, que les _cosmos_ soient contenus dans
quinze ou vingt pages in-folio, et que ces quinze ou vingt pages,
muettes jusqu'ici, mais rendues tout-à-coup plus éloquentes qu'une
bibliothèque, soient devenues la photographie parlante du monde où nous
passons sans le connaître, mais qui nous dira lui-même, pendant que nous
passons, ce qu'il fut, ce qu'il est, ce qu'il sera?
Les anciens gravaient les distances pour les voyageurs sur les bornes
milliaires qui bordaient les voies romaines, du Capitole aux extrémités
de l'empire; combien le voyage eût été plus instructif et plus
intéressant, si chaque borne milliaire, en vous disant la distance, vous
eût raconté en même temps tout ce qui s'était passé avant vous sur
chacun de ces espaces circonscrit entre ces deux pierres, et s'il avait
reproduit ainsi tous les faits et tous les acteurs, en même temps qu'il
reproduisait le lieu de la scène de tous ces grands drames de
l'humanité!
C'est ce que fait l'ATLAS que M. Le Chevalier édite aujourd'hui pour
ceux qui estiment la science comme le premier devoir de ceux qui veulent
profiter de la vie.
Nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs l'acquisition de cet
instrument de lumière, qui double le jour en le répercutant.