Le second axiome est celui-ci:
«Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien;
sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore
mieux. Le droit de la société ne vient point de la nature.»
Cet axiome suppose de deux choses l'une: ou que l'obéissance, dénuée de
toute raison d'obéir et de toute moralité dans l'obéissance, n'est que
la contrainte et la force brutale, sans autorité morale, et alors
l'autorité morale de la loi sociale est entièrement niée par ce
singulier législateur de l'illégalité; ou cet axiome suppose que le joug
des lois est une autorité morale, et alors ce cri d'insurrection
personnelle contre toutes les lois est en même temps le cri de guerre
légitime, perpétuel contre toute autorité. Et alors nommez vous-même de
son vrai nom ce philosophe de la guerre civile!
Le théoricien de l'athéisme moral, le _grand a-narchiste_ de l'humanité!
Faites des lois après cette protestation contre toute autorité des lois!
Faites des démocraties après cette invocation contre toute association
des individus en peuples!
Quel législateur qu'un philosophe qui inscrit sur le frontispice de ses
lois le cri d'insurrection contre ces lois mêmes!
V
Poursuivons.
Voici la théorie de la famille:
«Sitôt que le besoin que les enfants ont du père pour se conserver
cesse, le lien naturel est dissous; les enfants exempts de l'obéissance
envers le père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants,
rentrent également dans l'indépendance. Cette liberté commune est une
conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa
propre conservation; SES PREMIERS SOINS SONT CEUX QU'IL SE DOIT À
LUI-MÊME; et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul, étant juge des
moyens PROPRES À SE CONSERVER, DEVIENT PAR CELA SEUL SON PROPRE MAÎTRE!»
Si la brute la plus dénuée de toute moralité écrivait un code de
démocratie pour les autres brutes, c'est ainsi qu'elle écrirait!... Mais
non, nous calomnions la brute; car, bien que le lionceau nouveau-né soit
parfaitement inutile et soit même onéreux au lion qui l'a engendré,
cependant le lion, par la vertu occulte de la paternité seulement
bestiale, veille et combat pour sa femelle qui allaite, et s'expose à la
mort pour apporter la nourriture à son lionceau!
Mais si un tel principe calomnie les animaux, c'est qu'il blasphème
encore plus l'homme, animal doué de moralité dans ses actes et dont le
plus sublime est DEVOIR.
Quel blasphème, disons-nous, contre l'existence même de tout principe
spiritualiste, contre toute âme, contre toute divinité dans les êtres!
Quelle plus vile profession de foi d'un matérialisme absolu, réduisant
toute la sociabilité, même celle de l'amour, de la génération et du
sang, à la grossière sensation de la peine, du plaisir, ou des besoins
physiques dans le père, dans la mère, dans l'enfant, blasphème qui donne
pour toute moralité à cette trinité sainte de la famille, quoi? la basse
gravitation physique qui détache et qui fait tomber le fruit de l'arbre
quand il est mûr, sans se soucier du tronc qui l'a porté, et qui fait
relever la branche avec indifférence quand la branche est soulagée du
fruit détaché!
Ainsi la consanguinité du fils avec le père et la mère, consanguinité
aussi mystérieuse dans l'âme que dans les veines; ainsi la loi de
solidarité génératrice, qui enchaîne la cause à l'effet dans les
parents, et l'effet à la cause dans les enfants; ainsi la loi d'équité,
autrement dit la reconnaissance, qui impose l'amour, non-seulement
affectueux, mais dévoué, au fils, pour la vie, l'allaitement, les soins,
la tendresse, l'éducation, l'affection souvent pénible dont il a été
l'objet dans son âge de faiblesse, d'ignorance, d'incapacité de subvenir
à ses propres besoins; ainsi la loi de mutualité, qui commande à l'homme
mûr de rendre à sa mère et à son père les trésors de coeur qu'il en a
reçus enfant ou jeune homme; ainsi la piété filiale, nommée de ce nom
dans toutes les langues pour assimiler le culte obligatoire et délicieux
des enfants envers les auteurs de leur vie et les providences visibles
de leur destinée au culte de Dieu!
Ainsi enfin le culte même des tombeaux, commandé aux générations
vivantes pour les générations mortes, dont les monuments funèbres
prolongent la mémoire et les deuils jusqu'au delà des sépulcres, pour
rappeler les enfants à la réunion des poussières et des âmes dans la vie
future, où la grande parenté humaine confondra les pères, les mères,
les enfants dans la famille retrouvée et dans l'éternel embrassement de
la renaissance!
Tout cela n'est rien aux yeux du législateur immoral pour qui tout le
spiritualisme social, et même sentimental, consiste à nier toute loi
morale et tout sentiment, et à ne voir dans la divine loi de filiation
de l'être pensant que le phénomène d'une sève nourricière, d'une chair
humaine, qui, quand elle a passé d'une veine à une autre veine, ne
laisse à l'espèce renouvelée que le devoir de fleurir un jour sur les
débris desséchés et indifférents de l'espèce qui fleurissait hier dans
le même sillon!
Voilà un beau principe social à établir pour base des vertus dans toute
sociabilité en ce monde!
Étonnez-vous après cela de ce qu'un pareil législateur jette une
dédaigneuse pitié sur son père, flétrisse sa bienfaitrice, corrompue par
sa commisération pour lui, se refuse au mariage, cette tutelle des
générations à venir, et jette ses propres enfants à la voirie publique
et aux gémonies du hasard qu'on appelle Hospice des enfants abandonnés,
pour les punir sans doute d'être nés d'un père aussi dénaturé que ce
sophiste législateur!