IV

Le second axiome est celui-ci:

«Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien;

sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore

mieux. Le droit de la société ne vient point de la nature.»

Cet axiome suppose de deux choses l'une: ou que l'obéissance, dénuée de

toute raison d'obéir et de toute moralité dans l'obéissance, n'est que

la contrainte et la force brutale, sans autorité morale, et alors

l'autorité morale de la loi sociale est entièrement niée par ce

singulier législateur de l'illégalité; ou cet axiome suppose que le joug

des lois est une autorité morale, et alors ce cri d'insurrection

personnelle contre toutes les lois est en même temps le cri de guerre

légitime, perpétuel contre toute autorité. Et alors nommez vous-même de

son vrai nom ce philosophe de la guerre civile!

Le théoricien de l'athéisme moral, le _grand a-narchiste_ de l'humanité!

Faites des lois après cette protestation contre toute autorité des lois!

Faites des démocraties après cette invocation contre toute association

des individus en peuples!

Quel législateur qu'un philosophe qui inscrit sur le frontispice de ses

lois le cri d'insurrection contre ces lois mêmes!

V

Poursuivons.

Voici la théorie de la famille:

«Sitôt que le besoin que les enfants ont du père pour se conserver

cesse, le lien naturel est dissous; les enfants exempts de l'obéissance

envers le père, le père exempt des soins qu'il devait aux enfants,

rentrent également dans l'indépendance. Cette liberté commune est une

conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa

propre conservation; SES PREMIERS SOINS SONT CEUX QU'IL SE DOIT À

LUI-MÊME; et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul, étant juge des

moyens PROPRES À SE CONSERVER, DEVIENT PAR CELA SEUL SON PROPRE MAÎTRE!»

Si la brute la plus dénuée de toute moralité écrivait un code de

démocratie pour les autres brutes, c'est ainsi qu'elle écrirait!... Mais

non, nous calomnions la brute; car, bien que le lionceau nouveau-né soit

parfaitement inutile et soit même onéreux au lion qui l'a engendré,

cependant le lion, par la vertu occulte de la paternité seulement

bestiale, veille et combat pour sa femelle qui allaite, et s'expose à la

mort pour apporter la nourriture à son lionceau!

Mais si un tel principe calomnie les animaux, c'est qu'il blasphème

encore plus l'homme, animal doué de moralité dans ses actes et dont le

plus sublime est DEVOIR.

Quel blasphème, disons-nous, contre l'existence même de tout principe

spiritualiste, contre toute âme, contre toute divinité dans les êtres!

Quelle plus vile profession de foi d'un matérialisme absolu, réduisant

toute la sociabilité, même celle de l'amour, de la génération et du

sang, à la grossière sensation de la peine, du plaisir, ou des besoins

physiques dans le père, dans la mère, dans l'enfant, blasphème qui donne

pour toute moralité à cette trinité sainte de la famille, quoi? la basse

gravitation physique qui détache et qui fait tomber le fruit de l'arbre

quand il est mûr, sans se soucier du tronc qui l'a porté, et qui fait

relever la branche avec indifférence quand la branche est soulagée du

fruit détaché!

Ainsi la consanguinité du fils avec le père et la mère, consanguinité

aussi mystérieuse dans l'âme que dans les veines; ainsi la loi de

solidarité génératrice, qui enchaîne la cause à l'effet dans les

parents, et l'effet à la cause dans les enfants; ainsi la loi d'équité,

autrement dit la reconnaissance, qui impose l'amour, non-seulement

affectueux, mais dévoué, au fils, pour la vie, l'allaitement, les soins,

la tendresse, l'éducation, l'affection souvent pénible dont il a été

l'objet dans son âge de faiblesse, d'ignorance, d'incapacité de subvenir

à ses propres besoins; ainsi la loi de mutualité, qui commande à l'homme

mûr de rendre à sa mère et à son père les trésors de coeur qu'il en a

reçus enfant ou jeune homme; ainsi la piété filiale, nommée de ce nom

dans toutes les langues pour assimiler le culte obligatoire et délicieux

des enfants envers les auteurs de leur vie et les providences visibles

de leur destinée au culte de Dieu!

Ainsi enfin le culte même des tombeaux, commandé aux générations

vivantes pour les générations mortes, dont les monuments funèbres

prolongent la mémoire et les deuils jusqu'au delà des sépulcres, pour

rappeler les enfants à la réunion des poussières et des âmes dans la vie

future, où la grande parenté humaine confondra les pères, les mères,

les enfants dans la famille retrouvée et dans l'éternel embrassement de

la renaissance!

Tout cela n'est rien aux yeux du législateur immoral pour qui tout le

spiritualisme social, et même sentimental, consiste à nier toute loi

morale et tout sentiment, et à ne voir dans la divine loi de filiation

de l'être pensant que le phénomène d'une sève nourricière, d'une chair

humaine, qui, quand elle a passé d'une veine à une autre veine, ne

laisse à l'espèce renouvelée que le devoir de fleurir un jour sur les

débris desséchés et indifférents de l'espèce qui fleurissait hier dans

le même sillon!

Voilà un beau principe social à établir pour base des vertus dans toute

sociabilité en ce monde!

Étonnez-vous après cela de ce qu'un pareil législateur jette une

dédaigneuse pitié sur son père, flétrisse sa bienfaitrice, corrompue par

sa commisération pour lui, se refuse au mariage, cette tutelle des

générations à venir, et jette ses propres enfants à la voirie publique

et aux gémonies du hasard qu'on appelle Hospice des enfants abandonnés,

pour les punir sans doute d'être nés d'un père aussi dénaturé que ce

sophiste législateur!

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 184 / 209 题