Il raconte plus loin, en style d'une inexprimable délicatesse de
pinceau, une rencontre qu'il fait, dans une vallée des environs, de deux
jeunes personnes de haute condition et de figures gracieuses, qui
allaient seules, à cheval, passer une journée de printemps dans une
ferme de leurs parents. Théocrite n'est pas plus poëte, l'Albane n'est
pas plus nu et plus naïf, Tibulle n'est pas plus ému que J.-J. Rousseau
dans la description de cette journée bocagère, où l'innocence, mille
fois plus séduisante que le vice, joue avec l'amour sans faire rougir
même la timidité des trois enfants. Ce sont des pages de cette candeur
et de cette sensibilité qui feront de Rousseau écrivain le charmeur de
la sensibilité, dont il a les couleurs sans en avoir la réalité.
Son voyage à Fribourg avec une jeune servante de madame de Warens, qu'il
reconduit dans sa famille, est une autre scène de ce genre naïf comme
une pastorale d'Helvétie.
Au retour, il joue un véritable histrionage en quêtant de ville en
ville, à la suite d'un faux archimandrite de Jérusalem. L'ambassadeur de
France à Lucerne le recueille par pitié pour sa jeunesse, et lui donne
de l'argent et des recommandations pour Paris; il arrive à Lyon, reçoit
des nouvelles de madame de Warens, revenue à Chambéry, l'y rejoint, s'y
fait arpenteur de cadastre, puis maître de musique.
Il se détache bientôt de sa protectrice, voyage à ses frais dans le midi
de la France, s'y guérit d'une maladie imaginaire, entre comme
précepteur dans une maison noble de Lyon, s'y fait mépriser par
quelques larcins de gourmandise, quitte de lui-même ce métier, accourt
de nouveau aux Charmettes, espérant y retrouver son asile dans le coeur
de madame de Warens; il ne retrouve plus en elle qu'une mère attachée à
un autre aventurier, ruinée par les dissipations de ce parasite et par
des entreprises d'industrie chimériques; il pleure sur son idée
évanouie, quitte pour jamais sa malheureuse amie, et accourt à Paris
chargé de rêves et d'un système pour écrire la musique en chiffres, et
le manuscrit d'une comédie plus que médiocre.
Des lettres de M. de Mably et de l'abbé de Condillac, son frère, qu'il
avait sollicitées à Lyon de cette famille obligeante, l'introduisent à
Paris dans la société de quelques hommes de lettres et de quelques
érudits. Diderot est le plus digne d'être nommé. Esprit aventurier comme
Rousseau, fils d'un artisan comme lui, coeur bon et évaporé qui se
livrait à tout le monde, Diderot fut le premier ami du jeune Génevois.
Diderot eut bien à se repentir depuis de sa facilité à aimer un ingrat.
Un hasard de société le lance de plein saut dans le cercle le plus
aristocratique de Paris, au milieu de femmes de cour et d'hommes de
lettres; il s'y fait remarquer par sa figure, par quelques poésies
récitées dans ces salons avec un succès d'étrangeté plus que de talent,
et par son goût réel et inspiré pour la musique. Il ose chercher
étourdiment dans madame Dupin une autre madame de Warens; une lettre
trop tendre qu'il écrit à cette femme indulgente, mais sévère, ne reçoit
qu'un sourire de dédain pour réponse; mais l'intérêt de commisération
qu'il inspire à madame de Broglie et à d'autres femmes de cette société
lui fait obtenir un emploi de secrétaire intime du comte de Montaigu,
ambassadeur de France à Venise, avec un appointement de cinquante louis.
Il en était temps, car il consommait ses derniers quinze louis dans une
presque indigence à Paris.