XIII

Il raconte plus loin, en style d'une inexprimable délicatesse de

pinceau, une rencontre qu'il fait, dans une vallée des environs, de deux

jeunes personnes de haute condition et de figures gracieuses, qui

allaient seules, à cheval, passer une journée de printemps dans une

ferme de leurs parents. Théocrite n'est pas plus poëte, l'Albane n'est

pas plus nu et plus naïf, Tibulle n'est pas plus ému que J.-J. Rousseau

dans la description de cette journée bocagère, où l'innocence, mille

fois plus séduisante que le vice, joue avec l'amour sans faire rougir

même la timidité des trois enfants. Ce sont des pages de cette candeur

et de cette sensibilité qui feront de Rousseau écrivain le charmeur de

la sensibilité, dont il a les couleurs sans en avoir la réalité.

Son voyage à Fribourg avec une jeune servante de madame de Warens, qu'il

reconduit dans sa famille, est une autre scène de ce genre naïf comme

une pastorale d'Helvétie.

Au retour, il joue un véritable histrionage en quêtant de ville en

ville, à la suite d'un faux archimandrite de Jérusalem. L'ambassadeur de

France à Lucerne le recueille par pitié pour sa jeunesse, et lui donne

de l'argent et des recommandations pour Paris; il arrive à Lyon, reçoit

des nouvelles de madame de Warens, revenue à Chambéry, l'y rejoint, s'y

fait arpenteur de cadastre, puis maître de musique.

Il se détache bientôt de sa protectrice, voyage à ses frais dans le midi

de la France, s'y guérit d'une maladie imaginaire, entre comme

précepteur dans une maison noble de Lyon, s'y fait mépriser par

quelques larcins de gourmandise, quitte de lui-même ce métier, accourt

de nouveau aux Charmettes, espérant y retrouver son asile dans le coeur

de madame de Warens; il ne retrouve plus en elle qu'une mère attachée à

un autre aventurier, ruinée par les dissipations de ce parasite et par

des entreprises d'industrie chimériques; il pleure sur son idée

évanouie, quitte pour jamais sa malheureuse amie, et accourt à Paris

chargé de rêves et d'un système pour écrire la musique en chiffres, et

le manuscrit d'une comédie plus que médiocre.

Des lettres de M. de Mably et de l'abbé de Condillac, son frère, qu'il

avait sollicitées à Lyon de cette famille obligeante, l'introduisent à

Paris dans la société de quelques hommes de lettres et de quelques

érudits. Diderot est le plus digne d'être nommé. Esprit aventurier comme

Rousseau, fils d'un artisan comme lui, coeur bon et évaporé qui se

livrait à tout le monde, Diderot fut le premier ami du jeune Génevois.

Diderot eut bien à se repentir depuis de sa facilité à aimer un ingrat.

Un hasard de société le lance de plein saut dans le cercle le plus

aristocratique de Paris, au milieu de femmes de cour et d'hommes de

lettres; il s'y fait remarquer par sa figure, par quelques poésies

récitées dans ces salons avec un succès d'étrangeté plus que de talent,

et par son goût réel et inspiré pour la musique. Il ose chercher

étourdiment dans madame Dupin une autre madame de Warens; une lettre

trop tendre qu'il écrit à cette femme indulgente, mais sévère, ne reçoit

qu'un sourire de dédain pour réponse; mais l'intérêt de commisération

qu'il inspire à madame de Broglie et à d'autres femmes de cette société

lui fait obtenir un emploi de secrétaire intime du comte de Montaigu,

ambassadeur de France à Venise, avec un appointement de cinquante louis.

Il en était temps, car il consommait ses derniers quinze louis dans une

presque indigence à Paris.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 160 / 209 题