Mais l'existence d'une divinité une et suprême, l'immatérialité de l'âme
et son immortalité sont confessées plus loin comme des vérités
rationnelles avec une force de logique et avec une multiplicité
d'arguments qui n'ont jamais été surpassées. Lisez ces lignes du premier
livre des _Tusculanes_:
«Thémistocle pouvait couler ses jours dans le repos, Epaminondas le
pouvait, et, sans chercher des exemples dans l'antiquité ou parmi les
étrangers, moi-même, je le pouvais. Mais nous avons au dedans de nous je
ne sais quel pressentiment des siècles futurs, et c'est dans les esprits
les plus sublimes, c'est dans les âmes les plus élevées, que ce
sentiment est le plus vif et qu'il éclate davantage. Ôtez ce
pressentiment, serait-on assez fou pour vouloir passer sa vie dans les
travaux et dans les dangers? Je parle des grands coeurs. Et que
cherchent aussi les poëtes, qu'à éterniser leur mémoire? Témoin celui
qui dit:
«Ici sur Ennius, Romains, jetez les yeux;
Par lui furent chantés vos célèbres aïeux.
«Tout ce qu'Ennius demande pour avoir chanté la gloire des pères, c'est
que les enfants fassent vivre la sienne.
«Qu'on ne me rende point de funèbres hommages, dit-il encore. Mais à
quoi bon parler des poëtes? Il n'est pas jusqu'aux artisans qui
n'aspirent à l'immortalité. Phidias, n'ayant pas la liberté d'écrire
son nom sur le bouclier de Minerve, y grava son portrait. Et nos
philosophes, dans les livres mêmes qu'ils composent sur le mépris de la
gloire, n'y mettent-ils pas leur nom? Puisque donc le consentement de
tous les hommes est la voix de la nature, et que tous les hommes, en
quelque lieu que ce soit, conviennent qu'après notre mort il y a quelque
chose qui nous intéresse, nous devons nous rendre à cette opinion, et
d'autant plus qu'entre les hommes ceux qui ont le plus d'esprit, le plus
de vertu, et qui, par conséquent, savent le mieux où tend la nature,
sont précisément ceux qui se donnent le plus de mouvement pour mériter
l'estime de la postérité . . . . . . . . . . . . . .
«C'est ce dernier sentiment que j'ai suivi dans ma _Consolation_, où je
m'explique en ces termes: On ne peut absolument trouver sur la terre
l'origine des âmes, car il n'y a rien dans les âmes qui soit mixte et
composé, rien qui paraisse venir de la terre, de l'eau, de l'air ou du
feu.
«Tous ces éléments n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intelligence, la
réflexion, qui puisse rappeler le passé, prévoir l'avenir, embrasser le
présent. Jamais on ne trouvera d'où l'homme reçoit ces divines qualités,
à moins que de remonter à Dieu. Et, par conséquent, l'âme est d'une
nature singulière qui n'a rien de commun avec les éléments que nous
connaissons. Quelle que soit donc la nature d'un être qui a sentiment,
intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est céleste, il est
divin, et dès lors immortel. Dieu lui-même ne se présente à nous que
sous cette idée d'un esprit pur, sans mélange, dégagé de toute matière
corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et qui a de lui-même un
mouvement éternel . . . . . . . . . . . . . .
«Car, enfin, que faisons-nous en nous éloignant des voluptés sensuelles,
de tout emploi public, de toute sorte d'embarras, et même du soin de nos
affaires domestiques, qui ont pour objet l'entretien de notre corps? Que
faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit à lui-même
et que l'éloigner de son corps tout autant que cela se peut? Or détacher
l'esprit du corps, n'est-ce pas apprendre à mourir? Pensons-y donc
sérieusement, croyez-moi, séparons-nous ainsi de nos corps,
accoutumons-nous à mourir. Par ce moyen la vie d'ici-bas tiendra déjà
d'une vie céleste, et nous en serons mieux disposés à prendre notre
essor quand nos chaînes se briseront. Mais les âmes qui auront toujours
été sous le joug des sens auront peine à s'élever de dessus la terre,
lors même qu'elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d'elles
comme de ces prisonniers qui ont été plusieurs années dans les fers: ce
n'est pas sans peine qu'ils marchent. Pour nous, arrivés un jour à notre
terme, nous vivrons enfin, car notre vie d'à présent, c'est une mort,
et, si j'en voulais déplorer la misère, il ne me serait que trop aisé.