Les premiers et les derniers loisirs que laissèrent à Cicéron les
proscriptions ou les éclipses de la liberté dans sa patrie, il les
consacra, comme nous l'avons dit en commençant, à donner aux jeunes
Romains les préceptes de l'art oratoire, dont il leur avait donné déjà
tant d'exemples. Voyez comment, dans ses dialogues sur l'_Orateur_, il
apprécie dignement le grand art qu'il se propose d'enseigner:
«J'avance, dit-il, que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir,
par le talent de la parole, fixer l'attention des hommes rassemblés,
charmer les esprits, gouverner les volontés, les pousser ou les retenir
à son gré. Ce talent a toujours fleuri, a toujours dominé chez les
peuples libres, et surtout dans les États paisibles. Qu'y a-t-il de plus
admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se
faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous! Quoi de
plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours poli, orné,
rempli de pensées sages et nobles! Quel magnifique pouvoir que celui qui
soumet à la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, la
religion des juges et la dignité du sénat! Qu'y a-t-il de plus généreux,
de plus loyal, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont
abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux hommes leur vie, leur
liberté, leur patrie! Enfin quel précieux avantage que d'avoir toujours
à la main des armes qui peuvent servir à votre défense ou à celle des
autres, à défier les méchants ou à repousser leurs attaques!»
De temps en temps Cicéron interrompt ses dialogues et ses citations sur
l'éloquence par des retours sur le sort des grands orateurs de son
temps, sur lui-même et sur le sort de sa patrie, retours qui sont
eux-mêmes des chefs-d'oeuvre de sentiment, de raison, de patriotisme.
Tel est ce morceau sur l'orateur Crassus, son modèle et son maître, dont
il raconte la mort en descendant de la tribune, mort sur le champ de
triomphe, semblable à celle du plus grand des orateurs modernes, lord
Chatam, le père de Pitt:
«C'est alors que Crassus, poussé à bout, dit-on, par le consul qui
l'accusait, parla ainsi, comme un dieu: «Penses-tu que je te traiterai
en consul, quand tu ne me traites pas en consulaire? Penses-tu, quand tu
as déjà regardé l'autorité du sénat comme une dépouille, quand tu l'as
foulée aux pieds en présence du peuple romain, m'effrayer par de
semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ce n'est pas mes biens
qu'il faut m'ôter: il faut m'arracher cette langue que tu crains,
étouffer cette voix qui n'a jamais parlé que pour la liberté; et, quand
il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore, autant
que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie.»
«Crassus parla longtemps, avec chaleur, avec force, avec violence. On
rédigea sur son avis le décret du sénat, conçu dans les termes les plus
forts et les plus expressifs, dont le résultat était que, toutes les
fois qu'il s'était agi de l'intérêt du peuple romain, jamais la sagesse
ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus
assista même à la rédaction du décret.
«Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne, ce furent les
derniers accents de sa voix; et nous, comme si nous eussions dû
l'entendre toujours, nous venions au sénat, après sa mort, pour regarder
encore la place où il avait parlé pour la dernière fois. Il fut saisi,
dans l'assemblée même, d'une douleur de côté, suivie d'une sueur
abondante et d'un frisson violent; il rentra chez lui avec la fièvre, et
au bout de sept jours il n'était plus. Ô trompeuses espérances des
hommes! ô fragilité de la condition humaine! ô vanité de nos projets et
de nos pensées, si souvent confondus au milieu de notre carrière!
«Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du forum,
il était distingué par les services qu'il rendait aux particuliers et
par la supériorité de son génie, et non pas encore par les avantages et
les honneurs attachés aux grandes places; et l'année qui suivit son
consulat, lorsque, d'un consentement universel, il allait jouir du
premier crédit dans le gouvernement de l'État, la mort lui ravit tout à
coup le fruit du passé et l'espérance de l'avenir!
«Ce fut sans doute une perte amère pour sa famille, pour la patrie, pour
tous les gens de bien; mais tel a été après lui le sort de la
république, qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas ôté la vie,
mais lui ont accordé la mort.
«Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il
n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite
désastreuse de Marius, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a
point vu flétrir et dégrader de toutes les manières cette république
qui l'avait fait le premier de ses citoyens, lorsque elle-même était la
première des républiques.
«Mais, puisque j'ai parlé du pouvoir et de l'inconstance de la fortune,
je n'ai besoin, pour en donner des preuves éclatantes, que de citer ces
mêmes hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois
dialogues que je mets aujourd'hui sous vos yeux. En effet, quoique la
mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve pas
heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui, dans ce séjour de
Tusculum, eurent avec lui leur dernier entretien? Ne savons-nous pas que
Catulus, ce citoyen si éminent dans tous les genres de mérite, qui ne
demandait à son ancien collègue Marius que l'exil pour toute grâce, fut
réduit à la nécessité de s'ôter la vie? Et Marc-Antoine, quelle a été sa
fin? La tête sanglante de cet homme à qui tant de citoyens devaient leur
salut, fut attachée à cette même tribune où, pendant son consulat, il
avait défendu la république avec tant de fermeté, et que, pendant sa
censure, il avait ornée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tête
tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte, et celle de son frère
Lucius; en sorte que celui qui n'a pas été témoin de ces horreurs semble
avoir vécu et être mort avec la république.
«Heureux encore une fois Crassus, qui n'a point vu son proche parent
Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la
statue de Vesta teinte du sang de son collègue, le grand pontife
Scévola, ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient
attachés à lui: Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours
après, déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses
ennemis, et bientôt obligé de se bannir de Rome; Sulpicius, en butte au
même parti, Sulpicius, qui croissait pour la gloire de l'éloquence
romaine, attaquant témérairement ceux avec qui on l'avait vu le plus
lié, périr d'une mort sanglante, victime de son imprudence et perdu pour
la république! Ainsi donc, quand je considère, ô Crassus, l'éclat de ta
vie et l'époque de ta mort, il me semble que la providence des dieux a
veillé sur l'une et sur l'autre. Ta fermeté et ta vertu t'auraient fait
tomber sous le glaive de la guerre civile, ou, si la fortune t'avait
sauvé d'une mort violente, c'eût été pour te rendre témoin des
funérailles de ta patrie; et tu aurais eu non-seulement à gémir sur la
tyrannie des méchants, mais encore à pleurer sur la victoire du meilleur
parti, souillée par le carnage des citoyens.»
X
Voilà la rhétorique de ce grand coeur. Cela ne ressemble guère à celle
de la Harpe. Le génie et le civisme éclatent sous l'enseignement du
maître de paroles.
Il passe de là aux règles les plus techniques de l'art; il les énumère
avec une admirable sagacité. Il exige tant, qu'il ne se sent satisfait
ni de lui-même, ni de son seul rival dans l'antiquité, Démosthène:
«Je suis, dit-il, si difficile à contenter, que Démosthène lui-même ne
me satisfait pas entièrement. Non, ce Démosthène, qui a effacé tous les
autres orateurs, n'a pas toujours de quoi répondre à toute mon attente
et à tous mes désirs, tant je suis, en fait d'éloquence, avide et comme
insatiable de perfection!»
Voyez combien l'idéal est, dans les plus grands hommes, au-dessus de ce
qu'ils ont tenté en tout genre. On vise toujours plus haut que nature;
c'est la preuve de notre future destinée: VOUS SEREZ DES DIEUX! Nous ne
sommes que des hommes!